Note: Les examens finis, me revoilà! Pour ceux que ça intéresse encore, voici le chapitre cinq de "Mist and snow", ou le chapitre dans lequel les choses se corsent vraiment. J'espère que vous trouverez qu'il a vallu l'attente. Bonne lecture!
Disclaimer: Voir chapitre un.
Chapitre cinq : La maison
Il n'y avait plus d'électricité, c'était maintenant un fait établi de manière irréfutable. Ils avaient vérifié consciencieusement, essayé d'allumer toutes les lampes, mais non, rien du tout. Et dehors, il neigeait comme en Alaska.
« Alors ça, c'est pas normal, souffla Sam.
- Tu crois ? » répliqua acerbement Dean.
Sam l'ignora, et sortit son téléphone de la poche de son manteau, qu'il n'avait pas quitté.
« Tu fais quoi ?
- J'appelle Bobby. On ne peut pas faire de recherche nous-même dans ses conditions. »
Dean hocha la tête, se rendant à la justesse de l'argument. Bobby, c'était la solution à tous les problèmes, et Dean avait conscience qu'ils se reposaient parfois un peu trop sur le vieux chasseur, mais c'était tellement réconfortant de savoir qu'il y avait au moins une personne sur laquelle ils pouvaient compter, qu'ils n'étaient pas seuls – même si c'était souvent l'impression qu'ils avaient.
« Merde ! » jura subitement Sam, arrachant Dean à ses pensées.
Sam regardait son téléphone en grimaçant. Dean avait une petite idée du problème, mais il posa tout de même la question.
« Qu'est-ce qu'il y a ?
- Pas de réseau.
- La tempête, tu crois ?
- La tempête, et tout le reste », soupira Sam avant de regarder par la fenêtre d'un air morose.
Aucun des deux ne le formula à voix haute, mais ils n'en pensaient pas moins. La tempête n'avait rien de naturel. On était dans le Tennessee. Les chiens noirs, comme les démons, étaient souvent responsables de perturbations météorologiques, et Dean se prit à souhaiter de toutes ses forces qu'il n'y ait qu'un banal chien noir en jeu, mais il savait bien que les Winchester avaient rarement autant de chance.
Il retourna s'asseoir sur son lit. Il se sentait tout d'un coup très las, bien qu'il ait dormi plus longtemps qu'il ne l'aurait cru possible. Il préférait ne pas trop réfléchir au rôle qu'avait pu jouer là-dedans la présence de Sam à son chevet, parce qu'il aimait bien conserver l'illusion qu'il avait encore un peu de dignité. Sa gorge lui faisait toujours mal, et il déglutit plusieurs fois, espérant faire passer la sensation inconfortable d'irritation. Il avait encore le souvenir de ses propres hurlements, de leur écoeurante familiarité – en Enfer, il pouvait parfois hurler pendant des heures sans s'arrêter, et les démons riaient.
Dean se passa une main sur le visage. Il avait besoin d'un verre. Non, à ce stade, il avait besoin d'un shoot d'héroïne.
« Dean ? » appela la voix de Sam.
Dean leva les yeux pour croiser le regard de son frère. Sam le regardait, enfoncé dans son fauteuil, les mains dans les poches. Il paraissait tellement… solide. Inamovible, comme un rocher au milieu de la mer en furie. Dean avait toujours un peu de mal à s'adapter aux changements survenus chez son frère, à en appréhender l'étendue, mais il réalisa à cet instant, pour la première fois peut-être, que son cadet n'avait décidemment plus rien d'un gamin.
« Bon, qu'est-ce qu'on fait maintenant ? demanda-t-il avec une nonchalance dont il savait que Sam ne serait pas dupe.
- Ce qu'on fait ? » Sam haussa les épaules. « On attend. Il n'y a pas grand-chose d'autre à faire. À part une prière, peut-être.
- Tu… tu crois qu'il va revenir ? Le chien noir. »
Merde, est-ce que sa voix tremblait ? Reprends-toi, Winchester. Heureusement, Sam ne sembla pas relever la peur dans la voix de son frère. Il prit un air irrité pour répondre, ce dont Dean lui fut reconnaissant. Un Sam irrité, ça il pouvait gérer – au moins, il ne lui donnait pas l'impression d'être une jeune fille de l'époque victorienne.
« Je ne lis pas dans les pensées de ce monstre, Dean, et contrairement à une opinion répandue, je ne suis pas devin !
- Ok. » Dean leva une main dans un geste d'apaisement. « Alors on attend. »
Sam baissa les yeux sur son téléphone, comme s'il pouvait le contraindre à fonctionner par la seule force de sa volonté, et il poussa un soupir de frustration.
« On attend », confirma-t-il.
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Le temps s'écoulait mollement, Sam jouant au solitaire sur son ordinateur, pendant que Dean astiquait leur arsenal. Non que les armes en aient vraiment besoin, mais si Dean ne s'occupait pas les mains, il allait devenir fou.
À l'extérieur, la furie des éléments ne semblait pas prête de s'apaiser, et s'il y avait le moindre doute sur l'origine surnaturelle de cette tempête, il était maintenant levé. Dean commençait à désespérer qu'ils puissent quitter ce motel dans un futur proche, parce que quand la tempête se calmerait enfin, il y aurait une bonne couche de neige à déblayer, et il faudrait un certain temps avant que les routes ne redeviennent praticables. Et bientôt, il allait être à court d'arme à nettoyer.
Il y avait pire, toutefois. Avec l'électricité, c'était aussi le chauffage qui avait rendu l'âme, et un froid polaire commençait à s'installer dans la pièce. Sam avait gardé son manteau, et Dean avait été contraint d'enfiler le sien. Il ne se réjouissait guère à l'idée de devoir peut-être passer la nuit comme ça.
Des coups frappés à la porte brisèrent la monotonie du moment. Sam leva le nez de son ordinateur. Dean ne perdit pas de temps, et entreprit de rassembler les armes pour les cacher sous son lit, pendant que son frère se levait pour aller ouvrir la porte.
C'était Rob, emmitouflé dans un anorak, une écharpe, et un bonnet, le tout d'un rouge vif tout à fait de saison. Ho, ho, ho. Sam lui fit signe d'entrer, et le propriétaire du motel s'engouffra dans l'ouverture, avec à sa suite le vent glacial et quelques flocons de neige.
« Ha ! Quel temps, hein ? s'exclama-t-il d'un air réjoui, secouant la neige de son anorak.
- Je vous le fais pas dire », grommela Dean, nettement moins réjoui, pour sa part. Évidemment, Rob n'avait besoin de se rendre nulle part, lui, alors à ses yeux, la tempête de neige ne représentait qu'une distraction sans doute bienvenue.
« Vous vous êtes sans doute rendus compte qu'il n'y avait plus d'électricité, reprit Rob, nullement troublé par l'accueil.
- Plus de chauffage, non plus, ajouta Dean.
- Oui. Bon, j'ai essayé de bidouiller un peu par moi-même. » Il grimaça. « J'ai failli m'électrocuter, alors j'ai laissé tomber. Et par ce temps, on ne pourra pas faire venir un réparateur. Mais ne vous inquiétez pas !
- Ah bon ? » Dean haussa un sourcil dubitatif.
« Non. Vous, et les autres clients du motel, vous aller venir à la maison.
- La maison ? intervint Sam. Votre maison ?
- Oui, vous savez, la maison du grand-père. La maison de Psychose.
- Oui, je vois, mais il y a assez de place ?
- C'est une grande baraque, il y a plein de chambres de libres, et j'y vis tout seul. En fait à l'origine, le motel lui-même n'existait pas, et mon grand-père louait des chambres dans la maison même. Vous pourrez même avoir une chambre chacun. »
Dean n'aimait pas trop la sensation de malaise qui s'installa au creux de son estomac à la seule idée de passer une nuit entière seul face aux horreurs que la nuit lui apportait, mais avant qu'il eut pu ouvrir la bouche pour dire quoi que ce soit, Sam l'avait devancé.
« Non, ça ira, merci, refusa-t-il fermement.
- Oh, mais je ne vous ferai pas payer plus. Vu les circonstances… Ça serait deux chambres pour le même prix que vous payez celle-ci, bien entendu. Parce que vous voyez, le problème, c'est que toutes les chambres sont sur le même modèle… Elles n'ont toutes qu'un seul lit, un lit deux places, alors…
- C'est pas grave, assura Sam. On se débrouillera. Mais une seule chambre nous convient très bien. »
Le regard de Rob alla de Sam à Dean, et ses yeux s'écarquillèrent, comme s'il venait brusquement de comprendre quelque chose. Sa bouche s'ouvrit sur un « oh », puis il la referma, et son visage prit une coloration d'un rouge aussi vif que ses vêtements.
« Ah. Euh. Oui. Ok, il n'y a… Il n'y a pas de problème, je comprends. Je… Pas de problème. »
Non, mais quel imbécile, songea Dean. Sam leva les yeux au ciel.
« Non, Rob. Nous sommes frères », le détrompa-t-il.
Rob hocha la tête d'un air entendu qui donna envie à Dean de le frapper.
« Oui. Pas de problème. Donc, euh, je vous laisse rassembler vos affaires, et puis vous viendrez frapper à la porte, et je vous montrerai votre chambre, ok ? »
Sam parut vouloir tenter de réaffirmer leur lien de parenté, mais finalement il se contenta d'acquiescer, sachant reconnaître une cause perdue quand il en voyait une.
« D'accord, on fait comme ça.
- À tout de suite ! »
Avec un signe de la main, Rob ouvrit la porte de la chambre et disparut à nouveau dans la tourmente.
Sam se tourna vers son frère, et Dean agita les sourcils d'un air suggestif.
« Alors ce soir, c'est rien que toi et moi, chéri ?
- Pour changer. Si tu piques la couverture, je te vire du lit à coups de pieds dans le cul.
- Ha ! Dans tes rêves, fillette ! »
Sam se contenta de rire.
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Il lui avait fallu un peu de temps pour être certain de ses sentiments, mais désormais il n'y avait plus de place pour le doute. Dean détestait Rob du plus profond de son être. Le type lui faisait même un peu peur, pour être honnête, à sourire et babiller en permanence comme s'il était sous stéroïdes.
S'il se contentait de jouer le putain de rayon de soleil dans son coin, ça irait encore, mais non, il fallait qu'il fasse partager. Tout ce que Dean désirait, c'était de pouvoir manger un morceau dans l'intimité de sa chambre, puis de se coucher et de dormir en essayant de ne pas faire trop de cauchemars, et rien que ça lui pompait déjà suffisamment de son énergie. Au lieu de ça, lui et Sam se retrouvaient attablés dans la salle à manger de la maison de Psychose, en compagnie de Rob le Maniaque, et des autres clients du motel.
Rob avait insisté, et Sam avait accepté – « oui, bien sûr, nous serons ravis » - avec le sourire, en plus. Quand Dean protesta, Sam argua que ce type les accueillait dans sa maison, alors que c'était bien le moins qu'ils puissent faire. Et que si ça ne faisait pas plaisir à Dean, il n'avait qu'à retourner dans le réfrigérateur qui leur servait de chambre.
Dean n'avait rien ajouté, même s'il pensait que les accueillir était bien le moins que Rob pouvait faire, et qu'il ne le faisait pas gratuitement.
Du regard, il fit le tour de la table, observant les clients déjà installés. En face de Sam et de lui, il y avait une jeune femme blonde, plutôt rondelette, mais mignonne, et un grand type, presque aussi grand que Sam, aux cheveux très noirs et aux sourcils épais. Un couple, si on en croyait leurs mains jointes posées sur la table entre leurs deux assiettes, et les écoeurants regards énamourés qu'ils ne cessaient de se jeter. Dean aurait été tenté de leur crier « Prenez-vous une chambre, voyons ! », si ce n'était qu'ils étaient probablement aussi des victimes de Rob. Nul doute qu'ils préfèreraient être dans leur chambre en train de s'envoyer en l'air.
Il y avait ensuite un homme massif aux mains jointes et aux coudes posés sur la table. Il avait une moustache, et ses cheveux étaient ridiculement plaqués sur son crâne dans l'espoir vain de cacher un début de calvitie. Certainement que d'ici quelques années il serait de ces guignols qui portent un postiche pour tenter de faire dix ans de moins
À côté de Sam, se trouvaient deux femmes, une grande femme maigre d'une quarantaine d'année, et une jeune fille brune de petite taille, les cheveux noués en queue-de-cheval. Il s'agissait probablement de la fille qui avait frappé à leur porte cette nuit. En tout cas, elle n'avait pas l'air de reconnaître Sam, qui ne cessait de lui jeter des regards en coin.
Dean avait envie de s'enfuir. Il n'était pas du tout d'humeur à parler à ces gens, à faire des politesses et des sourires. Il se sentait fragile et instable, comme si d'un moment à l'autre il pouvait s'effondrer comme la nuit dernière, et il voulait que les gens arrêtent de le regarder. Quand est-ce que ça commençait, au juste, cette connerie de repas, qu'on en finisse ? Il commença à se passer dans la tête l'album de Metallica Master Of Puppets pour se retenir d'envoyer valdinguer la table.
Il entendit derrière lui la porte s'ouvrir, et il se retourna pour voir s'il s'agissait enfin de Rob avec la bouffe, qu'ils puissent démarrer le repas. Il perçut le hoquet de Sam à côté de lui, et peut-être que lui-même resta quelques secondes de trop la bouche ouverte, surpris. La fille qui venait d'entrer était le portrait craché de celle déjà assise à table, à la différence qu'elle portait ses cheveux bruns coupés très courts, à la garçonne. Des jumelles. Et d'après le regard noir qu'elle jeta à Sam, c'était elle qui était venue pendant la nuit.
« C'est votre frère ? demanda-t-elle avec un bref coup de menton vers Dean.
- Euh, oui », balbutia Sam, encore sous le choc.
Elle resta quelques secondes à examiner Dean, sans doute pour déterminer s'il était bien malade comme l'avait prétendu Sam cette nuit. Dean soutint son regard avec fermeté. Il devait avoir l'air vraiment malade, finalement, parce qu'elle n'ajouta rien.
« Lil ! siffla la jumelle déjà à table. Qu'est-ce que tu fous ?! Viens t'asseoir ! »
« Lil » retourna à sa sœur un regard encore plus venimeux que celui qu'elle avait réservé à Sam, et alla prendre place en face d'elle.
La porte s'ouvrit à nouveau, et cette fois il s'agissait bien de Rob, portant une grande casserole recouverte d'un couvercle, qu'il posa sur la table.
« Et voilà tout le monde ! pépia-t-il. Je vous ai fait un ragoût, une recette de ma grand-mère dont vous me direz des nouvelles ! Par ce temps, ça va être appréciable ! »
Tous les convives autour de la table firent les bruits appréciateurs appropriés, et même Dean devait avouer que l'odeur faisait un peu gargouiller son estomac. Cela faisait une éternité que les frères n'avaient pas mangé de plats faits maison, et Dean commençait à se dire que peut-être que ce repas n'était pas une si mauvaise idée, tout compte fait. Il mangerait vite, ne participerait pas à la conversation, et remonterait dans sa chambre. Il se frotta les mains sous la table avec anticipation.
Rob claqua ses mains l'une dans l'autre, comme une institutrice de primaire.
« Avant de servir, commença-t-il. J'aimerais qu'on fasse un rapide tour de table, histoire de connaître les noms de tout le monde. C'est plus sympa, vous ne trouvez pas ? Après tout, nous avons été rassemblé par l'adversité ! »
Dean grogna intérieurement. Bon sang, on est en camp de vacance, ou quoi ?
Les présentations furent vite faites, car visiblement tout le monde mourrait de faim et ne voulait pas trop retarder le moment d'attaquer le ragoût qui fumait sur la table. Le jeune couple était Mia et Jo Loomis, et ils étaient jeunes mariés. L'annonce résulta en une ronde de « Félicitations ! ». Rob était aux anges. L'homme à la calvitie naissante s'appelait Martin Arbogast, et les jumelles Liliane et Amy Crane. La femme à côté de Sam ne laissa échapper qu'un « Ruth », ce qui permit aux frères Winchester de ne pas trop détonner quand Sam les présenta en omettant leur nom de famille.
Le début du repas fut silencieux, chacun se concentrant sur son assiette, et Dean espérait que cela continue ainsi. Malheureusement pour lui, quand vous rassemblez un groupe d'étrangers autour d'une table, il y en a toujours un qui se sent obligé de faire la conversation.
« Vous avez entendu ce bruit hier soir ? demanda Mia en repoussant une mèche de cheveux blonds de ses yeux. Comme une sorte de hurlement. »
Oh non, pitié. Dean sentit sur lui le regard furtif de Sam. Il se concentra sur la chanson dans sa tête. Il en était à Welcome Home (Sanitarium).
Welcome to where time stands still, no one leaves and no one will, moon is full, never sems to change, just labeled mentally deranged…
« Oh, moi je sais d'où ça venait », intervint Liliane. Elle se redressa sur sa chaise et se tourna en direction des frères Winchester. « Ça venait de leur chambre à eux. La nôtre était juste à côté, alors j'en suis sûre. »
Garce.
Tous les clients les regardaient, maintenant. Sam commença à débiter le mensonge bancal qu'il avait servi à Liliane la nuit précédente, mais Dean l'interrompit, soudainement frappé par un éclair de génie.
« C'était moi. »
Sam le regarda avec stupéfaction. Mia cligna des yeux.
« Et pourquoi vous… enfin, qu'est-ce que… ?
- Je suis un Marine, et je reviens d'Irak », mentit Dean avec aisance. Il adressa un grand sourire à la jeune femme en face de lui. « Terreurs nocturnes. Mon frère ment pour m'épargner l'humiliation. »
Il y eut un grand silence autour de la table, ce qui était exactement l'effet recherché. Par patriotisme, ou par respect pour un homme traumatisé, peut-être que les gens lui ficheraient la paix.
Mais apparemment, Liliane n'était pas du genre à lâcher le morceau facilement. Elle posa ses coudes sur la table et appuya son menton sur ses mains jointes, son repas oublié. Dean se tendit instinctivement avant même qu'elle n'ouvre la bouche.
« Et qu'en pensez-vous ?
- De quoi ? demanda Dean, qui commençait à se sentir mal à l'aise sous le regard scrutateur de la jeune femme.
- De la présence américaine en Irak. De la guerre en Irak, tout simplement. Vous devez bien avoir un avis sur la question, surtout si vous l'avez expérimenté directement. Je veux dire, vous êtes tout de même au courant que le prétexte de cette guerre était la possession par l'Irak d'armes nucléaires, qui n'ont probablement jamais existé, et que… »
Bon, d'accord, Dean était prêt à reconnaître que ce mensonge n'était peut-être pas l'idée la plus géniale qu'il ait eu. Il n'avait pas du tout envie de se lancer dans une controverse sur la guerre en Irak, surtout qu'il n'avait jamais vraiment réfléchi à la question. La chasse était son monde, sa préoccupation première. Il laissait le reste à ceux qui ignoraient ce qui peuplait la nuit.
Liliane était accusatrice, comme si elle mettait la guerre en Irak, ainsi que toutes les guerres menées par les Etats-Unis sur le dos de Dean, et il ne pouvait pas s'empêcher de se sentir agressé. À ses côtés, Sam s'était tendu et fusillait Liliane du regard, hérissé comme qui une maman tigre protégeant ses petits.
« Allons, allons », balbutiait inutilement Rob, sentant probablement l'orage venir.
Par bonheur, Amy fit taire sa sœur d'un brutal coup de pied sous la table avant qu'il y ait effusion de sang.
« Lil, c'est pas le moment. Laisse le manger en paix. »
Un instant, Liliane donna l'impression qu'elle allait répliquer vertement, mais elle pinça les lèvres et se pencha de nouveau sur son assiette. Dean retint un soupir de soulagement.
Mais s'il pensait qu'on allait le laisser en paix, il fut vite détrompé. À peine Liliane s'était-elle remise à manger que Jo Loomis prit le relais.
« Est-ce que vous êtes suivis par un professionnel ? interrogea-t-il d'un ton très sérieux.
- Un professionnel… ?
- Un psychologue. Je ne sais pas comment ça marche, enfin, j'imagine qu'on en met un à votre disposition. Mais sachez seulement que je suis moi-même psychologue. Les traumatismes de guerre ne sont pas ma spécialité, mais si vous avez besoin de parler à quelqu'un, je suis là. »
Oh, merde. Non, décidemment, il n'avait pas été très inspiré sur ce coup.
« Oh, euh, c'est gentil, balbutia-t-il. Mais, ça va, je vais bien, je n'ai pas besoin… Mais merci de votre offre.
- Si vous vous mettez à hurler au milieu de la nuit, c'est que ça ne va pas si bien que ça », rétorqua Jo, et bien sûr, il n'y avait rien que Dean puisse répliquer à ça.
Jo avait pris la mine grave, mais compréhensive du psy, celle qui assure que 'vous pouvez tout me dire', et Dean se sentait déjà presque en consultation. Il avait l'impression d'être mis sur la sellette, non seulement par Jo mais aussi par toutes les personnes assises à la table, qui le regardaient avec une curiosité morbide.
Ce fut Mia, visiblement plus psychologue que son thérapeute de mari, qui lui sauva la mise en changeant de sujet.
« Qu'est-ce que vous venez faire par ici, tous ? demanda-t-elle sur le ton de la conversation mondaine, et l'atmosphère se détendit presque aussitôt. Jo et moi, nous allons dans sa famille, un peu plus au nord dans le Tennessee. »
Ce fut l'occasion d'un nouveau tour de table, mais cette fois, Dean n'y vit aucune objection tant que cela détournait l'attention de lui. Tout le monde se mit à raconter sa vie, sauf Sam et lui, et personne ne leur posa de question. Mia adressa à Dean un regard furtif accompagné d'un petit sourire. Dean comprit qu'elle s'excusait d'avoir posé la question fatidique, et il lui sourit à son tour – excuses acceptées.
Dean ne s'intéressait pas vraiment aux petites histoires de ces gens, mais il écouta tout de même attentivement leurs réponses à la question de Mia. Cette tempête n'augurait rien de bon, et si ce n'était pas lié au lieu même, ça le serait peut-être à l'un des clients du motel.
Les jumelles faisaient un tour du pays, ayant pris une année sabbatique après avoir obtenu leur diplôme universitaire, et Martin Arbogast était en voyage d'affaire. Ruth, quant à elle, répondit qu'elle allait voir des amis, mais quelque chose dans son attitude attira l'attention de Dean.
Elle mentait. Elle le faisait suffisamment bien pour que ça ne soit pas évident pour n'importe qui, mais Dean avait assez l'expérience du mensonge pour en reconnaître les signes. Ses mains avaient disparu sous la table, et Dean pouvait voir qu'elle les avait glissées entre ses cuisses. Ses yeux clignaient plus rapidement, les muscles de ses joues se contractaient. Pour une raison quelconque, qui n'avait peut-être rien avoir avec le chien noir et la tempête, Ruth ne leur disait pas la vérité.
Sam regardait également Ruth, et à la fausse décontraction dans sa posture, Dean sut que son frère avait fait la même observation que lui. À cet instant, Dean se rendit compte qu'il avait glissé sans s'en rendre compte en mode chasse. Cela se traduisait par une conscience plus aigue de son environnement, de chacune des personnes autour de la table, et de Sam en particulier. Il se sentait, détaché, calme. Il retint un sourire. Il aimait le mode chasse, l'assurance et le sentiment de contrôle qu'il en retirait.
Il se tourna vers Jo Loomis. Si ce type était bien psy comme il le prétendait, il avait peut-être remarqué le mensonge de Ruth. Mais quand il détourna les yeux de Ruth pour les diriger vers Jo, ce fut le regard de Martin Arbogast qu'il rencontra. L'homme le regardait lui, avec attention. Puis il pencha la tête sur son assiette, l'air de rien, laissant à Dean une sensation prononcée de malaise.
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« Tu dis qu'il te regardait ? » gargouilla Sam avant de cracher dans le lavabo.
Depuis le lit, Dean voyait son frère se rincer consciencieusement la bouche, par la porte ouverte de la salle de bain. Sammy prenait son hygiène dentaire très au sérieux, depuis toujours – enfin, depuis que Dean lui avait dit quand il avait six ans que les bactéries étaient de petites bêtes qui lui rongeaient les dents s'ils ne les lavaient pas. Dean croyait très fort en l'usage de l'imagination comme allié dans le processus d'éducation. Et si Sam avait fait des cauchemars pendant des mois après que Dean lui avait dit cela, eh bien, au moins il avait de bonnes dents maintenant.
Dean étouffa un bâillement, et il s'étira jusqu'à sentir ses articulations craquer, profitant du fait qu'il avait pour l'instant le vaste lit pour lui tout seul.
« Il faisait des trous dans mon crâne, Sam, rétorqua-t-il. Et je ne crois pas que c'était à cause de mon charme ravageur, pour une fois. Il n'avait pas ce genre de regard. »
Dean avait senti sur lui ce genre de regard suffisamment souvent pour faire la différence. Martin Arbogast ne l'avait pas regardé comme s'il voulait mettre la main dans son pantalon. Non, il l'avait regardé comme… comme Sam et Dean avaient regardé Ruth. Suspicieux. Inquisiteur.
« Il a dit qu'il était en voyage d'affaire, réfléchit-il à voix haute. Il n'a pas précisé de quel genre d'affaires il s'agissait. Il était silencieux, attentif. On aurait dit… »
Dean sentit le matelas s'affaisser quand Sam se glissa dans le lit à ses côtés.
« Tu crois que c'est un flic ?
- Bon sang, j'espère que non ! s'exclama Dean avec ferveur. En tout cas, je propose qu'on garde un œil sur lui. Et sur Ruth. Je ne sais pas à quoi on doit s'attendre, mais…
- Ok, on va faire comme ça. Maintenant, essaie de dormir un peu. »
Dean répondit par un grognement irrité, et ils éteignirent les lampes de chevet de manière simultanée.
Sam se roula sur le côté, dos à Dean, et sa respiration se ralentit, jusqu'à ce que Dean identifie le moment précis où son frère plongea dans le sommeil. Lui-même resta allongé sur le dos, les yeux fixés vers un plafond qu'il ne pouvait pas voir dans l'obscurité. Cela faisait des années qu'il n'avait pas partagé un même lit avec quelqu'un. Sam et lui avaient cessé de dormir ensemble quand la dernière poussée de croissance de Sam avait frappé, et qu'ils s'étaient mis à passer plus de leurs nuits à se battre pour un peu d'espace qu'à dormir.
Heureusement, le lit mis à leur disposition par Rob était suffisamment grand pour qu'ils y soient à l'aise tous les deux. Cela faisait tout de même un drôle d'effet de sentir Sam si près qu'il pouvait le touchait en ne tendant qu'à peine le bras. Il avait l'habitude d'entendre Sam respirer et se retourner dans son lit, mais pas de sentir sa chaleur, le matelas bouger quand il changeait de position. C'était bizarrement intime, déconcertant d'une manière qui mettait Dean mal à l'aise, au point qu'il osait à peine bouger, et en même temps curieusement réconfortant.
Il ferma les yeux, et bien sûr, ce fut à ce moment qu'un hurlement déchira le silence de la nuit.
Dean se redressa dans son lit d'un seul mouvement, et tâtonna dans le noir pour trouver l'interrupteur de sa lampe de chevet. Il sut que Sam était réveillé quand il l'entendit jurer.
« Putain, qu'est-ce qui se passe ? ! »
Dean trouva la lumière, et les deux frères se regardèrent, avant de chercher leur arme respective dans le tiroir de leur table de chevet.
Dans le couloir se trouvaient déjà Martin Arbogast en robe de chambre, et Liliane, vêtue uniquement d'un large tee-shirt noir. Elle tambourinait avec urgence à la porte de la chambre de sa sœur.
« Amy ! Ouvre, bon sang ! »
La porte finit par s'entrouvrir lentement, et Amy apparut, pâle comme la mort, mais apparemment en un seul morceau. Liliane s'écarta pour laisser passer sa sœur, puis demanda d'une voix sèche et teintée d'exaspération, mais qui ne pouvait pas s'empêcher de trembler un peu :
« Tu peux me dire ce qui t'arrive ? Ça ne va pas, de hurler comme ça ! »
Le couloir commençait à être un peu encombré. Mia et Jo étaient sortis de leur chambre, serrés l'un contre l'autre, puis Ruth, livide et tremblante. Même Rob venait d'apparaître dans la cage d'escalier, venant de l'étage supérieur où se trouvait sa propre chambre, et il se frottait la tête anxieusement. Sam et Dean dissimulèrent de concert leur arme dans leur dos.
« Qu'est-ce qu'il y a ? Qu'est-ce qui se passe ? demanda Rob d'une voix que la panique rendait un peu trop aigue. Tout le monde va bien ? »
Tous les regards se dirigèrent vers Amy, qui se mordit la lèvre.
« Euh, oui, balbutia-t-elle. J'ai vu quelque chose… Par la fenêtre. Je me suis levée pour aller aux toilettes, et par la fenêtre, il y avait, euh. J'ai vu… un visage. Un homme, vieux, pâle. Il me, il me regardait. Et il… il pleurait.»
Il y eut un silence, puis Mia exprima à voix haute ce que tout le monde pensait tout haut :
« Mais nous sommes au deuxième étage. Comment quelqu'un aurait-il pu regarder par la fenêtre ? »
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À peine étaient-ils revenus dans leur chambre que Dean fouillait déjà dans son sac à la recherche du lecteur d'ondes électromagnétiques.
Tout le monde avait regagné sa chambre, après un quart d'heure de débat dans le couloir autour de la fiabilité de ce que disait Amy. La jeune femme soutenait mordicus qu'elle avait bel et bien vu cet homme la regardant par la fenêtre, mais Rob affirmait qu'il n'y avait pas de lierre sur cette façade, ni rien qui puisse permettre à quelqu'un de grimper jusqu'aux fenêtres du deuxième étage. Liliane avait fini par clore la conversation en disant que sa sœur avait toujours eu beaucoup d'imagination, et qu'elle avait probablement dû rêver.
Tout le monde avait paru satisfait de cette explication, sauf Amy, qui avait serré les dents et regardé sa jumelle avec une lueur de colère dans les yeux. Ce n'était pas la première fois que Dean se faisait la réflexion que les deux sœurs n'avaient pas l'air de très bien s'entendre. Sam et lui ne vivaient pas toujours dans une harmonie parfaite, surtout récemment, mais il y avait quelque chose de plus profond qu'une mésentente passagère dans les regards que s'adressaient les jumelles. Cela dit, pourquoi voyageraient-elles ensembles si elles ne pouvaient pas se supporter ?
Cette pensée passa au second plan quand Dean alluma le lecteur, et qu'immédiatement l'appareil s'illumina de rouge et émit des sifflements stridents.
« Eh bien, commenta Sam, je pense qu'on a la réponse à notre question. Cette maison est plus hantée qu'Amityville.
- Super », grinça Dean, avant de filer un coup de pied dans une chaise.
Mais la vérité, c'était qu'une partie de lui était satisfaite de la situation. Il sentait la chasse venir à eux. La chasse le brûlerait de son feu purificateur, et le ferait oublier, ne serait-ce qu'un instant.
