Note: Désolée pour l'attente, mais j'ai traversé une phase de doute pendant l'écriture de ce chapitre, du genre "Rhaa, ce que j'écris, c'est d'la merde!!". Comme je l'ai dit dans le chapitre précédent, il y aura encore un chapitre après celui-ci, puis un épilogue.

Beaucoup de révélations dans ce chapitre, alors respirez un bout coup, et c'est parti...

Chapitre sept : Au commencement

La colère qui avait saisi Dean face à Rob le faux jeton et ses phrases énigmatiques à la con s'était évanouie d'un seul coup, laissant place à un puit sans fond de terreur. Son cœur battait tellement fort qu'il avait l'impression que toutes les personnes présentes dans la pièce pouvaient l'entendre, et il avait envie de vomir, de régurgiter le délicieux ragoût que leur avait mijoté Rob l'immonde fouine.

Les sons lui parvenaient étouffés à travers le bourdonnement dans ses oreilles, son champ de vision se rétrécissait. Il sut qu'il était sur le point de perdre connaissance, et il tendit la main pour trouver appui contre le mur, forçant sa respiration à s'apaiser. Respire. Respire ou tu vas t'étaler devant tout le monde. Il essaya de recourir au juke-box dans sa tête, sa bouée de sauvetage quand les choses autour de lui ou à l'intérieur de lui devenaient trop oppressantes, mais la musique lui échappait, les paroles s'embrouillaient dans son esprit. Il avait la sensation de nager sous l'eau, et il y avait une certaine paix dans l'idée de se laisser dériver, de se noyer peut-être.

Au bout d'un certain temps qui se comptait peut-être en minutes, ou en secondes, le bruit des voix qui l'entourait lui parvint de nouveau clairement, ce qui lui permit de se rendre compte que la situation ne prenait pas une très bonne tournure.

« Qu'est-ce qu'il va faire ? Il va nous tuer ? Qu'est-ce qu'ils vont nous faire ? »

La voix paniquée appartenait à Amy Crane, et elle était accompagnée de tout un chœur.

« On ne peut pas essayer de sortir ? On ne va pas rester là à rien faire ! »

« De quoi parlait Rob ? Sam ? Pourquoi veut-il votre frère ? »

« On est des otages, c'est ça ? On est des putains d'otages ! Qu'est-ce qui se passe ici ? »

Il fallait que toutes ces voix se taisent, parce que Dean ne s'entendait plus penser. D'un autre côté, il se pouvait aussi que son cerveau se soit tout bonnement arrêté de fonctionner pour cause de surcharge. Ciao, bye bye, cessation totale d'activité jusqu'à nouvel ordre. Il voulait quand même que le vacarme prenne fin – il sentait que la colle qui maintenait ensemble le patchwork de son esprit donnait des signes de faiblesse.

« STOP ! »

C'est moi qui vient de crier ? Oups.

N'empêche, ce fut efficace. Les six clients du motel se figèrent instantanément.

« Ok, euh, balbutia-t-il lui-même impressionné par son propre éclat. Un à la fois, d'accord ? C'est pas le moment de céder à la panique. »

Dit-il. Tu es bien placé pour donner des leçons de morale. T'es en train de chier dans ton froc, mon vieux.

Martin Arbogast s'auto proclama porte-parole rationnel de la petite bande. Ce type avait plus de sang-froid qu'un alligator, et alors qu'il s'agissait d'ordinaire pour Dean d'une qualité, en l'occurrence cela lui donnait envie d'envoyer à ce type une droite dans les gencives. Curieux.

« Est-ce que vous savez ce qui se passe ici ? demanda Arbogast.

- Non ! répondit Sam avec plus de véhémence que nécessaire. On est comme vous, on est juste de passage. On avait jamais rencontré Rob auparavant. »

Bien sûr, Sammy s'abstint judicieusement d'ajouter qu'il était quand même déjà passé par le coin il y avait quelques mois, et qu'il avait dézingué un chien noir à cette occasion – ce qui avait peut-être eu des conséquences négatives, et avait peut-être un rapport avec ce qui se passait, ou peut-être pas, qui sait.

« Votre nom est bien Winchester ? » questionna à nouveau Arbogast.

C'était une question terriblement minée, mais à ce stade il semblait inutile de nier, alors ils hochèrent la tête avec un bel ensemble. Winchester, oui monsieur, et fiers de l'être !

« Comment Rob connaissait-il votre nom ?

- Qu'est-ce qu'on en sait ? » rétorqua Sam toujours aussi abruptement. Dean sentait son frère tendu, sur la défensive, ce qui ne jouait pas favorablement sur l'état de ses propres nerfs.

« Qu'est-ce qu'il voulait dire par « là où est sa place » ? »

La question n'avait pas été posée par Arbogast, mais par Liliane, qui observait les deux frères avec suspicion.

« Vous vous êtes échappé de quelque part ? poursuivit-elle, ses yeux noisettes fixés sur Dean, implacables. La prison ? L'asile ? »

La question passait trop près de la vérité au goût de Dean pour qu'il puisse répondre, et la nausée revenait, alors il laissa Sam rembarrer proprement la jeune fille.

« Vous croyez vraiment que dans ce cas c'est un propriétaire de motel dérangé qu'on enverrait à sa recherche ?

- Sans doute que non, mais il a bien voulu dire quelque chose par là. Vous savez de quoi il veut parler, vous avez peur.

- Ça ne vous regarde pas.

- Je crois que si, au contraire. On est quand même coincés dans cette foutue baraque !

- Nous ne sommes au courant de rien, et…

- De rien, mon œil !

- Arrêtez ! »

Le cri de Ruth réduisit Sam et Liliane au silence. Dean se tourna vers elle, et vit qu'elle était pâle, mais que ces lèvres étaient pincées dans une expression de détermination.

« Je ne veux pas rester enfermée ici, déclara-t-elle avec une surprenante fermeté.

- Comme si on en avait envie, rétorqua Liliane en levant les yeux au ciel.

- Je ne laisserais pas ce cinglé me tuer, poursuivit Ruth en ignorant l'interruption. Je me suis enfin échappée, je ne vais pas mourir dans ce trou perdu ! »

Ok, Dean devait admettre qu'il ne suivait pas très bien le fil du discours de Ruth, et il n'était pas le seul, à en juger par les regards déconcertés que s'échangeaient les autres clients. Cependant, ils n'eurent pas besoin de poser des questions trop longtemps. De toute la soirée et de toute la nuit, Ruth n'avait pas articulé plus de deux ou trois phrases, préférant se faire le plus discrète possible comme si elle espérait se fondre dans le décor, mais maintenant que les vannes étaient ouvertes, elle ne s'arrêtait plus.

« Quinze ans, pendant plus de quinze ans, mon mari m'a battu, presque tous les jours. Il me prenait mes clés de voiture quand il ne voulait pas que je sorte, il répondait au téléphone à ma place. On a jamais eu d'enfants parce qu'il n'en voulait pas. Il a fait de ma vie un enfer, et j'ai enfin trouvé le courage de partir, alors peu importe le moyen, je sortirai d'ici ! »

Elle se tut, un peu essoufflée, puis entreprit de déboutonner le haut de son chemisier, mâchoires contractées. D'un petit mouvement sec elle fit sortir son épaule droite, de manière à ce que tout le monde puisse voir l'hématome décoloré qui la couvrait presque entièrement.

« Jamais là où tout le monde aurait pu le voir, bien sûr », commenta-t-elle avec un sarcasme qui ressemblait à de l'amertume.

Dean déglutit. Il avait vu bien des choses dans sa vie, mais il ne parvenait toujours pas à concevoir pleinement le genre d'enfoiré qu'il fallait être pour martyriser quotidiennement une autre personne, la personne qui partageait votre vie, celle que vous étiez censé chérir. Il ne comprenait que trop bien ce que c'était d'échapper à un tourment dont on pensait qu'il n'aurait jamais de fin, par contre. Mais sa compassion était limitée par l'appréhension qui l'envahissait. Il avait peur de voir où Ruth voulait en venir.

« Où voulez-vous en venir, Ruth ? questionna Sam, faisant inconsciemment écho aux pensées de son frère. Son expression était dure, parce que lui aussi probablement savait où le discours de Ruth conduisait.

- Quoi qu'il se passe ici, ça ne regarde aucun d'entre nous, à part vous et votre frère. Vous savez ce qu'il faut que vous fassiez pour que nous puissions sortir. »

Elle se tourna vers le reste du groupe, à la recherche de soutien. Ils échangeaient des regards les uns avec les autres, hésitants, et évitaient de regarder dans la direction des deux frères. Nul doute que Ruth venait d'exprimer ce qu'au moins une partie d'entre eux pensait. Une personne contre six autres, le calcul était vite fait. Dean ne pouvait pas leur en vouloir.

«Mais qu'est-ce que…, commença Mia, et elle regarda en direction de Dean, la seule à avoir ce courage. Qu'est-ce qui va vous arriver, si vous allez avec lui ? Qu'est-ce qu'il voulait dire…

- Quelle importance ! coupa Ruth, une inquiétante note d'hystérie dans la voix. Si nous restons ici, il ne nous arrivera rien de bon, c'est la seule certitude.

- Si c'est important, intervint Liliane. Elle fit un pas sur la droite pour se placer à côté de Mia, soulignant par ce geste, volontairement ou pas, la scission qui se formait dans le groupe. On ne sait rien de ce qui se passe, et franchement, je n'aurais rien contre quelques explications. Mais fermer les yeux sur ce qui va arriver à Dean s'il se livre à Rob, c'est de la lâcheté, pure et simple. »

Ses derniers mots avaient été prononcés avec provocation, le menton levé, mettant au défi les autres de réfuter ses paroles. Elle ne laissait à personne le loisir de se protéger de la morsure de la culpabilité, et les autres détournèrent le regard, honteux. Dean sentit naître en lui quelque chose comme de l'admiration à l'égard de la jeune fille, aussi pénible soit-elle.

« Je vais mettre tout le monde d'accord. »

Dean vit d'abord les expressions sur les visages, surprises et effrayées, avant de se rendre compte que son frère avait sorti son arme et la pointait sur le groupe.

« Ce n'est pas une question sujette au débat, poursuivit-il calmement, comme s'il ne les menaçait pas d'une arme à feu. L'un d'entre vous s'approche de mon frère, et je tire. Ruth, je suis vraiment désolé pour ce qui vous est arrivé, mais Dean n'ira nulle part. »

Sam ne paraissait pas tellement désolé, mais si Dean se mettait à la place de son frère et s'imaginait dans une situation où l'on menaçait d'envoyer Sam en Enfer – cette seule pensée suffisait à vider ses poumons de tout leur air – il était probable qu'il n'aurait ne manifesterait pas beaucoup de compassion non plus, même si cette femme en méritait.

« Vous nous laisseriez tous mourir plutôt que de laisser partir votre frère ? s'écria Ruth. Il va probablement mourir aussi, de toute façon, si nous restons tous dans cette maison !

- Vous n'avez aucune idée du sort auquel vous le condamnez. Pire que tout ce que vous pouvez imaginer, pire que le plus horrible de vos cauchemars. »

Derrière la froideur polaire, il y avait suffisamment d'émotion dans la voix de Sam pour que Dean s'interroge sur le temps que son frère avait pu passer à imaginer ce qu'était l'Enfer, les tortures qu'il s'était infligé en y réfléchissant. Ne pas savoir était sans doute un supplice, mais il n'y avait rien que Dean puisse faire à ce sujet. Il valait mieux qu'il ne sache pas plus de détails, car à moins qu'il ait une imagination vraiment tordue, la réalité serait toujours bien pire que tout ce qui pourrait passer par la tête de Sam.

Perdu dans ses pensées, Dean manqua le moment où Martin Arbogast sortit une arme de nulle part et la pointa sur Sam.

« Baissez votre arme, Sam. »

Dean cligna des yeux, et la seconde suivante, il pointait lui-même son arme sur Arbogast. Il n'avait pas eu conscience d'avoir sorti son Colt, ni d'avoir débloqué la sécurité. L'information n'avait pas eu besoin de faire le grand tour par le cerveau, ses mains avaient agi toutes seules, car c'était la réponse naturelle à une arme pointée sur Sam, un réflexe.

Les autres clients du motel s'étaient tous reculés de quelques pas avec des hoquets de frayeur, laissant Sam, Dean, et Arbogast se toiser dans un face-à-face de western.

Ce salon n'est pas assez grand pour nous trois, Arbogast.

A priori Sam et Dean avaient l'avantage, sauf que leurs armes n'étaient pas chargées de balles, mais de gros sel. Ce que Arbogast ignorait, bien sûr – enfin, probablement. Qui sait ce que le vieux renard avait encore dans son sac ? Il fallait que Dean se rappelle qu'être presque chauve n'était pas un synonyme d'être inoffensif.

« Arbogast, mon cochon, lança-t-il avec tout le sarcasme qu'il avait en réserve. T'en dissimulais dans le slip, dis donc.

- Qui êtes-vous ? interrogea froidement Sam.

- Un citoyen soucieux de sa sécurité ? J'ai un port d'arme, si c'est ce qui vous inquiète.

- Mauvaise réponse. »

Les yeux de Sam s'étrécirent et il pressa un peu plus son index sur la gâchette. Il avait l'air tellement meurtrier que si Dean n'avait pas su qu'il était impossible que Sam tue Arbogast avec cette arme, il aurait été tenté d'arrêter son frère. Il avait déjà vu cette expression sur le visage de son cadet, mais ça ne lui réchauffait pas spécialement le cœur pour autant, et surtout, il ne l'avait jamais vue alors que Sam menaçait un civil innocent – ou plus ou moins, la question était toujours en débat.

« Ne jouez pas au plus malin, déconseilla Dean à Arbogast. Mon frère, ainsi que vous avez pu le constater, est un peu énervé, et d'expérience, je peux vous dire qu'il ne faut pas trop le titiller dans ces cas-là. Il est comme notre père, il a le sens de l'humour intermittent. Si vous nous disiez plutôt qui vous êtes vraiment, et ce que vous faites ici.

- Je suis une piste.

- La piste de quoi ? Ou de qui ?

- D'une personne disparue. Enfin, je n'espère pas vraiment la retrouver parce que ça fait presque dix ans qu'on a perdu sa trace, mais j'essaie au moins de déterminer ce qui lui est arrivé.

- Vous êtes flic ? » Dean ne put vraiment dissimuler sa grimace de dégoût. Martin Arbogast sourit, avec une nuance de tristesse et d'amertume derrière laquelle il y avait sans doute une longue histoire.

« Plus maintenant. Je suis détective privé.

- On peut avoir quelques détails sur votre affaire ? J'apprécie le suspense autant que n'importe qui, mais mes bras commencent à fatiguer. »

Du coin de l'œil, Dean vit Sam jeter un regard furtif à la porte. Rob était-il en train d'écouter, l'oreille pressée contre la porte ? Il avait cessé de geindre comme si c'était lui qu'on allait envoyer en Enfer, mais il n'y avait pas moyen de savoir s'il était encore là. S'ils voulaient mettre les choses au point avec Arbogast et, dans le meilleur des cas, le mettre de leur côté, mieux valait que le propriétaire du motel ne soit pas au courant. Garder un coup d'avance sur son ennemi est toujours une bonne stratégie.

Les frères échangèrent un regard, puis Sam reporta son attention sur Arbogast. D'un mouvement de son arme, il lui fit signe de se diriger vers l'autre bout de la pièce. Arbogast, il fallait lui reconnaître cela, avait apparemment l'esprit vif, et s'exécuta sans protester. Tous les trois se déplacèrent lentement vers les fenêtres, sans cesser de pointer leurs armes respectives les uns sur les autres.

« Racontez-nous », enjoignit Sam à voix basse, une fois qu'ils se furent suffisamment éloignés de la porte.

- Je recherche une femme du nom de Helen Ferris. Elle a disparu, il y a plus de neuf ans alors qu'elle allait en visite chez sa sœur, qui vit un peu plus au nord, près de Lafayette.

- Pourquoi maintenant ?

- À l'époque, les recherches n'ont mené nulle part, mais Helen Ferris était une ancienne prostituée, peu de moyens ont été mis en œuvre pour la retrouver. Son fils vient d'avoir vingt-trois ans, et il gagne suffisamment bien sa vie pour engager un détective. Il veut savoir ce qui est arrivé à sa mère. »

Que répliquer à cela ? Bien sûr que le gosse voulait savoir ce qui est arrivé à sa mère – savoir si elle était morte, qui était responsable ; savoir si elle l'avait abandonné. Dans leur malheur, les Winchester avaient toujours au moins eu la satisfaction douteuse de la certitude.

« J'ai reconstitué son itinéraire, poursuivit Arbogast. Elle est passée par ici. Vu l'heure à laquelle elle est partie de chez elle, il lui a fallu s'arrêter pour la nuit. Dans un motel, par ici. »

Martin Arbogast les regarda, et laissa son silence parler pour lui. Helen Ferris s'était probablement arrêtée pour la nuit dans le motel de Rob, et n'était jamais repartie. Ha. L'affaire se corsait.

Dean baissa les bras et fourra à nouveau son Colt dans son pantalon. Autant arrêter cette mascarade et se mettre à échanger comme des êtres civilisés. Sans compter que ses bras commençaient à lui faire un mal de chien. Sam hésita un peu, puis fit de même, ce qui soulagea Dean plus que cela n'aurait dû. Si Arbogast voulait les descendre, c'était le moment, mais heureusement il n'en fit rien, et rangea son arme dans l'étui sous son bras gauche.

Dean se retourna vers le reste du groupe, qui était resté à l'écart pendant que les fous de la gâchette discutaient, mais suffisamment près pour avoir entendu ce qu'ils se disaient. Il leur fit signe d'approcher d'un geste de la main.

Ils se massèrent tous près de la fenêtre, même Ruth, qui jetaient des regards haineux à Dean comme s'il était responsable de tout ce bordel – pour être honnête, il n'était pas sûr qu'elle ait tort. Il ne manqua pas non plus de remarquer que Sam se plaçait subrepticement entre elle et lui, jouant les gardes du corps zélés. Dean se mordit la lèvre pour se retenir de protester. À quel moment de leur existence le monde s'était-il mis à marcher sur la tête, au juste ?

« Je pense, commença Sam, lentement, pour laisser le temps aux autres d'élever des objections, ou parce qu'il réfléchissait tout en parlant, je pense que Rob doit répondre à quelques questions. Il faudrait le faire venir ici.

- Il ne voudra pas entrer, objecta Arbogast.

- Appelez-le. Dites-lui que vous allez lui livrer Dean. Si c'est moi qui lui dit, il ne me croira pas, il flairera le piège. »

Le détective hocha la tête. Sans avoir besoin d'échanger un mot, Dean et Sam se placèrent de chaque côté de la porte, leur arme à nouveau en main, puis Dean fit silencieusement signe à Arbogast qu'ils étaient en place.

« Rob ! appela Arbogast, le visage si proche de la porte que ses lèvres effleuraient presque le bois. Vous êtes-là ?

- Oui ? »

La réponse rapide suffisait à leur apprendre que le propriétaire du motel avait bel et bien écouté à la porte. Qu'avait-il entendu ? Serait-il à même de percer le bluff d'Arbogast ? Les mains de Dean se crispèrent sur son arme et tous ses muscles se tendirent en prévision de l'action à venir. De l'autre côté de la porte, Sam bougea légèrement, faisant basculer son poids d'un pied sur l'autre.

« Nous allons vous livrer Dean Winchester. Ouvrez la porte, s'il vous plait !

- Et son frère ?

- Son frère ne pausera pas de problèmes. Je… m'en suis chargé. »

Il y eut un silence, et pendant un moment Dean crut que Rob avait flairé l'embrouille, mais il entendit alors la clé tourner dans la serrure, et vit la porte s'entrouvrir, doucement.

Rob devait se méfier tout de même un peu, car il n'entra pas d'emblée dans le salon. Cette précaution s'avéra insuffisante ; Sam agrippa brutalement le bras qui poussait la porte et le tira vers l'intérieur de la pièce, pendant que Dean se glissait derrière lui, tordait son autre bras dans son dos, et calait son arme sous son menton.

Rob glapit, puis se mit à se débattre furieusement et à tenter d'échapper à l'étreinte implacable de Dean, sans succès, ses gestes désordonnés et inefficaces.

« Lâchez-moi ! Lâchez-moi !!

- Arrête de bouger, connard, ou je te casse le bras », gronda Dean à son oreille.

Rob s'immobilisa immédiatement, et Dean en ressentit une poussée d'euphorie. Il se laissa aller à savourer la sensation de pouvoir, de contrôle, qui remplaça un instant l'impuissance et le dégoût de soi qui ne le laissaient pas respirer depuis – l'Enfer – qu'ils s'étaient arrêtés dans ce putain de motel.

Sam se plaça devant eux, bras croisés sur sa poitrine, imposant et impitoyable, plus froid et menaçant qu'un inspecteur de la Gestapo. Dean sentait Rob trembler contre lui, et la sueur qui mouillait le dos de sa chemise.

Sam attendit presque une minute avant de poser sa première question, le temps que Rob perde le peu de courage qui lui restait face au regard vert et intransigeant du plus jeune des Winchester.

« Qui est ce « il » auquel vous voulez livrer Dean ? »

Rob était peut-être sur le point de faire dans son pantalon, mais Dean s'attendait tout de même à un peu de résistance de sa part, ne serait-ce que de principe. Un homme a sa dignité, bon sang. Mais il n'y eut aucune hésitation dans la réponse de Rob, aucun temps de réflexion.

« Cela ne vous servira à rien de le savoir. Vous ne pourrez rien contre lui. Mais si vous insistez… C'est Grandpa Anthony.

- Votre grand-père… Celui qui a fait bâtir la maison ?

- Non, Grandpa Anthony est en fait mon arrière-grand-père.

- J'imagine qu'il est mort, lui aussi, commenta Dean. Voilà ce que j'appelle une famille vraiment soudée. Vous donnez un sens nouveau à l'expression « à la vie, à la mort ».

- C'est à cause de lui qu'ils ne peuvent pas partir. Il les garde ici. Il a fait de sa famille des prisonniers. »

Sam fronça les sourcils, et Dean pouvait presque voir les rouages tourner sous son crâne. S'il arrivait à y voir clair dans cette histoire, Dean lui tirait son chapeau, car pour sa part, il avait l'impression d'être en présence d'un tas de pièces venant de puzzles différents.

« Et lui, demanda finalement Sam, qu'est-ce qui le maintient ici ? »

Rob se tortilla, et Dean resserra fermement son étreinte avant de s'apercevoir qu'il ne cherchait pas à s'échapper. Il avait peur – pas de Sam ou de Dean, mais des choses qu'il allait révéler.

« Quand il était encore en vie, Grandpa Anthony a passé un pacte », chuchota-t-il, si bas qu'Arbogast dut se rapprocher pour mieux entendre.

Le mot « pacte » suffit à hérisser tous les poils sur le corps de Dean et à glacer le sang dans ses veines. Il regarda son frère, et vit ses narines se dilater et ses lèvres se pincer. Oui, ce n'était pas un mot qui avait bonne presse dans la famille Winchester – il avait une série de fâcheux précédents.

« Quel genre de pacte ? réussit à articuler Sam.

- Avec un démon. À un croisement de routes. Il s'est enrichi très vite après cela, alors c'est sans doute ce qu'il a demandé en échange de…

- …son âme », compléta Dean. Il avait un goût de cendre dans la bouche, et il était tenté de cracher par terre pour s'en débarrasser. « Mais attendez une minute ! S'il a vendu son âme, comment ça se fait que cet enfoiré soit encore là à nous les briser ? »

Sam se frappa soudainement le front. Dean haussa un sourcil déconcerté.

« Oui, Sam ? Une suggestion dont tu voudrais faire part à la classe ?

- Je suis stupide ! Pourquoi je n'y ai pas pensé plus tôt ? Je n'ai pas fait le rapprochement…

- Mais encore ?

- Le chien noir ! Enfin, les chiens noirs, ils étaient deux, celui que j'ai tué, et celui que tu as vu hier soir.

- Sam. » Son frère tournait autour du pot, et Dean sentait l'irritation le gagner. Sa patience était plus mince que du papier à cigarette. « Ne soit pas trop clair, surtout, je risquerais de comprendre où tu veux en venir.

- Parmi les légendes américaines qui circulent sur les chiens noirs, il y en a une qui se situerait dans le Tennessee. On raconte qu'un fermier aurait recueilli deux chiots noirs. Il était tellement cruel que le Diable lui refusa l'accès à l'Enfer, mais le chargea à la place de chasser avec ses chiens noirs les voyageurs imprudents qui circulaient après minuit. Je ne pensais plus du tout à cette légende, mais je crois que je comprends… Rob, votre arrière-grand-père s'est servi de ces chiens comme défense contre les chiens de l'Enfer, n'est-ce pas ?

- Sans doute, tout ce que je sais, c'est que j'ai toujours vu ces créatures rôder dans le coin… Ils le protègent, et parfois, quand… ils s'ennuient, ils s'attaquent aux voyageurs qui circulent la nuit.

- Comme Jack Lonnegan… murmura Sam.

- Attendez », intervint Dean, dont l'esprit avait du mal à appréhender ce qui se présentait comme une sacrée histoire de fous. Sérieusement, des chiens noirs ? C'était la solution miracle qu'ils avaient cherchée désespérément pendant un an ? « Ces foutus clébards ont suffi pour qu'il ne soit pas expédié en Enfer ? Et le démon avec lequel il a passé le pacte n'a pas cherché à riposter ?

- C'est vrai ça, remarqua Sam, le front plissé. Il y a quelque chose qui ne colle pas. Le démon ne l'aurait pas laissé s'en sortir si facilement. Et pourquoi votre arrière-grand-père est-il encore ici ? Et tout le reste de votre famille ? Pourquoi veut-il Dean ? »

Rob ne bougeait plus d'un pouce, tellement tendu que Dean aurait eu l'impression de serrer un bout de bois contre lui si ce n'était le mouvement de sa poitrine quand il respirait. C'était le signe qu'ils touchaient du doigt quelque chose de crucial, et Sam le sentait probablement aussi, car il se rapprocha d'un pas, se redressant pour dominer Rob (et Dean, incidemment) de toute sa taille.

« Rob ? Qu'a fait le démon ? Il a dû essayer de négocier un nouveau pacte, n'est-ce pas ? Connaissant ces saletés… » La haine crispa brièvement son visage, puis l'expression disparut aussi vite qu'elle était née. « Quels étaient les termes du nouveau pacte ? »

Rob se pressa contre la poitrine de Dean dans une vaine tentative pour s'écarter de Sam.

« Le démon… Le démon a accepté de ne pas traîner son âme en Enfer si…

- Si ?

- S'il lui livrait de nouvelles âmes… Tous les dix ans. Mais le problème est que ça ne s'est pas arrêté après sa mort. Nous, ses descendants… Il a fallu qu'on poursuive sa tâche. C'est pour ça qu'il ne nous laisse pas partir.

- Vous voulez dire… Que vous… » Sam tremblait de fureur. « Que vous… ! Helen Ferris, vous l'avez livrée à ce démon ?!

- Je, je ne… Je ne me souviens pas des noms…

- Et mon frère, c'est le jackpot, c'est ça ? Il espère que s'il le livre au démon, il le libérera de son pacte ? »

Sam avait l'air prêt à étriper Rob à mains nues, et Dean lui lança un faible « Sam ! » d'avertissement, même s'il fallait avouer qu'il sentait son propre index se crisper sur la gâchette de son Colt et que se retenir d'exploser la cervelle de Rob lui demandait une maîtrise de soi qui s'effilochait de seconde en seconde.

Bon sang. « Histoire de fous » était bien loin du compte – c'était la chose la plus démente qu'il ait jamais entendu, ce qui n'était pas peu dire. Combien de personnes innocentes ? Combien de pauvres gus dont le seul tort avait été de s'arrêter dans un motel paumé à la tombée de la nuit ? Oh mon Dieu. Il sentit le goût âcre de la bile qui remontait dans sa gorge. Etait-il possible que certaines de ces personnes soient au nombre des âmes qu'il lui-même avait torturées ? Non, non, si Helen Ferris était la dernière victime en date, elle avait disparu il y a trop longtemps de cela.

« Dean ? »

Il leva les yeux vers son frère, qui avait l'air vaguement inquiet. Il avait dû avoir un moment d'absence, parce que maintenant le reste des clients du motel s'était rapproché et ils chuchotaient nerveusement entre eux. Dean se demanda ce qu'ils avaient entendu de l'histoire, et ce qu'ils en comprenaient.

« Qu'est-ce qu'on fait ? » demanda Arbogast.

Il s'adressait à Sam, en quête de directions, et c'était une chose étrange que de voir un homme si sûr de soi avoir l'air perdu et ébranlé. C'était un type qui devait avoir de la bouteille, mais il n'avait probablement jamais rencontré une situation pareille. Croyait-il vraiment à tout ce qui était sorti de la bouche de Rob, d'ailleurs ? En tout cas, il s'en remettait aux frères Winchester pour la suite – enfin, il s'en remettait à Sam, et Dean ne pouvait pas lui en vouloir, parce que Sam paraissait certainement être le plus solide des deux à l'instant.

Le regard de Sam passa de Rob au détective, puis au reste du groupe.

« Ce qu'on ne fait pas, c'est livrer mon frère à ce fantôme psychopathe, déclara-t-il d'un ton qui ne souffrait pas la contradiction.

- Il n'y a pas d'autre solution, intervint Rob, de la panique dans la voix, il ne vous laissera pas partir. S'il arrive à se libérer du pacte, peut-être que tout se terminera…

- La ferme ! » coupa Sam. Dean pressa le canon de son arme un peu plus fermement contre le cou de son prisonnier. « Je l'ai dit et je le redis, quiconque s'approche de mon frère est mort. Il nous faut trouver un autre moyen de nous en sortir. »

Dean reconnaissait la lueur dans le regard de son cadet. Sam avait une idée en tête, mais s'il traînait des pieds pour l'annoncer, c'est qu'elle n'allait pas beaucoup lui plaire.

« Tu penses à quelque chose en particulier ? finit-il par demander pour couper court au suspense.

- Eh bien… peut-être. Mais tu ne vas pas beaucoup aimer. »

Bingo, songea Dean.