Note: Merci à toutes les personnes qui ont commentées le chapitre un, c'est un grand réconfort pour moi, surtout que j'ai eu un peu de mal à écrire ce chapitre. Il ne s'agit d'ailleurs peut-être pas tout à fait de ce à quoi vous vous attendiez... J'espère ne perdre personne en route. Je ne pense pas que j'aurai écrit le prochain chapitre avant Noël, alors... Joyeux Noël à tous!
Disclaimer: Voir chapitre un.
Chapitre deux : L'été dernier
Cinq mois plus tôt…
Le cri du démon mourut, le corps tout entier d'Elizabeth Brown se relâcha, et elle s'affaissa, les yeux clos, le menton reposant sur la poitrine, le visage en partie masqué par ses cheveux blonds. Ruby fut plus rapide que moi pour tâter son pouls. Je la regardai, le cœur battant furieusement dans mes tempes, appliquer deux doigt contre le cou de la jeune femme avec un air concentré.
« Alors ? demandai-je avec impatience au bout de quelques secondes.
- Je sens à peine son pouls, répliqua sèchement Ruby, mais elle est vivante. Elle est vivante », répéta-t-elle, et cette fois elle souriait.
Vivante. Le mot passa la barrière de la douleur qui me martelait le crâne, et résonna dans mon esprit. Vivante. C'était la première fois, la toute première fois qu'une personne possédée survivait à mon exorcisme, et bon sang, ce que ça pouvait faire du bien. Quelque chose m'envahit, de chaleureux et d'électrisant, et il me fallut un instant pour l'identifier – satisfaction.
« Sam ! »
Ruby avait détaché Elizabeth Brown et l'avait prise dans ses bras, un spectacle d'ailleurs curieux étant donné la stature menue du corps actuel de Ruby.
« Sam, bouge-toi, elle ne va pas rester vivante bien longtemps si on ne la conduit pas aux urgences presto. »
L'argument suffit à me mettre en action. J'attrapai ma veste, les clés de l'Impala, et je passai la porte sans même regarder derrière moi pour voir si Ruby me suivait.
Nous squattions en ce moment une maison abandonnée, perdue dans les bois aux alentours de Woodbury, Tennessee, et l'avantage était qu'il n'y avait pas nécessité de se protéger des voisins trop curieux. La voiture nous attendait sagement garée dans la cour encombrée d'herbes folles. Je me glissai au volant pendant que Ruby installait son fardeau sur la banquette arrière. Je donnai au volant une caresse furtive – même après deux mois, il me semblait toujours inconvenant de m'asseoir là. Je réprimai l'envie d'agripper l'amulette cachée sous mon tee-shirt.
La portière côté passager claqua, et le bruit fit vibrer douloureusement ma tête, mais je serrai les dents et tournai la clé dans le contact.
« Ta tête ? demanda Ruby.
- C'est supportable », mentis-je, avant de démarrer sur les chapeaux de roue.
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Silhouette noire. Yeux rouges, attentifs, menaçant ; ils guettent, me guettent. Un grognement. Je cours aussi vite que je peux, mais je sais que ça ne sera pas suffisant…
Je me réveillai en sursaut, et il me fallut presque une minute avant de me rappeler où j'étais. Ah oui, Woodbury, la maison abandonnée. Ruby n'était nulle part en vue, mais ça ne m'inquiétait pas outre mesure.
Je me dépêtrai de mon sac de couchage avec difficulté, baillai, m'étirai, avant de sortir dans la cour pour une toilette matinale au jet d'eau.
Tous mes muscles étaient endoloris et mon mal de tête de la veille persistait, mais cela n'avait rien d'inhabituel. Je ne me souvenais plus de la dernière fois où je n'avais pas eu mal quelque part. L'eau froide acheva de me réveiller, et je repensai à mon rêve de cette nuit. Les détails commençaient déjà à s'effacer, mais je me rappelais encore vivement l'impression de menace. Je trouvais frustrant de ne pas pouvoir donner plus de sens au premier rêve que je faisais depuis des semaines. Pourquoi maintenant ? Qu'est-ce qui avait bien pu le déclencher ?
Je fermai le robinet avant de m'ébrouer. Heureusement qu'il faisait chaud, le temps estival par excellence, avec un ciel bleu et une légère brise. Je ne savais pas quelle heure il pouvait bien être, mais le soleil était déjà haut dans le ciel. Je profitai encore quelques minutes de ses rayons ardents, puis rentrai à l'intérieur de la maison pour m'habiller.
Ruby n'était toujours pas là. Ce n'était pas qu'elle me manquait, et je savais qu'elle pouvait rester absente des heures, des jours entiers sans que je sache bien ce qu'elle faisait, si ce n'était qu'en général elle revenait avec une nouvelle piste, qui nous conduisait à de nouveaux démons et à de nouveaux exorcismes. Mais rien de bon n'advenait quand je restais seul trop longtemps. Les ombres me rattrapaient.
Aujourd'hui, pourtant, n'était pas une mauvaise journée. Pas une bonne journée non plus, parce qu'il n'y avait plus de bonne journée, seulement des journées mauvaises et des journées pas trop mauvaises, mais ce matin je me sentais presque… détendu. Le sentiment était suffisamment inhabituel pour que je m'interroge sur sa cause, et après un instant de réflexion, ce qui s'était passé la veille me revint tout d'un coup en mémoire.
Elizabeth Brown. Je l'avais sauvée. Je fronçai les sourcils. Enfin, je pensais l'avoir sauvée, mais je me rendis compte tout à coup que je ne savais pas dans quel état elle se trouvait. Après l'avoir déposée aux urgences, j'étais rentré parce que je tenais à peine debout, et maintenant elle pouvait aussi bien être morte, pour autant que je sache.
« Sam. »
Ruby était debout dans l'entrée. Comme d'habitude, je ne l'avais pas entendue arriver, ce qui avait le don de faire froid dans le dos, car cela me rappelait exactement ce qu'elleétait, et il y avait beaucoup de choses en ce moment que je préférais ne pas regarder de trop près. C'était moi qui avais exigé qu'elle annonce toujours sa présence.
« Comment va-t-elle? »
J'avais appris au cours des deux derniers mois à pratiquer l'économie de parole – la plupart des mots me paraissaient vains et dépourvus de sens – mais de toute façon il n'était pas utile de préciser de qui je voulais parler.
« Toujours vivante, répondit Ruby avec la même concision. Ils pensent qu'elle va s'en sortir. »
Je poussai un soupir de soulagement.
« Dieu merci.
- C'est toi qui l'a sauvée, pas Dieu. »
Il y avait toujours une pointe de dérision dans sa voix quand elle mentionnait Dieu. Je ne relevai pas – je ne savais pas trop moi-même ce que je pensais de Dieu, ces derniers temps.
« Comment tu te sens ? repris Ruby, penchant la tête sur le côté pour mieux m'observer.
- Le mal de tête s'estompe.
- Et le reste ? Est-ce que je dois cacher les armes ? »
La phrase sonnait comme une plaisanterie, mais son expression était sérieuse. Je savais qu'elle me surveillait, attentive au moindre signe que j'allais péter les plombs. Je lui tournai le dos pour fourrager dans mon sac – pour éviter son regard scrutateur, surtout.
« Ça va. »
Mon ton devait être suffisamment dissuasif parce qu'elle n'insista pas, ce qui était un soulagement. Les dernières fois qu'elle avait tenté de jouer les psys s'étaient conclues par du sexe brutal et haineux, après lequel je me sentais encore plus mal qu'avant, parce que chaque seconde de plaisir me rappelait le tourment que devait endurer mon frère au même moment.
Dean.
C'était la brèche ; il me suffisait de penser à ça, et toute bonne humeur éventuelle disparaissait aussitôt. Des images et des impressions se déversèrent en flots violents dans mon esprit. J'avais envie de vider une bouteille de whisky d'une traite sans m'arrêter pour respirer. J'avais envie d'attraper Ruby et de la baiser sauvagement contre le mur. J'avais envie de prendre le couteau de chasse de Dean et d'entailler profondément mon bras du poignet jusqu'au coude, de monter dans l'Impala et de nous envoyer tous les deux dans le décor.
« Sam ! Sam ! »
Ruby me secouait par les épaules. Je ne m'étais même pas rendu compte qu'elle s'était approchée. Je voulus lui demander de reculer, mais quelque chose pesait sur ma poitrine et je n'arrivais pas à parler.
« Calme-toi, Sam, tu respires trop vite. »
Je fus un peu surpris de constater qu'elle avait raison. Merde. Je me forçai à inspirer profondément et à expirer lentement. Quand je fus un peu calmé, elle me lâcha et recula d'un pas.
« Ça faisait un moment que ça ne t'était pas arrivé. »
Elle pinçait les lèvres, l'air contrarié, et moi j'étais agacé. Agacé parce qu'elle me regardait comme si j'allais me briser aussi facilement que du verre si elle respirait trop fort, comme si j'étais malade, ou cinglé. Agacé aussi parce qu'elle n'avait peut-être pas tort : je n'étais parfois pas sûr de vouloir aller mieux, parce que ça signifierait accepter ce qui était arrivé à Dean, accepter où il était, à cause de moi.
Depuis que j'avais cessé de me servir de l'alcool comme d'une barrière de protection, il y avait ces moments où j'avais l'impression de partir en roue libre, où tout était trop intense, extrême, assourdissant, insurmontable ; c'était les seuls moments où je regardais la réalité en face, et je savais que si je le faisais trop souvent ou trop longtemps, ma raison n'y survivrait pas. Quelques fois, la tentation était presque irrésistible.
« Sam, appela à nouveau Ruby.
- Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ? »
Il était sans doute ironique que ce soit maintenant qu'il était mort que je comprenais mieux mon frère. Quand nous avions perdu notre père – il y avait tellement longtemps que j'avais le sentiment que c'était arrivé à quelqu'un d'autre – et qu'il me repoussait avec obstination, je ne saisissais pas pourquoi le fait que je veuille le faire parler le mettait hors de lui. Je savais maintenant. Je voulais parfois me retrouver enfermé dans une bulle et ne plus parler à personne.
« Sam, hier soir, c'était une grande réussite.
- Oui, je sais ça, je le sais. »
Je ne voyais pas vraiment où elle venait en venir, mais j'étais soulagé qu'elle n'essaye pas de me parler de Dean.
« Tu progresses vraiment, poursuivit Ruby, intense comme si elle voulait forcer les mots dans ma tête, et c'est là-dessus que tu dois te concentrer. Quand tu auras réussi à tuer Lilith, les choses iront mieux.
Pas si sûr, pensais-je sans le dire à voix haute, parce que ça ne méritait pas discussion. Je serrai les poings.
« Mais ça ne va pas assez vite. Je ne vais pas assez vite.
- Ça n'a pas d'importance. L'essentiel est que tu y arrives.
- Pas d'importance ? Pendant ce temps-là, Lilith est en liberté, et je ne crois pas qu'elle fasse du tricot, tu vois. »
Ruby croisa les bras sur sa poitrine, ce que je savais maintenant être sa position de défense. Je m'approchais d'elle lentement, la dominant de toute ma hauteur, même si je ne me berçais pas d'illusion en pensant que ma taille pouvait l'impressionner.
« Tu te fiches de ces gens qui meurent ?
- Bien sûr que non », répliqua Ruby, mais elle manquait de chaleur.
Je ne croyais pas qu'elle souciait réellement des gens que tuait Lilith, ou alors seulement de manière abstraite ; en dépit de son affirmation qu'elle se rappelait ce que c'était d'être humaine, elle ne l'était pas. L'étrangeté de notre situation ne cessait de me donner le vertige.
« Tu ne peux rien à ce que fait Lilith en ce moment, reprit Ruby avec plus de passion. Pense aux gens que tu peux sauver plutôt qu'à ceux que tu ne peux pas. J'ai besoin d'être sûre que tu gardes la tête froide.
- Et pendant que je garde la tête froide, comme tu dis, le temps ne cesse de s'écouler, du temps perdu, pendant lequel Dean… »
Je m'interrompis brusquement. Comment cette discussion en était-elle arrivé à Dean ? Je ne voulais pas parler de mon frère ; je ne mentionnais presque jamais son nom.
Ruby fronça les sourcils, puis écarquilla les yeux comme si elle venait de réaliser quelque chose.
« Sam, ne me dis pas que tu penses encore pouvoir sauver Dean ? Tu penses qu'en tuant Lilith…
- Je ne pense rien ! » J'écartai les bras avec emphase. « Je ne pense rien, ok ? Mais est-ce que ce serait vraiment impossible ? Je veux dire, Lilith détient le contrat qui lie l'âme de Dean à l'Enfer, non ? Si je la tue…
- Ça ne ramènerait pas Dean à la vie, interrompit Ruby d'un ton définitif.
- Oui, je sais, mais ça pourrait le libérer, n'est-ce pas ? C'est tout ce que je veux. »
Libérer mon frère, lui permettre de trouver la paix, et cela, même si je ne devais jamais le revoir.
« Tu ne dois pas t'accrocher à cet espoir », fit doucement Ruby ; il y avait comme de la compassion dans son regard, ou quelque chose d'approchant. « Sam, il te détruirait. »
Comme si ça avait la moindre importance.
« Est-ce que c'est vraiment impossible, Ruby ? Oui ou non ? Est-ce que c'est vraiment impossible ?
- Je ne sais pas. » Elle poussa un soupir frustré, baissant brièvement son regard vers le sol, avant de relever la tête pour le fixer à nouveau sur moi. « C'est une situation inédite pour moi. Peut-être. Peut-être pas. Je ne peux pas te répondre avec certitude. »
Son regard était sombre, mais moi j'avais presque envie de sourire. Peut-être. Je pouvais vivre avec peut-être, s'il le fallait.
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Le lendemain, Ruby était partie, et je restais seul, à faire des séries d'abdos et de pompes, à courir dans les bois alentour, l'exercice physique m'aidant à empêcher mon esprit de vagabonder.
Le deuxième jour, elle n'était toujours pas revenue et je compris qu'elle serait absente pour plusieurs jours. Avec mon téléphone portable, j'appelai l'hôpital pour avoir des nouvelles d'Elizabeth Brown. Je me présentai comme la personne l'ayant amenée aux urgences, et je pus apprendre au moins qu'elle était toujours en vie.
Après cela, il était près de midi, et ce n'était sans doute pas l'heure idéale pour un jogging, mais je vivais selon un rythme complètement décalé, encore plus qu'à l'époque où je chassais avec Dean, et ne me souciais guère d'une éventuelle insolation, alors je quittai mon squat du moment, et m'élançai sur les routes de campagne en courant à petites foulées.
Je n'avais pas la moindre idée de la direction vers laquelle mes pas me portaient ; je ne le savais jamais quand je partais courir comme cela. Je me contentai d'avancer au hasard, courant jusqu'à l'épuisement, puis je prenais une pause avant d'entreprendre d'essayer de retrouver mon chemin.
J'étais parti depuis peut-être une vingtaine de minutes, quand le ciel commença à se couvrir de nuages menaçants, annonciateurs de pluie. J'envisageai brièvement de faire demi-tour, mais repoussai l'idée ; je venais tout juste de commencer, et au fond, qu'importe qu'il pleuve. Ce n'était pas un peu de pluie qui allait me tuer.
Le chemin que j'empruntais n'était pas goudronné, simple chemin de terre plein de mauvaises herbes et de cailloux. Malgré mon désir de perdre tout repère, je ne pouvais pas me débarrasser du sens de l'orientation affiné par l'entraînement de mon père, et après plusieurs jours de jogging dans le coin, je commençai à avoir une connaissance suffisamment précise des lieux pour savoir que je me dirigeai vers Woodbury. Ce qui signifiait que je ne devrais pas tarder à faire demi-tour – mais pas tout de suite, j'avais encore un peu de temps avant d'atteindre la civilisation, peut-être deux kilomètres.
Je courrais dans un isolement presque total, dans le silence si ce n'étaient quelques chants d'oiseau et le bruit étouffé des voitures en provenance de la route un peu plus loin, sans aucune présence humaine. Je me concentrais sur ma respiration – une longue inspiration, deux brèves expirations – sur le travail des muscles de mes mollets et de mes cuisses, sur la sueur qui dégoulinait dans mon dos. Il y avait une sorte de paix dans tout cela, éphémère et illusoire.
Le détour du chemin apporta un nouvel élément au tableau, une silhouette si immobile que je crus un moment qu'il s'agissait d'un tronc d'arbre ou peut-être d'un poteau planté là, avant de m'apercevoir qu'il s'agissait d'un être humain. D'une femme, pour être plus précis.
Je voulais revenir sur mes pas, mais j'étais déjà suffisamment près pour qu'elle m'ait entendu arriver. J'étais irrationnellement agacé par sa présence sur ma route, et même si elle n'avait pas encore fait un mouvement, je trouvais qu'elle dérangeait le calme des lieux.
J'étais à quelques mètres maintenant, elle allait sans doute se retourner et me saluer, et je me préparais déjà à agir comme un être humain normal et à la saluer en retour. Elle tournait dos au chemin et fixait les buissons qui le bordaient, et elle ne bougeait toujours pas. Je passais derrière elle, et comme elle n'avait pas fait mine de remarquer ma présence, j'en fis autant.
J'aimerais pouvoir dire que voir cette femme au bord du chemin avait éveillé quelque chose en moi, que j'eus à cet instant le sentiment d'une signification particulière à cette rencontre, mais pour être honnête, j'étais surtout soulagé de ne pas avoir eu à revêtir le masque de la civilité. Il s'agissait pourtant de ma première rencontre avec Carol Lonnegan.
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Cette nuit-là, je rêvai à nouveau. Je n'aurai toujours pas trop su dire quel était exactement le sujet de ce rêve ; je n'en retenais que quelques impressions furtives – la peur, la fuite, un sentiment d'inéluctabilité à l'approche de la mort.
La journée se déroula lentement, le temps s'écoulant paresseusement comme de la mélasse, le soleil chaud et assommant. Je passais en revu tout mon arsenal, et nettoyais consciencieusement les armes, avec un soin maniaque qui aurait mis même mon père mal à l'aise. Quand je faisais ça j'avais l'impression d'être plus proche de mon frère, comme s'il était juste là, à regarder par-dessus mon épaule. Je prenais bien soin de ne pas me retourner, sachant que si je le faisais, l'illusion serait brisée.
Ce ne fut que le soir que je me rendis compte que je n'avais pas mangé depuis la veille. Cela demandait un effort conscient de me rappeler qu'il me fallait manger pour survivre, et parfois, surtout quand j'étais seul, cela me sortait tout simplement de l'esprit jusqu'à ce que mon estomac proteste trop bruyamment. Je fis le tour de la maison à la recherche de quelque chose à me mettre sous la dent, et quand je ne trouvai rien, il me fallut me rendre à l'évidence : je devais aller en ville.
En fouillant dans mon portefeuille pour vérifier de combien je disposais, je m'aperçus que j'avais à peine plus que de quoi me payer un café. L'argent aussi était devenu une préoccupation secondaire. Je m'installai au volant de l'Impala avec résignation – j'avais besoin d'argent, et que le moyen le plus rapide d'en collecter était le billard, mais je n'étais pas enchanté à la perspective de devoir me mêler aux gens. J'étais devenu une sorte d'ermite, ces deux derniers mois.
Arrivé à Woodbury, je garai l'Impala et entrai dans le premier bar que je trouvai. Il n'y avait sans doute guère d'autre choix – avec ses deux milles cinq cents et quelques habitants, la ville n'avait rien d'une métropole. Une fois à l'intérieur, je scannai furtivement les lieux. Il y avait bien une table de billard, au fond à droite, avec une poignée de gars penchés dessus. Le bar à gauche, un barman dégarni nettoyant pensivement des verres derrière le comptoir, et quelques tables près de l'entrée. Il n'y avait guère plus dans la salle qu'une quinzaine de personnes en tout et pour tout, et si quelques têtes se tournèrent à mon entrée, les regards ne contenaient qu'une vague curiosité bien naturelle à la vue d'un étranger passant la porte.
Mon premier mouvement fut de me diriger vers le bar pour me commander une bière. Je ne pouvais pas me rendre d'entrée de jeu vers la table de billard, sous peine de dévoiler mon intention ; il n'était pas la peine que le barman sache que j'avais tout juste de quoi me payer cette première bière. À première vue, les clients de ce bar paraissaient trop innocents pour flairer la combine, mais il payait toujours d'être prudent.
Je m'approchai ensuite nonchalamment de la table de billard, en sirotant ma bière à petites gorgées, et je restai un instant à observer le jeu, histoire de jauger le niveau de mes futurs adversaires.
« Vous voulez jouer ? »
Que l'un des joueurs me propose de joindre la partie était un bonus – ainsi j'éveillais moins les soupçons. Je détournais le regard de la partie pour me tourner vers mon interlocuteur. C'était un homme un peu bedonnant, avec une chevelure brune clairsemée, mais qui n'était probablement pas beaucoup plus âgé que Dean… que Dean le serait. Il avait une tête de bon père de famille, et je ressentis un bref pincement de culpabilité à la pensée que j'étais entré dans ce bar pour le plumer, lui et ses amis. Rien que ce dont j'ai besoin pour manger, me promis-je, avant de prendre un air incertain pour dire :
« Ah, je ne sais pas… Je suis plutôt débutant. Vous avez l'air… d'un niveau bien supérieur au mien… »
Un peu de flatterie pour endormir leur méfiance, et la machine était lancée. L'homme eut un petit rire.
« Bah, pas tant que ça. Et puis on va y aller doucement, hein les gars ? »
Les autres joueurs me sourirent d'un air tellement amical que j'eus envie de vomir. Le premier homme me tendit sa main droite.
« Moi, c'est Matt.
- Sam. Enchanté. »
Je saisis la main tendue et la serrais mollement. La manière dont un homme vous serre la main détermine la première impression que vous avez de lui, et je voulais que Matt me prenne pour un gamin un peu mou du genou. Comme je n'avais pas d'argent, je ne pouvais acheter d'alcool et jouer l'ivresse, et moins lui et les autres se méfieraient de moi, plus facile serait mon travail.
Chaque joueur autour de la table se présenta, et Matt me mit une queue de billard entre les mains, avant de rassembler les boules pour commencer une nouvelle partie. Puis il cassa le paquet, et la partie commença.
Dans un premier temps, les autres participants refusèrent de mettre de l'argent en jeu, arguant en riant avec un brin de condescendance qu'ils ne voulaient pas profiter de mon inexpérience et « me mettre sur la paille ». Il me fallut insister un peu. Ils ne demandèrent pas à voir ma mise, ce qui aurait été le cas dans d'autres milieux, et j'avais bien compté dessus, étant donné que je n'avais pas un rond en poche.
Le billard réveillait en moi une myriade de souvenirs. J'avais treize quand j'avais commencé à accompagner mon frère dans les bars ; lui en avait à peine dix-huit et faisait autant de ravages sur la table de billard qu'il en faisait dans le cœur des dames. J'avais passé des heures à le regarder exercer sa magie, à m'imprégner du jeu, jusqu'à ce que je sois capable de savoir d'entrée de jeu si un adversaire était de taille contre mon grand frère. J'avais quinze ans quand Dean me mit une queue de billard dans les mains pour la première fois. Alors que je me penchais sur la table en compagnie de Matt et de ses amis, je pouvais presque sentir Dean dans mon dos, ses mains sûres guidant les miennes.
Mes doigts se crispèrent sur la queue et je fermai les yeux très fort, souhaitant pouvoir faire disparaître le monde par la même occasion. Il ne fallait pas que je pense à Dean, pas maintenant, ou j'allais perdre toute ma concentration.
« Ça va, petit ? » demanda une voix sur ma droite.
Je rouvris les yeux pour voir qui avait parlé. L'homme à côté de moi – Chris, si ma mémoire était bonne – avait l'air d'avoir à peu près le même âge que Matt, mais je me sentais assez vieux pour être son grand-père.
« Ouais, ça va. » Je souris du mieux que je pus. « Boire l'estomac vide, ça ne me réussit pas. »
Chris me sourit à son tour, avec un air un peu supérieur.
La partie se poursuivit sans anicroches. Je sirotais lentement ma bière, essayant de la faire durer le plus longtemps possible, tandis que les autres joueurs continuaient de s'en enfiler à un rythme soutenu, et à la moitié de la partie, ils étaient suffisamment imbibés pour ne pas se rendre compte que si j'avais loupé mes premiers coups, je remontais maintenant dangereusement la pente.
J'étais suffisamment absorbé par le jeu pour ne pas après avoir pris note des allers et venues dans le bar. À un moment donné, je profitai tout de même du fait que ce n'était pas mon tour, et détournai mon attention du jeu pour jeter un coup d'œil au reste de la salle, une habitude paranoïaque qu'avaient tous les chasseurs.
Je ne reconnus pas Carol Lonnegan tout de suite – bien sûr, je ne connaissais pas encore son nom à ce moment – mais mon attention s'était quand même dirigée presque immédiatement vers elle, de manière instinctive. Elle était assise au bar et me tournait le dos, si bien que je ne voyais que son chignon brun, partiellement défait sur sa nuque, et sa robe noire.
« Qui est la femme, là-bas, assise au bar ? » demandai-je à Matt, qui était le plus près de moi.
Matt fronça les sourcils, et son regard amical et bon enfant se teinta de suspicion.
« Pourquoi tu veux savoir ça ?
- C'est Carol Lonnegan, intervint Chris. La pauvre. »
La compassion dans sa voix, ainsi que l'attitude raide de cette femme, ses vêtements noirs – de deuil – tout cela éveilla une sorte d'alarme dans mon esprit. Ce fut sans doute à cet instant que je l'identifiai comme la femme que j'avais croisée la veille, se tenant debout au bord du chemin.
« Comment ça, la pauvre ? » interrogeai-je, jouant la curiosité morbide.
Matt avait l'air dérangé par mes questions, mais Chris offrit les informations de bon cœur, ignorant le regard désapprobateur de son ami.
« Son mari vient d'être tué. Il y a deux semaines environ.
- Tué ? Tu veux dire, genre, assassiné ?
- Non, fit brusquement Matt. Pas assassiné.
- On en sait rien, objecta Chris, avant de se tourner à nouveau vers moi pour poursuivre. Son corps a été retrouvé dans la campagne, à deux kilomètres de la ville, littéralement déchiqueté. »
Chris prononça le dernier mot avec soin, presque comme s'il voulait le savourer. J'ouvris grand les yeux avec ostentation, pendant que mes poings se serraient dans mon dos, les ongles s'enfonçant dans mes paumes.
« Et il paraît que le couple venait de perdre leur fille l'année précédente, d'une leucémie. Enfin ça c'était avant qu'ils emménagent ici. Y a des gens qui n'ont vraiment pas de chance. »
À qui le dis-tu.
Matt fourra brutalement la queue de billard entre les mains de Chris, l'empêchant d'ajouter des détails sordides supplémentaires.
« À ton tour, idiot. Joue, au lieu de faire la commère. »
Tout le long du reste de la partie, je ne cessais de jeter des coups d'œil dans la direction de Carol Lonnegan, qui ne bougea pas d'un pouce. Je ne pouvais m'empêcher de tourner et retourner cette histoire dans mon esprit. Ce n'était pas seulement parce que je l'avais croisée la veille, ou parce que je me sentais proche de ce qu'elle devait endurer en ce moment. Avant toute chose, les circonstances de la mort du mari de Carol me criaient qu'il y avait une chasse juste sous mon nez.
Si l'on exceptait les exorcismes en série, je n'avais pas chassé depuis la mort de Dean. En écoutant l'histoire de Chris, je me rendis compte que cela me manquait. Quelque part, sous ma peau, le chasseur n'avait fait que dormir, et il venait de se retourner dans son sommeil. Mais chasser sans Dean…Ce serait comme tourner la page, comme admettre que telle serait ma vie, désormais.
À la fin de la partie, j'empochai mes gains et refusai poliment l'offre d'une revanche. Il y eut quelques froncements de sourcils de la part de certains des joueurs, plus perspicaces ou moins alcoolisés que les autres, qui commençaient à réaliser que leur argent venait de disparaître dans le portefeuille du petit jeune débutant, mais sans plus. C'était certainement l'une des escroqueries les plus faciles que moi ou mon frère ayons jamais réalisé, et ça me laissait un arrière-goût amer dans la bouche.
J'allai m'accouder au bar à côté de Carol Lonnegan, à distance prudente, comme si j'avais affaire à un animal sauvage – je me souvenais de l'état dans lequel j'étais deux semaines après la mort de Dean. Un verre empli d'un liquide ambré était posé devant elle sur le comptoir, mais elle n'y touchait pas, et se contentait de le regarder comme si elle envisageait de se noyer dedans.
« Vous êtes Carol Lonnegan ? »
Elle tourna la tête vers moi, ne dit rien, mais ses yeux très noirs criaient 'Allez-vous en' aussi clairement que si elle avait parlé à voix haute. Il en fallait plus pour me décourager. Je tirai un siège pour m'asseoir.
« Qui êtes-vous ? finit-elle par demander avec lassitude. Un amateur d'histoires à sensations? Un journaliste ? »
Elle cracha le dernier mot avec mépris. Je secouai la tête négativement.
« Alors qui ? Je veux qu'on me foute la paix. Juste qu'on me foute la paix.
- Je m'appelle Sam », me présentai-je, nullement impressionné par l'intensité du chagrin qui émanait d'elle.
J'avais bien réfléchi à l'approche que j'allais devoir employer avec elle, sachant que les bobards habituels ne fonctionneraient pas. Mes doigts effleurèrent presque inconsciemment la protubérance que formait l'amulette sous mon tee-shirt.
« Je crois que nous avons quelque chose en commun. »
