Chapitre 44

Bellevue Hospital, New-York, 16 h.

Kate et Rick remontèrent le couloir, côte à côte, en direction de la chambre de Jordan Shaw, qui avait quitté l'unité de soins intensifs depuis un petit moment maintenant. Elle était réveillée, et se remettait doucement de son opération et de son hypothermie. Normalement, seule la famille était autorisée à lui rendre visite, mais Beckett avait usé de son badge pour convaincre les infirmières. Après le départ de Jim et des gars, le médecin était passé en début d'après-midi pour constater que leur état de santé était bon, ainsi que celui du bébé, et qu'ils pouvaient rentrer chez eux profiter des fêtes de Noël. Il avait insisté de nouveau sur la nécessité pour Kate de se reposer, d'éviter toute source de stress, et de limiter son activité physique au maximum. Martha était passée en coup de vent leur apporter de quoi s'habiller, et elle était repartie aussi vite qu'elle était arrivée, a priori complètement débordée. Ils n'avaient pas eu le temps de lui poser la moindre question, ni même de savoir comment s'organisait le réveillon. Rick redoutait que dans sa volonté de leur faire plaisir et de les soulager d'un poids, sa mère ait pris en charge la préparation du dîner de Noël, un dîner, qui, si c'était le cas, s'avèrerait selon lui probablement immangeable. Mais pour Kate l'essentiel était d'être tous réunis, et puis elle était convaincue que Martha, secondée par Alexis, était tout à fait capable de se surpasser pour les épater.

En entrant, ils trouvèrent Jordan allongée sur le dos, bien calée contre son oreiller, une simple perfusion dans le bras. Malgré son teint très pâle et ses traits tirés, elle les accueillit avec le sourire, heureuse de les revoir tous les deux.

- On venait voir comment vous alliez avant de rentrer …, sourit Kate, alors qu'ils s'approchaient de son lit.

- C'est gentil …, répondit Jordan, grimaçant en tentant de se redresser un peu, pour se mettre en position assise.

- Comment vous sentez-vous ? demanda Rick.

- J'ai connu des jours meilleurs, mais ça va … je suis tirée d'affaires, fit-elle avec un sourire. Vous avez l'air en forme tous les deux.

- On va bien, oui, répondit Kate. Juste besoin de beaucoup de repos.

- Merci pour … cette nuit …, vous avez été parfaits, je crois qu'on peut dire que vous m'avez sauvé la vie, continua Jordan, en les regardant l'un et l'autre avec reconnaissance.

- Et vous avez sauvé la nôtre, répondit Kate.

- Oui, sans vous … on ne serait sûrement pas ici aujourd'hui …, ajouta Rick.

- On va dire qu'on est quittes, alors …, conclut Jordan, avec son sourire habituel.

Ils acquiescèrent d'un regard, se comprenant sans en dire davantage, pleinement conscients de l'enfer dont ils s'étaient sortis, et de la chance qu'ils avaient eue que tout se termine bien.

- Est-ce que vous vous sentiriez suffisamment en forme pour venir passer le réveillon de Noël à la maison ? Avec Mark, et Lily bien-sûr, proposa Rick.

Kate et Rick en avaient discuté, et cela avait été évident, pour l'un comme pour l'autre, qu'ils ne pouvaient pas laisser Jordan et sa famille passer le réveillon de Noël, ici, dans cet hôpital, après l'horreur qu'ils venaient tous de vivre.

- Les médecins ne me laisseront jamais sortir, Castle, répondit-elle, simplement.

- Sans parler des médecins pour le moment, Jordan …, vous qu'en pensez-vous ? insista Rick.

Son opération s'était bien passée. La balle dans son flanc droit avec été extraite, sans n'avoir endommagé aucun organe. Sa blessure à l'épaule avait été soignée, ainsi que la déchirure causée par la balle qui avait traversé les chairs de son mollet. Chacune des plaies la tiraillaient dès qu'elle esquissait le moindre mouvement, et elle avait besoin du traitement antidouleur qui lui était délivré via la perfusion. Elle se sentait extrêmement faible, incapable de tenir debout, ou même assise plusieurs heures durant. Mais c'était Noël, et elle n'imaginait pas que Lily passe Noël à l'hôpital à ses côtés. Elle avait envisagé de demander à Castle et Beckett s'ils pouvaient accueillir Lily et Mark pour la soirée, afin qu'ils profitent d'un vrai réveillon. En leur absence, elle aurait dormi et se serait reposée, les retrouvant le lendemain matin. Mais ils l'avaient devancée avec leur proposition. Elle en avait envie bien-sûr. Elle avait besoin, aujourd'hui plus que jamais, de se réjouir d'une soirée chaleureuse entourée de sa famille et ses amis. Elle avait eu si peur. Malgré ses années d'expérience, et la force de son moral, c'était la première fois qu'elle côtoyait la mort de si près. Elle avait senti ses dernières forces l'abandonner, plongée depuis une éternité dans cette eau glaciale, mais dans un dernier élan, ne pensant plus qu'à Mark et Lily, elle était parvenue à se hisser sur le ponton. Soulagée d'avoir réussi à s'extirper de l'eau, elle s'était sentie partir, tellement faible pour lutter. Elle ne se souvenait plus de rien d'autre jusqu'à son réveil il y a quelques heures dans cette chambre d'hôpital. Mark lui avait raconté ce qui s'était passé, tenu informé par le Capitaine Gates, qui s'était inquiétée, heure par heure de l'évolution de son état de santé.

- Je crois que c'est envisageable …, répondit Jordan, mais comment voulez-vous convaincre les médecins ?

Rick et Kate n'eurent pas le temps de répondre, car la porte s'ouvrit sur Mark et Lily, qui entraient, tout en discutant, des sodas et un paquet de biscuits dans les mains. C'était la première fois qu'ils rencontraient le mari et la fille de Jordan, et ils savaient par leurs amis qu'ils avaient été tous deux bien entourés depuis leur arrivée hier soir, et que Lanie les avait même hébergés pour qu'ils puissent se reposer. Mark était un homme charmant, et avenant, a priori plutôt sérieux de prime abord, mais l'air sympathique. Quant à Lily, elle avait la même chevelure rousse que sa maman, un visage souriant et des yeux clairs qui disaient toute sa malice et son espièglerie.

- Voici mon mari, Mark et ma fille, Lily.

- Bonjour, firent en chœur Rick et Kate avec un sourire.

- Bonjour …, vous devez être Beckett et Castle ? répondit chaleureusement Mark en leur tendant tour à tour la main.

- Tout à fait, répondirent-ils d'une seule et même voix, ce qui fit sourire Jordan. alors que Lily filait s'installer près d'elle, au bord du lit, tout en sirotant son soda.

Mark avait beaucoup entendu parler de Beckett et Castle depuis hier, bien sûr, mais il les connaissait surtout par les récits que Jordan lui avait faits de ses précédentes enquêtes en leur compagnie et des événements de ces dernières heures. Il savait qu'ils avaient sauvé la vie de sa femme il y a quelques années déjà, et que c'est ensemble, cette fois encore, que tous trois s'étaient extirpés de cet enfer. Il n'était pas flic, mais vivait depuis plus de dix ans avec la peur constante qu'il arrive quelque chose à Jordan. C'était ainsi. C'était inévitable. C'était le prix à payer pour qu'elle soit heureuse. Elle était flic, avant toute chose, et traquait les pires psychopathes. Mais cette fois, il avait bien cru ne jamais la revoir. Il savait qu'il leur devait beaucoup.

- Merci …, sourit-il, d'avoir été là.

Ils sourirent simplement en retour, alors que Jordan, qui n'avait pas l'intention de laisser les émotions prendre le dessus, ne perdit pas de temps pour expliquer à son mari la suggestion de Beckett et Castle pour le réveillon, et requérir son avis. D'abord surpris, puis inquiet que sa femme puisse quitter l'hôpital ne serait-ce que quelques heures au vu des circonstances, Mark finit par se laisser convaincre à condition qu'elle fasse le trajet en ambulance, puisse rester alitée, et rentre passer la nuit à l'hôpital. Il se demandait bien comment ils allaient pouvoir convaincre les médecins de laisser Jordan sortir d'ici, mais il sentait que, malgré son épuisement, elle avait envie de profiter d'un vrai réveillon de Noël, loin de ce qu'elle venait de vivre. Elle était forte, et avait une fichue force de caractère. Mais malgré le sourire qu'elle affichait, il lisait dans ses yeux combien tout cela l'avait bouleversée. Elle ne se laisserait pas aller, et ne craquerait pas avant de se retrouver seule avec lui, dans ses bras, mais elle avait besoin de la sérénité et de la joie qu'apportait Noël pour entamer son processus de guérison. Et puis, il y avait Lily. Elle avait pleuré de longues heures cette nuit, contre lui, dans l'attente de voir sa maman se réveiller. Elle-aussi avait besoin d'oublier tout ça. Et passer Noël à l'hôpital serait bien fade pour eux trois, même si être ensemble suffisait à leur bonheur aujourd'hui. Finalement, il se laissa entraîner par Castle dans les couloirs afin de tenter des négociations avec les médecins.

- Asseyez-vous, Kate …, lui fit gentiment Jordan. Je crois qu'il y en a pour un moment. Si les médecins acceptent, ça relève du miracle.

- Castle est redoutable en affaires … Il obtient toujours tout ce qu'il veut, répondit Kate comme une évidence en s'installant dans le fauteuil près du lit.

- Pas seulement en affaires, sourit Jordan. Mais là, il va falloir faire fort.

- Alexis m'a dit qu'il y avait un train électrique et une montagne de neige dans votre salon, les coupa Lily.

Kate se fit la réflexion qu'Alexis avait dû vouloir faire plaisir à son père, et transformer le salon du loft en la féerie de Noël dont il rêvait. La simplicité qu'elle souhaitait il y a quelques jours n'avait plus vraiment d'importance aujourd'hui. Elle serait enchantée elle-aussi de se laisser transporter par la magie de Noël, et de voir Rick s'enthousiasmer comme un petit garçon.

- C'est fort probable oui …, sourit Kate.

- Une montagne de neige ? s'étonna Jordan.

- Et même le village du Père-Noël, maman ! s'exclama Lily, émerveillée à l'avance.

- Ne m'en parlez pas … Castle et Noël … c'est tout un poème …, sourit Kate.

- Ça va être trop cool ! lança Lily, pleine d'enthousiasme, avant de sauter du lit de sa mère pour aller récupérer sa console de jeux rangée dans un sac à l'entrée de la chambre.

Kate et Jordan se regardèrent en souriant, alors que Lily allait s'installer sur l'autre fauteuil, s'asseyant en tailleur, pour jouer aux jeux vidéo.

- Elle ne s'ennuie pas trop ? demanda Kate.

- Un peu, mais la console de jeux nous sauve la vie … Vous découvrirez ça … un jour.

- Oh …, elle me sauve déjà la vie parfois …

- Castle ? fit Jordan comme une évidence.

- Oui, répondit Kate, avec un large sourire, pensant à cette journée où Rick avait passé son temps à tourner en rond.

Jordan se rallongea le mieux possible au fond de son lit, laissant échapper un petit murmure de douleur. Kate se dit que, malgré son sourire, elle avait petite mine. Elle se demandait si c'était vraiment une bonne idée de la faire quitter l'hôpital, même pour quelques heures. Elle n'était plus que sous perfusion, son état était donc jugé bon. Il n'y avait a priori pas de risque majeur pour sa santé. Mais elle venait de sortir d'une opération, et son corps se remettait difficilement de son immersion prolongée dans une eau glaciale. Elle-même était épuisée, alors elle n'osait imaginer comment devait se sentir Jordan après tout ce temps passé dans l'eau à lutter, seule, contre les vagues, le froid, le désespoir, pour rester en vie.

Elles restèrent silencieuses toutes deux, observant simplement Lily concentrée sur sa console, alors que le refrain entraînant et répétitif du jeu vidéo, emplissait leurs oreilles.

- On a eu de la chance …, fit Kate, rompant le silence.

- Oui …C'est dans des moments comme ça qu'on réalise que la vie peut nous arracher au bonheur sans prévenir. Et qu'en un instant, tout peut basculer. Mais vous le savez mieux que moi.

- Malgré tout, comme tout le monde, j'ai tendance à l'oublier. Et Mark et Lily ? Comment vont-ils ?

- Je pense que Lily ne réalise pas vraiment … C'est là la chance d'être encore une enfant, sourit Jordan. Et Mark …, on n'a pas pu vraiment en parler, parce qu'il y a Lily, mais je crois que cette fois, il a vraiment cru que c'était fini …

Elle se tut un instant, comme si évoquer la souffrance de son mari la peinait, avant de reprendre.

- Ce n'est pas facile pour lui, il vit tout cela depuis l'extérieur. Il ne sait jamais exactement sur quel type de mission je pars …, sinon, il n'en dormirait plus la nuit.

- Oui, j'imagine …

- On a toujours essayé de compartimenter notre vie. Quand on est ensemble, avec Lily, le travail n'existe plus. Et quand je suis en mission, il y a notre appel quotidien, mais je ne lui parle jamais de ce que je vis. Il n'avait même jamais mis les pieds dans un commissariat avant-hier …

- Vraiment ? s'étonna Kate, comme si elle ne pouvait y croire.

- Oui, sourit Jordan. Ce n'est pas pareil pour Castle, qui sans être flic, vit votre quotidien …

- Oui. J'imagine ce que doit ressentir Mark, car je pense que Castle ne vivrait plus si je devais affronter le danger sans lui …

- Mais parfois vous aimeriez qu'il reste loin du danger …, sourit Jordan, qui lisait comme bien souvent dans ses pensées.

- C'est un éternel dilemme … S'il lui arrivait quelque chose, je ne me le pardonnerais jamais.

- Mais vous avez besoin de lui près de vous …

- Je crois oui que ce serait difficile de me passer de sa présence près de moi toute la journée.

- Vous vous souvenez lors de notre première enquête quand vous m'avez dit qu'il pouvait être utile parfois ? se rappela Jordan.

-Oui, sourit Kate, ça me semble si loin … Mais vous lisez suffisamment dans mon esprit pour savoir que ce n'est pas parce qu'il m'est utile que j'ai tant besoin de lui aujourd'hui.

- En effet …, sourit Jordan.

- Mark ne vous a jamais demandé d'arrêter ?

- Non, sourit Jordan. Jamais. Il savait qu'en prenant la femme, il prenait la flic avec. Et vous ? Je suppose que non ?

- Non. Pour la même raison que vous … et aussi parce que si j'arrêtais, il ne pourrait plus jouer au flic, répondit Kate avec un sourire.

Jordan se retint de rire, tant ses blessures lui faisaient mal. Elle aimait ces discussions avec Beckett, qu'elle n'avait que peu souvent, toutes deux toujours très concentrées sur leurs missions. Elles étaient si différentes, et en même temps, tellement de choses les rapprochaient. Elles n'étaient ni l'une ni l'autres très enclines à parler de leurs émotions, et pourtant ensemble, elles échangeaient naturellement, avec un profond respect et une affection sincère.

C'est l'arrivée de leurs hommes tout sourire qui interrompit leur discussion.


12ème District, New-York, 17h30.

Kate et Rick avaient enfin quitté l'hôpital, et s'étaient retrouvés ainsi dans la rue à attendre l'arrivée de Lanie qui venait les chercher, seuls tous les deux, plongés subitement dans le froid, la neige épaisse sous leurs pieds, et la nuit tombante illuminée par les lumières multicolores des guirlandes électriques. Les rues grouillaient de voitures, et sur les trottoirs une foule de passants se hâtaient, les bras chargés de cadeaux ou de sacs de courses, pressés par l'urgence de regagner la chaleur de leur foyer pour préparer le réveillon. Malgré cette joyeuse agitation, une sensation étrange s'était emparée d'eux. Ils étaient soulagés, heureux même, et en même temps, l'un comme l'autre, ressentaient une pointe de douleur indescriptible, qui ne s'effacerait sûrement qu'avec le temps. Il y avait aussi ce sentiment de vulnérabilité. Ils n'avaient pas peur, non, ils savaient qu'ils ne couraient plus aucun risque, Tyson étant bel et bien mort. Mais ils avaient ce sentiment bizarre qu'ils n'étaient plus à l'abri d'aucun danger.

Ils devaient passer au poste, rapidement, avant de rentrer au loft, parce que Castle avait un besoin impérieux de constater de ses propres yeux la mort de Tyson. Il avait proposé à Kate de l'accompagner, mais elle n'avait pas eu envie de se confronter ainsi à son tortionnaire. Il était mort. C'était fini. Elle tentait de ne plus y penser, et revoir son visage même sans vie ne changerait rien à la douleur qui restait enfouie en elle. Elle comprenait néanmoins ce besoin qu'avait Rick. Tyson s'était joué d'eux tellement souvent au point de devenir ce fantôme, qu'ils avaient cru mort, alors qu'il avait réussi à s'enfuir.

A leur arrivée, ils avaient été soulagés de constater qu'en cette fin d'après-midi, le poste était quasiment désert. Ils n'aspiraient qu'au calme, et n'avaient pas envie de crouler sous les accolades et les poignées de main des collègues heureux de leur retour. Tout le monde ou presque était déjà rentré préparer les festivités de Noël. Seuls les officiers de garde, discutant joyeusement autour de la machine à café, les avait salués chaleureusement. Ils avaient retrouvé Esposito et Ryan, finissant de la paperasse, avant de pouvoir rentrer eux-aussi. Castle et Beckett n'avaient pas l'intention de s'éterniser au poste, et Rick avait filé vers la morgue en compagnie de Lanie. Les gars avaient brièvement raconté à Kate l'interrogatoire de Megan. Son avocat jouait la carte de la défense classique, celle à laquelle ils s'attendaient : à les entendre tous deux, Megan avait agi sous la contrainte, manipulée et terrorisée par ce fou qu'était Jerry Tyson. Dans tous les cas, elle était mise en examen d'ores et déjà pour complicité d'enlèvement, séquestration et actes de torture à l'encontre d'agents de la force publique, ainsi que pour pratique abusive et frauduleuse de la médecine, en raison de ce qu'elle avait fait subir à Davis et à Tanner, mais aussi aux précédents victimes qu'elle avait transformées en sosies de Lanie et Esposito. Elle serait transférée à la prison de Ryker Island dans la soirée. Les témoignages de Davis, de Tanner et de Carter Sullivan, permettraient de la faire condamner sans problème. En parallèle, une longue investigation allait être menée concernant son implication dans les meurtres de Tyson. Elle passerait assurément plusieurs dizaines d'années en prison.

Kate s'apprêtait maintenant à rejoindre le bureau du Capitaine, en attendant le retour de Rick. Elle frappa légèrement à sa porte entrouverte, constatant que Gates était assise à son bureau, occupée à travailler devant son ordinateur, se hâtant probablement de finir les dernières formalités avant de pouvoir rentrer, elle-aussi, profiter de sa famille.

- Entrez, Lieutenant Beckett …, lui fit gentiment Gates, en levant les yeux vers elle.

Kate s'avança, presque timidement.

- Je ne pensais pas vous voir aujourd'hui …, constata le Capitaine, esquissant un sourire.

- Castle voulait passer à la morgue … alors …

Gates ne posa pas de questions, comprenant d'elle-même ce que Castle était allé faire à la morgue.

- Comment vous sentez-vous ? s'enquit Gates.

- Fatiguée, mais ça va, sourit Kate. Je voulais vous parler de mes congés. Le médecin pense qu'il serait préférable que …

- Il n'y a pas de souci, Kate, l'interrompit aussitôt le Capitaine avec un sourire. Je ne veux pas vous revoir ici avant de longs mois … à moins d'une visite de courtoisie.

Elle avait bien conscience qu'après ce que venait de vivre Beckett, et les contraintes liées à sa grossesse, il était primordial qu'elle se repose, et pense à elle et sa famille avant toute chose. Certes, il n'allait pas être facile de passer de son meilleur lieutenant pendant si longtemps, mais ils devraient s'en sortir. Et puis, il y avait fort à parier que Beckett et Castle, même sans mettre les pieds au poste, auraient bien du mal à se retenir de toute implication dans une enquête. Elle les connaissait assez bien maintenant pour savoir que même depuis leur domicile, ils étaient tout à fait capables de mener une investigation pour aider leurs collègues. Tout simplement parce qu'ils aimaient ça, parce qu'ils en avaient besoin aussi, parce que c'était leur vie.

- Merci, Capitaine, sourit Kate.

- Je vous donnerai les formulaires après les fêtes, ajouta Gates.

- D'accord. Je vous souhaite un joyeux Noël alors, Capitaine.

En voyant Beckett face à elle, Gates hésitait. Elle n'avait pas pris connaissance du contenu de cette carte mémoire, et s'interdisait de le faire sans l'accord des principaux concernés. Tyson les avait espionnés pendant des mois, il pouvait fort bien leur avoir offert des images prises alors qu'il les traquait, des images intimes en particulier. Mais il fallait qu'elle sache ce que contenait cette carte mémoire. Maintenant. Megan Wellington avait été mise en examen et serait transférée à la prison de Rikers Island au cours des prochaines heures. Mais s'il y avait sur cette carte des éléments pouvant l'incriminer bien davantage, elle ne pouvait pas attendre plus longtemps.

- Beckett, il faut que je vous parle de quelque chose, se lança-t-elle, sur un ton grave et solennel.

- Oui ? répondit Kate, un peu inquiète par le ton qu'avait pris le Capitaine.

- Tyson avait dans sa poche cette carte mémoire, qu'il voulait qu'Esposito et Ryan transmettent à Castle, expliqua Gates en exhibant l'objet entre ses doigts.

Kate regarda la petite carte mémoire dans la main de Gates, et aussitôt cette chanson lui revint en tête. Et l'angoisse qui y était associée. Megan leur avait laissé un message il y a quelques mois, sur une clé USB, annonçant que dans un futur plus ou moins proche, ils auraient de nouveau affaire à eux. Cette chanson les avait hantés quelques temps, comme une épée de Damoclès suspendue au-dessus de leur tête. Quel message avait bien pu leur laisser Tyson cette fois-ci ? Il était mort. Et Megan passerait des dizaines d'années en prison. Avec le machiavélisme dont elle avait fait preuve, elle serait sous surveillance étroite. Elle ne voulait pas savoir. Même si Tyson n'était plus là, et que tout danger était écarté, elle ne voulait plus rien savoir. Elle voulait oublier, définitivement, et ne pas avoir à se tourmenter avec des mots que Tyson leur aurait adressés comme un dernier sarcasme. Mais il pouvait s'agir de toute autre chose. Des indices menant à un cadavre. Une nouvelle énigme peut-être.

- Que contient cette carte ? demanda Kate, intriguée.

- Je l'ignore. Je n'ai pas regardé, répondit le Capitaine. Elle est destinée à Castle, et pourrait contenir des photos ou des vidéos de vous … Je …

Kate comprit aussitôt pourquoi Gates n'avait pas regardé d'elle-même. Tyson les avait espionnés, par les fenêtres du loft, dans leurs moments les plus intimes. Il pouvait y avoir sur cette carte des images de ces instants volés. Elle-même ne voulait pas voir. Elle en savait déjà assez. Elle ne voulait pas voir toutes ces discussions personnelles, ces moments de bonheur intimes et privés que Tyson leur avait volés.

- Je ne veux pas voir. Je ne veux pas savoir …, reprit Kate, le visage fermé, comme si parler de nouveau de Tyson était douloureux.

- Je comprends, Kate. Mais moi, j'ai besoin de savoir. Cette carte peut aussi contenir des informations sur un meurtre ou n'importe quoi d'autre.

- Je sais, oui …

- M'autorisez-vous à regarder ? Juste pour voir s'il s'agit de photos ou d'autre chose. Ou peut-être préférerez-vous que quelqu'un que vous ne connaissez pas s'en charge ?

- Non. Allez-y, Capitaine … qu'on soit fixés.

- Ok.

Gates inséra la carte dans le lecteur, et attendit que le dossier s'ouvre à l'écran. Il s'agissait bien essentiellement de photos, et de quelques fichiers vidéo.

- Il y a des centaines de photos … Vous, Castle et vous, Castle tout seul … fit Gates, passant la souris sur les fichiers sans les ouvrir, évitant ainsi de prendre connaissance du contenu de manière explicite.

- Il voulait montrer une fois de plus à Castle l'emprise qu'il avait eue sur notre vie.

- Oui. Il y a quelques vidéos aussi … du même style apparemment, ajouta Gates.

Gates finit de parcourir le dossier, et cliqua sur le seul document-texte qui s'y trouvait, prenant connaissance d'un seul coup d'œil des quelques phrases.

- C'est tout ? demanda Kate.

- Oui, mentit le Capitaine. Je vais confier la carte mémoire aux experts, pour qu'ils vérifient les photos une par une au cas où il y ait quelque chose.

- D'accord. Merci, Capitaine. Merci pour tout, répondit Beckett avec un sourire, avant de commencer à s'éloigner.

- Passez de joyeuses fêtes, Kate.

- Merci, vous aussi, Capitaine.

Gates regarda son lieutenant passer la porte et disparaître dans le couloir, puis ses yeux se reportèrent sur le fichier-texte qu'elle avait ouvert :

« Sais-tu combien de groupies et de disciples ont les fous comme moi ? Ton fan club fait pâle figure à côté du mien. Le jeu ne s'arrêtera jamais, Castle. Ici ou ailleurs. Avec moi ou sans moi. Il ne s'arrêtera jamais. »

Elle n'avait pas tout dit à Beckett. Oui, il y avait bien autre chose sur cette carte mémoire, un ultime message de défi. Tyson n'avait pas prévu de mourir. Il comptait se rendre et être emprisonné, mais il avait anticipé au cas où les choses tourneraient mal, afin de pouvoir continuer de torturer Castle et Beckett même depuis l'au-delà. Il était inutile qu'ils aient connaissance de cette énième provocation, qui n'était probablement qu'un jeu. Il était inutile qu'ils vivent avec l'angoisse que par-delà la mort Tyson puisse continuer à les hanter, ou s'imaginer qu'il continue à agir par la main d'un autre détraqué. Cela faisait des années que, tapi dans l'ombre, Tyson se jouait de ses hommes, et d'elle par la même occasion. Il était mort. Le jeu s'était arrêté. Pour rien au monde, elle ne souhaitait que Beckett et Castle puissent imaginer le contraire. Ils avaient besoin que l'histoire soit close pour pouvoir reprendre le cours de leur vie. Elle parlerait à l'agent Shaw de ce message quand elle serait remise, afin de bénéficier de son expertise en la matière. Mais pour elle, ce n'était qu'une provocation. Tyson était un solitaire. Mis à part Megan et Carter, aucun lien social ne lui était connu. En prison, où il aurait pu tisser une relation avec d'autres détraqués, il se murait la plupart du temps dans le silence. Elle préviendrait néanmoins le FBI et ferait vérifier s'il y avait une trace de lui et de ses méfaits sur les réseaux sociaux afin d'être sûre qu'il n'ait pas effectivement une sorte de fan-club de psychopathes qui puissent avoir envie de prendre sa succession, et d'imiter ses crimes. Mais comme toujours avec Tyson, ce n'était certainement que du vent, un moyen de laisser entendre qu'il avait toujours le contrôle sur les choses.

Kate rejoignit son bureau, où elle s'assit, rangeant machinalement quelques dossiers et stylos, réalisant qu'elle ne reviendrait pas s'asseoir ici avant plusieurs mois. Elle avait toujours travaillé, et mis à part sa convalescence après la balle qu'elle avait reçue dans la poitrine, elle n'avait jamais pris plus de deux semaines de congés depuis le début de sa carrière. Il allait falloir qu'elle s'habitue à cette nouvelle vie. Elle se demandait si le commissariat allait lui manquer. Peut-être un peu. Esposito et Ryan, sûrement beaucoup, même si elle les verrait en dehors du travail. Et ce n'était pas comme si elle ne reviendrait jamais. Elle reprendrait le travail dans quelques temps, quand Bébé aurait grandi. Elle ne pouvait pas imaginer ne plus être flic. Comme Jordan, être flic faisait partie d'elle, quoi qu'il arrive. C'était la première fois qu'elle était amenée à faire passer sa vie personnelle, sa famille, avant son travail, et pas simplement pour quelques jours, non pour un changement de vie radical. Mais elle était pleinement heureuse. Elle vit Rick arriver et la rejoindre près de son bureau, où il s'assit à sa place, près d'elle.

- Ça va ? demanda-t-elle aussitôt.

- Oui. Je confirme. Il est mort.

Elle sourit, attendrie par l'air qu'il avait pris, comme s'il lui faisait une révélation.

- Si tu es prête, on peut rentrer, reprit-il, la regardant empiler soigneusement ses dossiers.

- Oui. J'ai vu Gates. On peut dire que je suis officiellement en congés.

- Ma chaise va me manquer, sourit-il en se levant.

- Tu sais, si ta chaise te manque tant, tu peux venir aider les gars même si je suis en congé. Ils seront ravis.

- Aider les gars ? Non, non, tu es en congé maternité, je suis donc aussi en congé maternité.

- Je te rappelle que d'une part, tu n'es pas enceinte, et d'autre part, tu ne travailles pas officiellement ici. Donc JE suis en congé maternité, et toi tu vas avoir tout le temps de te consacrer à ton vrai métier. Ecrire ! lança-t-elle en se levant, et attrapant son manteau.

- Et le congé paternité, tu connais ? Il faut que je me prépare psychologiquement et physiquement moi aussi ! répondit-il en la suivant.

- Tu n'as pas besoin de plusieurs mois pour ça !

- Oh si ! Crois-moi ! Si tu savais ce qui m'attend !

Elle sourit.

- Allez viens, dépêchons-nous de rentrer. Martha et Alexis vont s'impatienter, et on doit se préparer.

Rick avait eu Alexis au téléphone sur le chemin du poste, afin de la prévenir de rajouter trois couverts pour le dîner. Alexis leur avait assuré de ne se soucier de rien pour le réveillon. Tout était absolument sous contrôle. Il leur suffisait de rentrer et d'être prêt pour le dîner à vingt heures.

- Hey Espo ! lança Castle en l'apercevant qui s'apprêtait à prendre l'ascenseur.

- Hey … Je vais rejoindre Ryan pour un tour en …. Ferrari, Castle, expliqua Esposito.

- Ta Ferrari ? s'étonna aussitôt Kate.

- Oui, pourquoi ? répondit Castle, l'air de rien.

- Tu as prêté ta Ferrari à Ryan alors qu'il y a plus de trente centimètres de neige dans les rues et des embouteillages partout ? Quel intérêt ? lança Kate, suspicieuse.

- Aucun. Mais Ryan a tellement insisté …, expliqua Rick, tentant de prendre un air convaincu.

Elle les regardait tous deux d'un air sceptique, sentant qu'il y avait quelque chose d'étrange avec cette histoire de Ferrari. Au même instant, Castle se disait que parfois, avoir une femme flic compliquait vraiment les choses.

- Tu lui dis qu'il ramène la Ferrari le plus tôt possible, continua Castle, je n'ai pas envie qu'elle passe la nuit dehors.

- Ah ? Parce qu'il doit la ramener chez toi ? fit Esposito alors qu'ils montaient tous trois dans l'ascenseur.

- C'est indispensable oui.

- Il va falloir faire le plein, ça risque de coûter cher, ajouta Esposito.

Ils tentaient tous deux de garder leur sérieux, sous le regard suspicieux de Kate qui observait leur petit manège, sentant bien évidemment que toute cette conversation sonnait faux. Elle se demandait ce qu'ils mijotaient.

- Essayez de négocier le prix du carburant, répondit banalement Castle

Esposito lui lança un regard sceptique, limite halluciné, à l'idée que Castle venait de suggérer de négocier le prix de l'essence pour sa Ferrari, et donc le prix des épices qu'ils devaient se procurer, en s'imaginant que Beckett puisse n'y voir que du feu. Kate se retint de pouffer de rire, tant ces deux-là étaient mauvais acteurs. Elle comprit qu'il y avait derrière tout ça quelque chose en rapport avec son cadeau, sans savoir quoi. Rick avait probablement besoin de l'aide des gars vu l'urgence de la situation. Elle se demandait bien de quelle mission saugrenue ils avaient pu les charger, à cette heure-ci, une veille de Noël.


Loft, New-York, aux environs de 19 h.

Dès qu'ils avaient passé la porte du loft, ils avaient été plongés dans une véritable féerie enchanteresse. Emerveillés, ils étaient restés quelques secondes figés à l'entrée, à contempler la décoration. Le sapin toujours aussi majestueux, scintillant dans la pénombre du salon, se dressait fièrement, illuminé, au milieu d'un paysage montagnard, avec sa neige en abondance, ses branches de houx, ses petits chalets, et son train, qui effectuait son tour en ronronnant, parmi le village et la forêt enneigée. Des photophores éclairaient çà et là le salon, diffusant leur lueur dansante. La table avait été dressée, parée d'une nappe blanche, décorée d'une guirlande de bougies et de quelques étoiles scintillantes. Les verres en cristal et l'argenterie brillaient sous l'éclat de toutes les lumières colorées, émanant de chaque recoin de la pièce. Il n'y avait pas un endroit du salon qui n'ait bénéficié d'une couronne de houx, d'une guirlande argentée, de rubans chatoyants, d'étoiles multicolores. Cette féerie était un doux mélange de l'éclat des lumières, du parfum du pin, de l'iridescence du jeu des couleurs, et des odeurs délicieuses qui émanaient de la cuisine. Là, enfin de retour dans leur douillet cocon, il ne suffit que de quelques secondes pour qu'ils se plongent dans la chaleur de Noël, et ne pensent plus qu'à la soirée qui s'annonçait. Leurs yeux se croisèrent, souriants, avec la même étincelle de bonheur, empreinte d'apaisement.

Alexis et Martha, en train de s'affairer en cuisine, jetèrent un regard vers eux, les voyant observer chaque élément du décor, heureuses de leur réaction émerveillée, et de l'effet de surprise. Elles étaient toutes deux déjà pomponnées, et avaient revêtu leurs habits de fêtes. Alexis, devant l'évier, finissait de laver casseroles et marmites, tandis que Martha semblait perdue dans le décompte des flûtes de Champagne.

- C'est absolument magnifique ! lança Kate, en rejoignant la cuisine pour les embrasser une à une, alors que Rick allait contempler de plus près la déambulation de son train.

- Tout le mérite revient à Alexis, répondit Martha avec le sourire.

- Tu es la digne fille de ton père ! s'exclama Rick fièrement, s'approchant pour venir lui déposer un baiser sur les cheveux.

- Disons que j'ai été à bonne école toutes ces années …, fit-elle avec le sourire.

- J'espère qu'on va pouvoir en dire autant pour le dîner …, ironisa Rick, scrutant les quelques ingrédients éparpillés sur le plan de travail.

- Ne t'inquiète pas, Richard, tout est sous contrôle ! lança Martha, en allant ouvrir le four pour vérifier la cuisson de la dinde.

- En tout cas, ça sent super bon ! s'exclama Kate, humant l'odeur de la dinde rôtie mêlée à celle des pommes au four.

- Si l'expérience m'a appris une chose, c'est bien de ne pas se fier aux odeurs quand il s'agit de la cuisine de ma mère …, ajouta Rick.

Kate lui fit les gros yeux, auxquels il répondit par une petite moue sous-entendant qu'il avait raison malgré tout.

- Tes paroles glissent sur moi, Richard ! Je me sens une âme de cordon-bleu ce soir ! lança Martha toute guillerette.

Rick ouvrit la bouche pour répondre, mais la referma aussitôt, en voyant les yeux furibonds de sa muse posés sur lui. Il ne pouvait pas s'empêcher de railler sa mère au sujet de la cuisine. Certes, Martha, dans toute son allégresse habituelle, n'y prêtait aucune attention et ne s'en offusquait pas le moins du monde, tant elle avait l'habitude, mais ce n'était pas une raison pour en profiter.

- Le meilleur usage de la parole est de se taire, Papa, lâcha Alexis, toujours tournée vers l'évier.

Rick lança un regard sceptique et interrogateur à sa mère.

- Cody, répondit Martha comme une évidence. Cet homme, en plus d'être beau comme un dieu, est un puits de sagesse.

- Cody …, marmonna Rick, je l'avais oublié celui-là.

Kate sourit, alors que Rick tentait une incursion derrière l'ilot central pour aller observer le contenu du réfrigérateur.

- Papa ! Ne regarde pas ! C'est une surprise ! le sermonna Alexis, en attrapant sa main au dernier moment pour l'empêcher d'ouvrir la porte du réfrigérateur.

- Allez donc vous préparer, les enfants ! lança Martha.

- Oui, j'ai besoin d'une bonne douche …, sourit Kate. La famille Shaw ne devrait pas tarder à arriver, vous pourrez les accueillir en attendant ?

- Bien-sûr, Katherine, sourit Martha, s'affairant pour dresser les petits fours sur un plateau argenté. Ce soir, on s'occupe de tout !

- Merci. Vous êtes supers, toutes les deux, répondit Kate, avant de s'éloigner vers la chambre.

- Vous êtes sûres que vous n'avez pas besoin d'aide ? lança Rick, tentant de jeter un œil à la moindre verrine, et au moindre ingrédient posé sur le comptoir.

- Papa ! Sors de cette cuisine, et va te préparer ! grogna Alexis, agacée.

- Bon, ok, ok. Mais je n'ai rien mangé ou presque depuis hier matin, alors il y a intérêt que ce soit bon ! lança-t-il, d'un ton menaçant en suivant sa femme.


Quelques minutes plus tard, dans la salle de bain …

Ils savourèrent tous deux l'eau chaude coulant sur leurs corps, comme un véritable apaisement. Puis, Rick éteignit la douche pour, dans le dos de Kate, lui masser délicatement les épaules de ses mains savonnées. La douceur de ses gestes étaient un délice, tant ses muscles étaient encore tendus, endoloris.

- Ça te fait du bien ? demanda-t-il sans cesser le mouvement appliqué de ses mains.

- Un bien fou, sourit-elle.

- Tu n'as pas froid ? s'enquit-il, descendant ses mains dans son dos pour continuer le massage jusqu'au creux de ses reins.

- Non. J'ai plutôt chaud …, répondit-elle, d'un ton plein de sous-entendu.

- Je suis pourtant très sage, rit-il en déposant un baiser sur sa joue.

- Pour l'instant …, sourit-elle, sachant pertinemment comment se terminaient la plupart des douches qu'ils prenaient à deux.

Il s'appliqua quelques secondes encore à détendre la nuque, les épaules, le dos de sa muse, son désir s'intensifiant au contact de sa peau sous ses mains et de ses fesses nues qui effleuraient son bassin. Il la sentait douce et lascive contre lui ce qui ne faisait qu'accroître son envie d'elle. Il reprit un peu de savon dans sa main, pour poursuivre son massage qui se mua en caresses, lorsqu'il glissa ses mains sur le ventre de Kate, puis les remonta sur sa poitrine, jouant doucement de ses doigts sur la pointe de ses seins. Kate soupira d'aise et de plaisir lorsqu'il vint embrasser son cou, sans cesser ses délicieuses caresses. La force du corps viril de son homme dans son dos, son excitation contre ses fesses, ses mains si douces qui chérissaient chaque parcelle de sa peau, intensifiaient son désir. Kate se tourna, glissant entre ses mains, pour, à son tour, venir savonner son corps, sentir sa peau frissonner sous ses caresses, alors que les yeux posés sur elle, il appréciait chacun de ses gestes, de ses sourires, de ses regards envoûtants. Ils savaient l'un comme l'autre que ce n'était pas vraiment le moment, que les invités allaient arriver et les attendre, alors ils profitèrent simplement du plaisir de sentir le désir monter en eux, et de l'apaisement que leur procurait la caresse de leurs mains.


Chapitre 45

Loft, New-York, 19 h 30.

Sous la douche ils avaient sagement mis fin à leurs caresses avant de ne plus pouvoir contrôler le désir qui s'intensifiait. Il n'était pas rare que quelques minutes de plaisir furtif et rapide, sous le coup d'une pulsion, ou pressés par le temps, suffisent à faire leur bonheur. Mais aujourd'hui, l'angoisse de ce qu'ils avaient vécu, la douleur tacite tapie au fond du cœur de chacun faisaient qu'ils avaient envie de prendre le temps, et d'être pleinement l'un à l'autre dans un moment qui n'appartiendrait qu'à eux, et non pas l'esprit accaparé par l'urgence de faire vite, en imaginant tout le monde qui s'impatienterait dans la pièce d'à côté. Ils prendraient le temps par la suite de se retrouver tous les deux, de parler aussi, à tête reposée, de ce qui s'était passé, de choses qui avaient été dites.

Kate, dans la chambre, finissait de s'habiller et de se coiffer, tandis que Rick, à quelques mètres d'elle, faisait les cent pas dans son bureau, suspendu à son téléphone, tentant de joindre Esposito et Ryan concernant sa mission secrète dont il n'avait pas de nouvelles. Il voyait le temps qui passait, et même s'il leur faisait confiance, il commençait à se faire du souci. Il n'avait pas vraiment de solution de repli, enfin si, mais ce serait nettement moins bien. Et il voulait que ce soit parfait. Il voulait lui faire plaisir, mais il voulait aussi que son cadeau soit à la hauteur du sien. Il avait laissé entendre à Kate qu'il s'inquiétait que les gars puissent être coincés quelque part dans les rues enneigées avec sa Ferrari, pour justifier ses appels répétés à Esposito et Ryan qui ne daignaient pas répondre. Il avait bien senti à son petit sourire en coin qu'elle n'était pas dupe, mais il n'avait guère le choix de toute façon. Il laissait un énième message sur le répondeur de Ryan, quand il vit Kate s'avancer dans l'encadrement de la porte. Le souffle coupé, il posa son téléphone, pour la contempler. Elle était magnifique, dans cette robe bleu nuit qu'il adorait, et qui moulait si joliment son ventre rond. Ses yeux se posèrent successivement sur ses épaules dénudées, son décolleté juste suffisamment échancré pour qu'il en tombe de nouveau amoureux d'un regard, son cou, où tombaient légèrement quelques boucles échappées de son chignon, ses longues jambes enfin qu'il vit se mouvoir alors qu'elle s'approchait de lui.

- Tu es si … enfin tu es toujours … mais là …, sourit-il, passant la main dans le creux de son dos pour l'attirer à lui. Tu es magnifique …

Elle adorait ce regard émerveillé qu'il posait si souvent sur elle, comme si à chaque fois il la redécouvrait. Elle savait qu'il suffisait d'une robe un peu moulante, dévoilant ses jambes et son décolleté, pour que Rick adopte cet air béat d'admiration. Et elle ne s'en lassait pas.

- Tu es plutôt craquant toi-aussi …, fit-elle, posant ses deux mains à plat sur son torse, tout en l'admirant.

- Il sourit, et lui déposa un baiser sur les lèvres.

- Des nouvelles de ta Ferrari ? reprit-elle, avec un petit sourire taquin.

- Non … ça devient embêtant …, répondit-il, l'air dépité.

- C'est sûr …, constata-t-elle se retenant de rire.

La sonnerie de la porte d'entrée interrompit leur conversation, et ils quittèrent tous deux le bureau pour aller accueillir Jordan et sa famille. Il avait fallu, pour Rick et Mark, batailler ferme avec le médecin, qui avait fini par accepter que Jordan quitte l'hôpital pour quelques heures à condition qu'elle signe une décharge, ce qu'elle avait fait. Castle avait généreusement pris à son compte les frais de l'ambulance qui s'occupait d'emmener la famille Shaw jusqu'au loft, et qui ramènerait Jordan à l'hôpital en fin de soirée. Elle était encore fébrile, et Mark, comme elle-même, préférait qu'elle passe la nuit sous surveillance médicale. Kate et Rick étaient heureux de les accueillir au loft, et de leur permettre de profiter d'un peu de chaleur après ces dernières heures difficiles. Ils avaient toujours apprécié Jordan, mais aujourd'hui plus qu'hier, ils étaient tous trois liés par une amitié, qui, même sans dire son nom, n'avait pas de prix.


Une demi-heure plus tard ...

A la cuisine, Martha et Jim dissertaient sur la meilleure façon d'agrémenter le saumon fumé qui serait servi en entrée, Jim prônant la simplicité du citron et de l'aneth, Martha ne jurant que par le mélange exotique des saveurs des baies roses, de la menthe et du wasabi. Depuis le salon, Kate s'amusait de cette conversation dont elle percevait les échos, tant son père et Martha étaient en opposition totale et quasi constante dans tous les domaines. Mais ils s'appréciaient, et ne se lassaient pas d'argumenter l'un et l'autre. Nul doute qu'au final, ils allaient aboutir à un compromis, qui, elle l'espérait ne serait pas trop indigeste.

Alexis, perchée sur un tabouret, s'occupait du dernier détail indispensable à la décoration : la boule de gui suspendue au plafond qui se devrait d'être une source d'inspiration pour de nombreux baisers.

Jordan, pour qui tout le monde était aux petits soins, allongée dans le canapé, le dos confortablement calé dans une pile de coussins, observait Mark et Lily découvrir avec émerveillement le train électrique qui inlassablement arpentait la montagne de neige factice entourant le sapin de Noël. Rick, tout content d'avoir des adeptes et admirateurs, se faisait une joie de leur expliquer comment contrôler tous les aiguillages et toutes les signalisations lumineuses au moyen de la télécommande.

- On dirait de vrais gamins, constata Jordan observant, ravie, Mark et Rick s'extasier devant le train qui abordait un virage à pleine vitesse.

- Lily va se lasser avant eux, sourit Kate.

- Oui, répondit Jordan avec un sourire, regardant sa fille scruter avec attention chacune des petites maisons du village du Père-Noël. Elle n'a jamais rien vu de tel. Je peux être sûre que l'an prochain, elle va nous réclamer une montagne de neige dans le salon …

- Je crois que nos maris vont bien s'entendre …, constata Kate, les voyant tous les deux éclatés de rire.

- Je pense, oui. Mark est un peu comme Castle pour ce genre de trucs … les trains, les voitures …, enfin, tout ce qui fait partie des rêves des petits garçons qui ne disparaissent jamais une fois qu'ils sont adultes.

- Oui … ne m'en parlez pas …

Kate se réjouissait de voir Rick tout heureux. Il lui cassait les pieds avec son train, qu'elle aurait envie de jeter par la fenêtre d'ici quelques jours tellement elle ne supporterait plus son ronronnement incessant, mais cela faisait partie des rêves du petit garçon qu'il était encore parfois. Et elle l'aimait aussi pour ça, cette propension à s'amuser d'un rien, à rire de tout, à s'enthousiasmer pour un jeu d'enfant.

- Comment vous sentez-vous ? s'enquit Kate. Vous n'avez pas froid ?

- Je vais parfaitement bien, ne vous en faites pas …, sourit Jordan.

Elle avait l'air radieuse en effet, malgré son teint pâle, et ses traits fatigués, mais Kate s'inquiétait malgré tout de son état, et préférait la surveiller de près. Il n'était pas question qu'il y ait le moindre problème alors qu'elle était ici, loin de l'hôpital. Même si elle allait bien, ce qu'elle venait de subir n'était pas anodin non plus.

- Est-ce que Castle écrit toujours ? demanda Jordan.

- Oui …, enfin surtout quand il n'a pas le choix, sourit Kate. Il travaille un peu … dans l'urgence.

- Il a pourtant de quoi trouver toute l'inspiration dont il a besoin avec sa muse nuit et jour à ses côtés …, fit remarquer Jordan, avec un petit sourire suggestif.

- L'inspiration ne lui manque pas, non, répondit Kate, souriante. Raging Heat est sorti à l'automne, et il travaille sur la prochaine aventure de Nikki Heat. Mais il fonctionne un peu par phases en fait … il peut ne rien écrire pendant des semaines, et puis tout à coup, il va passer une semaine à ne faire que ça.

- Une question que je ne vous ai jamais posée, et dont, toute profileuse que je sois, j'ai du mal à deviner la réponse. Qu'est-ce que ça fait d'être l'héroïne des romans de l'homme de votre vie ?

- Je lui inspire son héroïne, je ne suis pas Nikki Heat…, répondit Kate avec un sourire.

- Vous savez comme moi que vous jouez sur les mots, Kate … Trouvez-moi une différence entre vous et elle.

- Sur la couverture, elle court nue à travers New-York son arme à la main …, expliqua Kate comme une évidence, jamais je ne ferais un truc pareil.

Jordan rigola, ce qui lui arracha un gémissement de douleur et une grimace.

- Ne me faites pas rire, sourit-elle.

- Désolée …, mais vous voyez il y a une différence de taille ! s'exclama Kate.

- J'en vois une autre, ajouta Jordan. Elle n'a pas attendu des années pour coucher avec Rook, elle …

- Oui, sourit Kate, elle a gagné quelques années de bonheur cette petite maligne …

- Pas sûr. Je vous taquine, mais la vie est plus complexe que les romans de Castle. Vous n'en seriez peut-être pas là aujourd'hui si votre relation avait commencé plus tôt …

- Peut-être … Sûrement même. Et vous ? Comment avez-vous rencontré Mark ? Votre couple est au moins aussi original que le mien …

- Je l'ai arrêté, répondit simplement Jordan avec un grand sourire, comme si c'était là la rencontre la plus normale au monde.

- Vous l'avez arrêté ? s'étonna Kate, sidérée.

Elle s'attendait à tout sauf à cette réponse. Elle voyait Jordan beaucoup plus classique dans sa relation aux hommes. Mais force était de constater que même si elle la connaissait de mieux en mieux, elle ignorait encore beaucoup de choses de la femme qu'elle était.

- Oui, enfin j'en ai eu l'intention …, précisa Jordan.

- Racontez-moi, lança Kate, dont la curiosité avait été piquée au vif.

- Ce n'est pas très intéressant …, fit Jordan, mais puisque vous y tenez.

- Oui, j'y tiens, sourit Kate.

- J'étais encore à l'école de police, et comme tous les élèves, j'assurais la sécurité pour le marathon de Washington. J'étais donc dans la rue, le long du cordon de sécurité, à encadrer la foule au moment du passage des coureurs, et j'ai aperçu Mark, de l'autre côté de l'avenue, qui libérait les colombes.

- Les colombes ? s'étonna Kate, de plus en plus surprise par le rocambolesque du récit de Jordan.

- Oui, il y avait un lâcher de colombes prévu à l'arrivée. Il a ouvert la cage, et les milliers de colombes se sont envolées en pleine course.

- Pourquoi a-t-il fait ça ?

- Oh, une histoire de pari stupide avec des copains. Moi, pleine de bonne volonté, je l'ai poursuivi, et quand j'ai réussi à le rattraper, je l'ai arrêté.

- Pour libération de colombes ? sourit Kate, taquine.

- Je débutais, vous savez, comme moi, qu'on saute sur n'importe quelle occasion quand on débute pour arrêter quelqu'un …

- Oui, sourit Kate.

- Enfin, je lui ai passé les menottes, et le pauvre il n'en menait pas large.

- Et ensuite ?

- A votre avis Beckett ? sourit Jordan.

- Le libérateur de colombes au grand cœur vous a séduit, et vous lui avez rendu sa liberté.

- En gros oui … il m'a tenu un beau discours, et moi, toute midinette que j'étais, j'ai bu ses paroles.

- Vous n'étiez pas encore la flic redoutable que vous êtes aujourd'hui alors …

- Oh, si je l'étais déjà, par certains côtés. Mais c'était lui …, sourit Jordan.

- Un coup de foudre alors ?

- Ce qui s'en approche certainement … ça ne s'explique pas vraiment.

- Je vois ce que vous voulez dire …

Jordan se contenta de sourire, repensant à cette tension sexuelle qu'elle avait détectée entre Castle et Beckett dès les premières heures passées à leurs côtés.

La sonnerie de la porte d'entrée tinta et interrompit leur conversation. Avant même que quiconque n'ait pu réagir, Rick se précipita vers la porte en s'exclamant que ce devait être pour lui. Il espérait que ce soit enfin Esposito ou Ryan qui lui apporte ses ingrédients tant désirés. En ouvrant, il découvrit sur le palier, non seulement Ryan et Esposito, mais également Lanie et Jenny, qui portait Sarah Grace dans ses bras. Tous étaient sur leur trente-et-un, un brin frigorifiés, et chargés de différents mets, précautionneusement emballés. Castle resta interdit quelques secondes, ne s'attendant pas à trouver tout ce petit monde sur le pas de sa porte.

- On peut entrer Castle ? sourit Ryan.

- Euh … oui …. mais …, balbutia-t-il, tellement étonné qu'il en oublia qu'il attendait impatiemment le bilan de sa mission.

- Richard, fais donc entrer nos invités ! lui lança Martha en les rejoignant.

Rick esquissa un large sourire, comprenant enfin que sa mère avait invité leurs amis pour le réveillon de Noël. Il croisa le regard de Kate, toute aussi souriante que lui, alors qu'elle s'approchait pour saluer leurs amis. Ils ne pouvaient pas rêver mieux pour profiter pleinement de tout le monde, et se remettre de ce qu'ils venaient de vivre. Martha pas peu fière de son effet, se chargeait de débarrasser les arrivants de leurs manteaux et des plats qu'ils avaient apportés.

Kate était aussi étonnée que Rick. Ils avaient vu les gars et Lanie à plusieurs reprises aujourd'hui, et pas un seul n'avait vendu la mèche. Elle était heureuse de les voir tous réunis, mais s'inquiéta qu'ils aient dû annuler leurs projets pour venir passer la soirée avec eux. Jenny lui expliqua qu'ils ne partaient que le lendemain fêter Noël avec sa famille, et qu'ils n'avaient prévu que de passer le réveillon tous les trois. Quant à Esposito et Lanie, leur soirée aurait dû être une soirée en amoureux, mais rien n'importait plus pour eux aujourd'hui, que d'être auprès de leurs amis.

Quelques secondes furent nécessaires pour faire les présentations de tout ce petit monde. Il y eut des accolades, des échanges de sourire ravis, des remerciements aussi. Les discussions des uns et des autres se mêlèrent joyeusement, louant la décoration du loft, s'inquiétant de l'état de santé de Jordan, admirant les premiers pas de Sarah Grace qui s'aventurait à la découverte du salon, suivie de près par sa maman. Martha, efficacement secondée par Jim et Alexis, s'occupait de préparer les verres de vin chaud alors que Lily s'était vue attribuer la mission d'agrémenter chaque breuvage d'un quartier d'orange. Rick profita du brouhaha général pour entraîner Ryan et Esposito, le plus discrètement possible, vers le train au pied du sapin, histoire de faire mine de s'amuser tout en réglant les questions concernant les courses dont il les avait chargés.

- Waouh, mec, tu as un train dans ton salon ! s'exclama Ryan, observant, comme hypnotisé, le train serpenter dans la montagne.

- J'ai essayé de vous appeler au moins dix fois les gars ! Vous ne répondez jamais ou quoi ? grogna Rick, en essayant de ne pas hausser le ton.

- C'était une surprise, mec !

- Et ma Ferrari ?

- Elle est là-bas ta Ferrari, sourit Esposito, en désignant un sachet de papier marron négligemment posé sur l'îlot central.

Rick se précipita pour aller récupérer le précieux sachet marron vérifiant immédiatement son contenu d'un rapide coup d'œil, avant de revenir aussitôt vers les gars.

- Ne bougez pas de là, je vais mettre ça en lieu sûr, leur lança Castle, filant à toute allure vers son bureau.

- Depuis quand il nous donne des ordres ? s'offusqua Esposito.

Rick réapparut presque aussitôt.

- Combien ça vous a coûté ? s'enquit-il.

- Six dollars …, répondit Ryan.

- Ouais, tu nous dois un dollar mec …, ajouta Esposito.

- Six dollars … Je vous avais dit cinq, répondit Castle.

- Beckett n'est pas à un dollar près …, fit Ryan.

- Oui, elle n'en saura rien.

- A croire que vous ne connaissez pas Beckett …, ironisa Castle.

Kate avait vu Rick embarquer les gars pour un petit conciliabule. Cela l'amusait, et l'intriguait en même temps. Plus elle le voyait manigancer dans son dos, plus elle se demandait quelle idée originale ou peut-être farfelue, mais sûrement romantique, il avait pu avoir. Elle le laissa à son petit manège, se réjouissant de pouvoir profiter de cette soirée avec tous leurs amis.

- Tu vas faire quoi avec ça ? Tu peux nous le dire maintenant ? demanda Esposito, intrigué.

- Non … C'est le cadeau de ma femme, les gars, c'est un secret ! s'exclama Rick.

- En parlant de femme, Espo, tu t'es décidé ? lança Ryan,

- Se décider pour quoi ? s'étonna Rick.

- Demander Lanie en mariage, répondit Ryan comme une évidence. Il offre une bague à Lanie pour Noël, mais ne la demande pas en mariage.

- Putain, Ryan, tu n'es pas obligé de le dire à tout le monde, grogna Esposito.

- Ce n'est pas tout le monde, c'est Castle. Il peut être de bon conseil … avec ses trois mariages …

- Les trois mariages … ce n'était peut-être pas utile de le rappeler …, mais ce n'est pas faux. Et je suis un expert en cadeau, répondit fièrement Rick.

- C'est pour ça que tu as besoin qu'on aille faire tes courses de dernière minute ? railla Esposito.

- J'ai été enlevé ! lança Castle, comme pour se chercher une excuse.

- Non, mais sérieux Espo, reprit Ryan, il faut que tu prennes la bonne décision. Soit pas de bague, soit une bague et une demande en mariage.

- Je vais improviser en fait …, répondit Esposito comme une évidence.

- Improviser ? lui lança Ryan, l'air sidéré qu'on puisse improviser pour ce genre de choses.

- Oui. Je vais voir sa réaction et improviser.

- Improviser pour ? fit Castle, tout aussi sceptique que Ryan.

- Lui faire ou non ma demande.

Ryan et Castle se lancèrent un regard décontenancé.

- Espo, il faut qu'on trouve cinq minutes pour avoir une petite conversation … d'homme à homme …, lui fit Castle sur un ton très solennel. Si tu veux sortir de ce Noël la tête haute …. et en vie …, c'est indispensable.

Ils n'eurent pas le temps de terminer leur discussion car Martha, réjouie de jouer la maîtresse de cérémonie, frappa vivement dans ses mains pour enjoindre à tout le monde de se rassembler autour du canapé pour l'apéritif. Alors que Martha et Alexis commençaient à servir le vin chaud, Rick rejoignit la cuisine, réalisant qu'elles avaient oublié de préparer les cocktails sans alcool pour Kate, Jim, Jordan et Lily. Tout en mélangeant, selon une recette de son invention, les jus de fruits et sirops trouvés dans le réfrigérateur, il observait tout son monde rassemblé, trinquant et discutant joyeusement. Il adorait Noël. Pour les cadeaux, bien-sûr, ceux à recevoir comme ceux à offrir. Mais surtout pour cette ambiance si particulière, cette joyeuse sérénité qui se créait automatiquement quand on rassemblait dans une même pièce autour d'un bon repas des gens qui s'aimaient. Kate, souriante et radieuse, était en pleine discussion avec son père. Il l'embrassa du regard, jamais lassé de la contempler, tant elle était belle. Il sourit tout seul en voyant la main de sa muse se poser instinctivement sur son ventre. C'était un de ses petits gestes tout simples qu'il adorait. Il se demandait de quoi Jim et Kate pouvaient bien parler, mais ils souriaient tous deux, et cela lui fit chaud au cœur. Il avait été surpris et heureux de voir Jim arriver. Il savait que son beau-père avait dû tergiverser longtemps avant de se décider à venir, et que cela représentait un pas en avant pour lui, comme ça l'avait été pour Kate, quand pour leur premier Noël, pour la première fois depuis des années, elle avait préféré le rejoindre pour être au loft, plutôt que de travailler. Ce jour-là, peut-être avait-il réellement pris conscience de l'intensité de l'amour que Kate éprouvait pour lui, du besoin qu'elle avait de sa présence pour être heureuse, de l'envie qu'elle avait à la fois de le rendre heureux. Ce jour-là, elle avait été son cadeau. Elle, et toute la force de ce que représentait pour lui le fait qu'elle l'ait rejoint. C'était son plus beau Noël. Jusqu'à aujourd'hui peut-être. Fêter Noël avec tous leurs proches n'avait pas de prix. Le regard perdu dans cette joyeuse agitation, il observa affectueusement sa mère et Alexis, qui s'occupaient de servir les invités, souriantes. Elles s'étaient toutes deux démenées pour organiser les festivités, pour lui, parce qu'elles savaient combien Noël était une fête sacrée à ses yeux. Pour eux, simplement, pour les entourer de la chaleur d'un repas familial, et les aider à se remettre de leurs émotions. Il jeta un œil vers Ryan et Jenny, occupés à goûter le vin chaud, tout en discutant, et surveillant du coin de l'œil Sarah Grace, qui à quatre pattes, se promenait sur le tapis du salon. Il regarda Mark, assis au bord du canapé, un bras enlacé derrière les épaules de Jordan. Tous deux étaient en pleine discussion avec Esposito et Lanie, qui riaient bruyamment à chaque fois que Mark ouvrait la bouche, avec un air malicieux. Du peu qu'il avait discuté avec lui, il avait compris que le mari de Jordan, malgré son sérieux apparent, était un grand blagueur. Un peu plus loin, près du sapin, agenouillée, Lily jouait avec la télécommande du train électrique, regardant avec des yeux émerveillés le déplacement de la locomotive. Voir ainsi la fillette acheva de lui remplir le cœur d'une douce sensation de bien-être.

- Tu rêves ? sourit Kate en le rejoignant pour l'aider à s'occuper des cocktails.

- Oui, un peu …, répondit-il, tout en se concentrant sur le dosage du sirop de grenadine. Tu sais que c'est notre dernier Noël juste tous les deux …

- On n'est loin d'être tous les deux Castle,

- Oui, mais l'an prochain, Bébé sera là …, fit-il, relevant des yeux souriants vers elle.

- Oui, sourit Kate.

- Et l'année d'après, peut-être Bébé numéro deux …, ajouta-t-il, jouant volontairement à provoquer sa muse.

- Euh …tu comptes me faire un bébé tous les ans ? lança-t-elle, en le regardant, sceptique.

- Ce serait chouette, oui, répondit-il avec un large sourire.

Il aimait tellement la taquiner à ce sujet-là. Et ça marchait à tous les coups.

- Tu sais, Castle, fit-elle, en venant l'enlacer par la taille, je crois qu'il y a une chose à laquelle tu ne penses pas … Avec des tas d'enfants, comment trouverais-je le temps de m'occuper de toi ?

Il eut l'air de réfléchir, et sans attendre de réponse, elle l'embrassa, de manière très suggestive, happant ses lèvres, y glissant doucement et furtivement sa langue, caressant légèrement la sienne, juste assez longtemps pour l'émoustiller. Il en resta tout chose, surpris qu'elle l'embrasse ainsi en public, même si les invités ne se souciaient pas franchement d'eux, trop occupés à déguster leur vin chaud dans le salon.

- Et tu vois, toutes les idées coquines qui te viennent là maintenant en tête quand je t'embrasse ainsi … eh bien, elles ne resteraient que des idées ! s'exclama-t-elle avec sa logique implacable. Je n'aurais ni le temps ni la force de batifoler mon cœur avec tous nos enfants … surtout s'ils tiennent de leur père …

Il la regarda, impressionné et amusé par la façon dont elle avait réussi à reprendre le contrôle de la conversation, et à le prendre à son propre piège. Et elle n'avait pas tout à fait tort.

- Non, mais en fait je plaisantais …, fit-il comme une évidence.

- Hum …, tu es sûr ? insista-t-elle avec un petit sourire taquin.

- Un bébé … c'est bien déjà, affirma-t-il. Tu auras le temps de t'occuper de moi avec un bébé ?

Il avait pris son air de petit garçon inquiet, comme s'il craignait vraiment qu'elle n'ait plus de temps à lui accorder. Il était si craquant.

- Il est un peu tard pour t'en inquiéter …, fit-elle, esquissant un sourire. Mais je crois que je devrais réussir à trouver un peu de temps pour toi …

Il sourit, comme s'il était rassuré, sans s'être réellement jamais inquiété.

- Les enfants, c'est beau l'amour, mais il y a des invités qui ont soif ! leur lança Martha, venant se charger des verres de cocktails qu'ils avaient complètement délaissés, absorbés par leur petit jeu.