Chapitre 42

Port Washington, Long Island, 3h du matin.

Ses yeux grands ouverts, dépourvus de la moindre lueur de vie, fixant le ciel sombre, il était étendu dans la neige. Le visage pâle, presque souriant, figé à jamais dans cette attitude de défi qui avait toujours été la sienne, il avait un trou rouge au milieu du front. Les flocons tourbillonnant tombaient sur lui sans le voir. Les bras écartés en croix, ses mains reposant dans la froideur de la neige, désormais il n'avait plus que la mort à narguer. Dans le silence de la nuit, ils entendaient leurs collègues qui accouraient. Les hommes du SWAT mais aussi tous les officiers qui depuis plusieurs heures arpentaient la zone. Le coup de feu, déchirant la nuit, avait porté son écho jusqu'à chacun de ces hommes qui s'acharnaient à retrouver ce psychopathe.

Esposito, agenouillé dans la neige, scrutait le corps de Jerry Tyson. Ses yeux passèrent sur sa bouche légèrement entrouverte, figée dans ce sourire qu'ils avaient maudit, pour se poser sur le trou ensanglanté qui perçait son front. Ryan avait tiré. Un seul tir avait suffi. Il posa deux doigts sur son cou, cherchant un pouls, qu'il ne trouva pas, soulagé. Il n'y avait aucun doute possible. Il était bel et bien mort. Mais il se devait de vérifier, encore et encore, comme s'il ne pouvait y croire.

« J'ai un petit cadeau pour mon ami Castle. Vous pourriez lui transmettre ? Et dites-lui bien que je gagne toujours ». Voilà les derniers mots que Tyson avait prononcés et qui résonnaient encore dans sa tête. Ces mots, et sa main farfouillant au fond de la poche de sa doudoune. L'éclat de métal qui avait brillé furtivement dans la lueur de leur lampe. Deux secondes plus tôt, Tyson, avec l'assurance qui était la sienne, avait lentement baissé son bras droit tout en leur tenant un de ses discours habituels. Il avait dans sa poche un dernier cadeau à transmettre à Castle. Ils lui avaient hurlé de garder le bras en l'air et de ne pas bouger. Il avait souri, et insisté, les rassurant en leur disant qu'il n'avait vraiment pas l'intention de mourir cette nuit. Mais Tyson les défiait tout le temps. Pourquoi s'était-il obstiné à vouloir farfouiller dans sa poche à ce moment-là ? Lui qui ne prenait jamais de risque, venait de prendre celui qui lui avait été fatal. Il était tellement et si souvent sûr de lui. Son geste avait été lent et prudent. Ryan revoyait son bras droit descendre lentement vers la poche, le gauche restant en l'air. Il s'était dit que la poche était trop étroite pour contenir une arme quelconque. Comme Esposito d'ailleurs. Et ils l'avaient laissé faire. Mais il avait agité sa main dans sa poche. Son blouson s'était soulevé. Sa main était ressortie. Et tout était allé très vite. La lueur du métal brillant plaqué sur son ventre quand son blouson s'était soulevé. Le canon d'une arme sans doute. Sa main à proximité, et son mouvement agité dans l'obscurité. Le risque qu'il s'empare de cette arme. Par réflexe, sans analyser davantage, il avait tiré. Tyson et son sourire empreint de sarcasme n'avaient pas eu le temps de réaliser que c'en était fini. Ryan avait tiré. Il n'aurait jamais pensé le faire. Mais il l'avait fait. Une part de lui, une part de chacun d'eux, sans nul doute, aurait voulu qu'il souffre autant qu'il avait fait souffrir ses victimes, et qu'il ait bien conscience que la mort venait de contrecarrer ses plans diaboliques. Mais c'était fini. Cette angoisse, qui revenait les hanter les uns et les autres régulièrement, était finie.

Esposito souleva le blouson de Tyson, pour trouver au niveau de sa taille, enfoncé dans sa ceinture, le pistolet à barillet, qui avait brillé légèrement dans la lumière de leur lampe. Il l'extirpa du jean de Tyson, pour constater, sous le regard effaré de Ryan, qu'il n'y avait aucune balle dans les chambres. L'arme n'était pas chargée. Il fourra la main dans la poche droite du blouson et en sortit une petite carte mémoire, sans doute le cadeau destiné à Castle. Il se releva enfin, constatant que Ryan n'avait pas bougé.

Il recula de quelques pas, revenant se placer à hauteur de son coéquipier. Ryan se tourna vers lui, sans rien dire, comme s'il quêtait son approbation. D'un regard, empreint de reconnaissance et d'amitié, Esposito le rassura.

- Tu as fait ce qu'il fallait, mon pote, ajouta-t-il doucement, tapotant légèrement son dos. On ne pouvait pas savoir.

Il savait combien Ryan allait être tourmenté pendant longtemps encore. Mais il avait pris la bonne décision. Lui-même aurait dû le faire. Il aurait dû endosser cette responsabilité. Mais il avait tergiversé. Il avait hésité une fraction de seconde quand il avait vu ce métal briller dans la lumière. Et Ryan l'avait devancé.

Dans leur dos, les renforts étaient là. Une agitation bruyante dissipa le silence. Des félicitations. Des sourires de satisfaction. Des échanges de regard qui en disaient long sur le soulagement des uns et des autres.

Marchant côte à côte, ils s'éloignèrent lentement, avec la sensation du devoir accompli, et un soulagement immense. Ils aperçurent le Capitaine Gates qui venait à leur rencontre, accompagnée du Capitaine Moore. Celui-ci, les félicita d'un sourire, et de quelques mots, avant de rejoindre l'attroupement formé un peu plus loin autour du corps de Tyson.

- Bon boulot, tous les deux, leur fit-elle, avec un soupçon de fierté.

- Merci, Capitaine, répondit Esposito.

- Où comptait-il fuir ? s'étonna-t-elle, en observant de loin le cadavre de Tyson, allongé sur le dos.

- Il pensait sauter dans l'océan je suppose … Il n'y avait pas d'autre issue, expliqua Esposito.

- Un peu suicidaire …

- Il devait avoir une idée en tête …

- Capitaine …., les coupa Ryan, d'un air grave.

Il ne pouvait pas ne pas lui dire ce qui s'était passé. Elle leur faisait confiance. Il la respectait trop pour lui taire la réalité des choses. Peut-être inconsciemment avait-il besoin d'avoir son approbation à elle-aussi, avec la part de risque que cela comportait.

- Oui ?

- Il s'est rendu, avoua Ryan.

- Comment ça il s'est rendu ? s'étonna-t-elle, cherchant à comprendre où voulait en venir son lieutenant.

- Il était désarmé, les mains en l'air …, il voulait qu'on l'arrête, expliqua Ryan. Et il a fait un geste, j'ai cru que …

Gates regarda Ryan dans les yeux. Elle savait. Elle savait que l'un de ses hommes descendrait Tyson quoi qu'il arrive, et qu'ils ne le lui ramèneraient pas vivant. Et intérieurement, elle priait pour que ça se passe ainsi. Elle ne savait pas vraiment ce qui s'était passé, et peut-être préférait-elle ignorer les détails cette fois-ci. Elle savait combien Tyson s'était immiscé dans la vie de chacun d'eux, venant les hanter, pernicieusement. Rien que pour ce qu'il venait de faire subir à Beckett et Castle, il ne méritait pas de vivre. Et il y avait ces dizaines d'autres innocents qu'il avait assassinés. Oui, sa conscience lui disait que tout homme avait droit à la vie. Mais pour Tyson, elle faisait une exception. Il n'avait d'homme que le nom. Le reste n'était que perversité et sadisme. Alors les conditions importaient peu. Tyson était mort. Pour de bon.

- Vous avez fait ce que j'aurais fait à votre place, Lieutenant Ryan, le coupa-t-elle, d'un ton solennel, empreint de compassion, et ce que n'importe qui d'autre aurait fait. Ne vous en blâmez pas. Jamais. Vous avez rendu justice, rien d'autre.

Il ne répondit pas, alors qu'elle s'éloignait pour aller constater de ses propres yeux que ce psychopathe ne viendrait plus jamais ni torturer ni assassiner quiconque. Gates était décidément pleine de surprise. Esposito avait eu raison plus tôt dans la journée. Même Gates aurait buté Tyson si elle s'était trouvée face à lui. Cela soulageait un peu sa conscience, malgré tout. Et la reconnaissance de son Capitaine également.


Bellevue Hospital, New-York, 4h 30 du matin.

Il ne dormait pas. Il avait pourtant l'impression de ne pas avoir dormi depuis des jours, mais il lui était impossible de trouver le sommeil. Allongé sur le côté, les mains enfouies sous l'oreiller, il ne cessait de regarder Kate, endormie, à quelques mètres de lui. Dans la pénombre, sous la lumière artificiellement verte créée par le monitoring, à côté d'elle, il savourait la sérénité qui émanait de son visage. Il aurait pu la regarder des heures sans se lasser. Il l'avait fait d'ailleurs. Combien de fois assis dans son fauteuil à côté de son bureau alors qu'elle s'occupait de la paperasse, il avait feint d'être concentré sur un jeu sur son téléphone, pour simplement l'admirer, goûter le plaisir de lire les différentes expressions qui se peignaient sur son visage ? Il aimait particulièrement la regarder dormir, mais il n'en avait pas souvent l'occasion. D'abord parce que la plupart du temps, elle était réveillée avant lui. Ensuite, parce qu'elle détestait ça, et avait le don ou l'instinct de flic, ou bien les deux même, d'ouvrir les yeux dès qu'elle sentait les siens posés sur elle à l'observer même en pleine nuit. Elle trouvait ça flippant de se sentir épiée ainsi dans son sommeil. Lui, ses réactions l'amusaient. Il la trouvait si craquante, lorsqu'encore à moitié endormie, elle lui intimait de cesser de l'observer ainsi. Il la soupçonnait de jouer l'exaspération, parce qu'il savait combien elle aimait qu'il la regarde. Tout le temps. Il voyait la petite étincelle ravie dans ses yeux quand elle croisait subitement les siens occuper à admirer plus ou moins discrètement les courbes de son corps ou son sourire. Cette nuit, elle était trop épuisée pour sentir qu'il la regardait, alors il en profitait. De temps en temps, ses yeux se portaient sur les chiffres des battements cardiaques, et sa tête s'emplissait des images de ce bébé qu'ils attendaient. Par moment, il sentait qu'il commençait à somnoler, mais, inévitablement, il venait à penser à Tyson, et à chacun des mots qu'il avait prononcés, à chacun de ses regards sadiques et ses sourires narquois. Et il ouvrait les yeux. Il revivait chacun des moments qu'ils venaient de traverser. Il imaginait Tyson s'en tirer, encore, et ses cauchemars continuer à le hanter. Il redoutait ce que deviendrait leur vie, si cette fois-là, après l'enfer dont ils s'étaient sortis, Tyson restait en liberté, à rôder autour d'eux.

Il ne savait pas quelle heure il pouvait bien être, ni même depuis combien de temps il essayait de trouver le sommeil. Il était complètement déboussolé, comme plongé dans un autre monde depuis leur enlèvement. Quoi qu'il en soit, il fallait qu'il sache s'il y avait du nouveau. Doucement, il s'extirpa des couvertures, et frissonna aussitôt. Il se leva, sans faire de bruit, attrapa le pied à perfusion, et à pas de loup, rejoignit la porte de la chambre pour sortir discrètement, si discrètement que l'officier, assis près de la porte dans le couloir silencieux, le nez a priori plongé dans un magazine, sursauta et poussa un petit cri strident, se levant immédiatement et par réflexe, comme prêt à bondir sur un éventuel assaillant.

- Désolé, fit Rick, d'un air contrit, je vous ai fait peur …

- Euh … non, non, je crois que je m'étais assoupi, répondit l'officier, comme s'il avait été pris en faute.

Rick se fit la réflexion qu'ils étaient bien protégés, si ce flic s'endormait devant leur porte de chambre.

- Vous avez du nouveau ? demanda aussitôt Rick.

- Oui. Jerry Tyson a été abattu, annonça l'officier. On a été prévenus il y a quelques minutes.

Rick ne s'attendait pas à une nouvelle aussi directe, et resta, comme interdit un instant, peinant à réaliser. Et puis, petit à petit, il sentit cette inquiétude pernicieuse qui ne voulait pas quitter son cœur et sa tête, s'évaporer enfin, pour laisser doucement place au soulagement.

- Abattu ? Abattu comment ? s'enquit-il, voulant être bien persuadé qu'il n'y avait pas d'erreur possible.

- Abattu comme … il est mort, se contenta de répondre l'officier, comme si c'était là une évidence.

- Mort …. mort ?

L'officier le regarda étrangement, comme s'il se demandait s'il avait bien toute sa tête.

- Oui, mort mort. Vous avez déjà vu des morts pas morts ? fit-il avec ironie.

- Malheureusement oui …, répondit Rick avec son petit sourire en coin. Il n'a pas disparu quelque part ? Je ne sais pas … dans un endroit secret ? Dans la mer ? Emporté par la marée ?

- Disparu ? Emporté par la marée ? Non, il est bien mort sur place, répondit l'officier.

- Qui l'a tué ? demanda Rick, voulant connaître les moindres détails pour n'avoir aucun doute.

- Je l'ignore. Le Capitaine Gates a juste confirmé qu'il avait été abattu.

- Et sa copine ? Megan ?

- Elle a été arrêtée.

Rick esquissa un sourire de contentement. Leur enfer était bel et bien terminé.

- Vous pouvez aller dormir tranquille, Monsieur Castle. Vous ne craignez plus rien.

- Oui … On ne craint plus rien …, sourit-il légèrement, tentant de prendre pleinement conscience de cette nouvelle. Vous avez des nouvelles de l'agent Shaw ?

- Elle est toujours au bloc opératoire.

- Ok. Merci.

Rick le salua, avant de regagner la chambre. Il referma la porte le plus doucement possible, mais entendit la voix un brin grognon de Kate dans son dos.

- Castle … Qu'est-ce que tu fabriques ? marmonna-t-elle, en se redressant et plissant les yeux pour l'apercevoir dans la pénombre.

- Euh … rien … désolé, chuchota-t-il, en avançant vers les lits. Décidément, je réveille tout le monde.

- Hum …. qui as-tu réveillé …, murmura-t-elle en cherchant ses mots, l'esprit trop endormi pour comprendre ce qu'il lui racontait.

- Non, rien. Dors ma chérie …, répondit-il, attendri par son air ensommeillé.

Elle reposa sa tête sur l'oreiller, se blottit sous la couverture, et ferma les yeux. Mais en la regardant ainsi, il se dit qu'il ne pouvait pas garder ça pour lui jusqu'à son réveil.

- Kate …, chuchota-t-il en s'asseyant au bord de son lit.

- Hum …, marmonna-t-elle, dans un souffle, à peine audible.

- J'ai une bonne nouvelle …

- Castle … je dors …, murmura-t-elle, en soupirant.

- Tu dormiras encore mieux après ça.

Elle finit par ouvrir les yeux, intriguée, et regarda l'air à la fois ravi et sérieux qu'il affichait. Elle savait qu'il ne l'empêcherait pas de dormir, vu les circonstances, pour une des taquineries dont il avait le secret.

- Tyson est mort, annonça-t-il, d'un ton solennel.

Elle se redressa aussitôt, et se cala dans l'oreiller, plongeant ses yeux dans les siens, comme pour être sûre d'avoir bien compris ce qu'il venait de lui annoncer.

- Il est mort mort, ajouta-t-il, afin qu'elle saisisse bien la nature de ce qu'il disait.

Elle esquissa un sourire.

- Tu as déjà vu un mort pas mort, Castle ? le taquina-t-elle.

Il sourit, se disant que tous les flics devaient porter en eux le gène du pragmatisme.

- Je n'en sais pas plus, reprit-il. Mais il est bel et bien mort, et ils ont arrêté Megan.

Un instant, elle le regarda, lisant dans ses yeux une sorte de libération, de joie contenue, mêlées à du soulagement. Enfin, Tyson était mort. Pour de bon cette fois.

- Alors c'est fini ? fit-elle, souriant légèrement.

- Je crois que cette fois c'est vraiment la bonne, oui, sourit-il, avançant sa main pour caresser sa joue.

Elle tourna légèrement la tête pour déposer un baiser au creux de sa main, et ils restèrent quelques secondes ainsi, sans parler, dans la pénombre de leur chambre, savourant cette sensation de plénitude retrouvée.

- Tu peux te rendormir maintenant …, fit doucement Rick, se penchant pour embrasser son front.

- Oui …, sourit-elle, en se renfonçant dans son oreiller, et fermant les yeux, alors qu'attentionné, il remontait la couverture jusque sous son menton.

Elle se laissait lentement emportée de nouveau par le sommeil, quand elle sentit que Rick restait assis près d'elle à la regarder.

- Il faut que tu dormes mon cœur …, chuchota-t-elle, sans ouvrir les yeux.

- Je n'y arrive pas …

- Tu ne risques pas d'y arriver si tu restes assis là à me contempler.

Il sourit, attendri de la voir tenir un discours cohérent, alors même qu'elle était à moitié assoupie. Constatant qu'il ne disait rien, mais n'avait pas bougé, elle ouvrit les yeux, et le regarda avec tendresse, avant de tirer la couverture, dévoilant un peu de place libre à ses côtés.

- Viens près de moi …, chuchota-t-elle.

- Tu es sûre qu'on a le droit ? fit-il, hésitant, comme un petit garçon ayant peur de faire une bêtise.

- Je pense que personne ne viendra gronder mon mari parce qu'il ne peut pas dormir loin de moi … Allez, dépêche-toi, j'ai froid …

Il contourna le lit, pour positionner sa perfusion correctement, et vint s'installer dans son dos, prenant soin de bien remonter la couverture pour qu'elle n'ait pas froid.

- C'est un peu étroit …, fit-il remarquer, en se blottissant contre elle, l'enlaçant de son bras autour de son ventre.

- Tant mieux …, chuchota-t-elle, savourant avec plaisir le contact chaud du corps de Rick contre le sien. Maintenant, dors …

En guise de réponse, il embrassa son cou, et la serra contre lui, en fermant les yeux, tentant de trouver le sommeil. Maintenant apaisé, Kate dans ses bras, il ne pouvait que réussir à dormir sereinement.


Jeudi 24 décembre

Bellevue Hospital, New-York, aux environs de 10 h.

Elle avait compris que le jour était levé depuis un moment, sentant l'intensité de la luminosité qui s'accentuait à travers ses paupières closes, mais ce fut la sensation des petites vaguelettes mouvantes dans son ventre qui la tirèrent de son sommeil. Il lui fallut quelques temps pour se décider à ouvrir les yeux, tant son corps se refusait à vouloir s'éveiller. En baillant, elle constata que Rick dormait encore profondément, contre elle, le dos tourné. Elle ne percevait que le rythme léger et presque inaudible de sa respiration. Elle posa sa main sur la rondeur de son ventre, agréablement surprise par ce réveil légèrement agité, pour accompagner de caresses le mouvement du bébé qu'elle sentait bouger. Elle tourna la tête pour apercevoir les chiffres des battements du cœur, et constata qu'ils avaient retrouvé un rythme un peu plus dynamique. Tout allait bien. Quelques secondes lui furent nécessaires encore pour reprendre pleinement conscience de la réalité des choses. Tous ses muscles semblaient comme endoloris et courbaturés, et elle se sentait encore faible. Elle se demandait quelle heure il pouvait être. Elle mourrait de faim. La matinée devait être déjà bien avancée au vue de la lumière qui pénétrait dans la chambre derrière les stores baissés. On avait dû les laisser dormir suite à la nuit qu'ils avaient passée. Les images lui revinrent en tête, tels des flashs douloureux. Ce froid glacial qui la fit frissonner rien que de penser à l'enfer de ce puits. Les cris, l'angoisse, la douleur. Rick. Ce qu'il avait fait pour elle. Ce qu'il avait dit. Tyson était mort. Et Jordan … Son cœur se serra, avec espoir qu'ils aient aujourd'hui une bonne nouvelle. Aujourd'hui … le vingt-quatre décembre. Elle pensa soudain à Noël, au dîner qu'ils avaient prévu de préparer ce soir au loft et de partager tous ensemble. Tout cela lui paraissait tellement irréel au vu de ce qu'ils venaient de vivre. Elle pensa à son père qui avait dû être là cette nuit, avec Martha et Alexis, alors qu'elle s'était déjà endormie. Rick avait dû le rassurer. Elle avait hâte de le voir, et qu'il la serre dans ses bras. Il avait dû avoir si peur. Il avait dû penser que le destin s'acharnait en cette période de Noël. Noël. Elle pensa à son cadeau pour Rick, heureuse à l'avance, certaine de le toucher. C'était une sensation étrange, de se dire qu'il y a quelques heures, elle avait été à deux doigts de mourir, et que ce soir ils fêteraient Noël, alors qu'une part d'elle-même n'y croyait plus.

Elle sentit Rick se tourner vers elle, les yeux grands ouverts, les cheveux en bataille, et l'air tout aussi épuisé que s'il n'avait pas dormi.

- Bonjour, toi, fit-il doucement.

- Bonjour …, répondit-elle avec un sourire. Tu as encore besoin de sommeil on dirait …

- Hum …, murmura-t-il, refermant les yeux pour venir se blottir plus près d'elle, son visage à quelques centimètres du sien.

Elle passa tendrement sa main dans ses cheveux, et la fit glisser le long de sa joue, jusqu'à son cou, où elle se posa légèrement.

- Tu as réussi à dormir quand même ? demanda-t-elle doucement.

- Un peu …

- Tu n'as pas trop mal ? fit-elle, caressant du bout des doigts, les petites plaies près de ses lèvres, et sa joue encore endolorie.

- Non, même pas mal, répondit-il avec un léger sourire, commençant à émerger doucement de son sommeil, sous l'effet de la tendresse de sa femme. Et toi, comment te sens-tu ?

- Bien. Un peu faible … et courbaturée, mais ça va … Bébé a bougé, et son cœur bat plus vite.

Il sourit, et la regarda avec cette intensité qui la troublait toujours, tant ses yeux reflétaient la profondeur de ce qu'il ressentait. Et elle connaissait, aimait et savourait chacun des regards qu'il posait sur elle. Là, maintenant, à travers la sérénité et la douceur de son regard, elle sentait le bonheur qu'il éprouvait de pouvoir se réveiller ainsi près d'elle après l'horreur de ce qu'ils avaient vécu.

- Ton père était là près de toi cette nuit, fit-il doucement.

- Il n'était pas trop inquiet ?

- Un peu, si. Je l'ai rassuré comme j'ai pu.

Elle le regardait, caressant la peau douce de son cou, effleurant de ses doigts la peau plus rugueuse de sa joue et sa barbe naissante. Elle savait qu'entre Rick et son père, il y avait souvent des conversations silencieuses, ou à demi-mot, faites de respect l'un pour l'autre. Ils se comprenaient la plupart du temps, liés par l'amour que tous deux lui portaient. Ils avaient tissé une sorte de relation de confiance, depuis longtemps, peut-être même avant qu'ils ne soient ensemble. Mais ni l'un ni l'autre ne lui confiaient vraiment ce qu'ils se disaient. Et elle ne demandait jamais. Elle portait simplement un regard tendre et bienveillant, sur la relation qui unissait les deux hommes de sa vie.

- Kate …, on a réussi …, reprit-il, esquissant un sourire, comme pour prendre pleinement conscience que leur calvaire était vraiment fini.

- Oui …, sourit-elle à son tour, venant déposer un baiser sur ses lèvres.

Il glissa la main dans son cou pour retenir sa bouche contre la sienne, et prolonger son baiser. Ils se regardèrent avec un grand sourire, un sourire complice, tant ils savaient tous deux que ce tendre baiser était un appel au suivant. Rick caressa ses lèvres des siennes, et il l'embrassa, d'un baiser tout léger. Incapable de résister à la tentation, elle happa ses lèvres pressant sa bouche contre la sienne, de sa main posée sur sa joue. Elle avait besoin de ce baiser. De ce baiser amoureux et apaisé. De ce baiser que lui seul savait lui donner, qui lui faisait tout oublier. Elle avait besoin de sa bouche qui mieux que tout le reste lui disait combien il l'aimait. Presque timidement, leurs langues se caressèrent, lentement, avec tendresse, se laissant emporter dans la valse sensuelle de ce baiser, qui telle une caresse, disait tout ce qu'ils ressentaient l'un et l'autre, sans user du moindre mot. C'était un de ses baisers qui d'ordinaire aurait éveillé leur désir, et engendré une étreinte douce et passionnée. Mais aujourd'hui, ils n'avaient besoin et envie que de ce simple baiser pour se dire à quel point le bonheur d'être ensemble, et de se réveiller ce matin l'un près de l'autre, était précieux.

Tout à coup, alors même qu'ils n'avaient pas entendu la porte s'ouvrir, tout à l'appréciation de leur plaisir, le petit cri de surprise de Lanie les fit sursauter, et ils desserrèrent instantanément leur étreinte, se redressant l'un et l'autre dans le lit pour regarder qui était l'importun qui entrait sans frapper.

- Oups ! Désolée ! lança-t-elle, avec un sourire, plus amusé que gêné, tant elle était surprise de trouver ces deux-là, non seulement dans le même lit d'hôpital, mais en plus en train de s'embrasser passionnément, comme si tout allait bien.

- Lanie ! s'exclama Kate, à la fois étonnée et heureuse de voir son amie.

- Désolée, j'aurais dû frapper, s'excusa-t-elle, avec son sourire malicieux qui disait combien elle n'était pas si désolée en réalité. Je pensais que vous dormiez … l'infirmière m'a dit qu'elle était passée il y a de ça cinq minutes et que vous dormiez comme des bébés … Visiblement, on n'a pas la même définition du mot « bébé ».

- Ce n'est rien, Lanie … c'était juste un …, répondit Kate.

- Un baiser … un sacré baiser …, continua-t-elle, taquine. je préfère ne pas savoir ce qui se passait sous cette couverture.

- En effet, si tu savais …, sourit Rick, avec malice.

- Ne l'écoute pas, Lanie. On est en convalescence, Castle, le rabroua gentiment Kate.

- L'un n'empêche pas l'autre, répondit-il comme une évidence.

- Je sais que vous avez eu très froid mais vous pourriez attendre d'être rentrés pour vous réchauffer …, continua Lanie, ravie de pouvoir taquiner sa meilleure amie.

- Tu n'es pas possible, soupira Kate, alors que Rick assistait, tout sourire, à la scène.

Lanie s'approcha du côté du lit de Kate, et posa un sachet de papier marron sur la table de chevet, alors que son amie se redressait pour s'asseoir contre son oreiller. Elle observa la mine fatiguée de Kate, puis le visage de Castle à ses côtés, marqué lui aussi par le manque de sommeil et les coups qu'il avait reçus. Le sourire et l'humour qu'elle avait affichés en entrant dans la chambre disparurent aussitôt, le soulagement de revoir ses amis sains et saufs après des heures d'angoisse la toucha profondément.

- Oh Kate, chérie, j'ai eu si peur …, lâcha-t-elle, s'avançant pour l'étreindre.

- Nous aussi, Lanie …, répondit doucement Kate, émue, tout en serrant sa meilleure amie dans ses bras.

- Heureusement que vous étiez là …, constata Castle. Comment nous avez-vous trouvés ?

Elle desserra son étreinte.

- Un peu de polyacrylonitrile, de vidéosurveillances, et de cannes à pêche …, mêlés à un dessin de Tanner qui s'est rendu, et à des aveux de Carter … et le tour était joué …, expliqua-t-elle comme autant d'évidences.

Ils la dévisagèrent, l'air interdits, ne comprenant rien à ses explications.

- Laissez tomber … On vous racontera plus tard, sourit-elle. L'infirmière m'a dit que vous alliez bien …,

- Oui. Ça va aller, la rassura Kate.

- Et le bébé ? Tout va bien ? s'enquit Lanie, en scrutant l'écran du monitoring.

- Oui. Il faut simplement que je me repose beaucoup. Je suis en congés à partir de maintenant. Enfin si Gates n'y voit pas d'inconvénient.

- Gates s'est fait un sang d'encre pour vous. Crois-moi, elle va surveiller elle-même que tu ne pointes pas l'ombre d'un orteil au poste.

- Je n'en ai pas l'intention, sourit Kate.

- Bien. J'en connais un qui va être content de t'avoir à la maison pour lui tout seul, ajouta Lanie, en jetant un regard entendu à Castle.

- Il est ravi, en effet, répondit Rick avec un sourire.

- Tu as des nouvelles de Jordan ? demanda Kate.

- Oui, l'opération s'est bien passée apparemment, annonça-t-elle. Elle est encore en soins intensifs. Les médecins disent qu'elle devrait se réveiller prochainement.

Kate et Rick se lancèrent un regard soulagé, mais ils ne le seraient totalement que quand ils auraient vu Jordan réveillée et souriante.

- Je vous ai apporté de quoi vous remettre de vos émotions, fit Lanie en dévoilant le contenu du sachet marron. Voilà pour toi ma chérie.

Les yeux de Kate s'illuminèrent de gourmandise en découvrant le gobelet de mousse au chocolat.

- Oh ! Tu es géniale ! Merci, je meurs de faim ! s'exclama Kate, tout sourire.

- Ce n'est pas très diététique mais bon … tes fesses te pardonneront ce petit écart, vu ce que tu as vécu, répondit Lanie, toujours pleine d'humour.

- Comment tu as su que …

- Tu as un mari bavard … Depuis des semaines, il raconte à tout le monde que tu te goinfres de chocolat.

- Quoi ?! Non, ce n'est même pas vrai ! s'offusqua Rick.

- Oh que si c'est vrai ! Tiens, Castle, pas de jaloux, sourit Lanie, en lui tendant sa mousse au chocolat.

- Merci, c'est gentil, répondit-il, affamé lui aussi.

Ils se jetèrent l'un et l'autre sur leur mousse au chocolat, sous le regard attendri de Lanie.

-Tu sais comment les gars ont réussi à avoir Tyson ? demanda Kate.

- Vaguement. Javi ne m'a pas raconté les détails. Il était mort de fatigue. Mais ils l'ont pourchassé dans les caves de l'usine. Et Ryan l'a descendu. Je n'en sais pas plus.

- C'est toi qui vas faire l'autopsie ? demanda Rick.

- Oui, pourquoi ?

- Je voudrais vérifier qu'il soit bien mort.

- Castle …, soupira Kate.

- Quoi ? Il faut se méfier avec lui. Il pourrait avoir prévu un truc tordu.

- Il a pris une balle au milieu du crâne, Castle. Il est mort, assura Lanie. Il est au frais dans ma morgue depuis cette nuit.

- Oui … mais …, hésita-t-il. J'ai besoin de le voir.

Il fallait qu'il voie le corps de Tyson de ses propres yeux. Il le fallait pour qu'il cesse définitivement de le hanter.

- Ok, acquiesça Lanie.

- On passera à la morgue avant de rentrer, cet après-midi, ajouta Kate, comprenant ce besoin qu'avait Castle d'avoir des certitudes.

- Vous sortez cet après-midi ?

- Il y a intérêt, répondit Rick. C'est Noël …

- Oui, sourit Lanie. C'est Noël …

En parlant de Noël, il fallait qu'elle trouve le moyen de parler à Kate avant demain matin. Elle avait besoin d'une discussion entre filles, une discussion sérieuse cette fois, et des conseils de sa meilleure amie. Mais pas maintenant. Kate avait d'autres soucis en tête. Et puis Castle était à ses côtés, et elle ne pouvait pas lui demander d'aller faire un tour dans les couloirs. Elle trouverait un moment pour lui parler dans la journée.

- Je dois y aller. Le corps d'un psychopathe m'attend. Je voulais juste m'assurer que vous alliez bien, fit Lanie en s'éloignant doucement.

- Merci, Lanie. On se voit tout à l'heure.

- Les gars doivent passer vous voir en fin de matinée.

- Ok.

- Essayez de les accueillir dans une posture un peu moins suggestive … ou ils vont faire une attaque ! lança Lanie en riant.

Ils rirent tous les deux, alors qu'elle quittait leur chambre.


Chapitre 43

Bellevue Hospital, New-York, 11 h.

Ils étaient réveillés depuis une petite heure seulement, mais Rick tournait déjà en rond dans leur chambre d'hôpital. Kate, toujours alitée, confortablement calée sur son oreiller, la couverture remontée sur son ventre, feuilletait le magazine people généreusement prêté par l'infirmière. Celle-ci avait refait leurs pansements, mais il leur fallait maintenant, pour pouvoir quitter l'hôpital, attendre l'avis du médecin qui ne ferait sa visite qu'en début d'après-midi. Elle avait palpé le ventre de Kate, vérifié les constantes vitales de la maman et du bébé, et tout allait pour le mieux, même si le monitoring indiquait toujours de légères contractions irrégulières. Elle était repartie en leur recommandant de se reposer.

Ils pourraient prévoir des distractions pour leurs patients … On s'ennuie ferme ici, bougonna Rick, appuyé contre la fenêtre, observant les allers et venues sur le parking de l'hôpital.

- Ce n'est pas un centre de loisirs, Castle …, répondit Kate, sans détourner les yeux de son magazine.

- Il n'y a même pas la télé … Si seulement j'avais mon téléphone, je pourrais jouer, marmonna-t-il.

Il aurait voulu être déjà rentré, et avoir retrouvé le cocon douillet du loft. Il aurait voulu se plonger tout de suite dans la féerie et la chaleur de Noël, pour ne plus penser à tout ça. S'amuser de la dernière excentricité de sa mère, regarder Alexis préparer avec patience et application les fruits déguisés qu'il adorait, comme tous les ans, et câliner Kate, la faire sourire, encore et encore, loin de tout ça. Loin de l'hôpital. Loin du commissariat. Loin de tout ce qui pouvait lui rappeler Tyson et ce qu'il leur avait fait subir. Il ne voulait plus ressentir cette pointe de chagrin, de douleur, au fond de son cœur à chaque fois que des images de cette nuit revenaient s'infiltrer dans son esprit.

Il ne neigeait plus, et le ciel était ce matin d'un bleu lumineux. Ses yeux se perdirent dans la contemplation du paysage paré de son manteau hivernal. Voilà bien longtemps qu'il n'avait pas vu tant de neige à New-York. Trente bons centimètres de poudreuse recouvraient les trottoirs et le parking, où seule une allée avait été tracée à grand renfort de sable. Il apercevait les arbres du parc voisin, et le givre accroché aux branches. Il entendait vaguement quelques cris et rires d'enfants qui jouaient probablement dans la neige. Il imagina la joie de tous ces enfants demain matin quand ils ouvriraient leurs cadeaux de Noël, ce qui l'amena à se demander, une fois de plus, ce que Kate pouvait bien avoir eu l'idée de lui offrir. Surtout pour moins de cinq dollars. Il y avait déjà réfléchi plusieurs fois, et avait même exploré quelques endroits secrets du loft pour tenter de mettre la main sur son cadeau. A chaque fois c'était pareil. Il y pensait, et puis l'idée l'obstinait, et il fallait qu'il cherche. Passé l'excitation de la recherche qui n'avait mené à rien, il se maudissait de ne pas être capable de patienter et de profiter de la surprise comme tout le monde. Mais c'était plus fort que lui. De toute façon, il n'avait rien trouvé. Kate était bien trop maligne pour laisser traîner un cadeau à sa portée. Il pensa à son idée pour le cadeau de Kate. Elle lui était venue cette nuit, alors qu'il ne parvenait pas à dormir. Il était temps. Ce cadeau devrait lui faire plaisir, l'amuser sûrement. Ça ne coûtait pas grand-chose. C'était simple. C'était symbolique. Il ne lui avait jamais offert un cadeau de ce genre, mais l'idée le séduisait, et elle serait surprise. Elle sourirait, et c'était tout ce qui comptait. Le seul problème, c'était que le timing était serré. Il était coincé ici jusqu'à l'avis du médecin. Et ensuite, il serait avec Kate. Il ne voulait pas la quitter ne serait-ce qu'une seconde. Il allait avoir besoin d'aide.

- Beyoncé vient de passer quinze jours à Bora-Bora …, ça a l'air sympa, la plage est paradisiaque …, fit Kate, s'extasiant devant les photos du magazine.

- On ira un jour si tu en as envie …, répondit-il, occupé à faire de la buée sur la fenêtre pour y tracer des dessins du bout du doigt.

Elle sourit, sans rien dire, à l'idée que Rick était capable d'exaucer tous ses rêves ou presque, quasiment d'un claquement de doigts. Il savait bien qu'elle n'avait aucune envie d'être une princesse trop gâtée, et jamais il ne l'avait couverte de cadeaux plus que nécessaire. Il savait qu'elle n'était pas frivole, et n'avait pas besoin de grand-chose pour être heureuse. Mais ses cadeaux étaient toujours les plus beaux, et souvent les plus hors de prix aussi. Elle adorait chacun des cadeaux qu'il lui avait faits jusque-là, parce qu'il les faisait toujours dans le but de lui faire plaisir bien-sûr. Mais cette année, elle avait voulu le pousser dans ses retranchements, avec cette idée de cadeau de Noël qui ne coûtait rien.

- Kate ?

Elle leva les yeux vers lui, et sourit instantanément en voyant les cœurs qu'il avait dessinés dans la buée.

- Oh, c'est mignon …, fit-elle, attendrie.

- Oui, je suis d'humeur romantique, sourit-il.

- Je vois ça. Mais tu devrais trouver une vraie occupation, mon cœur, tu ne vas pas dessiner sur les vitres toute la journée, le taquina-t-elle.

- Pourquoi pas ? sourit-il, traçant les lettres de son prénom avec application.

- Tu devrais te reposer. Profites-en.

- On vient de se réveiller. Je suis reposé, répondit-il concentré à créer la buée parfaite sur la vitre.

- Bon, je te laisse …. dessiner …. alors …., répondit-elle en le regardant, sceptique, avant de se replonger dans la lecture de son magazine.

Il se lassa vite de ses gribouillages dans la buée, et finit par tourner la tête vers elle pour la regarder. Elle avait son air concentré. Il s'étonna de la voir si absorbée par la lecture des dernières aventures des stars en vacances, et sourit intérieurement. Il aimait la flic qu'elle était, mais il adorait aussi quand elle n'était plus que Kate, sa femme, profitant des plaisirs les plus simples et les plus futiles. Elle glissa machinalement une mèche de cheveux derrière son oreille, et il suivit du regard le mouvement de sa main, effleurant son cou, cette petite parcelle de peau si sensible à ses baisers et ses caresses. Voilà. C'était trop tard. L'idée s'immisça dans sa tête, et il sentit l'envie d'elle poindre au fond de son ventre. Il aurait mieux fait de continuer à dessiner des jolis petits cœurs sur la vitre.

Elle sentit qu'il l'observait, et leva les yeux par-dessus son magazine pour le regarder.

- Quoi, Castle ?

- Rien …, sourit-il, avec son air innocent.

- Hum …, murmura-t-elle, en baissant de nouveau les yeux, c'est ta nouvelle occupation, m'admirer ?

- Qui te dit que je t'admire ? la taquina-t-il.

- Ton air contemplatif …, répondit-elle, en tournant la page, toujours concentrée sur sa lecture.

Il ne répondit pas, et continua son petit manège, content de titiller son agacement.

- Castle, je te vois …, fit-elle, sans même lever les yeux. Tu sais bien que ça m'exaspère quand tu m'observes comme ça sans rien faire …

- Je n'y peux rien … Tu es si belle …, sourit-il, jouant la carte du romantisme.

- Tu n'as surtout rien de mieux à faire que de m'embêter …, soupira-t-elle. J'aurais dû demander des chambres séparées …

Il rit. Et elle leva les yeux vers lui, séduite par son rire enfantin.

- Va faire un tour si tu t'ennuies.

- Je ne m'ennuie pas. Je te regarde.

Elle roula des yeux, exaspérée. Il sourit, satisfait de parvenir à son but. Le petit air agacé de sa muse l'amusait, et le séduisait aussi. Elle se replongea dans sa lecture, faisant mine d'ignorer qu'il la contemplait. Il l'agaçait quand il faisait ça, et en même temps, elle adorait ça. C'était bien complexe. Et il en jouait. C'était sûrement ça qui l'agaçait d'ailleurs le plus.

- J'aurais bien une idée d'occupation …, mais je suis sûr que tu ne vas pas vouloir, lança-t-il, tout à fait innocemment, observant sa réaction.

- En effet …, tu peux oublier cette idée …, sourit-elle légèrement, sans même relever les yeux, devinant bien évidemment le fond de ses pensées.

- Comment sais-tu ? s'étonna-t-il.

Elle le regarda, alors qu'il se tenait toujours appuyé contre la fenêtre à quelques mètres d'elle.

- Toi et moi seuls dans une chambre d'hôpital, quelle autre idée pourrait bien te venir en tête ? ironisa-t-elle.

- De toute façon, je n'ai pas envie …, répondit-il, prenant un air dépité.

Il vit le sourire de sa muse s'effacer, ravi d'atteindre son but.

- Comment ça tu n'as pas envie ? s'offusqua-t-elle, déroutée par sa réaction totalement inhabituelle.

Il se retint de sourire, content de l'avoir fait réagir. Bien-sûr qu'il avait envie d'elle. Blessée ou pas. Malade ou pas. Hôpital ou pas. Peu importe les conditions, il ne suffisait jamais de grand-chose pour qu'il ait envie d'elle.

- Qu'est-ce que ça peut faire que je n'ai pas envie puisque toi tu n'as pas envie ? lança-t-il, taquin.

- Ce n'est pas une question d'envie, Castle …, soupira-t-elle.

Même si elle était fatiguée, dans d'autres circonstances, ailleurs, elle se serait bien laissé tenter. Il était si craquant là, dans sa blouse d'hôpital, sexy même, avec sa barbe naissante et son pansement à l'arcade qui lui donnait ce côté mauvais garçon, alors qu'il lui dessinait des petits cœurs dans la buée. Tellement mignon. Mais elle ne voulait pas le lui dire, car il était capable de parvenir à ses fins. Il pouvait être redoutable. Et elle était faible quand il s'agissait de lui résister.

- Ah bon ? Tu as envie alors ? lança-t-il en souriant, volontairement provocateur.

- Les gars vont arriver, se contenta-t-elle de répondre, se replongeant dans sa lecture.

- Oui, mais tu as envie ou pas envie ? insista-t-il.

- Castle … je suis fatiguée et … je dois reprendre des forces.

- Envie de moi, Lieutenant Beckett ? fit-il d'une voix suave en s'approchant d'elle.

- Il ne se passera rien ici, Castle … à quoi bon savoir ? sourit-elle.

- Juste pour mon autosatisfaction personnelle. Alors ?

Il s'assit au bord du lit, et lui enleva son magazine des mains, pour l'obliger à le regarder.

- Castle … Rends-moi ça tout de suite … Va donc dessiner ! lança-t-elle, tentant de lui reprendre le magazine des mains.

Mais il le jeta au bout du lit.

- Dis-moi …, insista-t-il, en se jetant sur son cou, la faisant rire bien malgré elle.

- Tu le sais bien, répondit-elle, inclinant légèrement la tête sous l'effet de ses baisers.

- Non, je ne sais pas …, répondit-il, jouant à titiller sa peau du bout de sa langue et de ses lèvres.

- Oh, si, il savait, rien qu'à sentir la façon dont elle glissa sa main dans ses cheveux, et caressa sa joue, attirant son visage plus près de son cou.

Elle adorait sentir ses baisers chauds et humides, et les légers picotements de sa barbe contre sa peau. Mais là, il fallait stopper ce délicieux supplice.

- Rick … arrête …, sourit-elle doucement. J'avoue. J'ai envie. Tu as gagné !

Pleinement satisfait de cette réponse, il fit glisser sa bouche jusqu'à sa joue pour y déposer un baiser, et la regarda avec un sourire.

- Eh bien voilà, ce n'était pas si compliqué …, lança-t-il, fier de lui, en récupérant le magazine au bout du lit pour le lui redonner.

- Merci …, sourit-elle à son tour.

Il avait envie d'elle, oui, mais il n'était pas assez fou pour faire quoi que ce soit, comme elle le disait si bien, dans cette chambre d'hôpital où tout le monde entrait comme dans un moulin. Sa suggestion ne visait qu'à taquiner sa muse et à l'émoustiller.

- La journée va être longue …, soupira Kate, en lui jetant un œil exaspéré alors qu'il s'asseyait au pied de son lit, jouant à balancer ses jambes dans le vide.

Elle sentait qu'il n'avait pas fini de l'exaspérer, aujourd'hui. Elle avait l'impression de voir un gamin de huit ans s'ennuyant à la maison par un jour de pluie. Il était incapable de rester inactif, et elle se devait de reconnaître que le temps paraissait long ici. Ils n'avaient qu'une envie tous deux, sortir de là, et essayer de profiter au mieux de Noël, sans penser à tout ce qui était arrivé. Et son cher mari, sans activité digne de ce nom pour canaliser son énergie, semblait bien décider à se servir d'elle comme distraction.

- Oh que oui …, soupira-t-il en la regardant de son air coquin.

- Je ne parlais pas de ça … mais de te voir tourner en rond comme ça.

- Ce n'est pas faux. Je m'exaspère moi-même …, reconnut-il d'un air dépité.

Elle sourit, amusée par sa mimique.

- Dis-moi … c'est vraiment grave si tu n'as pas ton cadeau de Noël…, disons, dans les temps ? reprit-il, bien décidé à ne pas la laisser tranquille avec son magazine.

Elle le regarda, tentant de sonder ses pensées. Est-ce qu'il était sérieux ? Ou jouait-il à l'embêter encore une fois ? Avec lui, la limite entre les deux était parfois subtile.

- Comment ça « dans les temps » ? s'étonna-t-elle. Noël c'est le 25 décembre, pas le 26 ou le 27 …

- Donc c'est grave ? reprit-il, faisant mine de redouter sa réaction.

- C'est …. assez grave …. Oui …. Plutôt grave même …

Il la faisait marcher, bien-sûr. Il était hors de question que son cadeau ne soit pas prêt dans les temps. Taquiner et exaspérer sa muse était une occupation comme une autre. Il se demandait néanmoins si elle trouvait ça vraiment grave ou si elle aussi plaisantait.

- Je pensais qu'après ce qu'on venait de vivre, tu pourrais être un peu tolérante, fit-il remarquer.

- Mon cadeau est prêt, moi, lâcha-t-elle. Tu aurais dû y penser avant, Castle.

- Mais c'est parce que je voulais le cadeau idéal, parfait, merveilleux …, expliqua-t-il, dépité.

Elle ne savait pas vraiment s'il blaguait ou non, mais il avait l'air tellement désolé. Elle ne pouvait pas imaginer qu'il n'ait pas prévu son cadeau tant Noël était sacré pour lui. Mais elle doutait quand même. Il était du style à attendre le dernier moment pour réellement trouver la meilleure idée qui soit, et avec le défi qu'elle lui avait lancé pour ce cadeau-là, il était possible qu'il ait réellement eu des difficultés à s'en sortir.

- C'est bon, Castle, sourit-elle, je plaisante. Le cadeau n'a pas d'importance.

Elle était incapable de lui résister quand il lui faisait sa petite moue dépitée. Mais il ne s'attendait pas à ce qu'elle ne se soucie pas du tout du cadeau.

- Comment ça ? Tu ne veux pas de cadeau ? Ce n'est parce qu'on a failli mourir que tout le reste devient futilité …

- Non, ce n'est pas ce que je veux dire … Mais je suis déjà heureuse de pouvoir fêter Noël, alors le cadeau …

- Tu auras un cadeau, Kate, parce que j'ai une idée absolument géniale.

- Je croyais que tu n'avais pas d'idée ? s'étonna-t-elle, réalisant soudain, qu'elle s'était faite berner, comme souvent.

Il sourit, content de son effet.

- Je ne serais pas Richard Castle si je n'avais pas une idée merveilleuse ! lança-t-il tout content.

Il faisait le malin, mais il se demandait encore comment le cadeau pourrait être sous le sapin de Noël le lendemain matin.

- Un cadeau à moins de cinq dollars je te rappelle, insista-t-elle, redoutant ses idées merveilleuses.

- Oui, bien-sûr, cela va de soi.

- Et pas de trafic d'influence ou je ne sais quoi pour l'obtenir gratuitement !

- Non, bien-sûr que non, mon Lieutenant, répondit-il avec un grand sourire.

- J'ai hâte de voir ça …, fit-elle, un brin intriguée.

- Tu peux … Le meilleur cadeau de tous les temps, assura-t-il.

- Ce n'est pas possible. Le meilleur cadeau de tous les temps, c'est le mien, affirma-t-elle comme une évidence.

Trois petits coups frappés à la porte les interrompirent.

- Entrez ! firent-ils en chœur.

Jim poussa doucement la porte, et entra. Kate l'accueillit avec un grand sourire, radieuse, contente à la fois de voir son père et une source de distraction pour Rick.

Quelques minutes plus tard …

Ils avaient discuté un long moment tous les trois, joyeusement, parlant de tout et de rien, du bébé, des cadeaux de Noël, de la neige qui envahissait les rues, puis Rick s'était éclipsé, conscient que Kate et Jim avaient besoin de se retrouver entre père et fille. Il s'était aventuré hors de la chambre en quête de café. Il déambulait donc, en blouse blanche, avec son pied à perfusion, observant le moindre recoin dans l'espoir de découvrir une machine à café, quand il tomba sur les gars à l'angle d'un couloir.

- Castle ! lança Esposito en sursautant, surpris de le trouver là.

- Hey les gars ! répondit-il, tout sourire.

Ils sourirent tous deux, contents de le revoir, mais amusés par sa tenue, ils le scrutèrent de la tête aux pieds. Avec ses cheveux en bataille, sa barbe naissante, et surtout sa blouse qui lui arrivait à mi-cuisses, il avait un air un peu déjanté, qu'il ne lui connaissait pas.

- Quoi ? fit Rick, s'observant lui-même comme s'il y avait un problème.

- Si sexy mec …, lui lança Ryan avec raillerie.

- Tu es conscient que tu te balades à moitié à poil ? se moqua Esposito avec sarcasme.

- Oh … ça ? Ne vous en faites pas … tout le monde ici est dans cette tenue …, répondit Castle le plus banalement du monde.

Ils sourirent, et son regard se posa sur eux, affectueusement. Le temps d'un instant, il ne dit rien. Il savait qu'il n'avait pas besoin de leur témoigner toute sa reconnaissance. Leurs sourires et leurs regards suffisaient à ce qu'ils se comprennent. Les gars s'étaient démenés pour eux. Ils avaient traqué ce psychopathe jusqu'à l'éliminer une bonne fois pour toutes.

- Les gars … merci …, fit-il simplement en s'avançant pour les étreindre tous deux à la fois.

- De rien, mon pote, répondit Ryan en tapotant son dos.

- Comment ça va ? demanda Esposito, alors que Castle desserra doucement son étreinte.

- Bien. Je n'ai pas beaucoup dormi, mais ça va.

- Et Beckett ?

- Elle va bien, sourit-il. J'arrive à l'exaspérer donc elle est en forme.

Ils sourirent, imaginant tout à fait la scène

- Elle est avec son père. Venez, on va trouver un endroit où discuter un peu, je veux tout savoir.

Tous trois parcoururent quelques mètres dans les couloirs, avant de trouver une salle d'attente et des fauteuils où s'installer. Esposito et Ryan savaient combien Castle avait besoin d'entendre ce qui s'était passé. Il était ainsi. Il était écrivain avant tout, et convaincu que l'histoire était l'essentiel. Et il avait besoin de connaître la fin, dans tous les détails, pour pouvoir refermer le livre, et passer à autre chose. Il les écouta, attentif, buvant leurs paroles, jusqu'au récit de la scène finale. Il n'y a qu'un seul détail qu'ils évitèrent de mentionner. Celui de la carte mémoire et du dernier cadeau que Tyson voulait lui transmettre. Ils n'avaient pas regardé le contenu de cette carte mémoire, d'abord parce qu'elle ne leur était pas destinée, ensuite parce qu'ils redoutaient ce qu'ils allaient y voir. Un message de Tyson peut-être. Des photos de Castle et Beckett qu'il aurait prises à leur insu. Ils l'ignoraient. Il n'était pas question de mentionner cet élément maintenant. La carte mémoire avait été confiée au Capitaine Gates, dans l'attente qu'une décision soit prise. Elle voulait y réfléchir elle-même, mais elle avait affirmé qu'il faudrait de toute façon que quelqu'un prenne connaissance du contenu de cette carte mémoire. Il pouvait s'agir d'une preuve pour un autre meurtre, ou n'importe quoi d'autre, mais on ne pouvait pas ignorer un tel élément émanant d'un psychopathe. Elle avait peur, comme les gars, que cela ne plonge Castle et Beckett dans une nouvelle angoisse. Elle hésitait encore à en parler avec eux, afin de les laisser choisir de prendre connaissance ou non du contenu, ou bien à regarder elle-même, et aviser ensuite.

Les gars enchaînèrent sur le devenir de Megan dont ils mèneraient l'interrogatoire dans l'après-midi, puisqu'elle avait exigé la présence de son avocat, et qu'il fallait attendre son arrivée. Ils ne doutaient pas qu'elle serait inculpée d'enlèvement et séquestration, ainsi que de complicité de meurtre, sans parler d'utilisation frauduleuse de la médecine, d'actes de torture. La liste des chefs d'inculpation à son encontre était interminable. Néanmoins, une longue investigation allait devoir être menée pour prouver son implication concrète dans chacun des méfaits de Jerry Tyson sur les dix dernières années, et il serait difficile de l'accuser d'autre chose que de complicité. Ils allaient pouvoir bénéficier du témoignage de Tanner, prouvant son implication. Et il comptait aussi sur son évaluation psychiatrique, en espérant qu'elle ne soit pas assez maligne pour passer à travers les mailles du filet. Dans tous les cas, il allait falloir batailler pour la faire condamner, mais il n'était pas question qu'elle échappe à de longues années de détention.

A la fin du récit, Rick resta silencieux, le regard comme perdu dans le vide.

- Ça va aller, Castle ? s'enquit Ryan.

- Oui …, c'est juste que je n'arrive pas à réaliser. J'ai l'impression qu'il est encore là quelque part.

- Je t'assure qu'il est mort, répondit Ryan.

- Je sais, oui … mais … il a tellement été là à nous traquer, à nous observer … que, tant que je ne l'aurais pas vu de mes propres yeux, c'est comme s'il nous surveillait encore.

- Je sais, mec, mais cette fois, c'est bel et bien terminé, répondit Esposito, avec un léger sourire.

Ils sentaient Castle chamboulé, meurtri, et on l'aurait été à moins. Ils ne posèrent pas de questions sur ce qu'ils avaient vécu tous les deux entre les mains de ce psychopathe. Ils savaient. Ils le devinaient. Et Castle n'en parlerait pas non plus. Il avait trop de pudeur et de réserve pour se confier à eux, mais aussi trop d'affection pour les tourmenter avec ses propres souffrances.

- Tiens, on vous a ramené vos téléphones …, fit Ryan sortant les objets de ses poches, et changeant par la même occasion de sujet.

- Merci, sourit Rick.

Il reprit ses esprits, parce qu'il avait autre chose en tête, et il n'avait pas de temps à perdre. Le cadeau de Kate. Il y avait urgence. Il avait besoin de leur aide. Et c'était une chance qu'il puisse leur parler seul à seul pour mettre au point sa mission, qu'ils allaient, il en était persuadé, accepter de bon cœur.

- Les gars, j'ai un service à vous demander, reprit Castle d'un ton presque solennel.

- Un service ? s'étonna Ryan.

- J'ai besoin de vous pour le cadeau de Beckett, lâcha-t-il avec gravité, comme si sa vie en dépendait.

- Tu n'as pas de cadeau pour Beckett ? Sérieux ? lança Esposito, un brin moqueur.

- J'ai été enlevé les gars ! s'exclama Castle.

- Tu parles d'une excuse …, marmonna Esposito avec sarcasme.

- Vous pouvez bien faire ça pour moi ..., insista Castle, avec son air dépité.

- Dis-nous, et après on voit …

Rick leur expliqua la mission qu'il comptait leur confier. Le cœur de son cadeau, il s'en occuperait. Il ne savait pas encore quand, ni comment. Il n'allait sûrement pas avoir d'autre choix que d'agir en pleine nuit, quand Kate serait endormie. Ce serait un véritable défi d'y parvenir, mais il était prêt à y passer la nuit s'il le fallait. Il avait néanmoins besoin de l'aide indispensable des gars pour obtenir trois éléments essentiels. Ils écoutèrent avec attention la liste des ingrédients qu'ils étaient censés aller acheter pour lui.

- Du gingembre ? Tu veux lui offrir une potion aphrodisiaque ? lui lança Esposito avec un sourire.

- Mais non …, Beckett n'a pas franchement besoin de po…., commença Rick, se rendant compte qu'il n'était pas utile de terminer sa phrase.

- C'est toujours mieux qu'une bague sans demande en mariage en tout cas …, répondit Ryan avec sarcasme.

- On ne t'a rien demandé Monsieur l'expert en cadeaux …, ronchonna Esposito.

- Comment ça une demande en mariage ? Qui demande qui en mariage ? Je ne suis pas au courant moi ! lança Castle, la curiosité piquée au vif.

- Personne, répondit sèchement Esposito, coupant court à la discussion. On parlait de ta mission, non ?

Cette histoire de cadeau de Noël, de bague et de potentielle demande en mariage, rendait Esposito un peu à cran, sans compter l'effet du manque de sommeil et de l'angoisse de ces dernières heures. Il n'avait toujours pas pris sa décision, et restait bloqué sur son idée de départ, malgré les conseils de Ryan. Son coéquipier n'avait pas non plus la science infuse en matière de cadeau. Il pouvait très bien se tromper, et Lanie serait ravie de découvrir une bague, sans se désoler qu'il n'y ait rien de plus que ce bijou. Mais quand même. Il hésitait. Pourquoi ne la demandait-il pas en mariage ? Il en avait envie. Il n'aurait jamais cru penser ça un jour, tant pour lui le mariage signifiait la fin de sa liberté. Mais le mariage de Beckett et Castle avait été un déclencheur. Il n'était pas fleur bleue, mais il se devait de reconnaître que ces deux-là étaient sincèrement touchants ensemble. Depuis, sa relation avec Lanie avait pris une toute autre tournure, et il avait désormais la certitude qu'il ne voulait plus qu'elle. Il avait envie d'officialiser les choses, de s'engager comme jamais il ne l'avait fait, de lui prouver combien il était sincère et tenait à elle. Il voulait franchir cette étape avec elle. Mais elle allait dire non. Plus il y pensait, plus il s'en persuadait. Il lui restait de toute façon quelques heures pour prendre sa décision. Il chassa ses réflexions de son esprit pour se rencontrer sur la mission de Castle.

- Donc, on disait du gingembre, de la cannelle, une gousse de vanille … non deux, reprit Castle.

- Tu veux vraiment qu'on aille faire des courses ? C'est ça ta mission ? fit Ryan, en le regardant avec étonnement.

- Oui, sourit Castle.

- Et qu'est-ce que tu vas faire avec ça ? lui lança Esposito, cherchant à comprendre l'intérêt de leur mission.

- Je ne peux pas vous le dire. Vous ne comprendriez pas … C'est … personnel. Il faut me trouver ça pour cinq dollars, expliqua Rick.

- Cinq dollars ! On ne trouvera jamais ça à moins de cinq dollars ! s'exclama Ryan.

- Et tu sais quel jour on est Castle ? Et la foule qu'il y a dans les magasins ?

- Je sais, oui.

- Tu sais aussi qu'on travaille ? lança Esposito.

- Et qu'on a des projets pour le réveillon ? enchaîna Ryan.

- Je sais oui …

- Tu ne peux pas demander à ta mère ou ta fille ? demanda Esposito, cherchant une porte de sortie.

- Non. Pas assez discrètes. C'est une mission d'envergure que je vous confie là. Il me faut des experts …

- N'essaie pas de nous flatter ! le rabroua Esposito.

- Oh, allez les gars, j'ai failli mourir quand même ! s'exclama Castle, tentant la carte de l'émotion.

- Et on t'a sauvé …, renchérit Ryan.

- Bon c'est vrai … Mais s'il vous plaît, pensez à Beckett ! La pauvre, après ce qu'elle a vécu …

- Et après les flatteries, il essaie de nous faire culpabiliser …, sourit Esposito.

- Qu'est-ce qu'on a en échange ? lui lança Ryan.

- Ma reconnaissance éternelle, répondit Rick, en les dévisageant l'un après l'autre, pour leur montrer toute la sympathie qu'il avait à leur égard.

- On l'a déjà, je crois … ta reconnaissance, rétorqua Esposito, content de mener Castle en bateau.

- C'est vrai. Bon, tout ce que vous voulez. Demandez, je vous le donne …, enfin dans la limite du raisonnable …, jugea-t-il bon de préciser.

Les gars se lancèrent un regard complice et entendu.

- C'est bon, mon pote, on n'a besoin de rien. On va te trouver ça, lâcha Ryan.

- Oh merci ! Vous êtes géniaux !

Ils sourirent, contents de lui faire plaisir, se demandant bien comment ils allaient réussir à trouver le temps de mener à bien cette mission, et de braver la neige pour faire des courses.

- Il nous faut un nom de code …, reprit Castle en réfléchissant.

- Un nom de code ?

- Oui. Beckett est maligne. Elle sait que je suis dans l'urgence pour son cadeau …

Les gars le regardèrent réfléchir quelques secondes, comme s'il passait en revue toutes les possibilités.

- Ferrari ! Voilà, Mission Ferrari !

- C'est quoi le rapport ?

- Aucun justement, sourit-il fier de sa trouvaille. Mais c'est un truc dont on pourrait parler sans qu'elle se pose de questions.

Pendant ce temps-là, dans la chambre de Kate …

Jim était assis près du lit de sa fille, à côté de l'écran du monitoring.

- Tu viens toujours ce soir, Papa ?

- Je crois que je n'ai pas vraiment le choix …, répondit-il dans un sourire, posant sa main sur celle de Kate, caressant légèrement le bandage qui entourait son poignet.

Il n'avait pas posé de questions sur ce qu'elle avait enduré. Il préférait ne pas entendre. Il savait et cela lui empoignait déjà suffisamment le cœur. De même que pour les dangers qu'elle affrontait au quotidien, il préférait qu'elle ne lui raconte pas. Kate savait combien il s'inquiétait pour elle, et ne lui parlait que rarement de ce qu'elle vivait au travail. Là, ce matin, près d'elle, alors qu'il avait eu si peur, il avait juste envie de la voir sourire. Le sourire de sa fille, sa présence auprès de lui, avaient toujours été sa bouée de secours.

- Cela fait tellement longtemps que je n'ai pas fêté Noël …, fit-il doucement.

- Oui … Je sais, Papa …

- Mais tu as raison, Katie, il est temps de profiter de la vie, ajouta-t-il, en regardant son ventre. Ce bébé aura besoin de son grand-père l'année prochaine pour l'aider à ouvrir ses cadeaux. Il faut que je me réhabitue à tout ça.

Elle sourit, repensant à la joie de son père quand elle lui avait appris qu'ils attendaient un bébé. Cela faisait des années qu'elle ne l'avait pas vu aussi heureux. Elle avait eu la sensation que l'arrivée de ce bébé avait réveillé quelque chose en lui. Depuis des semaines, elle tentait de le convaincre de venir fêter Noël au loft, avec toute la famille. Il avait d'abord esquivé la proposition, puis refusé, avant de finir par se laisser convaincre samedi dernier. Elle ne l'avait même pas dit encore à Rick, qui ne s'y attendait probablement pas. Il serait content lui-aussi que son père soit là ce soir.

- Ne t'inquiète pas, avec Rick, tu vas être plongé dans le bain de Noël très vite …, sourit-elle, pensant à la décoration féerique du loft que Martha et Alexis avaient dû peaufiner, suivant les desideratas de Castle.

Il sourit à son tour, et ils restèrent silencieux quelques secondes.

- Tu veux le sentir bouger ? fit-elle baissant doucement la couverture, pour dévoiler son ventre bien rond.

Il ne répondit pas, presque timidement, mais elle prit sa main, pour venir la poser sur la blouse qui recouvrait son ventre.

- Il ne bouge pas encore beaucoup, expliqua-t-elle, mais tu devrais le sentir. Il est bien réveillé ce matin.

Elle le fit déplacer sa main lentement, et le regarda sourire quand il perçut sous la paume de sa main, la sensation légère et fugace d'un petit mouvement du bébé dans le ventre de sa fille.

- Oh ! Il a bougé ! fit-il, presque surpris, un large sourire illuminant son visage.

Elle était heureuse de le voir sourire. Depuis quelques mois, depuis que le meurtre de sa mère avait été résolu, depuis qu'elle s'était mariée, et qu'elle attendait ce bébé, elle avait vu son père petit à petit s'autoriser à être heureux. Elle savait qu'elle y était pour beaucoup.

- J'ai eu si peur …, continua-t-il, retirant doucement sa main de son ventre, et détournant les yeux pour regarder l'écran du monitoring.

- Moi-aussi, Papa …

Elle sentait l'émotion dans sa voix, et cela la toucha. Elle ne voulait pas pleurer, et retint les larmes qui lui montaient aux yeux à imaginer l'angoisse qu'avait ressentie son père. Aujourd'hui, elle ne voulait plus penser à tout ça, et simplement profiter de Noël qui approchait.

- Mais je sais que quand Richard est près de toi, rien ne peut t'arriver, ajouta-t-il, esquissant un sourire, qui chassa aussitôt les larmes de son cœur.

Son père non plus ne voulait pas être triste aujourd'hui. Elle l'avait rarement vu sourire autant.

- Oui … et il est toujours près de moi, Papa.

- J'aurais aimé que ta mère le connaisse …, sourit-il légèrement, la regardant de nouveau.

- Il l'aurait exaspérée plus encore qu'il ne m'exaspère …, répondit-elle en souriant, ce qui est difficile.

- Oui …, c'est sûr …, il aurait eu du fil à retordre pour se la mettre dans la poche … Comme il en a eu pour que tu veuilles bien de lui dans ta vie …

- On peut dire ça, oui …

- Mais ta mère l'aurait aimé … On a de la chance tous les deux que cet homme soit entré dans nos vies …, constata-t-il, pensif.

- Oh oui, beaucoup de chance. Mais il en a aussi ! s'exclama-t-elle joyeusement.

C'était la première fois que son père exprimait ainsi tout le bien qu'il pensait de Rick. Elle savait bien-sûr combien il l'appréciait. Il l'avait d'ailleurs toujours poussée à suivre son cœur. Il était plus rassuré depuis que Rick était à ses côtés, au travail, comme dans le privé. Mais ce qu'il exprimait là, c'était qu'elle était heureuse grâce à Rick, et que de la voir heureuse l'avait conduit lui-aussi à reprendre goût à la vie.

- Tu n'oublieras pas d'apporter le cadeau que je t'ai confié, ce soir, continua-t-elle.

- Oui, bien-sûr. Il va être heureux.

- Oui, sourit-elle.

Elle avait mis son père dans la confidence, et il avait eu pour mission d'héberger son cadeau, afin d'éviter que Rick ne tombe dessus au loft. Elle savait combien il était incapable de résister à la tentation de chercher à découvrir ses cadeaux avant le matin de Noël. Mais cette année, il n'avait eu aucun indice, et elle supposait qu'il n'avait aucune idée de ce qu'elle allait lui offrir. Son cadeau à lui l'intriguait. Il avait parlé de patience et d'élaboration. Allait-il lui fabriquer quelque chose ? Rick n'était pas très adroit de ses mains, mis à part pour écrire ou couvrir son corps de caresses. Elle aimait l'idée, en tout cas, qu'il se donne du mal, et qu'il ait eu à réellement se creuser la tête pour trouver son cadeau. Elle se demandait comment il allait se débrouiller pour que ce cadeau soit sous le sapin demain matin. Il ne restait que peu de temps. Ils ne seraient pas rentrés au loft avant la fin d'après-midi, et il faudrait ensuite s'atteler à préparer le dîner. Mais nul doute que Rick trouverait une solution. Il était plein de ressources, parfois surréalistes, mais seul le résultat comptait.