Note: Bon, je crois qu'il faut que je me résigne au fait que je ne vais pas pouvoir tenir le même rythme que pour "Requiem for the undead". Le prochain chapitre risque de mettre encore plus de temps à arriver, parce que j'entre en période d'examen à partir de demain. J'espère que vous apprécierez ce chapitre. Bonne lecture!

Chapitre quatre : L'effet boomerang

Sam se lavait tranquillement les mains avec des gestes ralentis et l'esprit embrumé par le manque de sommeil, presque hypnotisé par le spectacle de l'eau jaillissant du robinet, quand un hurlement déchira le silence. Il sursauta violemment, son cœur fit un tel bond dans sa poitrine qu'il se serait cru victime d'une crise cardiaque s'il n'avait pas été un jeune homme de vingt-cinq ans en parfaite santé, et sa main se porta instinctivement dans son dos, à la recherche d'une arme qui n'y était pas.

Le hurlement ne s'arrêtait pas, et Sam finit par reconnaître la voix de son frère.

« Dean ! »

Il ouvrit la porte à la volée, sans prendre le temps de sécher ses mains mouillées, sans prendre la peine de réfléchir au danger vers lequel il se précipitait peut-être. Dean hurlait.

Dean était recroquevillé sur son lit, la tête entre les mains, les yeux fermés, il se balançait d'avant en arrière, et il criait, encore et encore. Le regard de Sam fit le tour de la pièce, prêt à arracher le cœur de la chose qui mettait son frère dans cet état, mais il n'y avait rien. Rien que son grand frère qui semblait avoir brutalement basculé dans la démence pendant que Sam se soulageait dans la pièce d'à côté, à quelques mètres à peine.

« Dean ! », appela-t-il à nouveau, mais Dean ne fit pas mine de remarquer sa présence. Sa voix commençait à s'érailler, à faiblir, mais il hurlait toujours, et ne semblait pas sur le point de s'arrêter.

Sam s'approcha du lit, une main tendue, hésitant, ne sachant pas si toucher son frère améliorerait les choses ou les empirerait.

« Dean, s'il te plait, calme-toi ! Dis-moi ce qu'il y a ! », supplia-t-il, au bord de la panique.

Il ne savait absolument pas quoi faire. Dans toutes les épreuves qu'ils avaient pu traverser, jamais il n'avait vu Dean dans un état pareil. Il l'avait vu blessé, malade, complètement renfermé sur lui-même, en colère, effrayé, en larmes, mais jamais hystérique, jamais pris par une terreur telle que Sam ne pouvait plus l'atteindre. Le pire était qu'il n'avait aucune idée de la cause de cette crise. Dean avait été ébranlé par son cauchemar, mais il semblait calme quand il avait quitté la salle de bain, une minute plus tôt.

Sam s'assit au bord du lit, et posa timidement sa main sur l'épaule de Dean. La réaction fut immédiate . Dean se recula jusqu'à heurter le mur derrière lui, et hurla de plus belle, la panique plus présente que jamais dans sa voix. Sam prit une profonde inspiration. La bonne nouvelle, c'était que Dean était au moins partiellement conscient de ce qui l'entourait. La mauvaise, bien sûr, était qu'il ne semblait pas reconnaître son propre frère.

« C'est moi, Dean, cria-t-il suffisamment fort pour se faire entendre par-dessus le hurlement continu de son frère. C'est Sam ! Je ne vais pas te faire de mal, c'est Sam ! »

Il tenta à nouveau de prendre le bras de Dean. Son frère se mit à trembler, mais il ne pouvait pas se reculer plus encore, alors Sam lui prit l'autre bras, prenant garde de ne pas serrer trop fort, et se positionna de manière à faire face à Dean.

« Dean ! Dean, c'est Sam ! Regarde-moi ! Ouvre les yeux ! C'est Sammy ! »

Dean garda les yeux fermés, mais sa main droite quitta sa tête pour se poser sur l'épaule de Sam, l'agrippant convulsivement comme pour s'assurer de sa réalité. Sam attira Dean contre lui, et entoura ses épaules de ses bras. Dean se débattit faiblement, mais Sam commença à le bercer comme un enfant, ne cessant de murmurer à son oreille.

« C'est moi, c'est Sam, je suis là, tout va bien, il n'y a pas de danger, je te tiens, je ne laisserai personne, personne te toucher. »

Le hurlement de Dean mourut progressivement, et ses tremblements diminuèrent, mais Sam n'osait pas le lâcher de peur qu'il s'effondre. Il avait perdu la notion du temps, mais au bout d'un moment, la voix cassée de son frère se fit entendre.

« Sam ?

- Oui, c'est moi.

- Il… c'est, c'est parti ? Il n'y a plus rien ? »

Sam n'avait pas la moindre idée de ce dont Dean pouvait parler, car lui n'avait rien vu, à aucun moment, mais il tourna la tête pour examiner consciencieusement la pièce avant de répondre.

« Il n'y a rien. Tout va bien.

- Ok. » Sam sentit Dean contre son épaule prendre une inspiration tremblante. « Tu peux me lâcher ? »

Sam desserra immédiatement son étreinte, et se recula pour laisser à Dean un peu d'espace. Son frère était pâle et paraissait si fragile que Sam avait peur de respirer trop fort et de le casser, mais au moins il avait ouvert les yeux et avait cessé de hurler, ce qui représentait une amélioration incontestable. Sam ouvrit la bouche pour demander des explications sur ce qui venait de se passer, mais il fut interrompu par un tambourinement à la porte qui les fit tous les deux sursauter.

Sam jeta un regard à Dean, qui lui fit signe d'aller ouvrir. Derrière la porte se trouvait une jeune femme de petite taille qui ne lui arrivait même pas à l'épaule, brune aux cheveux courts, vêtue d'une robe de chambre. Elle avait l'air furibonde.

« Je peux savoir la raison de tout ce vacarme ? »

Sam la regarda quelques secondes, bouche bée. Il avait été tellement pris au dépourvu par la brutale crise d'hystérie de son frère qu'il n'avait pas pensé à tout le bruit qu'ils faisaient, mais maintenant il était un peu étonné que tous les clients du motel ne soient pas venus frapper à sa porte.

« Alors ?

- Euh, c'était, la télé. »

Il grimaça intérieurement. Dans sa longue carrière de menteur, c'était probablement le bobard le moins crédible qu'il ait inventé. De manière prévisible, la fille le regarda d'un air incrédule.

« La télé ?

- Oui, je…Je n'arrivais pas à dormir, j'ai allumé la télé. Je ne m'étais pas rendu compte que le son était si fort, je suis désolé… »

La fille fronçait les sourcils comme s'il elle le soupçonnait de se payer sa tête. Elle se tordit le cou pour avoir un aperçu de la chambre derrière lui, et il se déplaça pour lui bloquer la vue. Il était hors de question que quiconque puisse voir Dean quand il était dans un tel état de vulnérabilité.

« S'il vous plait, retournez vous coucher…

- Je vous ferais dire que c'est vous qui m'avez sortie du lit ! Je dormais bien, moi.

- Je suis vraiment désolé, » répéta-t-il, en faisant son possible pour avoir réellement l'air désolé. Tout ce qu'il voulait c'était retourner auprès de Dean. « Ça ne se reproduira plus, je vous le promets. Il n'y aura plus de bruit. Mais mon frère est malade, alors si vous le voulez bien… »

Elle pinça les lèvres avec un air vindicatif, mais il faisait froid dehors, et elle commençait à grelotter, alors elle se contenta de lui jeter un dernier regard noir et de dire : « Si j'entends encore un bruit, j'appelle les flics », avant de disparaître derrière la porte de la chambre d'à côté. Sam referma la porte avec un soupir, et retourna s'asseoir au bord du lit de son frère.

Dean s'était roulé en boule, mais il avait les yeux ouverts et semblait lucide.

« Comment tu te sens ? » interrogea Sam, à voix basse parce qu'il ne voulait pas vérifier si la fille bluffait quand elle parlait d'appeler les flics.

Dean se racla la gorge.

« Me suis, hum, me suis flingué les cordes vocales.

- Tu veux un verre d'eau ? »

Dean hocha la tête, et Sam partit dans la salle de bain lui remplir le verre à dent avec l'eau du robinet. Il le regarda ensuite boire sans rien dire, attentif à ne pas le toucher comme il en avait envie, sachant que ce serait plus un réconfort pour lui que pour Dean, car son frère détestait se sentir infantilisé quand il n'allait pas bien.

Dean posa le verre sur la table de chevet quand il eut fini, et tourna la tête pour ne pas avoir à regarder Sam. Il avait l'air mort de honte, et cela réconforta Sam car au moins ça ressemblait au Dean qu'il connaissait.

« Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda-t-il quand il fut clair que Dean n'allait pas donner d'explication de lui-même.

- Il y avait… Il y avait un chien. » Dean se retourna brusquement pour regarder Sam. « Minute, tu veux dire que tu n'as rien vu ?

- Non. Je t'ai entendu crier, je me suis précipité dans la chambre, et il n'y avait rien. Qu'est-ce que tu as vu ? J'imagine que ce n'était pas un chien normal.

- Non, c'était, c'était un chien noir. »

Sam sentit son estomac se nouer. Bon sang, mais qu'est-ce que…

« Un chien noir ? Tu es sûr ?

- Oui ! Je sais encore reconnaître un chien noir ! Mais quand je l'ai vu, sur le coup j'ai… » Il ferma les yeux, se passa la main sur le visage et jura à voix basse. « Ça ressemblait à un chien de l'Enfer, voilà. J'ai cru que… On aurait vraiment dit un chien de l'Enfer.

- Certaines légendes associent les chiens noirs et les chiens de l'Enfer. Je n'avais jamais fait le rapprochement, mais il y a peut-être une parenté… »

Sam se tut, se sentant ridicule. Ce n'était pas ses théories sur la zoologie démoniaque qui allaient aider Dean. Il ne savait pas ce qui pouvait aider Dean, d'ailleurs. Il ne cessait de se sentir inutile et impuissant.

« Tu veux essayer de dormir ? » proposa-t-il enfin, faute d'avoir une meilleure suggestion.

Dean se cacha les yeux avec son avant-bras.

« Je sais pas si j'arriverais à dormir après ça.

- Il faut que t'essaies de te reposer un peu, le manque de sommeil te rend plus vulnérable. Même si tu fais un autre cauchemar, ça sera toujours ça de gagné.

- Non, c'est pas… » Dean se racla à nouveau la gorge. « C'est pas ça.

- Qu'est-ce que tu veux dire ? Qu'est-ce qui n'est pas quoi ?

- J'ai la trouille, Sam, voilà ce qu'il y a ! » Il avait levé son bras pour regarder Sam, et il y avait dans son regard tellement d'humiliation et de haine de soi que Sam en avait une boule dans la gorge. « Je suis tellement mort de trouille que j'en pisserais dans mon froc !! Je sais que c'était qu'un chien noir, et que je pourrais m'en farcir deux comme lui avant le petit-déj, mais il ressemblait, je peux pas… » Il termina à voix basse. « J'ai peur que si je m'endors, ils reviendront me chercher. »

Je ne les laisserais pas faire, voulut dire Sam, mais il savait qu'une telle promesse serait vide, parce qu'il n'avait rien pu faire, la première fois. Pendant les quatre mois qu'il avait passé sans Dean, il avait appris à vivre avec l'idée qu'il y avait des situations auxquelles on ne peut tout simplement rien, en dépit de toute la détermination, toute la foi, tout l'amour du monde.

« Est-ce que tu veux que… » Il s'interrompit, incertain, car il y avait peu de chance que sa proposition soit bien accueillie. « Est-ce que tu veux que je reste à ton chevet pendant que tu dors ? »

Dean ne répondit pas avec la colère et l'indignation auxquelles Sam se serait attendu, au lieu de cela il prit un air las, amer, presque… résigné. Sam aurait fait n'importe quoi pour faire disparaître cette expression du visage de son grand frère.

« J'ai vraiment l'air d'un chasseur sans peur et sans reproche, comme ça, hein, Sammy ? commenta Dean, et le sarcasme dans sa voix donna à Sam envie de hurler. Une poule mouillée, une lopette, une…

- Arrête ! Arrête ça, ce n'est pas vrai, pas du tout. Si tu ne le sais pas, moi je le sais.»

Il voyait bien que son frère ne le croyait pas, et il ne savait pas quoi dire pour le convaincre. Les mots ne suffisaient pas, n'étaient rien à côté de ce que ressentait Sam. Quand il pensait à ce qu'avait traversé Dean, une expérience plus effroyable que celle d'un vétéran de la guerre du Vietnam et d'un rescapé des camps de concentration réunis, il ne pouvait que l'admirer pour réussir à y faire face chaque jour, chaque nuit. Sam pensait que son frère était la personne la plus courageuse qu'il connaisse.

Il se leva pour aller chercher un fauteuil qu'il tira jusqu'au lit de son frère, et s'enfonça dedans avec lassitude.

« Dors, maintenant », ordonna-t-il avec fermeté.

Dean soupira, se glissa sous les draps, et ferma les yeux. La lampe de chevet de Sam était toujours allumée, et Sam décida qu'elle le resterait. Il étendit ses jambes et les croisa au bout du lit, de sorte que ses pieds touchent la jambe de Dean. Il s'attendait à des protestations, mais Dean resta silencieux.

Sam ferma les yeux à son tour, et quand il fut sur le point de s'endormir, la voix de son frère le fit sursauter.

« Tu me crois, pour le chien noir ? »

Sam ouvrit les yeux. Dean était allongé sur le ventre, la tête enfoncée dans son oreiller.

« Bien sûr que je te crois.

- Parce que si tu ne l'as pas vu toi-même, tu pourrais croire que…

- Si tu me dis que tu l'as vu, c'est qu'il était là. J'ai lu que certains chiens noirs faisaient ça, se matérialiser dans la maison de quelqu'un et disparaître aussitôt. »

Dean se retourna et releva la tête.

« Mais pourquoi il ferait ça ? »

Il y avait de la curiosité et non plus de la terreur sur le visage de Dean, et Sam en était soulagé. Pour le reste, il craignait fort de connaître la réponse.

« Peut-être qu'il joue. »

Peut-être qu'il joue avec moi.

---

Il était presque neuf heures quand Sam se réveilla en sursaut, avec les bribes d'un autre rêve qui s'effilochaient dans son esprit. Il fut surpris de constater que Dean dormait encore.

Son estomac grondait, lui rappelant qu'il n'avait rien mangé depuis midi la veille, mais il préféra attendre que Dean se réveille avant de partir à la recherche de nourriture.

« Tu as faim ? » demanda-t-il quand Dean ouvrit enfin les yeux. Sam n'attendit pas de réponse pour enchaîner. « Je vais en ville nous chercher de quoi manger, ok ? »

Dean grommela quelque chose qui fut étouffé par son oreiller, et Sam fouilla les poches du jean de son frère à la recherche des clés de l'Impala.

« Bon, j'y vais, je reviens très vite.

- Mais va-t-en, Mary Poppins, et arrête de me les briser !

- À tout de suite ! » répliqua joyeusement Sam.

Une fois sorti de la chambre, il se rendit compte qu'il n'avait pas vraiment idée de l'endroit où ils étaient. Ce n'était pas lui qui conduisait, et ils s'étaient couchés si rapidement hier soir que Sam n'avait pas pensé à posé la question à Dean. Il se rendit à l'accueil, où il trouva Rob en train de lire le journal en sirotant un café.

« Bonjour.

- Ah, bonjour ! Vous avez bien dormi ?

- Très bien, merci, mentit Sam. Je voulais vous poser une question…

- Allez-y, je suis là pour ça, pour être honnête, ça sera probablement la chose la plus passionnante que je ferai de ma journée…

- Oui, euh… Je voulais seulement savoir quelle était la ville la plus proche.

- La ville la plus proche ? C'est Woodbury, c'est à quelques kilomètres, vous trouverez facilement…

- Ok, merci. »

Sam sortit sans attendre de réplique de la part de Rob, le cœur battant. Woodbury. Les éléments s'acculaient, et il ne pouvait plus les ignorer. Les rêves, dont il était maintenant presque sûr qu'ils étaient les mêmes, l'apparition d'un chien noir en plein milieu de leur chambre de motel, et ils se trouvaient à proximité de Woodbury.

Il commençait à soupçonner qu'il avait fait une énorme erreur, et que c'était en train de leur revenir à la figure.

Quand il retourna à leur chambre de motel après leur avoir pris du café et des beignets en ville, il trouva Dean toujours dans son lit. Il se laissa tomber dans le fauteuil encore au chevet de son frère, et déposa la nourriture sur le lit.

« Dean.

- Oui, une minute, je vais me lever, grommela Dean d'une voix encore ensommeillée.

- Dean, il faut que je te raconte quelque chose. »

Dean dut sentir la gravité dans le ton de Sam, parce qu'il se redressa immédiatement dans son lit, l'air vaguement inquiet.

« Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ?

- Eh bien voilà, c'était il y a cinq mois… »

ooOoo

Cinq mois plus tôt…

Carol était dans la cuisine en train de préparer du thé, et je me levai de mon fauteuil pour faire le tour du salon. Un canapé, deux fauteuils, une table basse, placés devant une cheminée, une bibliothèque remplie de livres, une grande horloge ; il n'y avait rien dans la pièce qui trahissait le drame qui avait frappé la maison. C'était une pièce confortable, accueillante, le genre d'endroit qui me fascinait quand j'étais petit parce que j'entretenais l'illusion que rien de mal ne pouvait se produire quand on vivait dans une maison pareille, qui représentait pour moi l'antithèse de l'étrangeté, l'horreur, la folie que j'avais connus toute ma vie. Force était de constater que ça n'avait pourtant pas protégé Carol Lonnegan du malheur.

Je m'approchai de la cheminée pour étudier les photos posées sur le manteau. Il y avait Carol et un homme qui était probablement son mari, puis le couple avec une petite fille blonde d'environ cinq ou six ans. Je me rappelai que Chris avait mentionné que les Lonnegan avaient perdu leur fille avant de s'installer à Woodbury. Toutes les autres photos avaient pour sujet cette fillette.

« C'est Lily », fit la voix de Carol dans mon dos.

Je me retournai pour la voir déposer sur la table basse un plateau sur lequel se trouvaient une théière en porcelaine et deux tasses. Je m'assis de nouveau dans mon fauteuil.

« C'est votre fille, n'est-ce pas ? demandai-je pendant qu'elle versait le liquide fumant dans une des tasses.

- Du sucre ? Du lait ?

- Non, rien, merci. »

Elle remplit la deuxième tasse et s'assit dans l'autre fauteuil, puis passa quelques secondes à me détailler du regard, comme si elle cherchait la faille. Elle n'avait pas l'air particulièrement inquiète ou effrayée, comme elle aurait pu l'être en accueillant un parfait étranger dans sa maison. Elle ne semblait pas du genre naïf ou inconscient, non, c'était plutôt qu'elle n'en avait tout simplement plus rien à faire – je connaissais bien ce sentiment.

« Vous savez ce qui est arrivé à Lily.

- On me l'a dit. Une leucémie ? »

Elle hocha la tête, et je ne pris pas la peine de débiter des platitudes. Ce n'était pas pour ça que j'étais là, de toute manière. Carol le savait bien, et ce fut elle qui relança la conversation.

« Vous m'avez dit que votre frère est mort de la même manière que Jack ?

- Oui. Dean a été… » Je déglutis. Ça ne cessait pas de faire mal, son nom, le seul fait de penser à lui. Je me sentais un peu coupable de mentir à Carol en lui faisant croire que nous avions été victimes de la même chose, mais pour ça, au moins, je n'avais pas besoin de faire semblant. « Il a été déchiqueté. »

Et ça aussi, c'était vrai.

« Qu'est-ce que vous attendez de moi ? demanda-t-elle en tapotant le bord de sa tasse du bout de son index.

- Dites-moi tout ce que vous savez. »

Elle me raconta, d'une voix monocorde, comment son époux était parti un soir faire un tour en voiture dans la campagne, et n'était pas rentré. Elle avait appelé la police, et ils avaient retrouvé le corps dans les buissons bordant un chemin de campagne à environ deux kilomètres de la ville. C'était probablement l'endroit où j'avais croisé Carol pour la première fois.

« Vous avez vu le corps ?

- Il a bien fallu que je l'identifie.

- Qu'a dit le médecin légiste ? »

Elle serra les dents et baissa les yeux sur sa tasse de thé.

« Il a dit que c'était une sorte d'animal qui avait fait ça. Mais j'ai vu les blessures, et je suis vétérinaire. Il n'existe aucun animal capable de faire ce genre de blessures, pas par ici, en tout cas !

- C'est que ce n'était pas un animal. Pas un animal normal, en tout cas. »

Elle releva la tête. Ses yeux étaient secs, mais ses mains étaient crispées sur sa tasse.

« Que vous voulez dire ? »

Son ton indiquait qu'elle savait bien ce que je voulais dire, mais qu'elle voulait l'entendre de ma bouche.

« Quelque chose de… pas naturel a fait ça à votre mari, à mon frère. »

Elle hocha de nouveau la tête, et prit une gorgée de thé.

« Il était tout ce qui me restait, vous savez. Jack. Mes parents sont morts quand j'étais petite, j'ai été élevée par ma grand-mère, mais elle est décédée il y a une douzaine d'années. Lily est… »

Elle prit une inspiration douloureuse. Je détournai un instant les yeux pour la laisser reprendre contenance.

« Tout le monde est mort, il n'y a plus rien. Je ne sais pas ce que j'ai fait pour mériter ça.

- Personne ne mérite ça, murmurai-je, la gorge nouée.

- Qu'est-ce que vous avez l'intention de faire ?

- Trouver cette chose, la tuer. Ça ne ramènera pas ceux qui sont morts, mais ça empêchera que ça se reproduise.

- Mais c'est… dangereux. Vous êtes si jeune… Si vous vous faisiez tuer aussi, je…

- Je ne suis pas si facile à tuer, lui assurai-je. Et quand bien même… » J'esquissai un sourire qui paraissait probablement faux. « Dean aussi était tout ce qui me restait. »

---

Carol me proposa de rester pour la nuit, et j'acceptai. Personne ne m'attendait, de toute manière.

Tard dans la soirée, alors que ni l'un ni l'autre n'avions envie de dormir, Carol se mit à me parler de Jack, puis un peu de Lily.

« Nous avons tellement de mal à l'avoir, vous savez. J'ai fait plusieurs fausses couches, nous avons vu un nombre incalculable de médecins, de charlatans en tout genre. Plus les années passaient, plus je vieillissais, et plus je me disais… Un jour, je serais trop âgée pour ça, et il faudra juste arrêter. Quand elle est née, c'était comme un miracle. Nous voulions d'autres enfants, mais on ne demande pas à un miracle de se reproduire. J'aurais quand même aimé qu'elle ait au moins un frère ou une sœur. »

Je hochai la tête. Je ne m'imaginais pas ce qu'aurait été ma vie si j'avais été enfant unique.

« Qui était l'aîné, de vous et de Dean ? demanda Carol, comme si elle devinait ce que je pensais.

- Dean. De quatre ans. Les quatre ans qui ne disparaissent jamais, vous voyez ce que je veux dire ? Même une fois que nous avons été tous les deux adultes, il restait le grand frère, et moi le petit frère.

- Et vos parents ?

- Je vous l'ai dit, Dean était tout ce qui me restait. Notre mère est morte quand j'étais bébé, notre père il y a presque deux ans. »

Carol ne m'offrit pas de fausses paroles de réconfort, pas plus que je ne lui avais dit que j'étais désolé pour ce qui était arrivé à Lily. Il n'y avait rien à dire, rien qui explique pourquoi nous nous retrouvions tous les deux comme les seuls survivants de nos familles respectives.

À un moment donné, Carol sortit une bouteille de vin rouge, et bien que cela fasse presque un mois que j'avais cessé de boire, je me laissai tenter avec un pincement de culpabilité. Nous entreprîmes de vider la bouteille à nous deux, en continuant de partager des souvenirs sur les personnes que nous avions perdues. C'était une forme de torture élaborée, comme d'appliquer du sel sur une blessure pas encore cicatrisée, et nous nous y soumettions avec masochisme.

« Jack aimait le jazz, déclara Carol, en regardant le plafond et en faisant tourner ce qu'il restait de vin dans son verre. Mais les cuivres m'ont toujours porté sur les nerfs, comme une craie qui crisse sur un tableau. À chaque fois, je grinçais des dents.

- Plaignez-vous, grognai-je – ma voix trahissait que j'étais ivre, mais je m'en fichais. Mon frère était fan de metal. »

Carol gloussa – elle aussi était ivre, apparemment.

« Je ne l'ai jamais dit à Jack, reprit-elle. Il faut préserver la paix dans le ménage, n'est-ce pas ? Et il aimait tellement ça.

- Moi par contre, je ne me suis jamais privé de dire à Dean ce que je pensais de sa musique.

- Ah, je suppose que c'est la différence entre être en couple et être frères.

- Ouais, sans doute. »

Bon sang, mon frère me manquait tellement que je devais résister à l'envie de m'arracher le cœur de la poitrine.

Carol porta son verre à ses lèvres et renversa la tête pour laisser couler la dernière goutte dans sa gorge. J'avais sommeil, et je fermai les yeux, mais avant que je puisse m'endormir, la voix de Carol m'obligea à les rouvrir.

« Sam, il y a autre chose.

- Quoi donc ?

- La semaine avant sa mort, Jack faisait… des rêves. »

Le mot piqua mon intérêt, et réveilla mon instinct de chasseur.

« Quel genre de rêves ?

- Je n'en sais rien, il n'a pas voulu me donner de détails, mais je voyais bien que ça le perturbait. Est-ce que c'est important ?

- Tout est important. »

Cela peut paraître curieux, mais à ce moment, je ne faisais pas le rapprochement avec les rêves qui me harcelaient depuis quelques jours, probablement parce que ces rêves étaient trop flous pour que je leur attribue un sens.

Le soir suivant, je partis battre la campagne aux alentours de l'endroit où le corps de Jack avait été retrouvé. Je ne savais pas ce que je cherchais, mais j'étais armé jusqu'aux dents, prêt à tout.

Je ne pouvais pas rendre son mari à Carol, mais je pouvais au moins faire ça pour elle.

ooOoo

« Et laisse-moi deviner, c'était un chien noir ?

- C'était un chien noir, confirma Sam. Je l'ai tué. »

Dean ne dit rien pendant une minute, mais Sam n'avait pas besoin de se demander ce qu'il pensait. Son frère avait l'air furieux.

« Et tu t'es lancé dans l'aventure comme ça, sans préparation ? finit-il par gronder, d'une voix toujours un peu enrouée. Qu'est-il arrivé à l'as de la recherche ?

- J'étais armé.

- Encore heureux ! Tu t'es utilisé toi-même comme appât !

- C'était loin d'être la première fois, contra Sam, mais il savait qu'il était de mauvaise foi.

- Oui, quand on est deux et qu'il y en a un pour couvrir l'autre !! C'était complètement inconscient, complètement…

- Bon, Dean, soupira Sam, exaspéré. Tout s'est bien passé, ok ? Ça ne sert à rien de revenir là-dessus, je sais que j'ai merdé, mais je ne t'ai pas raconté ça pour me faire engueuler. »

Mais Dean ne voulait apparemment pas lâcher le morceau. Il avait l'air vraiment bouleversé, et l'agacement de Sam laissa place à de la culpabilité. Son frère n'avait vraiment pas besoin de ça en ce moment.

« Sam, dis-moi, est-ce que tu voulais te faire tuer ?

- J'ai compris, Dean, je suis désolé…

- Non, le coupa Dean, et il y avait de l'urgence dans sa voix. Est-ce que tu cherchais à te faire tuer ? »

Oh.

« Non, répondit Sam avec sincérité. Non, Dean, je te jure. » Pas ce jour-là, en tout cas. « J'étais juste… Je n'ai pas réfléchi, c'est tout. Mais apparemment, j'ai loupé un truc, parce que je ne pense pas que le chien noir que tu as vu hier soir soit seulement un congénère qui s'est établi par hasard sur le même terrain de chasse.

- Tu es sûr que tu l'as bien tué ? »

Sam ne put s'empêcher de lever les yeux au ciel.

« Oui, Dean, j'ai salé et brûlé son corps. Je ne suis pas incompétent à ce point.

- Ok, ok, pas la peine de prendre la mouche.

- Je ne prends pas…

- Bon, je crois qu'il est temps de se bouger. »

Dean sortit les jambes de son lit, et alluma sa lampe de chevet car il commençait à faire plutôt sombre dehors. Sam se renversa dans son fauteuil et commença à boire son café pendant que son frère s'habillait. Le breuvage était presque froid, mais il avait toujours besoin de caféine, surtout avant une chasse, alors il entreprit de vider le gobelet avec enthousiasme.

« Je suppose qu'il va falloir aller en ville, ça m'étonnerait qu'on puisse avoir une connexion Internet dans ce motel, réfléchit Dean en enfilant un jean. Mais il a pas l'air de faire très beau dehors… »

Sam regarda son frère s'approcher de la fenêtre pour jeter un coup d'œil dehors.

« Sam, il neige.

- Ah merde. Beaucoup ? »

Dean se retourna pour regarder son frère, une expression de stupéfaction peinte sur le visage.

« Beaucoup ? Il y a une putain de tempête de neige, oui!

- Hein ? »

Sam se leva et rejoignit Dean près de la fenêtre. En effet, il neigeait tellement fort qu'on n'y voyait pas à deux mètres, et les flocons s'agitaient de manière désordonnée.

L'instant d'après, la lumière s'éteignait.