Chapitre 40

Port Washington, Long Island, 2 h 30.

Tyson s'était levé d'un bond, un large sourire sur les lèvres. C'était le moment. Un peu d'action allait pimenter leur fuite. Il avait vu les flics recommencer l'inspection de l'usine pièce par pièce. Il n'y avait pas de cameras partout, mais il y en avait bien assez pour qu'il scrute l'avancée des opérations. Les flics le traquaient. Ils n'étaient pas dupes, et cela l'arrangeait bien. Il allait pouvoir prolonger le jeu.

- Qu'est-ce qui se passe ? lui lança Megan, étonnée de le voir soudain plein de vivacité, avec cette étincelle d'excitation et de jubilation dans le regard.

- Ils arrivent …, se contenta-t-il de répondre, sans même poser les yeux sur elle, assise sur le sol, complètement focalisé, lui, sur ce qu'il avait à faire.

Il s'éloigna vers le fond de la pièce, alors que Megan, paniquée, s'était levée à son tour. Elle ne comprenait plus rien à ce qui se passait. Que manigançait Jerry ? Il préparait quelque chose. Elle avait senti son euphorie. Elle le connaissait si bien. Il ne comptait tout de même pas affronter tous ces flics en restant terré ici. Il lui avait dit qu'il n'y avait pas de sortie. Alors qu'elle réfléchissait à l'idée plus tordue qu'intelligente qu'il avait bien pu avoir, elle sentit tout à coup une odeur de chair putréfiée, qui lui rappela ses études de médecine, parvenir jusqu'à ses narines puis envahir toute la pièce. Elle réprima un haut-le-cœur, et posa sa main sur sa bouche et son nez en guise de protection, tout en le voyant revenir de dos, tirant par les pieds un cadavre, en état de décomposition avancée, en partie calciné. Sans dire un mot, Jerry abandonna le corps près de la chaise, tandis qu'elle le scrutait, dégoûtée, et il s'éloigna de nouveau. Elle se demandait à la fois d'où sortait ce mort impossible à identifier tant son visage était carbonisé, et ce que Jerry avait bien pu prévoir d'en faire. Elle le vit réapparaître du fond de la cave, traînant un autre corps, dans le même état, mais féminin à en juger par la longueur de la chevelure, qu'il prit la peine d'asseoir du mieux qu'il put contre le mur. Elle le regardait faire, sidérée devant ces cadavres comme tombés du ciel.

- Qui est-ce ? s'enquit-elle, en observant les deux malheureux.

- Je n'en sais rien. Des clochards, sourit-il, comme fier de lui. Aide-moi, dépêche-toi.

Il tentait, de toutes ses forces, de hisser le cadavre masculin sur la chaise sur laquelle il était lui-même assis quelques secondes plus tôt.

- C'est … dégoûtant … Qu'est-ce que tu …

- Putain, Megan, ferme-la et aide-moi.

Elle prit un air écœuré, osant à peine poser les mains sur ce corps dégageant une odeur pestilentielle. Mais ils finirent de positionner le cadavre, puis Tyson observa sur l'écran les policiers qui remontaient le dernier couloir avant l'accès aux caves.

- On y va, fit-il sèchement.

- Je croyais qu'il n'y avait pas d'issue ?

Il sourit largement, adoptant son petit air narquois et hautain.

- Je croyais que tu me connaissais mieux que ça, répondit-il.

Il s'était joué d'elle, en lui laissant croire qu'ils allaient sagement patienter ici, et que les flics finiraient par partir sans les trouver. C'était tout à fait lui. Toujours jouer avec les émotions des autres, se réjouir de sentir leur peur et leur angoisse. Et elle n'échappait pas à la règle. D'une certaine façon, elle l'admirait même pour ça.

- Qu'est-ce que tu as prévu ? fit-elle cherchant à comprendre ce qui les attendait.

Elle se méfiait de ses idées. Certes, elles étaient souvent ingénieuses. Mais parfois un brin délirantes, et la plupart du temps, quand il permettait qu'elle ait son mot à dire, elle rectifiait le tir en le conseillant. Cette fois, elle n'avait pas eu vent de la stratégie, et cela ne la rassurait pas. Les fois précédentes, il avait été seul à devoir se dépêtrer des flics. Aujourd'hui, elle était là, elle-aussi, et n'avait pas l'habitude d'être ainsi plongée dans le feu de l'action, et de voir sa vie directement mise en jeu. Il était redoutable de stratégie, mais il aimait jouer. Trop peut-être. Et elle n'avait pas vraiment envie qu'il joue en mettant sa vie à elle en danger. Sa vie, et sa liberté aussi. Elle le suivait dans ses délires, et s'en nourrissait, tant qu'elle était préservée. C'était ce qui la différenciait de ces groupies écervelées fascinées par les psychopathes. Oui, Jerry la fascinait. Mais sa vie et sa liberté avaient bien plus de prix que tout le reste. Et il en était de même pour lui. Elle savait qu'il ne mettrait pas sa propre en vie en danger pour la sauver elle. Il avait beau se trouver des points communs avec Richard Castle, il était loin d'avoir son altruisme et son abnégation.

- Tu voulais une échappatoire, non ? Eh bien, la voilà, fit-il fièrement, sans détacher les yeux des écrans de contrôle.

- Elle consiste en quoi ton échappatoire ?

- Carter m'a fait cadeau de quelques petits joujoux … plutôt … explosifs.

Elle comprit immédiatement le stratagème qu'il était en train de mettre en place. Bien qu'elle n'en laissa rien paraître, car vu l'urgence de la situation, cela n'aurait servi à rien, elle était sceptique. Jerry avait déjà feint d'être mort une première fois, en tombant de ce pont sous les yeux de Castle et Beckett. Les flics seraient méfiants cette fois-ci. Il avait cette fâcheuse tendance à les sous-estimer, à s'imaginer qu'il pensait aussi bien qu'eux. S'il avait pris la peine de lui expliquer sa stratégie auparavant, elle aurait pu améliorer son idée de départ, mais il était trop tard, et quoi qu'il en soit, il fallait fuir.

Il n'avait jamais joué avec le feu, au sens propre du terme, bien-sûr, et s'en réjouissait à l'avance. Il fallait qu'il soigne sa disparition, comme à chaque fois. Fuir avec toutes les polices de la ville et les fédéraux à ses trousses, s'était s'attendre à vivre terré et reclus, et redouter constamment une intervention soudaine et musclée au cours de laquelle il se pourrait qu'il perde la vie. Alors il avait opté, cette fois-ci, pour les explosifs, et Carter avait été de précieux conseils. Il l'avait aidé à mettre en place cette petite installation, et lui avait assuré qu'il n'y avait rien de mieux en terme d'efficacité que ces explosifs plastiques. Il lui faisait confiance, mais était impatient de passer à la pratique. Après l'explosion prévue, nul doute que les flics penseraient que Megan et lui avaient bêtement péri ici, en manipulant d'un peu trop près la dynamite. Le temps qu'ils s'aperçoivent qu'il ne s'agissait pas de leurs corps, ils seraient déjà loin, prompts à entamer une nouvelle vie, toute aussi exaltante que celle-ci. Et d'ici quelques temps, tout recommencerait. Tel un cycle immuable, il traquerait Castle de nouveau. Pour en finir, cette fois-ci, afin de pouvoir dignement passer à autre chose.

Au même moment, quelques dizaines de mètres plus haut …

Esposito, Ryan, deux policiers du SWAT et deux officiers en uniforme, avaient parcouru les couloirs de la zone est de l'usine à la recherche de la pièce où étaient censés se trouver deux des emplacements des anciennes cuves de la distillerie. Guidés via leur talkie-walkie par le Capitaine Gates, qui depuis le poste de crise, observait le plan des lieux, ils évoluaient prudemment, mais sans perdre de temps, attentifs au moindre bruit, scrutant le moindre recoin qui pourrait s'avérer être une cachette. La plupart des pièces étaient totalement vides. De temps en temps, on y trouvait quelques caisses, des poutrelles métalliques ou divers outils non identifiés qui avaient été comme abandonnés ici. Ils avaient enfin atteint la pièce recherchée, qui avait dernièrement servi de bureau d'après le panonceau fixé sur la porte. Ils entrèrent tendant l'oreille, observant le vaste espace qui s'étendait face à eux. Il y avait là des étagères, un câble téléphonique courant sur le sol, des affichettes encore placardées aux murs, et tout au fond, des caisses métalliques contenant ce qui devait être de vieux dossiers, s'empilant sur un bon mètre de hauteur. La pièce avait déjà dû être inspectée lorsque les équipes avaient pénétré l'usine pour la première fois, mais nul doute que les policiers s'étaient contentés d'étudier la salle depuis la porte, d'où il avait dû être évident qu'il n'y avait ici pas âme qui vive. Mais en s'approchant de ces caisses empilées, ils aperçurent une simple planche de bois posée sur le sol. En la soulevant, ils découvrirent un trou étroit dévoilant plus bas un escalier en pierres, en partie écroulé.

Au même instant, dans les caves :

Ils avaient traversé la cave où ils se trouvaient à grandes enjambées, abandonnant les cadavres à leur triste sort. Tyson avait poussé une porte métallique, et prit soin de la refermer. Ils s'étaient rapidement enfoncés plus loin dans la profondeur d'un couloir obscur, qu'ils éclairaient de leur lampe-torche.

- Où mène ce couloir ? s'inquiéta Megan.

- Ailleurs, se contenta-t-il de répondre.

Elle détestait quand il jouait ainsi le mystère. Ne pas savoir les choses, pour les anticiper, lui était insupportable. Le laisser diriger l'intégralité des opérations aussi. Quand il s'agissait de ses délires habituels, de torture, d'étranglement, d'assassinat, il n'y avait pas de souci. Mais là, elle était méfiante.

- Tout à coup, Jerry s'arrêta, sortant de la poche de son jean une minuscule télécommande, dotée d'un unique bouton poussoir rouge.

- Bouche-toi les oreilles, fit-il avec son sourire démoniaque, tout excité. Ça va faire mal !

Elle obéit, sentant son cœur s'emballer, inquiète de la suite des événements. Tout à coup, la puissance de la déflagration à une bonne trentaine de mètres de là lui déchira les tympans, et lui arracha un cri de stupeur. Le sol trembla sous ses pieds, et elle sentit les vibrations parcourir tout son corps. Elle fixa Jerry, qui, extatique, savourait l'instant. Le bruit résonnait encore dans toute sa tête, et elle avait l'impression que tout l'édifice tremblait du sol au plafond. Elle aperçut une fumée épaisse, un nuage de poussière qui gonflait à l'autre extrémité du couloir. Elle eut soudainement l'impression d'être plongée dans le silence, alors même qu'un sifflement strident et désagréable retentissait dans ses oreilles. Le temps qu'elle reprenne ses esprits, elle réalisa que Jerry était déjà en train de filer. Aussitôt, elle se mit à courir derrière lui, comprenant enfin toute l'intelligence de l'échappatoire qu'il avait prévue.

Pendant ce temps-là, à l'entrée de la cave …

Ils venaient de descendre l'escalier de pierres, en file indienne, leurs armes au poing, méfiants, concentrés, attentifs au moindre mouvement, au moindre souffle qu'ils auraient pu percevoir, quand une déflagration, depuis le fond de la cave, à une vingtaine de mètres les avait brutalement projetés au sol. Le fracas tonitruant du souffle avait lacéré leurs tympans, des petits morceaux de métal avaient fusé dans l'air, venant cisailler leur peau. Leurs corps ainsi propulsés avaient violemment heurté le sol. Il leur fallut plusieurs secondes pour réagir, retrouver un semblant d'audition, et percer l'épaisse fumée qui avait envahi la pièce. Les officiers du SWAT se relevèrent les premiers, et constatèrent que personne n'était blessé. Les uns après les autres, ils se mirent debout, alors qu'un souffle de poussière et de fumées noircissaient toute la cave.

- Allez ! lança Esposito, voyant que le groupe hésitait à avancer dans ce brouillard irrespirable.

- On ne voit rien ! Il faut se replier ! répondit un des officiers du SWAT, alors que sur les talkies-walkies résonnaient les appels inquiets du Capitaine Moore et du Capitaine Gates.

- Non ! On fonce ! Il va nous échapper ! cria Ryan en se précipitant dans la fumée.

- Ryan ! fit Esposito, lui emboîtant aussitôt le pas.

Le reste du groupe finit par suivre, et malgré la poussière qui leur piquait les yeux, et leur brûlait l'intérieur de la gorge, ils parvinrent jusqu'au fond de la pièce dévastée. Il n'y avait pas de flammes, seulement des détritus fumant çà et là. Tout ce qui se trouvait ici semblait avoir été soufflé, seules restaient debout les fondations. Le plafond avait été en partie éventré, formant un trou béant vers le rez-de-chaussée de l'usine.

- Il y a des morceaux de cadavres ici, fit un officier, en éclairant de sa lampe ce qui ressemblait à une main arrachée.

- Là-aussi, ajouta Ryan.

- Ils se sont faits explosés ? s'étonna un policier du SWAT.

- Volontairement ou non … On était peut-être leur cible …., répondit un autre officier, tout en se saisissant de son talkie-walkie pour donner des nouvelles à Gates et Moore.

Esposito et Ryan balayaient la cave dévastée de la lumière de leurs lampes, tentant de percer la poussière et la fumée pour y voir quelque chose. Ils n'avaient même pas eu besoin d'échanger pour savoir ce que tous deux pensaient. Tyson n'était pas assez bête pour se faire exploser tout seul. Comment même avait-il pu imaginer qu'ils croiraient à ce subterfuge ? Il était allé trop loin cette fois. Il avait été trop arrogant, trop sûr de lui. A moins que ce ne soit simplement pour les retarder. Mais ils n'étaient pas dupes. Tous deux s'avancèrent dans le brouillard, toussotant sous l'effet du picotement dans leur gorge et leurs narines, scrutant la pièce du sol au plafond, dans l'espoir de trouver un endroit par lequel Tyson et Megan aient pu s'échapper.

- Là ! lança Ryan, voyant un orifice dans le mur, et la porte qui devait s'y trouver comme soufflée au sol.

- Viens ! On va faire la peau à ce connard ! s'écria Esposito, en s'engouffrant dans le passage.

Ryan, sans réfléchir davantage, le suivit tout en se hâtant d'attraper son talkie-walkie pour prévenir Gates, et leur indiquer leur position. Il fallait qu'elle amène les équipes extérieures à se repositionner dans les zones à l'Est de l'usine afin de traquer une éventuelle sortie. Si Tyson comptait filer par ici, ce passage ressortait forcément quelque part. Il ne pouvait pas s'étendre sur des kilomètres.

Ils s'enfoncèrent ainsi dans la pénombre du couloir, au pas de course, conscients que les fugitifs avaient quelques temps d'avance sur eux, mais déterminés à ne pas ressortir d'ici sans avoir mis la main sur eux.


Bellevue Hospital, New-York, 2 h 30 du matin.

En voyant l'infirmière et l'infirmier entrer, Kate et Rick s'étaient redressés légèrement, reprenant une position plus adéquate.

- Comment vous sentez-vous ? Moins froid ? demanda gentiment l'infirmière, les regardant enlacés.

- On se réchauffe, répondit Kate, esquissant un sourire.

- Je vois ça, sourit l'infirmière.

- Monsieur Castle, je vais m'occuper de vos soins, annonça l'infirmier.

- Ok, répondit Rick, déposant un dernier baiser sur la joue de Kate, avant de rejoindre prudemment son brancard à quelques mètres d'elle.

L'infirmière souleva légèrement la couverture pour vérifier le positionnement des capteurs sur le ventre de Kate, tandis que l'infirmier se mettait face à Rick, examinant de ses mains gantées les plaies sur son visage.

- Tout va bien ? demanda Kate, voyant que l'infirmière observait maintenant l'écran du monitoring.

- Oui, ne vous inquiétez pas. le rythme cardiaque est un peu lent, mais avec ce que vous venez de vivre, le bébé a besoin de repos, comme vous. Tout simplement.

Tant que l'obstétricien n'aurait pas vérifié chacun des paramètres, palpé son ventre et réalisé l'échographie de contrôle, elle ne serait pas rassurée. Elle n'avait pas mal, si ce n'est les légers tiraillements qu'elle ressentait, comme dans chacun de ses membres d'ailleurs. Mais elle s'inquiétait.

- Kate, ça va aller …, la rassura Rick, d'un sourire. Bébé est aussi costaud que sa maman.

Elle esquissa un sourire, le voyant à présent grimacer sous l'effet des palpations de l'infirmier sur son visage endolori.

- Occupons-nous donc de vos poignets pour le moment, reprit l'infirmière, en allant prendre une compresse et du produit désinfectant.

- Eh bien, dites-moi, il n'y est pas allé de main morte …, constata l''infirmier, à la vue du visage de Rick.

- C'était ça ou il tuait ma femme … J'ai préféré lui offrir mon visage comme punching-ball pour qu'il se défoule un peu, répondit Castle, avec humour, tandis que l'infirmier remplissait une petite seringue de produit anesthésiant.

Kate jeta un œil vers Rick, tandis que l'infirmière soignait les plaies qui entouraient ses poignets. Elle regarda son visage abîmé par les coups qu'il avait subis, pour lui éviter, à elle, le pire. Combien de fois lui avait-il sauvé la vie aujourd'hui ? Nul doute qu'une fois le traumatisme passé, il ne manquerait pas de fanfaronner pour avoir été une fois de plus son sauveur. Elle n'aurait d'autre choix que de s'incliner, cette fois. Il avait été sa force, sa raison d'y croire. Lui, et son sourire rassurant qui lui avait réchauffé le cœur, son regard plein de tendresse qui telle une caresse aimante, à chaque fois, l'avait apaisée, sa conviction communicative que leur conte de fée n'en était qu'à ses débuts. Il avait dit à Tyson qu'elle était toute sa vie. Mais il était l'essence même de la sienne. Elle n'aurait jamais de mots assez forts pour décrire ce sentiment qui emplissait son cœur à cet instant : un mélange d'amour, de fierté, d'admiration, de reconnaissance, et d'une tendresse infinie, pour lui, son homme, son mari, son partenaire.

- J'espère que vous lui avez donné une bonne raclée en retour …, sourit l'infirmier.

- Si vous saviez … l'art du combat au corps à corps est inné chez moi, répondit Rick, en jetant un œil complice à Kate.

Elle lui sourit, amusée. Elle savait, à cet instant précis, combien il avait besoin de sourire, de dédramatiser la situation, pour ne pas penser à ce qu'ils avaient enduré, pour ne pas laisser les émotions prendre le dessus pour le moment. Il était ainsi. Cette force qu'il avait de la faire sourire même dans les pires moments lui faisait du bien à elle-aussi, et elle en avait besoin.

- Je vois que vous n'avez pas perdu votre sens de l'humour, constata l'infirmier.

- Jamais ..., mais … euh … Qu'est-ce que vous allez faire là ? lança-t-il, prenant un air apeuré à la vue de la seringue qui s'approchait de son visage.

- Une toute petite anesthésie locale, répondit l'infirmier, arrêtant son geste le temps d'expliquer à son patient ce qui l'attendait. Il faut faire quelques points de suture à votre arcade sourcilière, et vu l'emplacement de la blessure, vous risqueriez d'avoir mal.

- Vous êtes sûr ? demanda Rick, inquiet. Mon arcade ne peut pas guérir toute seule ?

- Je suis sûr, Monsieur Castle, affirma l'infirmier, souriant.

- Rick …, tu auras une vilaine cicatrice, sinon, lui fit Kate pour l'encourager.

- Votre femme a raison.

- Je sais, elle a toujours raison, soupira Rick. Mais votre collègue ne peut pas s'en charger ? demanda Rick en désignant l'infirmière, qui finissait de bander les poignets de Kate.

- Pourquoi cela ? Je suis parfaitement compétent.

- Je n'en doute pas … mais …, une femme serait un peu plus … douce … non ?

- Je peux être très doux, Monsieur, je vous assure, sourit l'infirmier, taquin. Allez, on y va !

Les soins se terminèrent dans la bonne humeur, et Rick s'étonna finalement de ne pas avoir eu mal. Il s'en tira avec quelques points de suture, et un pansement sur l'arcade, qui lui donnait l'air suffisamment mauvais garçon pour attendrir sa muse. L'infirmière et l'infirmier venaient à peine de quitter le box que l'obstétricien de garde faisait son apparition. Il se présenta rapidement, puis s'installa sur un tabouret, à hauteur du ventre de Kate, alors que Rick observait avec anxiété.

- Le rythme cardiaque est un peu lent, constata d'emblée le médecin, en jetant un œil à l'écran.

- Ce n'est pas grave ? s'inquiéta aussitôt Kate, sondant son regard.

- Pour l'instant, non, vu les circonstances, répondit-il, votre bébé doit se remettre de ce que vous venez de vivre.

Rick et Kate se lancèrent un regard un peu inquiet, tant ils trouvaient le ton du médecin peu rassurant.

- Pour l'instant ?

- Le rythme est un peu lent, mais il est dans la norme, ce qui montre une fatigue. C'est la façon pour votre bébé de vous dire de vous reposer, sourit-il légèrement, comprenant leur angoisse. On va vous garder sous surveillance quelques heures, et tout devrait être rentré dans l'ordre.

Ces derniers mots les rassurèrent davantage, mais le médecin semblait toujours scruter avec attention l'écran du monitoring.

- Il y a de légères contractions …, reprit-il, tout à fait banalement.

- Des contractions ?! lança Rick, tout à coup paniqué.

- Ne vous affolez pas, Monsieur. J'ai dit « légères ». Regardez ces tous petits pics là sur la courbe.

- On les voit à peine …, constata Rick, scrutant l'écran.

- Oui. Mais ce sont des contractions. Vous ne les ressentez pas, Madame, je suppose ?

- Euh … je ne crois pas … non …, j'ai quelques tiraillements sur le côté, là et là, expliqua Kate en pointant son ventre du doigt.

- Ce sont les muscles obliques, ça. Pas de douleur dans le bas-ventre ? Comme si votre ventre durcissait ? demanda le médecin en abaissant la couverture de Kate, puis remontant la blouse blanche qui recouvrait son ventre.

- Non.

- Pourquoi est-ce qu'elle a des contractions ? s'étonna Rick, toujours avec inquiétude.

- C'est une des conséquences d'un stress prolongé et de la fatigue, répondit le médecin, en commençant à palper le ventre de Kate, ne laissant aucune parcelle de peau échapper à l'examen.

- Mais le bébé ne va pas naître déjà ? s'inquiéta Rick.

- Non, Monsieur, répondit le docteur, ne vous inquiétez pas. Ce ne sont pas des contractions du type de celles qui déclenchent l'accouchement. Mais si elles persistent, elles peuvent devenir plus douloureuses et commencer à ouvrir le col de l'utérus, ce qui deviendrait problématique.

- Et que faut-il faire pour que les contractions ne persistent pas ? demanda Kate, toujours pragmatique.

- Ce que je prescris à mes patientes en général : beaucoup de repos. Du repos et encore du repos. Pas de stress. Et tout devrait rentrer dans l'ordre. Je ne me fais pas de souci.

Ils furent tous les deux un peu plus soulagés, le remède étant finalement tout à fait à leur portée.

- Cinq mois, c'est bien ça ? demanda le médecin, poursuivant la palpation du ventre de Kate.

- Oui.

- Vous me dites si je vous fais mal. Aucun problème particulier jusque-là ?

- Non.

- Qu'avez-vous subi exactement ? demanda le médecin, qui n'était pas au fait de toutes les tortures endurées par sa patiente.

- J'ai été suspendue par les bras au bout d'une chaîne pendant …, je ne sais pas, longtemps …, et plongée dans un puits d'eau glacée …

Le médecin arrêta quelques secondes de palper son ventre, en les dévisageant l'un après l'autre, sidéré. On ne lui avait pas fait part de la nature de l'agression qui avait conduit cette patiente et son mari à l'hôpital. Et l'apprendre eut l'air de lui faire comme un choc.

- Je suis flic. On a eu affaire à un psychopathe …, expliqua-t-elle, devant l'air circonspect du médecin, comme s'il s'agissait là d'une enquête tout à fait banale.

- Elle a été frappée aussi, ajouta Rick, ne voulant oublier aucun détail.

- Je crois que votre travail n'est pas vraiment en adéquation avec le stade où en est votre grossesse.

Kate faillit sourire à cette remarque, d'un pragmatisme évident. Mais elle n'avait, cette fois, pas été elle-même au-devant du danger. Elle était convaincue que, même si elle était restée au loft, Tyson aurait trouvé un moyen de l'enlever.

- Dans l'idéal, il faudrait prendre des congés jusqu'au terme. Ne penser qu'à vous reposer, vraiment vous reposer. Vous allez en avoir besoin et ce bébé aussi …

La recommandation du médecin ne la surprit pas, d'autant que d'elle-même, elle avait déjà envisagé ces congés, pleinement consciente que cette fois, il s'en était fallu de peu que leurs vies soient détruites à tout jamais. Elle ne prendrait plus aucun risque et s'il fallait passer les quatre derniers mois alitée pour mener à terme cette grossesse dans de bonnes conditions, elle le ferait.

- Vous n'avez pas reçu de coups au ventre ?

- Non.

- Bien.

- Le bébé n'a pas été … euh … comme étiré ? demanda Rick, revoyant l'image de Kate, affrontant la douleur, accrochée par les bras à cette chaîne.

- Non, sourit légèrement le médecin. Le bébé va bien. Malgré ce que votre femme a subi, votre bébé est triplement protégé dans son ventre : par la paroi abdominale, par l'utérus, et le liquide amniotique. Je pense donc que ces tiraillements que vous ressentez, Madame, sont simplement dus à la pression exercée sur vos muscles abdominaux, expliqua le médecin, recouvrant le ventre de Kate de la couverture. Mais on va monter faire une échographie pour être totalement rassurés et vérifier l'état du placenta.

-D'accord.

- Je reviens dans cinq minutes, et on y va.

- Merci.

Le médecin sortit, et ils se lancèrent un regard souriant. Ils étaient presque totalement rassurés. L'obstétricien n'avait pas eu l'air inquiet malgré les petits soucis qu'il avait mentionné, et ils patientèrent en attendant son retour. Rick s'allongea sur son brancard, sentant l'épuisement le gagner d'un seul coup, comme si le fait d'être soulagé, amenait son corps à relâcher toute la tension accumulée. Kate, à quelques mètres, luttait contre le sommeil qui la gagnait.

- Alors je vais t'avoir toute à moi, rien qu'à moi, pendant des semaines …, fit Rick, songeur.

- Hum …, répondit-elle souriant légèrement.

- D'ici quelques minutes, on va peut-être savoir si c'est un garçon ou une fille ! lança Rick, plein d'espoir, pensant à l'échographie.

- N'y pense même pas …, fit-elle entre deux bâillements. Tu n'as pas intérêt de regarder l'écran …

- Ou bien ? sourit-il.

- Je fais grève de câlins …, murmura-t-elle d'une voix fatiguée.

- Grève ? sourit-il. Tu en es incapable, ma chérie …

- A ta place, je ne prendrais pas le risque …, répondit-elle, très sérieusement.

Elle n'avait pas tort. Elle pouvait être redoutable quand il s'agissait de relever ce genre de défi.

- De toute façon, tu es bien incapable d'identifier un pénis sur une échographie, reprit-elle.

- Moi ? Je ne saurais pas identifier un pénis ? Je suis un expert en pénis !

Elle tourna la tête vers lui, le regardant avec un petit sourire moqueur et sceptique à la fois.

- Bon, ok, dis comme ça …, ça sonne … un peu … bizarrement, reconnut-il.

- Je ne te le fais pas dire. Enfin, tu arrives déjà difficilement à distinguer ses pieds de ses mains, alors voir s'il a ou non un pénis …

- Lieutenant Beckett ? appela l'officier chargé de leur protection depuis l'extérieur du box. Je peux entrer ?

- Oui, bien-sûr, répondit-elle.

L'officier écarta le rideau, et s'avança entre les deux brancards.

- Le Capitaine Gates a appelé, annonça-t-il.

Chapitre 41

Bellevue Hospital, 3h du matin.

Kate, blottie au fond du lit, sous une épaisse couverture, était soulagée. Tous les examens avaient été réalisés, et tout allait bien. L'échographie avait montré que le placenta n'avait pas été abîmé par l'étirement qu'avait subi son corps, et que le bébé, endormi, semblait se remettre paisiblement des émotions et tortures endurées par sa maman, qui l'avaient affaibli lui-aussi. L'examen gynécologique avait écarté tout risque de fausse couche. Néanmoins, elle devait rester sous surveillance étroite quelques heures encore, le temps que le rythme cardiaque du bébé reprenne un peu plus de vivacité. Elle allait devoir ménager ses efforts durant les prochaines semaines, et se reposer le plus possible pour faire cesser ces petites contractions. Le médecin avait bien pris soin de ne pas leur montrer les images afin qu'ils ne soient pas informés du sexe de leur enfant. Rick n'avait pas insisté. Même s'il plaisantait souvent sur le sujet, et aurait réellement voulu savoir, il respectait le choix de sa muse. Ils s'étaient donc contentés d'écouter avec toujours la même émotion que la toute première fois, le son des battements du cœur du bébé.

Avant de partir pour l'échographie, ils avaient été informés que Jordan avait été retrouvée, en vie. L'officier avait eu peu d'informations précises à leur fournir, tant sur place, la tension était à son comble, et tout le monde s'affairait toujours pour mettre la main sur Tyson et Megan. Mais il savait que Jordan était inconsciente à l'arrivée des secours. Elle avait reçu plusieurs balles, mais aucun organe n'était touché. Par contre, elle avait passé un long moment dans les eaux glaciales de l'océan, et n'avait pas repris conscience alors qu'elle était en train d'être transportée à son tour vers l'Hôpital Bellevue afin d'y être opérée. Les prochaines heures seraient décisives. Epuisée, et inquiète pour Jordan, Kate n'avait plus la force de penser à grand-chose, même pas à Tyson qui n'avait toujours pas été retrouvé et à la menace qui pèserait sur eux encore et toujours s'il avait réussi à s'enfuir. Non. Elle voulait juste dormir. Ne plus avoir peur. Ne plus s'inquiéter. Et dormir. Elle savait que leurs familles, qui avaient patienté pendant la durée des examens, allaient monter d'un instant à l'autre, mais elle n'avait pas la force de rester éveillée. Même si son esprit avait lutté, son corps lui, n'aurait pas eu l'intention d'opposer de résistance au sommeil qui s'emparait d'elle. Elle se tourna sur le côté, remontant la couverture jusque sous son menton, prenant soin de ne pas tirer sur sa perfusion, et sur les fils qui reliaient son ventre à la machine permettant de réaliser le monitoring fœtal. Dans la pénombre de la chambre, ses yeux se portèrent sur l'écran, et les lueurs vertes des variations de la courbe et des chiffres lumineux. Le rythme du cœur du bébé se situait tout juste dans la normale. Le médecin leur avait expliqué qu'il ne devait pas baisser en-dessous de 120 battements cardiaques par minute. Dans ce cas-là, un signal sonore les avertirait. Elle fixait donc ce chiffre, qui oscillait légèrement entre 122 et 124, selon les moments. Elle ne pensait plus à rien, comme dans un demi-sommeil. Elle entendait la voix de Rick, qui, debout, dans l'entrebâillement de la porte, discutait avec les officiers chargés d'assurer leur sécurité. Il tentait d'en apprendre davantage sur la traque de Tyson, persuadé de ne pas parvenir à trouver le sommeil, tant qu'il ne serait pas certain que leur tortionnaire était mort ou sous les verrous. Mais mort de préférence. Elle ne saisissait pas ce qu'il disait, mais se laissait bercer par le son de sa voix, de plus en plus lointaine. Elle sentit ses yeux se fermer peu à peu, et ne lutta pas contre le sommeil.

N'ayant rien appris de plus sur Tyson, Rick referma la porte, et s'apprêta à demander à Kate si elle voulait manger quelque chose, car, malgré l'heure avancée de la nuit, ils n'avaient rien avalé depuis le matin précédent. Mais il s'aperçut qu'elle s'était endormie. Il resta là, debout, depuis la porte à la contempler, tenant le pied à perfusion d'une main. Voir le visage de sa muse si paisible, la douceur de ses traits, sa bouche légèrement entrouverte qui laissait entendre le souffle léger de sa respiration, sa joue rougie par le coup de poing qu'elle avait reçu, déclencha en lui une vague d'émotion, qui le submergea d'un seul coup. Il s'adossa quelques secondes au mur, sentant ses yeux s'emplir de larmes, puis inspira une grande bouffée d'air pour tenter de refouler toutes ces sensations qui empoignaient son cœur. Pendant tout ce temps, il avait été son pilier plein d'optimisme, se refusant à abandonner, s'évertuant à ce qu'ils gardent espoir tous les deux. Mais il avait eu si peur. Il avait été terrorisé, et il en frémissait encore. Jamais il n'oublierait le visage de Kate crispé par une souffrance qu'il était impuissant à apaiser, ses lèvres bleuies par le froid, ses cris de désespoir, son chagrin, la peur dans ses yeux. Les larmes coulèrent sur ses joues. Aujourd'hui, il avait bien failli la perdre à tout jamais. C'était comme si le pire de ses cauchemars, celui qui le hantait, bien tapi et endormi au fond de son cœur, avait resurgi, et ravivé ses blessures. Une fois déjà, il avait ressenti cette impression d'anéantissement. Le jour où il l'avait vue s'effondrer sous le coup de cette balle qu'elle avait reçue en pleine poitrine. Il l'aimait déjà. Il l'avait toujours aimée. Mais à l'époque, ils n'étaient pas ensemble. Et il n'avait pas conscience de l'ampleur de tout ce qu'il perdait avec elle. Il ne savait pas le bonheur que c'était de partager le quotidien de Kate, de la rendre heureuse, de savourer tous ces petits riens et ces merveilleux moments qui faisaient leur histoire. Comment aurait-il pu vivre sans elle maintenant ? Sans ce sourire qui illuminait son visage dès que ses yeux se posaient sur elle le matin au réveil. Sans son humour taquin et malicieux quand elle se jouait de lui et le faisait marcher. Sans ses yeux furieux et la petite moue qu'elle lui adressait quand il l'exaspérait. Sans sa tendresse et sa douceur, la caresse de sa main sur sa joue, le goût de ses lèvres amoureuses. Sans ces discussions passionnantes et ces joutes verbales qu'ils aimaient tant, sans cette complicité qui faisait que d'un regard il comprenait ce qu'elle pensait ou ressentait. Il n'aurait pas pu. Il l'avait dit à Tyson pour le faire douter. Mais il n'aurait pas pu vivre sans elle. Elle était à la fois sa source de sérénité apaisante et son tourbillon pétillant de bonheur. Elle était là, endormie, elle allait bien. Il avait réussi à la sauver. Il ne savait pas comment il avait trouvé la force. Il ne se souvenait plus. Peut-être que ce n'était pas vraiment lui qui agissait à ce moment-là contre Tyson, mais une force supérieure qui guidait ses gestes. Il aurait fait n'importe quoi pour qu'elle vive.

Deux petits coups légèrement frappés à la porte le tirèrent de son chagrin, et il essuya rapidement ses larmes, tentant de se redonner une contenance avant d'ouvrir la porte.

- Monsieur Castle, fit l'infirmière, votre famille est là … Je leur ai dit que je venais voir si vous n'étiez pas déjà endormis.

- Ma femme dort, mais j'arrive. Je peux sortir avec ce …. truc ? fit-il en désignant le pied à perfusion qui ne le quittait plus.

- Oui, bien-sûr.

Il passa la porte, puis la referma doucement, apercevant aussitôt Alexis et sa mère qui accouraient vers lui, et Jim un peu en retrait, derrière elles-deux. Il s'avança vers elles, avec un large sourire, heureux de les retrouver, de voir l'inquiétude quitter leurs yeux et le soulagement se peindre sur leurs visages lorsqu'elles le virent sur ses deux jambes, a priori en bonne forme.

- Papa ! lança Alexis en se précipitant dans ses bras.

- Hey ! Doucement ! s'exclama-t-il en riant, et la serrant contre lui.

- Oh Richard …, Dieu soit loué ! fit Martha venant l'enlacer à son tour.

Il ne dit rien, souriant, mais se contenta de passer un bras autour de chacune d'elles pour les presser contre son cœur, savourant le bonheur de les retrouver. Ses yeux se posèrent en même temps, par-dessus les têtes de sa mère et sa fille, sur Jim, inquiet et hésitant, derrière elles deux.

- Kate va bien, Jim, elle s'est endormie, le rassura-t-il aussitôt, en lui souriant.

Il vit le regard de Jim s'illuminer de cette petite lueur de soulagement, qu'il connaissait bien, pour l'avoir déjà vue dans les yeux de sa muse, et desserra son étreinte autour de sa mère et de sa fille, afin de se rapprocher de lui.

- Les médecins ont dit qu'elle souffrait d'hypothermie.

- Oui, mais elle va déjà bien mieux, répondit Rick. Ne vous inquiétez pas. Elle était épuisée … et elle s'est endormie.

- Vous pensez que je peux aller la voir malgré tout ? demanda Jim, presque timidement. Je ne la réveillerai pas …

- Bien-sûr …, sourit Rick.

Jim lui répondit par un sourire et des yeux plein de reconnaissance avant de s'éloigner vers la porte de la chambre. Quand il parlait avec Jim, Rick était toujours surpris de voir à quel point la Kate Beckett qu'il avait rencontrée il y a quelques années, ressemblait à son père. Cette réserve, cette difficulté à communiquer leurs émotions, cette pudeur aussi qui les caractérisait tant l'un et l'autre. Mais Kate avait changé depuis qu'elle lui avait ouvert son cœur. Jim porterait toujours en lui la douleur d'avoir perdu sa femme, et là, aujourd'hui, Rick prenait conscience de toute la souffrance qu'avait dû affronter le père de Kate pour continuer à vivre. Il avait eu ses démons, comme Kate avait eu les siens. Mais il comprenait tellement. Il comprenait tellement ce désespoir aujourd'hui, après ce qu'il venait de traverser. Si Jim n'avait pas eu sa fille auprès de lui, s'il n'avait pas eu Kate, qui, elle le reconnaissait elle-même, lui avait sauvé la vie, il ne serait plus là depuis longtemps.

- Papa, comment te sens-tu ? demanda Alexis, observant son visage, tuméfié.

- Ça va, ma chérie, répondit-il doucement, en l'enlaçant de son bras, avant de déposer un baiser sur ses cheveux.

- Et le bébé ? s'enquit Martha.

- Bébé va bien. Mais Kate va devoir se reposer, elle a de légères contractions qu'il faut surveiller, les rassura-t-il.

Martha remarqua ses yeux rougis par les larmes, et lut la douleur qui le tourmentait derrière le sourire qu'il affichait. Elle ignorait ce qu'ils avaient vécu tous les deux pendant ces longues heures de captivité, et ne poserait pas de questions. Elle connaissait trop bien son fils. Il ne lui dirait rien, pour ne pas la faire souffrir davantage. Mais elle le sentait à fleur de peau, comme rarement il ne l'avait été.

- Je suis désolé … que vous ayez eu à vivre ça …, avoua-t-il, en les regardant toutes deux, accrochées à lui, comme si leur vie en dépendait.

- Oh … Richard … Vous n'y êtes pour rien ! lança Martha.

Il embrassa sa mère sur la joue, et sourit, pour ne pas, de nouveau, se laisser gagner par l'émotion.

- Bon, au moins vous avez eu le temps de terminer la décoration du loft pour Noël ! lança-t-il changeant de sujet.

- Papa … On n'avait pas vraiment le cœur à …, commença Alexis, tristement.

- Je me doute, sourit-il. Mais quand même …

- Ils ont arrêté ce détraqué ? demanda Martha.

- Pas encore. Il s'est enfui … mais les équipes sont toujours sur place, répondit-t-il, ses yeux se voilant de sérieux tout à coup.

- Mon Dieu …, ça veut dire que …, fit Martha, portant sa main sur sa bouche comme pour cacher son inquiétude.

- Ils vont le trouver, Mère. Ils vont forcément le trouver.

Ils restèrent silencieux quelques secondes, simplement enlacés tous les trois par la taille.

- Lanie n'est pas avec vous ? s'étonna Rick.

- Si. Elle est restée en bas avec Mark et Lily … Ils attendent l'arrivée de l'ambulance.

A cet instant, Rick pensa à Jordan, avec inquiétude. Il n'aurait pas le courage d'affronter le regard de son mari et de sa petite fille si les choses tournaient mal, après tout ce que l'agent Shaw avait fait pour eux. Il fallait qu'elle s'en sorte. Elle ne méritait pas ça. Elle s'était battue, il n'en doutait pas, pour rester en vie. Il fallait qu'elle vive.

Jim réapparut, fermant délicatement la porte de la chambre, avant de revenir vers eux.

- Elle dort si paisiblement …, constata-t-il, avec un sourire soulagé.

- Je lui dirais que vous étiez là, Jim.

- Merci.

- On va te laisser te reposer, Richard. Tu sais quand vous pourrez sortir ? demanda Martha.

- Demain après-midi je pense, si les examens sont bons pour le bébé et Kate.

- D'accord, on vous apportera de quoi vous vêtir décemment, sourit Martha en regardant la blouse de son fils avec dédain.

- Merci, Mère

- Bonne nuit, Papa, fit Alexis, en venant se blottir une dernière fois contre lui et embrasser sa joue.

- Vous ne rentrez pas seules ? s'inquiéta soudain Rick.

- Non, ne t'inquiète pas. On a notre escorte personnelle depuis deux jours, sourit Martha, pensant aux officiers qui ne les quittaient pas d'une semelle.

- Bien. Je préfère ça. Bonne nuit.

- Embrasse Katherine pour nous, fit Martha avant de s'éloigner en tenant sa petite-fille par les épaules.

- Bien-sûr.

Jim resta là, face à lui, l'air tracassé.

- Elle a souffert, n'est-ce pas ? demanda-t-il, relevant des yeux tristes vers Rick. J'ai vu ses poignets, et son visage …

Il aurait voulu lui répondre que non, mais Jim savait. Elle était sa fille, la chair de sa chair. Evidemment, il savait, et souffrait pour elle, autant que lui.

- Oui, avoua Rick, en le regardant avec gravité et compassion à la fois.

- Mais vous ne les avez pas laissés faire …

- Non, je …

- Vous avez protégé ma Katie, ajouta Jim, en le regardant dans les yeux avec reconnaissance.

Jim lui tendit la main, qu'il serra chaleureusement, avec émotion, comme à chaque fois qu'il manifestait à son égard un geste affectueux. Le père de Kate l'appréciait, et lui faisait confiance. Là où certains pères auraient pu douter de ses bonnes intentions, surtout au début de leur relation, étant donné son passé sulfureux, Jim avait toujours eu confiance en lui. Il avait senti dès le début à quel point il aimait sa fille, et compris que jamais il ne ferait rien qui puisse la blesser.

- Merci, Richard. Merci, d'être toujours là pour ma petite fille, ajouta Jim, visiblement ému.

Rick se contenta d'acquiescer du regard, ne pouvant formuler le moindre mot, tant il était touché. Il regarda la frêle silhouette de Jim s'éloigner dans le couloir, avant de regagner la chambre. Il passa près du lit de Kate, déposa un baiser sur son front, esquissa un sourire, voyant qu'elle ne cillait pas, et grimpa dans son propre lit. Il s'allongea de façon à pouvoir embrasser d'un seul regard à la fois l'écran du monitoring et le visage de Kate, se demandant s'il parviendrait à trouver le sommeil. Il était épuisé, mais trop de choses tournaient en boucle dans sa tête et dans son cœur pour qu'il trouve l'apaisement nécessaire à son endormissement.


Port Washington, Long Island, 3h.

C'était un couloir sans fin, une sorte de tunnel même, plus qu'un couloir. Ryan et Esposito avançaient prudemment, mais rapidement, frôlant les murs, guettant le moindre signe suspect. Dans leur dos, ils avaient été rejoints par le reste de l'équipe, qui, sans se poser de questions, s'était engouffrée à leur suite quand ils les avaient vus disparaître dans le nuage de poussière et de fumée. A l'extérieur, une vingtaine d'hommes cherchaient où ce tunnel pouvait bien déboucher, dont une équipe du SWAT qui investissait un à un les bâtiments susceptibles d'être reliés à l'usine via des souterrains. L'hélicoptère s'était posé et avait coupé ses moteurs. Il fallait forcer Tyson à sortir de l'endroit où il se terrait, et il ne sortirait jamais sous les feux de l'hélicoptère qui balayaient les alentours de l'usine. Une véritable chasse à l'homme avait été lancée. Tyson et Megan ne pourraient pas leur échapper.

Deux cent mètres plus loin …

Essoufflé, il courait, Megan sur ses talons. Il l'entendait haleter au rythme de ses pas. Aucun ne parlait, mais tous deux avaient senti et compris que les flics les suivaient. Ils avaient entendu quelques ordres qu'on criait, et qui avaient résonné jusqu'à eux, puis des pas lourds sur le béton. Depuis, plus rien. Mais ils les traquaient. Ils le sentaient. Megan rageait intérieurement, et aurait voulu demander à Jerry comment il comptait les sortir de là. Mais essoufflée, elle se concentrait sur sa course. Ils n'avaient pas le temps de discuter. Le moindre faux pas et les flics seraient sur leur dos. Elle vit le couloir s'élargir petit à petit et se transformer soudainement en une vaste cave. Jerry sans même s'arrêter fonça vers le fond de la pièce. Dans l'obscurité, elle ne voyait que son dos et le halo de sa lampe. Elle le suivait, tentant de ne pas se laisser distancer. Au fond de la pièce, sans même vérifier si elle était derrière lui, il se rua sur les marches d'un escalier, contre le mur, et poussa d'un geste brusque la trappe qui en bouchait l'entrée, avant de disparaître plus haut. Elle s'engouffra à son tour dans l'escalier pour arriver dans ce qui ressemblait à un vaste entrepôt, rempli d'échafaudages vertigineux courant du sol au plafond. Il avait disparu. Il n'était plus là. Elle chuchota son nom sans obtenir de réponse. Elle ne pouvait pas crier sans se faire remarquer. Elle ne pouvait pas croire que Jerry se soit tiré sans se préoccuper de l'attendre. Un instant, l'affolement et la panique s'emparèrent d'elle. Elle balaya ce qui l'entourait de la lumière de sa lampe-torche, sans rien voir. Elle tendit l'oreille, tentant de percevoir ses pas, mais elle le savait capable de se déplacer furtivement. Sans lui, elle était perdue. Elle ne parviendrait ni à fuir, ni à se défendre. Elle n'était même pas armée. Il avait récupéré son revolver. Elle avança, essayant de s'enfoncer plus loin dans l'entrepôt, le plus loin possible de l'escalier par lequel elle était arrivée ici, dans l'espoir de le retrouver. Il y avait là toutes sortes de matériels de chantier entassés, des poutrelles métalliques, du bois, des dizaines de sacs de ciment, des barrières et plots de signalisation, des chariots élévateurs, des palettes sur lesquelles s'entassaient des matériaux divers. Elle se faufila dans ce dédale d'objets, tentant de ne pas faire de bruit, sans cesser de courir, se perdant dans les allées. Elle réfléchissait à la stratégie qu'avait bien pu avoir Jerry. Comment comptait-il sortir d'ici ? Il devait y avoir des flics partout à l'extérieur. Elle n'allait pas avoir le choix, si elle voulait s'en tirer vivante.

Tyson avait gagné la profondeur de l'entrepôt, et trouvé la porte qu'il cherchait. Il l'avait ouvert délicatement, comme prévu, sentant immédiatement un courant d'air frais s'engouffrer à l'intérieur. D'ici, il entendait de temps en temps les cris des flics dehors, au loin, il sentait leur présence, il apercevait les lumières de leurs lampes dans la nuit. La neige avait été remuée, ils étaient déjà venus inspecter les abords du bâtiment. Il enleva un de ses gants qu'il lança à l'extérieur, à quelques mètres de la porte. Il laissa la porte légèrement entrouverte, avant d'escalader l'échafaudage qui se trouvait là, pour aller se tapir une dizaine de mètres plus haut parmi des parpaings de béton entreposés. Il avait volontairement abandonné Megan derrière lui. Pour différentes raisons. Elle l'encombrait. Fuir seul était faisable. Même dans les conditions démentielles qui s'offraient à lui aujourd'hui. Mais elle le ralentissait, elle rendait leurs déplacements plus visibles. Elle ne serait pas capable de tenir la distance. Et cette fois, il doutait. Pour la première fois, il doutait d'y parvenir. Les choses pouvaient mal tourner vu la quantité de flics au mètre carré qu'il y avait ici. Il ne voulait pas que Megan se retrouve au cœur d'une fusillade. Il avait besoin qu'elle reste en vie. Pas par sentimentalisme, non. Mais elle pourrait lui être utile un jour s'il finissait en prison. Car, non, il n'avait pas l'intention de mourir cette nuit sous les balles des flics. Il saurait la jouer suffisamment fine pour être arrêté, au tout dernier moment, le plus banalement du monde, et emprisonné. Seule, elle n'allait avoir d'autre solution que de se rendre, et être arrêtée sans dommage. S'il parvenait à fuir sans elle, il ferait en sorte de la libérer par la suite. Comment ? Il l'ignorait. Il serait toujours temps d'y réfléchir plus tard. Elle comprendrait qu'il agissait ainsi pour leur bien à tous les deux. Le seul souci était sa fuite. Les flics allaient débouler d'ici une minute, et le traquer dans cet entrepôt. Et ce n'était pas de simples flics. Sur les images vidéo, il avait reconnu les uniformes, les casques et les armes d'assaut des unités d'élite du SWAT. S'il faisait le geste de trop, ils le descendraient directement. Ça ne devait pas se passer ainsi. Il n'avait pas prévu qu'il y ait autant de flics. Ils avaient sorti l'artillerie lourde cette fois. S'il n'y avait pas eu cet agent fédéral, les choses n'auraient pas pris une telle proportion. Il aurait dû la buter dès le début. Megan avait raison. Mais il allait falloir qu'il fasse avec, et tente le tout pour le tout. Sa porte de sortie n'était pas loin, mais il fallait d'abord, qu'il diminue le nombre de ses assaillants, sans donner l'alerte.

Au même moment à l'entrée de l'entrepôt …

Ils avaient gravi l'escalier pour se retrouver dans cet entrepôt immense, aussi large que haut, et communiquant par quelques gestes, ils s'étaient séparés, deux par deux, pour remonter les allées, bordées d'échafaudages et d'un fatras de matériaux. Ils avaient coupé leurs talkies-walkies, pour éviter de se faire repérer. Dans l'obscurité, chacun faisait attention au moindre de ses pas afin de ne pas faire de bruit. Ryan et Esposito, l'un derrière l'autre, se couvraient mutuellement, évoluant le plus furtivement possible, cherchant à percevoir un mouvement dans le halo de leur lumière, ou à entendre le souffle d'une respiration. Tout à coup, ils entendirent résonner dans tout l'entrepôt les ordres secs et autoritaires de leurs collègues qui venaient de tomber sur l'une de leurs cibles.

- Les mains en l'air ! cria un officier.

- Levez vos mains ! Montrez vos mains !

- Tournez-vous ! lança le policier du SWAT.

- A terre ! A terre ! Allongez-vous !

Les flics qui venaient de la débusquer, alors qu'elle avait trouvé refuge, sans vraiment y croire, derrière un chariot élévateur, hurlaient. Elle ne voyait rien ou presque, dans la lumière de leur lampe qui l'aveuglait. Tout alla très vite, et elle s'exécuta, s'allongeant dans la poussière. Elle n'avait pas d'autre choix. Dans sa tête, tout se bousculait. Pourquoi Jerry l'avait-il laissée derrière lui ? Il savait que les flics lui tomberaient dessus et qu'elle ne s'en tirerait pas. Il savait qu'elle serait arrêtée. Il avait dû estimer que c'était sa meilleure chance à lui de s'en sortir. Seul, il était plus à même de se faufiler furtivement. Mais il la sortirait de là. S'il arrivait à fuir, il la sortirait de là un jour. Elle le savait. Elle en était certaine. Il avait trop besoin d'elle, à tout point de vue, pour la laisser croupir en prison. Elle avait confiance en lui. Elle laissa les flics lui empoigner violemment les bras, pour les ramener dans son dos, lui menottant les poignets, tout en criant pour savoir où était Jerry. Ils l'assirent brutalement, la poussant contre un échafaudage dont l'acier lui lamina le dos. Ils étaient deux, à la toiser de leur hauteur, la questionnant sur Jerry. Mais elle se contenta de les regarder, sans décrocher un mot, avec un sourire narquois, qui eut pour effet de les énerver bien davantage. C'était ce qu'elle voulait. Elle aurait pu maudire Jerry de l'avoir laissée derrière lui, mais elle savait que, pour une fois, il avait pris seul la bonne décision. Tous les deux ensemble ils étaient des cibles trop visibles et trop vulnérables. Il fallait que l'un s'en tire, et au vu des circonstances, ce ne pouvait être que lui. Elle était davantage en colère contre elle-même de ne pas avoir vu plus tôt les détails qui allaient faire échouer leur plan. Un tel investissement, un tel espoir brisé pour des détails insignifiants mais qui allaient causer leur perte, du moins la sienne pour l'instant.

Concentrés sur leur mission, Ryan et Esposito avaient entendu les cris, et surtout l'absence de coups de feu. Ils supposaient que Megan avait été arrêtée. Avec Tyson, ça n'aurait pas été aussi facile. Elle était seule. Il l'avait laissée en retrait. Pourquoi ? Pour fuir plus facilement sans doute. Pour les occuper peut-être, et les retarder encore et toujours. Au détour d'une allée, ils se retrouvèrent nez à nez avec deux des officiers qui les accompagnaient. Au même moment, ils sentirent un courant d'air frais, et une porte qui semblait battre bruyamment et régulièrement au gré du vent. Ils avancèrent tous les quatre prudemment jusqu'à cette porte, et l'ouvrir en grand, dévoilant une étendue neigeuse. La neige avait été foulée ici, il y avait eu du passage. Sûrement les équipes qui arpentaient les extérieurs depuis plus d'une heure maintenant. Tyson était-il sorti ? Il était impossible d'en avoir la preuve, avec toutes ces traces dans la neige. Aurait-il pris le risque de s'exposer ainsi, totalement à découvert, avec les allers et venues des flics qui patrouillaient aux alentours ?

- Il y a un gant là-bas dans la neige, chuchota un des officiers.

- On va aller jeter un œil, répondit le policier du SWAT en sortant prudemment.

- Ok. On continue par là-bas, nous, lança Esposito, désignant l'allée d'échafaudages à leur droite.

Il doutait que Tyson ait pu réellement sortir par cette porte. Trop visible. Trop simple. Trop évident. Et pour lui, bien trop risqué. Où serait-il allé en fuyant par cette porte ? Il n'y avait rien qu'une étendue neigeuse exposée à tous les regards et une centaine de mètres plus loin, de nouveaux entrepôts encerclés par des grillages. Tyson ne prenait jamais de risque. Il était plutôt du style à faire semblant, à donner l'illusion des choses. Il avait encore voulu faire croire qu'il était sorti, mais il était sûrement encore là. Pas loin. Où pouvait-il être si bien caché qu'il soit si difficile à trouver ? Sur l'un de ces échafaudages sans doute. Ryan fit un petit signe de tête à Esposito en direction des hauteurs, et ils pointèrent leurs lampes, dans l'espoir de détecter un mouvement suspect ou une présence.

- Tyson ! Tu ne sortiras pas d'ici vivant ! cria Esposito dans le silence assourdissant de la nuit.

- On sait que tu es là ! cria Ryan à son tour, alors qu'ils avançaient prudemment, scrutant chaque échafaudage de bas en haut.

Seul l'écho leur répondit. Ils poursuivirent leur avancée, quand tout à coup, ils entendirent un léger grincement subtil, comme un petit bruit métallique. Pas une porte. Non. Mais comme un cliquetis.

Tyson avait entendu l'arrestation de Megan, qui occupait deux de ses poursuivants. Ils ne pouvaient pas laisser une criminelle comme elle seule deux secondes, et étaient obligés de s'occuper de son cas en attendant les renforts qu'il les avait entendu appeler. Il avait perçu aussi les chuchotements subtils des flics devant la porte laissée entrouverte, et avait compris que certains d'entre eux étaient sortis vérifier les extérieurs. Bientôt, tous les flics seraient ici, et il serait fait comme un rat. Il n'avait plus vraiment le choix. C'était le moment de tenter sa chance. Quarante secondes lui suffiraient. Quarante secondes, et il leur aurait échappé, une fois de plus. Il s'était entraîné. Sans la neige, certes. Mais il s'était entraîné. Il n'avait rien laissé au hasard, pas même sa fuite. Il se donc laissa glisser lentement le long de l'échafaudage tendant l'oreille pour percevoir les pas légers des flics qui le traquaient encore, là à quelques mètres à peine. Il sentit l'adrénaline gonfler ses veines. Il adorait cet instant, ce moment unique où il s'apprêtait à tenter le diable pour se jouer des flics. Cela l'excitait. Il ne pensait plus à rien d'autre que mettre à exécution son ultime stratégie. Il tira le plus doucement possible sur la grille d'aération au sol, et fulmina intérieurement en l'entendant tinter légèrement. Il s'y faufila, enfonçant ses mains dans la neige à l'extérieur pour s'extirper de là.

Dès qu'ils entendirent ce petit bruit, léger, mais bien réel, Esposito et Ryan se précipitèrent, contournèrent l'échafaudage, plaqués contre la paroi, prudemment, avant de tomber sur cette grille ouverte. Immédiatement, ils comprirent et l'un après l'autre, sans hésiter, s'y engouffrèrent. Un vent glacial et iodé leur fouetta le visage, alors qu'ils apercevaient dans l'obscurité la silhouette de Tyson une vingtaine de mètres devant eux qui courait, s'enfonçant dans la neige quasiment jusqu'aux genoux. Ils ne pouvaient pas tirer. Tyson était trop loin. Ils ne voyaient rien.

- Tyson ! hurlèrent-ils de concert, se lançant à sa poursuite.

Il n'avait pas prévu cette neige qui le ralentissait. Chacun de ses pas lui demandait un effort surhumain pour avancer. Il entendit les hurlements des flics qui criaient son nom, leurs piétinements dans la neige. Il ne lui restait plus que dix mètres à parcourir, avant de pouvoir sauter dans l'eau glaciale de l'océan. Dix mètres, et il aurait gagné. Il y avait là, un peu plus bas, pile à cet endroit, à demi-immergée, l'entrée de la canalisation qui lui permettrait de sauver sa vie. Il lui suffirait de retenir son souffle quelques secondes sous l'eau pour que l'on croie qu'il s'était noyé ou avait été emporté par les vagues, de lutter contre le froid qui l'assaillirait, et de disparaître dans cette canalisation destinée à déverser les eaux usées dans l'océan. Il aurait ensuite des centaines de mètres à parcourir pour arriver à la sortie, mais jamais on ne viendrait imaginer qu'il puisse avoir survécu cette fois-ci. Il s'était entraîné à cet exercice. Certes, pas avec cette eau glaciale, mais il savait qu'il pouvait le faire.

Esposito et Ryan ne lâchaient rien. Ils avaient compris vers où filait Tyson, et gardaient en tête la façon dont il avait réussi à rester en vie après sa chute vertigineuse de ce pont. Ils ne laisseraient pas l'histoire se répéter. Ils se motivaient l'un et l'autre pour ne pas flancher, accélérant le rythme, sentant qu'ils grignotaient petit à petit du terrain sur Tyson. Et tout à coup, la chance leur sourit. Il suffisait parfois d'un détail pour changer le cours du destin. Ils virent Tyson trébucher. Il se retrouva étalé de tout son long dans la neige, et ils en profitèrent pour se ruer au plus près de lui. Le temps qu'il se relève, ils étaient à quatre mètres de lui.

Il allait se remettre à courir, quand il entendit le cliquetis de leurs revolvers qu'ils armaient dans son dos. Il avait compris. Il ne les aurait pas en fuyant cette fois. Mais il y avait toujours un moyen de gagner.

- Tyson ! Pas un geste ! hurla Ryan dans un souffle, braquant son arme sur lui, prêt à tirer à tout instant.

- C'est fini ! Lâche ton arme ! cria son coéquipier.

Tyson laissa tomber son revolver dans la neige. Il n'avait pas l'intention de mourir cette nuit, mais d'être arrêté tout en douceur. Il se devait d'être bien obéissant. Ils savaient que les flics ne tolèreraient aucune rebuffade.

- Lève les mains bien au-dessus de ta tête ! ordonna Esposito.

Ils entendaient l'agitation loin derrière eux. Les renforts arrivaient. Il s'exécuta, levant les mains.

- Tourne-toi !

Tyson se retourna, leur dévoilant un visage souriant.

- Je me rends les gars, lâcha-t-il avec ce sourire presque content de lui, alors qu'ils braquaient toujours leurs armes sur lui.

Méfiants, ils scrutaient le moindre de ses mouvements, redoutant une feinte de dernière minute.

- Lieutenant Ryan, quel plaisir de vous revoir …, après tout ce temps, continua-t-il.

Ryan ne dit rien, scrutant la lueur de folie dans ses yeux plein de défiance et de sarcasme. Tyson le narguait. Il jouait encore et toujours.

- Et vous, Lieutenant Esposito, vous avez meilleure mine que la dernière fois où je vous ai vu, ironisa-t-il.

- Ferme-la !

Esposito s'était toujours dit que s'il tombait sur Tyson, il le buterait sans réfléchir. Il n'avait pas prévu que sa bonne conscience se rappellerait à lui au moment ultime. Il était désarmé et obéissant. Son esprit bataillait. Tyson jouait là-dessus. Il en était certain. Il jouait avec leur conscience, avec leur humanité. Il voulait être arrêté. Il n'imaginait pas un quart de seconde qu'ils puissent le descendre de sang-froid. Mais il les regardait avec ce sourire narquois, qui donnait envie de lui tirer une balle en pleine tête. Voire même deux, histoire d'être bien certain qu'il ne se relève pas.

- Menottez-moi, et lisez-moi mes droits, s'il vous plaît. J'ai un peu froid, continua Tyson, faisant mine de frissonner, dans une énième provocation.

Ryan échangea un regard rapide avec Esposito. Tous les deux savaient que l'un et l'autre évaluaient la situation pour prendre la bonne décision. Tirer ou non. Descendre ou non ce psychopathe qui les narguait, qui les défiait, encore et toujours. En un quart de seconde, Ryan réfléchit, tout se bousculant dans sa tête. Il revoyait les dizaines de personnes qu'il avait tuées, et imaginait les dizaines de personnes qu'il assassinerait encore si un jour il parvenait à sortir de prison. Tyson voulait être arrêté. C'était sa stratégie. S'il allait en prison, il resterait un danger, une menace permanente, pour Beckett, pour Castle, pour eux tous, pour la famille qu'ils formaient, pour leurs enfants quand ils grandiraient. Les images de toutes les douleurs qu'il leur avait infligées défilèrent dans sa tête. Tyson était un monstre de démence qui avait toujours été capable de se sortir des pires situations. Son échappatoire, là, maintenant, était la prison. Valait-il mieux vivre avec la culpabilité d'avoir abattu un homme désarmé de sang-froid, aussi criminel et psychopathe soit-il ou avoir bonne conscience mais endurer jour après jour l'angoisse de le savoir rôder autour de vous et menacer la vie des gens que vous aimiez le plus au monde ?