Note: Nous atteignons un tournant dans l'histoire, enfin, vous vous en rendrez bien compte en lisant ce chapitre. Je pense qu'il y aura encore deux autres chapitres, plus un épilogue. J'espère que celui-ci vous plaira, et surtout, n'hésitez pas à me dire ce que vous en avez pensé (en d'autres termes: laissez-moi des reviews, s'il vous plait! Cela me fait écrire plus vite!). Bonne lecture!
Disclaimer: Voir chapitre un, encore et toujours.
Chapitre six : Huis clos
Dean tapait en rythme sur le bras du fauteuil dans lequel il était assis, et Sam fixait le plafond, étendu sur leur lit. Ils attendaient.
Dean jeta un coup d'œil furtif à sa montre.
« C'est bon, maintenant, non ? » demanda-t-il d'une voix teintée d'impatience.
Ils avaient tous les deux enfilé des vêtements et décidé de partir explorer la maison plus en détail, mais pour éviter d'attirer l'attention, il leur fallait d'abord laisser le temps aux autres occupants de se rendormir, et Dean, bien entendu, commençait à en avoir un assez d'attendre. Sam le sentait vibrer d'un trop-plein d'énergie qu'il avait du mal à contenir. Il était prêt à en découdre, il voulait en découdre, et Sam reconnaissait cette lueur dans son regard, brûlante, concentrée, celle que Dean avait tout le temps après la mort de leur père, quand il laissait la chasse le submerger, quand il ne voulait penser à rien d'autre. À certains égards, Dean semblait être revenu à cette époque, mais en bien pire, au-delà de ce que Sam pouvait espérer réparer.
La lueur était inquiétante, mais c'était tout de même un progrès par rapport à la terreur panique qui l'avait saisi la nuit dernière. Au moins, c'était quelque chose que Sam pouvait reconnaître comme étant Dean.
« Encore un moment », répondit-il, ce qui lui valut un soupir de frustration de la part de son frère.
Ils avaient été obligés d'éteindre le lecteur d'ondes électromagnétiques, qui ne cessaient de siffler et de clignoter. L'appareil ne leur serait d'aucune utilité dans ces conditions, ce qui ennuyait Sam, mais le plus dérangeant était qu'une réaction aussi forte laissant entendre que l'esprit en question devait être particulièrement puissant. Coupés du monde et de toute source d'information par la tempête, avec une demi-douzaine de civils sur les bras, ils étaient loin d'être dans des conditions optimales pour une chasse. Si Dean était excité, Sam était nerveux, mais il évitait d'en laisser rien paraître.
« Sam… »
Sam pinça les lèvres, exaspéré. Sérieusement, son frère commençait à lui courir sur le haricot avec son attitude de gamin hyperactif de dix ans. On est bientôt arrivé ?
« Dean, siffla-t-il, encore dix minutes, ok ?
- Non, Sam. Regarde derrière toi. Par la fenêtre. »
La retenue dans la voix de son frère convainquit Sam du sérieux de la situation. Il jeta un coup d'œil à Dean. Le visage parfaitement inexpressif, celui-ci avait le regard fixé derrière Sam, en direction de la fenêtre. Sam se retourna lentement.
Derrière la vitre, un visage les observait, ce qui en soi ne surprit pas particulièrement Sam, qui s'y attendait. La véritable surprise, en l'occurrence, était qu'il ne s'agissait pas du visage qu'avait aperçu Amy Crane. C'était une femme, entre deux âges, une expression de désespoir absolu peinte sur le visage. Des larmes coulaient le long des joues. Elle remua les lèvres, puis elle disparut.
Sam prit une profonde inspiration. Il s'était trompé alors, il ne s'agissait pas d'un esprit particulièrement puissant, mais plutôt de plusieurs esprits. Il n'avait pas encore décidé s'il devait considérer cela comme une bonne ou une mauvaise nouvelle.
« Est-ce qu'on peut y aller maintenant ? »
Dean avait posé la question calmement, un calme que Sam était loin de ressentir, mais il hocha tout de même la tête. Les gens dans la maison n'étaient pas en sécurité, il leur fallait agir.
À cet instant, un cri retentit pour la deuxième fois de la nuit, et les deux frères se précipitèrent à nouveau dans le couloir.
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Tout le monde était réuni dans la chambre de Mia et de Jo. La jeune femme était assise sur son lit et ses bras entouraient ses genoux, tandis que son mari faisait les cent pas entre la porte et le lit, évitant toujours soigneusement de s'approcher de la fenêtre. Les jumelles, Martin Arbogast, et Ruth se tenaient debout, massés à côté de la porte, et Rob se dandinait d'un pied sur l'autre derrière l'un des fauteuils qui meublaient la pièce. Sam et Dean, épaule contre épaule, étaient appuyés contre le mur près de la fenêtre, leur attention fixée sur les époux Loomis.
« C'est une histoire de fous ! » s'écria brusquement Jo, faisant sursauter Rob.
Sam vit le sourire en coin de son frère, et il lui fila un coup de coude pour lui enjoindre de garder pour lui toute blague sur les psys qui pourrait lui passer par la tête. Ce n'était pas le moment. Dean lui retourna un regard noir qui disait : Hé, je sais me tenir. Sam répondit par une grimace : Permets-moi d'en douter.
Mia redressa la tête d'un mouvement sec, et son regard bleu réussit à réduire son mari à l'immobilité. Jo cessa ses allers et venues.
« Je sais ce que j'ai vu, Jo », affirma Mia avec un calme que Sam ne put qu'admirer. Il avait eu l'occasion d'observer un grand nombre de gens dans ce genre de situation, et Mia prenait les choses particulièrement bien. « Et je sais que tu l'as vu aussi, même si tu ne veux pas y croire. Et ce qu'a dit Amy…
- Amy a rêvé, la coupa sèchement Jo, sans prêter attention à la jeune fille, dont les yeux s'écarquillèrent d'indignation. C'était un rêve, ou une hallucination, et ce que nous avons vu… Ce que nous avons cru voir… Il neige dehors », conclut-il, comme si cela expliquait tout.
Il regardait sa femme avec insistance, la suppliait presque, et c'était quelque aussi quelque chose que Sam avait déjà vu. Si Mia reconnaissait qu'ils avaient peut-être rêvé, cela suffirait à Jo, ce serait la colle grâce à laquelle il pourrait faire tenir son monde, sa bouée de sauvetage, et ce que pourraient dire les autres n'aurait pas d'importance. Mais Mia, assise sur son lit, le dos raide et ses yeux clairs aussi froids que de la glace, continuait de lui refuser cette porte de sortie.
Sam fut pris d'un bref élan de compassion pour le psychologue. Ce genre d'expérience n'était facile pour personne, mais cela devait être encore pire pour lui. S'il acceptait ce qu'il avait vu, s'il en admettait la possibilité, alors il lui faudrait songer au nombre d'erreurs qu'il avait pu commettre, aux gens qu'il avait considérés comme fous alors qu'ils ne l'étaient peut-être pas.
Jo se laissa tomber dans un fauteuil, abattu, et ne dit plus rien. Dean considéra alors que l'incident était clos, et se remit à interroger Mia.
« Ce visage, à quoi ressemblait-il ?
- C'était… un homme, répondit la jeune femme, les yeux perdus dans le vague alors qu'elle essayait de retrouver les détails de ce qu'elle avait vu. Un homme âgé.
- Comme celui qu'a vu Amy, donc ? »
Dean se tourna vers Amy avec une question muette.
« Oui, confirma la jeune fille. L'homme que j'ai vu était vieux, le visage très ridé, avec des sourcils en broussaille… et des yeux clairs. Bleus, je crois. Ou peut-être gris.
- Alors non, intervint Mia. Ce n'était pas la même, euh, la même personne. Je ne me souviens pas de ses sourcils en particulier, mais les yeux de cet homme étaient noirs. Noirs comme du charbon. »
Sam et Dean se regardèrent. Sam ne pouvait pas dire qu'il était surpris pas ce que disait Mia, ils savaient déjà qu'il y avait plus d'un esprit. Il ne s'en réjouissait pas pour autant. Ils en étaient déjà à trois différents, et la nuit ne faisait que commencer.
Tout le monde n'accueillit pas la nouvelle avec la décontraction des frères Winchester, cependant, et un brouhaha emplit la pièce quand tout le monde se mit à parler en même temps.
« Qu'est-ce que ça veut dire ? questionnait Amy dans le vide, la voix suraiguë. Qu'est-ce que ça veut dire ?
- Hé, ho, cria soudainement Dean après quelques secondes de vacarme. Silence ! Que tout le monde se la ferme ! »
Même Sam dut admettre que l'autorité dans la voix de son grand frère en imposait, et cela le ramenait bien des années en arrière, cette tonalité parentale qui transparaissait chez Dean à l'instant. Tout le monde se tut, même Liliane, qui fronça les sourcils avec une expression outrée et un rien incrédule, comme si elle ne parvenait pas à croire que Dean lui ait ordonné de se taire.
« Bien, on va enfin pouvoir s'entendre », fit Dean quand le silence fut revenu, avec une note de sarcasme qui aurait donné envie à Sam de lui envoyer son poing dans la figure si elle lui avait été adressée. « Sam et moi, on a aussi vu quelque chose, un peu avant que Mia crie, révéla-t-il. Un visage de femme à la fenêtre.
- Vous êtes sûr ? » demanda Martin Arbogast, et cette fois, Sam put constater que Dean n'était pas paranoïaque quand il disait que l'homme le regardait avec une insistance particulière. Sam fut envahi par un malaise indistinct, et il eut envie de crier à Arbogast d'arrêter de regarder son frère comme ça, ou de se placer devant Dean pour le dissimuler à la vue de cet homme trop inquisiteur.
- On est deux à l'avoir vu, nous étions parfaitement réveillés, répliqua Dean d'un ton provocateur, soutenant le regard d'Arbogast sans se démonter. Vous pensez vraiment qu'il est possible que nous soyons cinq à avoir des hallucinations ? »
Martin Arbogast ne trouva rien à répondre à cela. Sam se tourna vers Rob, qui était resté étrangement silencieux depuis qu'il était entré dans la chambre de Mia et Jo.
« Rob, vous avez déjà vu quelque chose de ce genre ? » Il avait posé la question doucement, car le propriétaire du motel avait vraiment l'air sous le choc.
Rob détourna les yeux pour répondre, l'air fuyant, et en conséquence, Sam ne crut pas un mot de ce qui sortit de sa bouche :
« Non, rien, il n'y a jamais rien eu.
- En êtes-vous certain, Rob ? interrogea à nouveau Sam avec insistance, forçant son interlocuteur à se tourner vers lui pour lui répondre. Vous n'oseriez pas me mentir en sachant que vous mettez en danger la vie de tous ces gens ?
- N-non. Peut-être, peut-être que j'ai vu des choses, parfois, mais je vous jure, il n'est jamais rien arrivé de grave. Ce ne sont que des sortes de mirages. Il n'y a pas de danger.
- Mais vous avez déjà vu ses visages ?
- Oui », souffla finalement Rob.
Sam se tourna vers son frère pour le consulter silencieusement sur la marche à suivre, mais son attention fut détournée par le brusque hoquet de surprise de Mia.
« Regardez ! »
Sam et Dean se décollèrent du mur auquel ils étaient appuyés pour pouvoir jeter un coup d'œil par la fenêtre. Le visage qui flottait derrière la vitre était féminin, mais ce n'était pas celui que les frères avaient vu un peu plus tôt. Il s'agissait d'une très vieille femme, au visage aussi ridé qu'un vieux pruneau desséché. Et de quatre. Merde.
Elle pleurait, elle aussi, elle semblait même tellement malheureuse que Sam sentit se réveiller en lui la douleur fantôme du chagrin, de la solitude et de la culpabilité. Quand elle disparut, l'air de la pièce bruissa, comme si chaque personne qui l'occupait se remettait à respirer au même moment.
« Alors tout le monde est convaincu, maintenant ? » lança Dean à la ronde. Sa voix était un peu rauque, l'expression de son visage fermée, et Sam se demanda quelle douleur passée avait pu faire revenir chez lui la vision de cette vieille femme.
« Qu'est-ce qu'on fait ? Qu'est-ce qu'on peut faire ? »
Sam fut un peu surpris de constater que c'était Jo qui avait parlé. Apparemment, de voir un nouveau visage avec d'autres témoins l'avait sorti de sa prostration. Il s'adressait à Sam et à Dean, ayant probablement senti instinctivement qu'ils étaient les seuls dans la pièce à avoir une idée de ce qui se passait.
« L'idéal, répondit Dean, se serait de se tirer d'ici vite fait. » Il regarda par la fenêtre d'un air sombre. « Mais on dirait que ce n'est pas une option. Il fait nuit, il y a une tempête de neige, et pas d'habitation à proximité. Alors on se protège, et on attend.
- On se protège comment ? demanda Jo.
- Du sel. Vous avez du sel, Rob ?
- Euh, oui, dans la cuisine, balbutia le propriétaire du motel.
- Très bien. On se rassemble dans une autre pièce de la maison, une un peu plus grande parce qu'on est tassé comme des sardines ici, et on se protège avec le sel.
- Mais qui êtes-vous, bon sang ? fit brusquement Liliane. Vous n'êtes pas un Marine, n'est-ce pas ? »
Elle exprimait sans doute à voix haute ce que les autres pensaient tout bas, car maintenant ils regardaient tous Dean dans l'attente d'une réponse. Dean se redressa, et prit une posture qui respirait l'assurance, le détachement, et la maîtrise de la situation. Sam ressentit un élan d'adoration enfantine pour l'image qui se formait devant ses yeux, celle du héros que son grand frère avait toujours été pour lui.
« On est des chasseurs. Et non, je ne veux pas dire qu'on prend notre pied à tirer sur des animaux inoffensifs, mais qu'on traque et qu'on tue les créatures surnaturelles qui hantent vos cauchemars les plus horribles. Des esprits hantent cette maison, et le sel est le seul moyen de s'en protéger. »
La déclaration de Dean fut suivie d'un silence hébété. Sam attendit quelques minutes, le temps de laisser à tout le monde la possibilité de digérer ce que son frère venait de leur jeter à la figure, avant de sonner le rassemblement.
« Il vaut mieux qu'on ne reste pas là. Rob, il y a bien un salon dans cette maison ?
- Oui, à l'étage inférieur.
- On va tous descendre là. Ensuite, vous et mon frère iraient chercher le sel à la cuisine, et vous nous rejoindrez. Des questions ? Des objections ? »
Personne ne s'était encore suffisamment remis de l'enchaînement rapide des derniers évènements pour rien répliquer. Dociles comme un troupeau de moutons, ils suivirent Rob et les frères Winchester vers le salon du premier étage.
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« C'est normal qu'ils mettent si longtemps à revenir ? »
Sam serra les dents en réaction à la question anxieuse d'Amy. Les clients du motel étaient tous rassemblés dans le salon auquel les avait conduits Rob, et maintenant ils attendaient avec plus ou moins de patience que le propriétaire du motel et Dean reviennent avec le sel nécessaire à leur protection. Les deux hommes étaient partis voilà près d'une demi-heure, et l'agitation commençait à gagner le petit groupe.
« Vous croyez qu'il leur est arrivé quelque chose ?
- Je ne sais pas », répondit Sam avec une irritation à peine dissimulée, formulant intérieurement des vœux pour que la jeune femme se taise enfin.
Si son frère n'était pas revenu dans un quart d'heure, il partait à sa recherche. Cela ne lui plaisait pas beaucoup de laisser un groupe de civils sans protection, mais il aimait encore moins l'idée que Dean était peut-être blessé quelque part dans la maison, et avait besoin de son aide. Il n'y avait eu aucun bruit qui puisse suggérer cela, mais ce n'était pas normal que Dean et Rob mettent autant de temps à faire ce qui aurait dû être un simple aller-retour à la cuisine. Une dizaine de possibilités plus épouvantables les unes que les autres se dessinaient dans son esprit, et s'il n'avait pas été habitué aux situations stressantes, il aurait déjà cédé à la panique.
La porte s'ouvrit soudainement, et tout le monde sursauta. Ruth étouffa un petit cri, et Mia se serra contre Jo.
C'était Dean. Une vague de soulagement frappa Sam, si intense qu'il eut l'impression de se liquéfier, et il lui fallut quelques secondes pour se rendre compte que son frère était seul.
« Dean, où est Rob ? »
Les mâchoires de Dean se contractèrent, et il y avait dans son regard une fureur que Sam savait interpréter comme de l'anxiété. La situation ne sentait pas bon.
« Il s'est volatilisé, grogna Dean. Il était derrière moi, et quand je me suis retourné, il avait disparu. J'ai passé un moment à la chercher, puis je me suis dit que pendant ce temps vous restiez sans protection, alors je suis retourné à notre chambre, et j'ai ramené le sel qu'on avait. C'est déjà ça. »
Il balança la boîte à Sam, qui la soupesa pour en évaluer le contenu. Il grimaça.
« Il n'y en a pas assez. Il y a deux fenêtres, plus la porte, à faire.
- On commence par les fenêtres, proposa Dean. Pour l'instant, les esprits ne sont apparus qu'à la fenêtre. »
Sam haussa les épaules. C'était mieux que rien. Si les fenêtres étaient protégées, Dean et lui pourraient se charger de garder la porte.
« Qu'est-ce qu'on fait pour Rob ? » interrogea Liliane. Elle avait l'air moins vindicative qu'auparavant, mais aussi moins terrorisée que le reste du groupe. Bien qu'elle ait pour l'instant présenté toutes les caractéristiques d'une chieuse, Sam devait reconnaître qu'elle avait également un sacré sang-froid.
Il ouvrit la bouche pour répondre à la question, mais il fut interrompu par la porte qui s'ouvrit encore une fois. Le groupe eut un nouveau sursaut collectif, et Dean pivota pour braquer son arme vers l'entrée.
Il s'agissait de Rob, en apparence intact, qui portait un gros sac en plastique.
« Putain, Rob ! jura Dean, avant de dissimuler à nouveau son arme dans ses vêtements. Vous étiez où ?
- Je… Vous braquiez une arme sur moi ?
- Répondez à la question, lui enjoignit Sam d'un ton glacial. Il venait d'être assailli par un drôle de pressentiment, et il était curieux de voir quelle explication Rob allait donner pour sa disparition de près de trois quart d'heure.
- Je suis parti chercher du sel. Il m'est venu à l'esprit que tout ce que j'avais dans la cuisine était un peu de sel de table et… Je ne sais pas comment ça marche, mais je me suis dit que s'il y avait plusieurs, euh, fantômes dans ma maison, il faudrait beaucoup de sel. Je suis allé chercher un sac de gros sel dans mon cellier. » Il présenta le sac qu'il avait dans les bras à Sam. « Est-ce que c'est bon ?
- Oui, oui, il devait y en avoir assez. »
Si l'on combinait ce sac, plus le sel que Dean avait ramené de leur chambre, il y en avait en effet suffisamment pour assurer leur protection jusqu'à ce que la tempête de neige cesse. Cela ne suffit pas à calmer Dean, cependant.
« Et pourquoi diable vous ne m'avez pas dit où vous alliez ! Je me retourne et pouf ! vous n'êtes plus là ! Je vous ai cherché partout, et croyez-le ou non, j'ai autre chose à foutre, moi !
- Ah, désolé, balbutia Rob, avant de reculer d'un pas face à un Dean fulminant. Ça m'est venu tout d'un coup, et j'ai fait demi-tour… J'ai pas pensé que vous vous inquiéteriez. »
Les deux frères échangèrent un regard. Dean ne paraissait pas convaincu, et Sam ne l'était pas non plus, mais il ne voyait pas ce que Rob pouvait dissimuler par ce mensonge. Savait-il quelque chose sur ce qui se passait dans sa maison ? Il avait l'air terrifié, et nerveux, mais les autres membres du groupe l'étaient aussi. Sam résolut de garder un œil sur lui par précaution.
« Bon, allez mettre une ligne de votre sel au bas des fenêtres, finit par ordonner Dean à Rob. Sam, tu fais la porte ? »
Les lignes de sel furent vite placées, et il en restait largement assez dans le sac de Rob pour parer à toute éventualité. Sam sentit qu'il commençait insidieusement à se détendre, et il se força à rester sur ses gardes. Ils avaient peut-être l'impression pour l'instant d'avoir le contrôle de la situation, mais il savait bien avec quelle vitesse la tempête pouvait succéder au calme apparent.
« Il ne faut surtout pas que vous touchiez aux lignes de sel, expliqua-t-il au groupe de son ton le plus docte. Si vous les brisez, vous ouvrez une brèche qui permettra à n'importe quoi de s'introduire dans la pièce.
- Pourquoi du sel ? demanda Jo, une nuance sincère de curiosité dans la voix. En quoi cela va-t-il nous protéger de… ces choses ?
- Eh bien, c'est un symbole de pureté, alors il éloigne toute créature impure, c'est-à-dire maléfique.
- Ah, bon. »
Jo fit une moue, l'air un peu dubitatif. Dean se laissa tomber dans un fauteuil près de la cheminée, et lança abruptement :
« En tout cas on peut vous assurer que ça marche, alors c'est l'essentiel, non ? Bon, je propose que tout le monde essaie de prendre un peu de repos. Je vais monter la garde. »
Sam jeta un regard un son frère. Il avait l'air épuisé, et arborait des cernes bleuâtres sous les yeux.
« T'es sûr ? Je peux prendre le premier tour.
- Pas envie de dormir, Sammy », rétorqua Dean d'un ton définitif.
Personne ne trouva le sommeil, finalement. Mia, Jo et Amy s'étaient blottis sur le canapé au centre de la pièce, et les autres avaient pris place dans les divers fauteuils, sauf Sam qui, faute de place, s'était assis au pied du fauteuil dans lequel était son frère. Le tic-tac de la petite pendule qui ornait le manteau de la cheminée égrainait les secondes une à une, à un rythme entêtant. Chacun observait les autres de manière plus ou moins couverte, et le silence et la tension qui régnaient dans la pièce étaient tels que le moindre bruit faisait sursauter tout le monde.
« Quand on sera sorti d'ici, je rentre direct à San Francisco », marmonna Amy au bout d'un long moment.
Elle semblait plutôt se parler à elle-même, mais Liliane répliqua tout de même.
« Tu fais ce que tu veux, je m'en fous.
- Je ne te demandais pas ton avis. Cette idée de voyage était vraiment une connerie.
- C'était pas mon idée.
- Je t'ai pas entendue beaucoup protester. Pour une fois. »
Les deux sœurs, tout à leur dispute, avaient l'air d'avoir oublié qu'elles n'étaient pas seules dans la pièce, et eurent l'air interloquées quand Mia intervint :
« Vous ne vouliez pas de ce voyage ? Mais alors, pourquoi le faire ?
- Nos parents estiment qu'il est essentiel qu'on s'entende bien », expliqua Liliane. Il y avait du dédain dans sa voix, mais la jeune fille paraissait de toute manière perpétuellement dédaigneuse, alors il était difficile de savoir si le sentiment s'adressait à ses parents, ou à qui que ce soit en particulier. « Ils doivent croire que nous sommes une insulte au concept de la gémellité.
- Et ils pensaient que vous envoyer toutes les deux faire le tour du pays était une bonne idée ? demanda Dean, l'air incrédule. Ils n'avaient pas peur que vous vous écharpiez ?
- Ils espéraient que ça resserrerait nos liens, j'imagine.
- Ça n'a pas l'air de marcher », commenta Sam, et il reçut en retour un sourire ironique de Liliane et un regard noir d'Amy.
Il n'avait jamais connu de jumeaux personnellement, mais il avait toujours considéré, sans jamais vraiment y accorder beaucoup de réflexion, que le lien gémellaire devait représenter la quintessence de la relation fraternelle, alors il lui fallait admettre qu'il était déconcerté par l'animosité qui existait entre les jumelles. En même temps, Dean et lui avaient quatre ans de différence, et il n'avait jamais rencontré de frères et sœurs dont la relation était plus fusionnelle que la leur.
« Et vous, vous êtes vraiment frères ? »
La question venait de Rob. Sam et Dean se tournèrent vers lui d'un seul mouvement, déconcertés. Quand ils étaient avec des étrangers, ils se présentaient rarement comme frères, aussi il ne leur était pas venu à l'idée qu'on pouvait douter d'eux alors qu'ils étaient pour une fois honnêtes à ce sujet.
« Euh, oui, répondit lentement Sam. Pourquoi on ne le serait pas ?
- Eh bien, vous avez été plutôt secrets, jusqu'ici », fit remarquer Martin Arbogast. Cela faisait un moment qu'il n'avait rien dit, probablement pris dans la tourmente des derniers évènements, mais il avait eu le temps de se reprendre en main, et avait retrouvé son calme inquisiteur. « Et maintenant, vous nous révélez que vous êtes des chasseurs de créatures surnaturelles, poursuivit-il. Alors nous sommes en droit de nous poser des questions.
- En plus vous ne vous ressemblez pas beaucoup », renchérit Amy.
Dean poussa un grognement de dérision, et Sam sourit. Ils le savaient, qu'ils ne se ressemblaient pas beaucoup. Parfois cela jouait en leur faveur en les aidant à garder leur couverture, parfois cela entraînait d'ennuyeux quiproquos.
« Nous sommes bel et bien frères, en tout cas, je peux vous le jurer, affirma Dean. Même parents, élevés ensembles…Bien que je me sois demandé plus d'une fois si Sam n'avait pas été adopté…
- Oh, la ferme, » grogna Sam, jouant le jeu de l'irritation. Il fut récompensé de son effort quand il réussit à arracher un sourire à son frère.
« Ces, euh, ces choses », commença nerveusement Ruth, sortant tout d'un coup du mutisme dans lequel elle s'était enfermée depuis un moment. Tous les regards se tournèrent vers elle, dans l'attente de ce qu'elle avait à dire. « Ces visages. Qu'est-ce que c'est ? Qu'est-ce qu'ils nous veulent ?
- Ce sont probablement des fantômes, des esprits de personnes décédées, répondit Sam. Quand à ce qu'ils nous veulent, chaque esprit a ses propres motivations alors c'est… » Il s'interrompit, repensant à tout ce qui ce qui s'était produit, et surtout, à ce qui ne s'était pas produit. « Ils ne nous ont rien fait, pour l'instant. Ils se sont contentés de nous apparaître. Dean, et si…
- S'ils voulaient nous faire passer un message ? compléta Dean, reprenant sans effort le fil des pensées de son cadet. Comme à l'asile de Roosevelt.
- Oui, exactement.
- Si c'est le cas, il faudrait qu'ils soient plus clairs, parce que je ne vois pas vraiment de quoi il s'agit pour le moment.
- Peut-être qu'ils nous demandent seulement de l'aide, murmura Sam en repensant au désespoir flagrant des deux femmes qu'ils avaient vues.
- Je crois que la neige s'est arrêtée, intervint Jo, qui regardait par la fenêtre.
- Ah ouais ? »
Dean se leva pour aller s'en assurer par lui-même, et Sam le suivit. Il faisait nuit noire, à l'extérieur, pas de lumière électrique, ni de lune ou d'étoiles pour apporter un peu de clarté, mais il semblait bien que le rideau de neige se soit dissipé.
« Alors on peut partir d'ici ? » demanda anxieusement Mia.
Dean haussa les épaules, et grimaça.
« Même s'il a cessé de neiger, il doit y avoir une sacrée couche. Il faudrait que je jette un coup d'œil… » Il essaya d'ouvrir la fenêtre, sans succès. « Merde, c'est coincé. Sam, essaie l'autre.
- Pareille », grogna Sam après une bonne minute d'efforts acharnés.
Ils se regardèrent. Ils savaient qu'ils pensaient à la même chose. Ce putain d'asile de Roosevelt.
« Soit ces deux fenêtres sont coincées et nous n'avons vraiment pas de chance, commença Sam, soit…
- Ils ne vous laisseront pas sortir. »
Les mots de Rob frappèrent comme un coup de massue. Les frères firent volte-face, et virent que le propriétaire du motel s'était levé de son fauteuil et s'était rapproché de la porte.
« Qu'est-ce que vous voulez dire par là ? Répondez, Rob ! pressa Sam. Qu'est-ce que vous savez ?
- Je suis désolé.
- Je vais t'en foutre, des « désolé », gronda Dean, avant de traverser la pièce à grandes enjambées. Ses mâchoires étaient serrées, ses yeux lançaient des éclairs. Il avait atteint ses limites, et il ne jouait plus.
Rob poussa un petit couinement de terreur, et se précipita vers la porte. Il réussit à l'ouvrir et à sortir dans le couloir avant que Dean n'arrive, et il lui claqua la porte au nez. On entendit ensuite le bruit d'une clé qui tournait dans la serrure.
« Rob !! rugit Dean. Si vous n'ouvrez pas cette porte, je vous jure que je la défonce ! »
Sam avait traversé le salon à son tour, et il posa une main sur l'épaule de son frère pour lui signaler de se calmer et d'attendre un peu avant de détruire le mobilier.
« Rob ! appela-t-il. Qu'avez-vous voulu dire ? Vous connaissez l'identité de ces esprits ? »
Il perçut à travers la porte un rire étranglé, ou peut-être un sanglot.
« Oui, je sais qui ils sont. Je l'ai toujours su. Ma famille. Ce sont les membres de ma propre famille.
- Quoi ?
- Ils ne vous laisseront pas sortir. Ils n'ont pas le choix. Moi non plus je n'ai pas le choix. Je suis vraiment désolé.
- Désolé pour quoi ? Qu'allez-vous faire ? Rob !
- Vous ne pourrez pas partir à moins que vous ne lui donniez ce qu'il veut.
- Il ?
- Livrez-lui Dean Winchester, et il laissera partir les autres. »
Dean s'écarta vivement de la porte, comme si elle brûlait.
« Qu'est-ce que c'est que ce bordel ? balbutia-t-il.
- Il vous rendra à… il vous ramènera là où est votre place. »
La où est votre place. Il ne voulait tout de même pas dire… ? Sam tourna la tête en direction de son frère, croisa son regard terrifié. Bien sûr que si, c'était ce que Rob voulait dire, ils le savaient tous les deux. Sam voyait la poitrine de Dean monter et descendre à un rythme de plus en plus rapide. Il paniquait. Il avait l'air tellement perdu, tellement jeune, un écho de la nuit précédente, et Sam aurait fait n'importe quoi pour effacer cette expression de son visage.
« Je suis désolé, je suis désolé », répétait Rob derrière la porte. Sam voulait lui hurler de se taire.
Il se tourna vers le reste du groupe, dont les visages reflétaient la peur et l'incompréhension, puis à nouveau vers la porte.
« Non, dit-il simplement. Pas question. »
