Note: Ce chapitre a mis un peu de temps à arriver, mais que voulez vous, les vacances de Noël, c'est pas de tout repos. J'espère que vous ne trouvez pas le rythme de l'histoire trop lent, mais si c'est le cas, accrochez-vous, les choses sérieuses ne devraient pas tarder. Bonne lecture, et tous mes voeux pour la nouvelle année!
Chapitre trois : Psychose
En début d'après-midi, Sam exigea de s'arrêter à McMinnville, et Dean céda en se retenant d'ajouter qu'à ce rythme, ils ne réussiraient jamais à traverser le Tennessee, et que la maison hantée de Nashville allait bénéficier à un autre chasseur. Une fois qu'ils furent arrêtés, Sam partit en coup de vent, avec l'air d'avoir été frappé par la foudre ou par une révélation divine, déclarant qu'il avait « une idée de cadeau », et qu'il revenait. Il fallut quelques minutes à Dean pour comprendre de quoi diable parlait son frère.
Une idée de cadeau. Noël. Fête de l'amour, de la famille, et de la consommation. Ha.
Parce que quand Dean avait accepté de fêter Noël dans les règles, il n'avait pas vraiment envisagé les choses sous cet angle-là. Il savait, bien sûr, qu'à Noël on s'échangeait des cadeaux. L'année dernière, Sam et lui avaient échangé des cadeaux. Mais l'année dernière, c'était une trouvaille de dernière minute en allant acheter le pack de bière, et puis c'était une sorte de blague, surtout. Sauf que là, apparemment, Sam avait sérieusement réfléchi à cette histoire de cadeaux à la con, ce qui signifiait que Dean devait lui aussi y réfléchir, se creuser le ciboulot pour trouver ce qui ferait plaisir à son frère, et, oh mon Dieu, devait-il aussi trouver un cadeau pour Bobby ?
Dean se renversa sur son siège et se passa la main sur le visage. Bon, il était temps d'établir des priorités. Sam, d'abord et avant tout – toujours – et après, éventuellement, s'il avait l'inspiration et l'argent, quelque chose pour Bobby. Dean sortit de sa voiture, et la verrouilla, en se disant que pour une fois, il n'était pas mécontent de ne pas avoir tellement de personnes dans sa vie.
Son plan était d'errer dans les rues commerçantes à la recherche de l'inspiration, de l'objet qui lui crierait Sam. Tout en marchant, il réfléchissait, ressassant ce qu'il savait de son frère, sur ce que Sam aimait. Sam aimait… Il avait toujours aimé l'école, ce qui plongeait Dean dans des abîmes de perplexité, mais le temps de l'école était désormais révolu. Les livres allaient de pair avec l'école – Dean se souvenait du nombre incalculable de fois où il avait dû harceler son frère pour lui sortir le nez de son bouquin et le traîner dehors – et si Dean ne pouvait pas rendre l'école à Sam, un bouquin devait bien être dans ses moyens.
Il y avait une librairie au coin de la rue. Dean traversa la rue pour s'y rendre, et s'arrêta devant la vitrine, les sourcils froncés, tellement concentré qu'on aurait pu crier son nom sans qu'il s'en rende compte.
Le problème avec les livres, c'était qu'il y en avait des tas, une variété qui donnait le vertige à Dean. Il y en avait bien une dizaine disposés dans la vitrine, et certainement bien plus à l'intérieur. Il ne pouvait pas en prendre un au hasard et décider que ça conviendrait à Sam. Dans sa vie, il avait rarement pris la peine de lire un ouvrage qui ne lui soit pas imposé, n'ayant jamais eu la patience de rester assis le temps nécessaire pour la lecture, mais il savait au moins qu'on ne choisit pas un livre comme on choisit ses rideaux. Qu'est-ce qui pourrait bien plaire à son frère ? Ils n'avaient jamais eu l'occasion de discuter littérature ensemble. Dean ne savait pas quel genre plaisait à Sam, du moins au Sam adulte, et d'ailleurs, en y réfléchissant bien, de quand datait la dernière fois que Dean avait vu son frère lire pour le plaisir ?
Pour être sûr que le cadeau plaise à Sam, il faudrait peut-être que Dean pioche dans un domaine sur lequel ils en savaient autant l'un que l'autre. Une arme ? C'était un objet qui aurait le mérite d'être pratique, utile dans leur vie de tous les jours. Dean grogna intérieurement. Pratique, le mot lui donnait l'impression d'être un mari pantouflard qui offrait un aspirateur à son épouse. Ou alors d'être son père, et ni l'un ni l'autre ne seraient probablement bien reçus par son frère.
Dean reprit sa marche, mains dans les poches, l'esprit agité de possibilités qu'il considérait, puis rejetait. Pourquoi fallait-il que ce soit si difficile ? Ne connaissait-il pas Sam par cœur ? Enfin, depuis qu'il était revenu, « par cœur » était peut-être tout relatif, mais il le connaissait suffisamment en tout cas pour être en mesure de lui trouver un cadeau de Noël digne de ce nom. Les gens normaux faisaient ça tout le temps, alors ce ne devait pas être sorcier. Il pouvait bien y arriver.
Il eut la tentation de prendre un truc sans conséquence, au hasard, mais s'y refusa. Leur premier vrai Noël depuis… un certain nombre d'années, il voulait marquer le coup et offrir quelque chose de spécial à Sam, quelque chose qui dise à son frère qu'en dépit de toutes les merdes qu'il y avait eu entre eux, il représentait ce que Dean avait de plus cher au monde – mais en moins guimauve, bien sûr.
Son téléphone se mit à sonner, interrompant ses réflexions, et il grommela avec irritation. C'était Sam, évidemment.
« Ouais ?
- Qu'est-ce que tu fous ?
- Je te cherche un cadeau de Noël, figure-toi.
- Faudrait qu'on arrive à Nashville avant l'année prochaine, tu sais. Bon, je t'attends à la voiture. »
Et il raccrocha sans laisser à Dean le temps de répliquer. Dean remit son téléphone dans sa poche et soupira. Noël allait être un défi d'un genre nouveau.
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'Walking side by side with death, the devil mocks their every step, the snow drives back the foot that's slow, the dogs of doom are howling…'
Dean sursauta quand Sam éteignit brusquement l'autoradio, coupant le sifflet à Robert Plant.
« Hé ! Qu'est-ce qui te prend ? T'as tes règles ou quoi ?
- Désolé, j'ai mal à la tête. »
Dean, un peu dubitatif, observa son frère une minute. Sam avait tourné la tête vers la vitre du côté passager, et dessinait des formes abstraites dans la buée. Il semblait fatigué, mais Dean ne croyait pas vraiment à l'excuse du mal de tête, parce qu'il n'avait pas la petite ride entre les sourcils qui trahissait chez lui la douleur, et puis la chanson était plutôt calme, ainsi que, de l'avis de Dean, apaisante. Mais il ne dit rien, parce que lui avait vraiment mal à la tête, et qu'il n'avait pas l'énergie nécessaire pour se lancer dans une engueulade avec Sam.
Il décida d'embrayer plutôt sur un nouveau sujet de conversation.
« C'est pour moi que tu cherchais un cadeau ? »
Sam lui jeta un regard indéchiffrable, avant de déclarer, pince-sans-rire :
« Non, Dean, je pensais aller distribuer des cadeaux aux sans abris. Pour eux aussi, ça va être Noël.»
Dean ignora superbement le sarcasme. Mieux valait ne pas encourager Sam, il allait finir par se croire drôle.
« T'as trouvé ce que tu cherchais ? »
Les lèvres de Sam dessinèrent un sourire, et une lueur malicieuse fit briller ses yeux.
«Eh bien, oui.
- C'est quoi ?
- C'est une surprise, mon vieux. Tu le sauras le moment venu.
- Allez, un indice.
- Rien du tout. Tu patienteras, comme tout le monde. Si tu es sage, quelque chose t'attendra un pied du sapin.»
Dean commençait à se sentir ridiculement excité par cette histoire de cadeau, et Sam souriait franchement maintenant, amusé et détendu, alors Dean continua d'insister.
« Est-ce que ça va me plaire ?
- Je ne l'aurais pas acheté si je ne pensais pas que ça te plairait, abruti. »
Dean ouvrit la bouche pour répliquer, mais à ce moment un éclair traversa le ciel, vif et brutal, comme s'il allait déchirer l'horizon.
« Dean ! »
Il ne savait pas trop où son esprit s'en était allé, pendant quelques secondes, mais le sentiment d'alarme dans la voix de son frère l'en tira brutalement. Il reporta son attention sur la route devant lui, et se rendit compte que sa trajectoire avait dévié vers le bas-côté.
« Merde ! »
Il donna un coup de volant sec pour éviter à la voiture de sortir de la route.
« Dean ? Est-ce que ça va ?
- Oui. Toi ?
- Moi, bien sûr que ça va, moi, mais toi, tu es sûr que tu te sens bien ? Parce que tu viens d'avoir un blanc, là, tu… Tu veux t'arrêter une minute ? Tu veux que je conduise ?
- Je veux…. Ferme-la une minute, Sam, laisse-moi… souffler. »
C'est ce qu'il fit. Souffler. Inspirer, et expirer, profondément. Il réfléchit à ce qui venait de se passer. Il y avait eu un éclair, mais cela n'expliquait pas sa réaction, car il n'avait jamais eu peur de l'orage, même quand il était petit. Sam, oui, il venait même se réfugier dans le lit de Dean quand il était gosse, se blottissait contre son grand frère et remontait la couverture au-dessus de sa tête. Mais Dean n'avait jamais eu peur. Sauf à l'instant. Et ces temps-ci, une seule chose lui faisait peur – si l'on exceptait les goûts de son frère en matière de musique.
« Je crois… », commença-t-il lentement, pas très sûr de ce qu'il voulait dévoiler à Sam. Apparemment, l'honnêteté était de nouveau à la mode entre eux, alors il poursuivit : « C'est l'éclair. Je crois que ça m'a rappelé l'Enfer. »
Sam tressaillit, et Dean craignit d'avoir fait preuve d'un peu trop d'honnêteté, pour le coup.
« Désolé.
- Non, je… Bon sang, Dean, tu n'as pas à t'excuser. C'est juste que… Je ne m'attendais pas à ça. Il y a… il y a des éclairs en Enfer ? »
Etait-ce la conversation la plus bizarre qu'ils aient jamais eu ? Si ce n'était pas le cas, elle se qualifiait certainement en finale. Dean chercha les mots pour décrire les choses à Sam, parce qu'il pouvait au moins lui donner ça. Tant qu'ils en restaient à ce à quoi ressemblait l'Enfer, et pas à ce Dean y avait fait, il pensait pouvoir lâcher quelques détails sans trop flipper.
« Euh, comment dire… Il y a des genres d'éclairs, oui, mais il n'y a pas vraiment de ciel, alors éclair n'est peut-être pas le bon mot…Et ça c'est quand ils ne vous font pas voir carrément autre chose…De manière générale, les choses sont assez mouvantes, tu vois, il n'y a pas de, pas de paysage.
- Ok, souffla Sam, doucement, comme si Dean était un animal un peu farouche qu'il ne voulait pas effrayer. Mais l'éclair t'a fait penser à l'Enfer ?
- J'ai jamais eu peur des éclairs, tu le sais, alors je vois que ça. Un truc inconscient, enfin tu vois, quoi. »
Sam hocha la tête, et resta silencieux un moment. Sa tête se détourna brièvement vers le bord de la route, comme si quelque chose avait accroché son regard au passage.
« Il y a un motel dans deux kilomètres, je viens de voir le panneau. Tu veux qu'on s'arrête ? Il est assez tard. Je suis crevé, toi aussi. Moi je m'arrêterais bien, en tout cas. »
Dean faillit répondre « non, ça va », par habitude, mais un deuxième éclair apparut, et même s'il ne lui fit pas le même effet que le premier, il ne voulait pas risquer l'accident de voiture. Et comme Sam l'avait dit, il se faisait tard.
« Va pour le motel. »
Il fit semblant de ne pas voir le soulagement dans le regard de Sam.
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Le motel se trouvait presque à cinq cents mètres à l'écart de la route, niché au milieu des arbres – sans le panneau qui signalait sa présence, il n'y aurait sans doute jamais de clients. C'était un bâtiment tout en longueur, sans étages, et les portes des chambres donnaient toutes sur l'extérieur. Derrière le motel, un peu en hauteur, on pouvait apercevoir une grande maison avec un porche à l'entrée. Dean ne s'y connaissait guère en architecture, mais la maison lui semblait relativement ancienne, cinquante ou soixante ans, peut-être, et elle était étrangement familière. En fait, on aurait dit tout à fait…
« La maison dans Psychose, dit Sam à voix haute, en parfaite synchronisation avec les pensées de son frère. On dirait la maison de Norman Bates, à s'y méprendre.
- Tant qu'on ne croise pas Norman Bates lui-même », plaisanta Dean, en sortant les sacs du coffre de la voiture.
Derrière l'accueil, un homme grisonnant et fatigué, curieusement vêtu d'un bleu de travail, lisait le journal en plissant les yeux, comme s'il avait un problème de vue. Il devait être particulièrement absorbé par sa lecture, car il ne bougea pas à leur entrée.
« Il ne ressemble pas à Norman Bates, en tout cas, glissa Sam à l'oreille de Dean.
- Les apparences sont parfois trompeuses. Méfie-toi en prenant ta douche, Marion. »
Sam le frappa au bras, et l'homme au bleu de travail, alerté par leurs voix, sursauta et releva la tête de son journal.
« Oh, je ne vous avais pas entendu arriver. » Il leur adressa un sourire éblouissant, soupçonnant sans doute qu'ils étaient des clients. « Vous désirez ?
- Bonsoir. Est-ce que vous avez une chambre pour deux, deux lits simples, s'il vous plait ? demanda Sam de son ton le plus poli.
- Vous pouvez même avoir une chambre chacun, si vous le désirez, répondit joyeusement l'homme. Je n'ai pas tellement de clients, le motel est très isolé.
- Norman Bates… », souffla Dean entre ses dents, et Sam lui fila un coup de coude dans les côtes, avant de sourire aimablement à l'homme en face de lui – qui était probablement le propriétaire du motel. « Non merci, nous n'avons pas tellement les moyens.
- Je comprends. Bah, ça ne coûte rien de tenter le coup, non ? Et puis ce soir, je n'ai pas tellement à ma plaindre. Ça faisait un bout de temps que je n'avais pas eu autant de clients. Vous payez comment ?
- Carte de crédit », intervint Dean en extirpant l'une de leurs cartes de son portefeuille.
L'homme de l'accueil était bel et bien le propriétaire du motel, et leur apprit qu'il s'appelait Rob Nolan, « mais appelez-moi Rob ». Il tint à les accompagner à leur chambre, pour leur montrer une subtilité dans l'utilisation de la douche, et tout ce temps, il ne s'arrêta de parler que pour respirer.
« La maison derrière le motel, c'est la mienne, elle va de pair avec le motel lui-même, mon héritage, pourrait-on dire. Sacrée baraque, hein ?
- Elle est… particulière, commenta prudemment Dean.
- On dirait la maison dans Psychose, non ?
- Maintenant que vous me le faites remarquer…
- Mon grand-père était un fan de Hitchcock, et c'est lui qui l'a fait construire, il y a presque quarante ans, c'était censé être un cadeau de mariage pour ma grand-mère, mais en réalité cette maison lui plaisait bien plus à lui qu'à elle, surtout parce qu'une telle surface demande un entretien fou, je m'en rends compte moi-même tous les jours, mais bon, je ne peux pas vendre parce que…Enfin, tout ça pour dire que la ressemblance n'a rien d'un hasard, c'était même une source d'amusement sans fin pour mon grand-père, le vieux renard. Mais ne vous inquiétez pas, personne n'est jamais mort dans ce motel ! »
Il éclata de rire, et les deux frères lui sourirent poliment. Rob finit enfin par s'en aller, soit qu'il sentit qu'il n'était pas le bienvenu, soit qu'il se rappela qu'il avait autre chose à faire que de tenir le crachoir auprès de ses clients, et Dean referma la porte derrière lui avec un soupir de soulagement.
« Quelle pipelette ! »grimaça-t-il, et Sam eut un petit rire.
« Il ne doit pas voir grand monde, fit-il remarquer en posant son sac sur l'un des deux lits bleu pervenche. C'est un peu normal qu'il profite de l'occasion quand il a des clients.
- Oui, ben il devrait faire gaffe s'il ne veut pas les faire fuir », grommela Dean.
Il était à peine plus de huit heures du soir, mais ils commencèrent déjà à se préparer pour la nuit. Dean n'avait pas vraiment faim, et Sam ne souleva pas la question d'un éventuel repas, alors tout laissait à penser qu'ils allaient se passer de dîner, ce soir. C'était loin d'être la première fois.
Sam laissa Dean occuper la salle de bain en premier sans aucune protestation, gardant sur son frère un regard attentif que Dean fit mine de ne pas remarquer. Il sortit de la salle de bain en tee-shirt et boxer, prêt à aller se coucher, et il se glissa dans son lit en écoutant les bruits assourdis de Sam en train de se préparer.
Il n'était pas tellement inhabituel pour eux de se coucher si tôt. Ils vivaient selon des horaires irréguliers, et ils avaient appris à dormir quand ils pouvaient. En dépit de cela, Dean avait quand même un peu l'impression d'être une petite grand-mère se couchant avec les poules. Mais il était tellement fatigué, en ce moment, crevé, lessivé, en permanence sur le fil du rasoir, et il craignait que ça n'affecte son travail. Les cauchemars et l'insomnie ne lui laissaient pas de répit, et plus il se coucherait tôt, plus il pourrait grappiller de sommeil, du moins l'espérait-il.
« T'es pas obligé de te coucher aussi, dit-il à Sam quand il le vit se glisser entre ses draps. Tu peux faire autre chose, lire, regarder la télé. Tu sais que ça ne me dérange pas. »
C'était la vérité, partager une même chambre pendant plus de vingt ans avait inculqué aux deux frères une grande tolérance au bruit et à la lumière.
Sam secoua négativement la tête, avant de la poser sur son oreiller.
« Non, moi aussi je suis fatigué. On se lèvera tôt demain, ok ? Bonne nuit.
- Bonne nuit. »
Sam sourit à Dean, avant d'éteindre sa lampe de chevet, la seule source de lumière encore allumée dans la pièce. Ils se retrouvèrent plongés dans l'obscurité, et Dean ferma les yeux.
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Les circonvolutions de son esprit restaient un mystère pour Dean, et il savait rarement à l'avance si une nuit allait être bonne ou mauvaise. Cette nuit-là, en tout cas, pouvait sans conteste être qualifiée de mauvaise.
Penché au-dessus de la cuvette des toilettes, les deux mains agrippant le rebord de porcelaine blanche, Dean se dit que « mauvaise » était même un putain d'euphémisme.
« Dean ? » appela la voix ensommeillée de Sam.
Et merde. Il avait réussi à réveiller son frère. Il entendit les pas lourds de Sam se diriger vers la salle de bain, et il se redressa tant bien que mal dans un effort pour retrouver un semblant de dignité.
« Ça va, Sam. Retourne te coucher. »
Le son de sa propre voix, rauque et éteinte, le fit grimacer. Il ne pouvait guère espérer rassurer Sam de cette manière.
La porte de la salle de bain était entrouverte, parce qu'il n'avait vraiment pris le temps de la refermer derrière lui quand il avait bondi de son lit, rendu malade par l'odeur du soufre, du sang, de la chair brûlée que lui avaient rapporté ses rêves avec une rare vivacité. En temps normal, une règle tacite empêchait les frères de passer le seuil de la salle de bain, même si la porte était ouverte, quand l'autre était en train de vomir tripes et boyaux. On ne frappait pas un homme déjà à terre.
« Dean, qu'est-ce qu'il y a ? »
Mais là, Dean entendait l'inquiétude vibrer dans chaque syllabe de Sam, et une autre règle tacite voulait que dans ce cas, toutes les lois du monde et des Winchester pouvaient aller se faire voir. Aussi Dean ne fut pas très étonné quand la porte s'ouvrit en grand pour offrir à Sam le spectacle de son frère aîné à genoux devant la cuvette des toilettes, pâle et en sueur.
« Ce qu'il y a, c'est que je suis en train de dégueuler, abruti, grommela Dean.
- Je vois ça », commenta Sam. Il s'avança jusqu'à être à côté de Dean, et vu sous cet angle, il paraissait tellement grand que c'en était écoeurant. « Je dirais bien que tu as dû manger quelque chose qui n'est pas passé, mais tu n'as rien mangé hier soir. Tu ne manges pas grand-chose en ce moment, d'ailleurs. »
Dean n'était pas aussi discret qu'il le pensait, alors. Le problème était que quand il n'avait pas de nausée matinale – oups, mauvaise expression – il avait rarement faim, et de savoir qu'il y avait probablement un lien avec le manque de sommeil n'aidait pas vraiment. Il n'était guère surprenant qu'à la longue, Sam ait fini par se rendre compte de quelque chose. Peut-être qu'il s'en était rendu compte depuis un certain temps, et avait seulement omis de le faire remarquer jusqu'à maintenant.
Sam se baissa pour s'asseoir aux côtés de Dean sur le sol froid en lino. Le soulagement de ne plus avoir se dévisser le cou pour regarder Sam fut vite remplacé par la gêne du face à face.
« C'est encore un cauchemar ? » demanda Sam à voix basse.
Dean détourna la tête pour appuyer son front contre le rebord de la cuvette, et poussa un grognement.
« Sam, s'il te plaît. Va te coucher.
- Est-ce que tu vas aussi aller te coucher ? »
La seule pensée de retourner dans son lit, où il serait plongé dans le noir, prisonnier de ses draps, à la merci de son propre esprit, fit revenir la nausée avec force, au point qu'il se replaça au-dessus de la cuvette en prévention.
« Eh ! Doucement, tout va bien. »
Il sentit le poids et la chaleur de la main de Sam sur son épaule, et le contact, ainsi que le son de la voix de son frère débitant des paroles de réconfort sans queues ni têtes, calma un peu les spasmes de son estomac. Il s'écarta de la cuvette et repoussa la main.
« Enlève tes sales pattes de là.
- C'est la première fois qu'un de tes cauchemars provoque cette réaction, non ? réfléchit Sam à voix haute, sans se formaliser de l'attitude brusque de son frère. Peut-être que tu es vraiment malade.
- Non, c'est pas ça, je suis pas malade. C'est l'odeur, c'est tout. »
Sam fronça les sourcils, et renifla, l'air intrigué.
« Quelle odeur ?
- Laisse tomber, c'est pas une odeur réelle. »
Pas réelle pour Sam, du moins, mais elle l'était bien assez pour Dean. Il lâcha la cuvette des toilettes avec autant de réticence que s'il avait lâché une bouée de sauvetage alors qu'il était tout seul au milieu de l'océan, et il s'assit dos au mur, à gauche du trône de porcelaine. Sam se positionna à droite de la cuvette, et Dean ne vit plus que les longues jambes de son frère.
Il y eut un silence, qui fut bientôt brisé par Sam.
« C'est peut-être l'éclair », dit-il de cette manière impromptue et particulièrement agaçante qui avait toujours était la sienne, comme s'il s'attendait à ce que son interlocuteur ait spontanément accès au fil de ses pensées.
Pourtant Dean sut immédiatement de quoi parlait son frère, mais il joua l'imbécile, histoire de gagner quelques secondes. Dans quelques secondes, peut-être qu'il se sentirait moins comme un vieux chewing-gum qui avait fait des kilomètres sous une semelle de chaussure, et plus comme un être humain, et peut-être qu'il pourrait avoir cette conversation.
« Quel éclair ?
- L'éclair de tout à l'heure. C'est d'ailleurs assez étrange, un orage à cette époque de l'année. Enfin, cet éclair, ça t'a foutu un coup, alors ça a peut-être ravivé des souvenirs… euh, plus vifs que d'habitude. »
Il y avait une question dans les derniers mots de Sam, une question qu'il avait choisi de ne pas formuler à voix haute pour laisser à Dean la possibilité de l'ignorer, ce dont il ne se priva pas.
« Peut-être. Pour tout te dire, je m'en fous un peu. Je veux juste que ça s'arrête.
- Je sais, Dean, murmura Sam, et Dean ne pouvait pas voir son visage mais il y avait un monde de tristesse et d'affection dans sa voix. Je sais bien.
- T'es sûr que tu veux pas aller te coucher ?
- J'irai si tu y vas aussi. »
Dean grogna, parce que ce genre d'échange lui donnait l'impression de régresser d'au moins quinze ans, mais il ne répliqua pas. Pour tout dire, il n'avait pas vraiment envie que Sam retourne se coucher et le laisse seul dans la salle de bain, et il n'avait certainement pas envie de se remettre au lit, alors peu importait au fond s'ils avaient l'air ridicules, assis par terre à se les geler, comme deux glandus.
Le silence s'installa de nouveau, si longtemps que Dean commença à somnoler, se réveillant en sursaut à chaque fois qu'il se sentait basculer, terrifié à l'idée de dormir et de rêver à nouveau. Il avait le sentiment que tenir jusqu'au matin représenterait une victoire contre les ennemis qui se tapissaient dans son esprit, et demain serait un autre jour, une autre nuit.
« Make his fight on the hill in the early day, constant chill deep inside, shouting gun, on they run through the endless grey, on the fight, for they are right, yes, by who's to say ? »
Sam chantait tellement faux que Dean mis quelques secondes à identifier la chanson. Il haussa un sourcil.
« Metallica ?
- Si ça peut te calmer. »
L'expression de son frère lui était toujours cachée par la cuvette des toilettes, mais Dean devina le sourire, et il y répondit par un grognement amusé. Il se rendit compte qu'à un moment donné, Sam avait replié sa jambe gauche de manière à ce que son genou vienne presque toucher le mollet de Dean, affirmant sa présence sans l'imposer. Il faisait tellement d'efforts depuis quelque temps, réalisa Dean, et cela coïncidait avec la confession larmoyante qu'il avait fait il y avait quelques semaines, et à laquelle ils n'avaient jamais fait allusion depuis. Dean ne pouvait pas en vouloir à son frère de le voir comme une petite chose fragile maintenant qu'il s'était donné en spectacle de cette manière, mais il pouvait regretter le temps où c'était lui qui procurait du réconfort.
Pendant qu'il se noyait dans le dégoût de soi, Sam s'était remis à chanter.
« For a hill men would kill, why ? They do not know, suffered wounds test their pride, men of five, still alive through the raging glow, gone insane from the pain they surely know. »
L'air de la chanson était plus qu'approximatif, mais Dean ne put s'empêcher de remarquer que Sam ne manquait pas une parole.
« Sammy, je t'en prie, au nom de tous les dieux du métal, arrête de massacrer cette chanson.
- Ça fait des années qu'ils me cassent les oreilles, alors les dieux du métal peuvent aller se faire mettre bien profond.
- Quel langage, je me demande bien où t'as appris à parler comme ça.
- Je sais pas, ça doit être mon grand frère qui m'a donné le mauvais exemple. »
Sam s'était décollé du mur, et Dean voyait son visage, maintenant, son sourire, mais aussi les cernes sous ses yeux, et il s'en voulut de priver son frère de sommeil.
« Bon, au lit cette fois, déclara-t-il avec un enjouement forcé, parce que tu es une plaie quand tu manques de sommeil, enfin, plus que d'habitude, et après c'est moi qui doit te supporter.
- Et inversement. Qu'est-ce que tu vas faire, toi ? »
Dean se hissa debout en prenant appui sur la cuvette.
« J'y vais aussi. » Du bout de son pied, il donna un coup au genou de Sam. « Allez, bouge tes fesses de là.
- Si ça ne te fait rien, j'aimerais bien pisser.
- Ah, ok. »
Dans la chambre, la lampe de chevet de Sam était restée allumée. Dean s'allongea sur son lit sans se mettre sous les draps, parce qu'il se sentait encore un peu claustrophobe, et il se perdit dans la contemplation du plafond blanc.
Ce fut le bruit d'une respiration, qui ne pouvait pas être celle de Sam si on en croyait le bruit de liquide en provenance de la salle de bain, qui alerta Dean sur une autre présence dans la pièce. Il se redressa lentement en position assise, tout en glissant la main sous son oreiller pour attraper le couteau qu'il y gardait caché. Mais ce qu'il vit devant son lit court-circuita purement et simplement son cerveau et ses réflexes de chasseur.
Il y avait un chien. Sauf que ce n'était pas un chien, de la même manière qu'un baobab n'était pas un arbuste. Il était noir, et il était énorme, et il avait les yeux rouges, mais ce n'étaient que des détails sans importance, car seule comptait la malveillance qui émanait de la bête.
Dean ouvrit la bouche pour appeler Sam, mais aucun son n'en sortit. Il crut qu'il était devenu muet, ou sourd, et peut-être aussi paralysé parce qu'il ne pouvait plus bouger non plus, plus respirer, peut-être qu'il était déjà mort mais qu'il ne le savait pas encore.
Parce que c'était ce qu'il contemplait, il le savait d'expérience, le souvenir avait laissé une marque indélébile dans son esprit. C'était la mort, celle qui n'était pas la fin, mais le début.
Il pensa : « Ils sont revenus me chercher », puis, « Peut-être que je ne suis jamais sorti », et enfin « Sam ».
Ensuite, tout devint blanc, et il se mit à hurler.
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Pour la musique:
- No Quarter, Led Zeppelin.
- For Whom The Bell Tolls, Metallica.
