Note: Oups, ce coup-ci j'ai vraiment mis beaucoup plus de temps que d'habitude... J'ai fait un blocage sur ce chapitre, et puis j'ai été malade, et... Enfin, passons. Ceci est le dernier chapitre, et il devrait être suivi par un épilogue, qui arrivera très vite, je le promets. J'espère que vous apprécierez.
Disclaimer: Vois chapitre un.
Chapitre huit : Les flammes éternelles
Sam avait atteint cet état d'épuisement où la fatigue vous donne l'impression que vous êtes sorti de votre corps et que vous flottez. Il se sentait aussi étrangement calme, bien que tous les regards, inquiets, confus, ou en colère, se soient braqués sur lui.
Les jumelles Crane s'étaient assises chacune sur un des bras du même fauteuil, comme si elles ne voulaient pas être trop proches l'une de l'autre, mais répugnaient en même temps à mettre plus de distance entre elles. Jo Loomis serrait son épouse dans ses bras, et Ruth, par défaut, s'était rapprochée d'Arbogast, à la recherche d'un sentiment illusoire de sécurité. Sam croisa furtivement son regard, et ce qu'il ressentit ressemblait trop à de la haine, alors il détourna les yeux.
« C'est quoi, ton plan ? questionna Dean avec lassitude, sans cesser de maintenir Rob Nolan fermement en place.
- Eh bien, il y a deux menaces principales dont nous devons nous préoccuper.
- L'armée de fantômes et le grand-père maléfique ?
- Non. Je ne crois pas que les fantômes de la famille de Rob nous poserons de vrais problèmes. » Il repensa aux visages désespérés qu'il avait vus par la fenêtre, à deux reprises. « Ils veulent qu'on les libère. »
Dean hocha la tête. Il comprenait – bien sûr, qu'il comprenait. Ils étaient passés en mode planification, et la présence d'autres personnes dans la pièce avaient cessé de leur importer.
« Non, reprit Sam, l'autre menace, en plus d'Anthony, c'est le chien noir survivant.
- Celui qui veut te tuer.
- Oui. Probablement. Ça expliquerait la petite visite par notre chambre de motel. » Et les rêves, s'abstint-il d'ajouter, car Dean n'était pas au courant de la teneur exacte de ces rêves. « Je crois que c'est une sorte de campagne d'intimidation. Quoi qu'il en soit, le chien noir protège Anthony. Et il me veut. Je propose donc de détourner son attention, et de le tuer.
- Et moi, je me charge d'Anthony ? Comment je vais faire pour trouver son corps, il y a bien plusieurs mètres de neige, dehors !
- Il n'y a plus de corps, intervint Rob. Il a demandé à être incinéré. »
Le visage de Dean se peignit d'une expression catastrophée, mais Sam avait envisagé cette possibilité.
« J'ai une idée pour nous débarrasser de lui. Je crois qu'un exorcisme devrait marcher.
- Un exorcisme ? Mais le vieux n'est pas un…
- … démon ? Pas tout à fait, mais je pense qu'il en est suffisamment proche. Son âme est probablement toujours liée à l'Enfer. Il ne s'est pas libéré de son pacte, il en a simplement contracté un autre, et c'est pour ça qu'il est coincé ici. Un exorcisme devrait le renvoyer là où est sa place. »
À peine eut-il dit cela qu'il se maudit pour le choix malheureux de ses mots, mais Dean n'offrit aucune réaction particulière. Il gardait son regard fixé sur le sol, comme s'il réfléchissait à l'option proposée par Sam.
Le plus gros défaut de ce plan, même aux yeux de Sam, était que chacun devrait se charger seul d'une des menaces. Ils ne pouvaient compter sur aucun des autres, même sur Arbogast. L'homme était probablement un bon détective, et s'ils avaient eu à affronter une menace humaine, il aurait sans doute représenté un allié de poids, mais cette affaire dépassait largement ses compétences. Ce ne serait pas la première fois que les circonstances d'une chasse obligeraient les frères à se séparer, mais en l'occurrence, le plus ennuyeux était qu'ils auraient tous les deux à faire face à quelque chose qui les menaçait personnellement. Sam aurait bien voulu pouvoir se charger à la fois de tuer le chien noir et d'exorciser Anthony, et éviter que son frère approche le fantôme de ce malade, mais c'était malheureusement impossible.
« Ok, on fait comme ça.
- Ok ? » Ce n'était pas que Sam ne soit pas content que Dean se range à son plan, mais il se serait attendu à plus de protestations de la part de son frère, surtout après le cinéma qu'il avait fait en apprenant que Sam avait chassé le chien noir en se servant de lui-même comme appât.
« Un plan avec plein de « si » et de « peut-être », et la possibilité non négligeable que tout foire en beauté ? Bien sûr, que je marche ! Mais parlons logistique. Comment tu comptes organiser tout ça ?
- Il faut que je passe à notre chambre changer les balles de mon arme, et les remplacer par les balles consacrées qui serviront à tuer le chien noir. Je pense que je peux convaincre les fantômes de me laisser sortir, si toi, pendant ce temps-là, tu distrais Anthony.
- Et comment je le trouve ? J'erre dans la maison en l'appelant ? »
On en arrivait à l'autre partie de son plan qui ne plairait pas trop à Dean – qui ne plaisait pas spécialement à Sam non plus, mais nécessité fait loi, il le savait bien.
« Rob va t'amener à lui. Tu feras semblant de te rendre, mais tu auras ton arme, et je vais te noter l'exorcisme.
- Ça veut dire qu'on va devoir faire confiance à cette fouine ? » Dean pressa le canon de son arme contre le cou Rob, suffisamment fort pour laisser un bleu. Le propriétaire du motel laissa échapper un petit cri aigu. « J'aime pas trop ça, Sam.
- Moi non plus, mais je ne vois pas vraiment d'autre moyen.
- Je ne le ferais pas ! s'écria Rob dans un accès de courage ou de folie. Vous êtes dingues ! Ça ne marchera jamais, et il va tous nous tuer… nous envoyer en Enfer… » Ses yeux s'écarquillèrent, reflétant une terreur panique. « Non, je ne veux pas ! Je ne veux pas ! »
Il commença à se débattre, et la peur lui donnait des forces supplémentaires, au point que Dean commençait à avoir du mal à le maîtriser.
« Dean, laisse-moi lui parler. »
Sam saisit fermement le bras de Rob, et le tira un peu pour faire signe à son frère de lâcher son captif. Dean hésita quelques secondes avant de s'exécuter, le regardant avec une expression qui reflétait… de la méfiance ? de la suspicion ? Sam l'ignora, et traîna Rob avec lui dans le couloir. Il referma la porte du salon derrière eux, puis plaqua violemment le propriétaire du motel contre le mur.
Avant qu'il ne puisse émettre un gémissement, Sam pressa son avant-bras contre la pomme d'Adam de Rob, et le son s'étrangla dans sa gorge.
« Ecoutez-moi bien, Rob, écoutez-moi très attentivement. Vous savez qui je suis, n'est-ce pas ? Vous nous avez reconnu, Dean et moi, alors vous avez dû entendre des rumeurs. »Rob couina. « N'essayez pas de parler. Tout est vrai. J'ai du sang de démon en moi, j'étais destiné à diriger l'armée qui est sortie de l'Enfer. J'ai tué deux démons des croisements. Je suis votre pire cauchemar, Rob. Vous pensez avoir peur de l'Enfer ? L'Enfer est une chose abstraite, lointaine. Moi je suis bien présent, ici et maintenant. Si vous essayez de nous doubler, s'il arrive quoi que ce soit à mon frère pendant qu'il est avec vous, je vous écorche vif. Vous avez compris ? »
Rob hocha lentement la tête, de haut en bas, sans lâcher Sam du regard. Il tremblait comme une feuille.
« Très bien. »
Il relâcha Rob, qui faillit s'effondrer une fois qu'il dut supporter son propre poids, et il retourna dans le salon.
« Tout est arrangé, lança-t-il à Dean, qui jeta un regard derrière lui pour voir si Rob suivait. Il le fera. »
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Une demi-heure plus tard, Sam se frayait silencieusement un chemin parmi les ombres du rez-de-chaussée. Dean, Rob, et lui avaient laissé les autres clients dans le salon, là où ils seraient protégés par les lignes de sel, et ils étaient passés par la chambre des Winchester pour que Sam change les balles de son Beretta. Il en avait profité pour revêtir une veste en prévision du froid et de la neige qui l'attendraient dehors.
Puis était venu le moment de laisser partir Dean de son côté, en compagnie de Rob. Son frère l'avait regardé comme s'il voulait lui dire quelque chose, ou faire quelque chose pour marquer leur séparation, mais ne lui avait offert finalement rien de plus qu'un « Bonne chance ». Sam n'avait rien ajouté, car s'il l'avait fait, il aurait donné du poids à l'idée que c'était peut-être la dernière fois qu'ils se voyaient. Ce qui était hors de question, et Sam ne perdit pas plus de temps à penser à cette possibilité.
Il trouva une fenêtre dans la cuisine qui donnait sur l'arrière de la maison. Il ignorait si cela faisait une différence de passer par une fenêtre ou par la porte d'entrée, quelle conscience avait le fantôme d'Anthony de ce qui se passait dans la maison, mais dans le doute il préférait opter pour l'option la plus discrète possible.
Il tenta d'abord d'ouvrir la fenêtre, avec le vague espoir que les esprits de la maison savaient déjà ce qu'il projetait et le laisseraient passer, mais sans succès.
« S'il vous plait, murmura-t-il – sa voix lui paraissait résonner dans le silence qui régnait dans la cuisine. Je vous en prie, laissez-moi sortir. Je veux vous aider. »
Il tenta à nouveau sa chance avec la fenêtre, mais il n'obtint pas plus de résultat. Il serra les dents, frustré. Il ne pouvait pas perdre plus de temps, Dean était probablement déjà face à Anthony, et il ne fallait pas laisser le temps au fantôme d'appeler son chien noir pour se protéger.
« Je vous promets, tenta-t-il à nouveau, qu'il va payer. Nous allons l'envoyer en Enfer, là il aurait dû être depuis longtemps, mais pour cela vous devez me laisser sortir. Je vais tuer le chien noir. »
Un visage apparut brièvement derrière la vitre, fugace, puis un autre, que Sam identifia comme la femme que Dean et lui avaient aperçue derrière la fenêtre de leur chambre. Vint ensuite un homme aux sourcils broussailleux, celui décrit par Amy Crane, et une dizaine d'autres visages qui défilèrent sur le fond noir créé par la nuit. Tous en pleurs, l'image même de la désolation, qui s'imprima sur les rétines de Sam, encore, et encore, et encore.
« S'il vous plait, chuchotait Sam. S'il vous plait, s'il vous plait, s'il vous plait. »
Il glissa ses doigts au bas de la fenêtre en guillotine, et cette fois parvint à la soulever sans difficulté.
« Merci », lança-t-il.
Mais il n'y avait déjà plus trace des esprits.
Sam sauta dans le noir, à l'aveuglette parce qu'il n'y avait pas la moindre luminosité à l'extérieur, et il atterrit dans la neige. Il se débattit quelques secondes dans le blanc et le froid, chacune de ses tentatives pour se relever ne faisant que l'enfoncer davantage dans l'épaisseur de neige fraîchement tombée. Quand il parvint à retrouver la station debout, il en avait presque jusqu'aux genoux et ne sentait plus ses doigts.
La marche dans la neige était laborieuse, à chaque pas il devait soulever le pied sur plusieurs dizaines de centimètres de hauteur, mais il serrait les dents, et continuait d'avancer dans un effort constant et mécanique, concentré sur l'idée qu'il devait s'éloigner le plus possible de la maison.
Après avoir parcouru quelques dizaines de mètres, il s'arrêta, essoufflé, et regarda autour de lui. La couche de nuages s'était un peu dissipée, et la lune faisait maintenant scintiller les cristaux de neige. Sam put constater qu'il était près du motel et des voitures recouvertes de neige.
« Viens me voir, saleté ! appela-t-il dans la nuit. Je suis là, qu'est-ce que tu attends ? »
À part l'écho de sa propre voix, étouffé par l'épaisseur de neige, et les battements de son cœur, pas un bruit ne venait troubler le silence. Sa respiration formait un nuage de fumée blanchâtre devant son visage, et quand celui-ci commença à s'évanouir, Sam vit deux points rouges percer l'obscurité à quelques mètres devant lui.
Le chien noir était là, et il l'observait.
Sam s'immobilisa entièrement, à l'exception de son bras qui passa doucement dans son dos, sous sa veste et sa chemise pour récupérer le Beretta à l'arrière de son jean. Sans aucun signe avant-coureur, le chien bondit, passant instantanément de l'état de statue à celui de projectile fulgurant d'une bonne centaine de kilos. Sam tenta de s'écarter, mais la neige gênait la fluidité de son déplacement. Il sentit une patte énorme percuter son épaule gauche, et les griffes déchirer la chair. Il se laissa tomber, et roula dans la neige sur le côté, tentant de mettre le plus de distance possible entre lui et le monstre, la main droite crispée sur la crosse de son arme pour éviter de la perdre.
Il était à quatre pattes, les mains et les genoux enfoncés dans la neige, et il ne voyait plus le chien, mais il l'entendait gronder quelque part sur sa droite. Il se mit à ramper, aussi rapidement qu'il le pouvait, laissant derrière lui un sillon dans la poudreuse. Il y eut une seconde de silence absolu, et Sam sut alors que le chien allait bondir de nouveau. Il se mit à plat ventre, le visage enfoncé dans la neige, sentit l'air se déplacer quand la bête le manqua et sauta dans l'espace au-dessus de lui. Il se retourna prestement sur le dos, joua des pieds et des mains pour s'éloigner suffisamment et avoir le chien à distance de tir, attrapa son arme à deux mains, et fit feu. Un grognement lui apprit qu'il avait fait mouche. La lune lui offrait l'éclairage nécessaire pour qu'il distingue la silhouette monstrueuse du chien noir, et le brandon ardent de ses yeux l'aidait à déterminer sa position. Sam tira à nouveau, une fois, deux fois, jusqu'à ce que la silhouette s'affaisse dans la neige et n'émette plus un son.
Il resta allongé un moment encore, essoufflé et vibrant du trop-plein d'adrénaline, s'attendant à voir le chien se relever et lui sauter dessus à nouveau. Quand il parut évident que la bête ne bougerait plus, il se releva et s'en approcha prudemment. Puis comme un chasseur n'est jamais trop paranoïaque, il vida son chargeur dans la tête du monstre.
Une fois qu'il eut fait cela, et seulement alors, il commença à remarquer les signaux que son corps lui envoyait. La neige collait à son jean et à sa veste, il en avait même dans le cou, qui fondait au contact de sa peau et coulait dans dos. Chacune de ses extrémités était gelée, en particulier ses mains, desquelles il ne recevait quasiment plus aucune sensation. Une douleur sourde pulsait lentement dans son épaule blessée, probablement anesthésiée en partie par le froid. Il faisait trop noir pour qu'il puisse juger des dégâts, mais il pouvait distinguer au moins la tâche sombre qui s'élargissait sur le tissu de sa veste. Il porta la main à son épaule et la pressa sur la blessure pour tenter de contenir le saignement, puis il prit péniblement le chemin de la maison en suivant les traces de pas qu'il avait faites à l'aller.
Tout à coup, un hurlement presque inhumain retentit dans la nuit, et Sam releva brusquement la tête.
« Dean », souffla-t-il, et il pressa le pas.
ooOoo
Dean suivait Rob vers le dernier étage de la maison, le pas lourd comme celui d'un condamné à mort. Ce qu'il était, ou du moins ce qu'il était censé être. Curieusement jouer ce rôle ne lui demandait pas tellement d'effort – il n'avait pas trop à chercher en lui pour retrouver le sentiment de la dinde à laquelle on s'apprête à trancher le cou pour Thanksgiving.
« Dites-moi, Rob, dit-il au bout d'un moment, histoire de faire un brin de causette, parce que le silence commençait sérieusement à lui peser, est-ce que tout n'était qu'un piège depuis le début, ou est-ce que vous nous avez reconnu en cours de route et avez décidé de sauter sur l'occasion ? »
Rob s'arrêta de grimper les marches de l'escalier et se retourna pour regarder Dean avec une méfiance qui voilait à peine de la peur, comme s'il s'attendait à ce qu'il y ait un piège dans la question. Quoi que Sam ait pu lui raconter, ça lui avait drôlement foutu les jetons. Dean repensa à un petit garçon qui partait dans un fou rire dès qu'on faisait seulement mine de le chatouiller, et il avait bien du mal à réconcilier cette image avec celle d'un homme capable d'inspirer une telle terreur.
« Il n'y avait pas de piège, finit par répondre Rob. Le chien noir a commencé à agir bizarrement dès que vous êtes arrivés, mais je n'ai jamais rien compris à ces monstres, alors… Et puis vous avez dit que vous étiez chasseurs… J'en ai parlé à Grandpa Anthony, et…
- Quand vous avez disparu en allant chercher du sel ?
- Oui. Vous disiez être frères. Apparemment il n'y a pas tellement de frères chasseurs travaillant ensemble. Grandpa Anthony a pensé que s'il vous livrait au démon, peut-être qu'enfin, il serait libéré…
- Je vois. Mais je serais lui, je me ferais pas trop d'illusions. On est jamais vraiment libre quand on a passé l'un de ces trucs.
- Mais vous l'êtes, vous, pourtant ?
- Il paraît. »
Mais la plupart du temps, c'est pas l'impression que ça donne.
Rob lui jeta un regard curieux, avant de reprendre son ascension sans rien ajouter d'autre.
Au dernier étage, ils longèrent le couloir jusqu'à une porte tout au bout. Rob n'avait pas pris la peine d'allumer la lumière, pour une raison quelconque, et il faisait noir comme dans un caveau.
Rob frappa doucement à la porte, avant de demander d'une voix chevrotante :
« Grandpa Anthony ? J'ai Dean Winchester avec moi… »
La porte s'ouvrit toute seule – Dean n'en fut guère impressionné, mais au moins cela lui apprit que le vieux avait le sens du théâtral. Il fit un pas dans la pièce, se rendit compte que Rob ne le suivait pas, et se retourna pour jeter un coup d'œil derrière lui. Le propriétaire du motel restait sur le seuil, tremblant comme s'il craignait que le franchir ne le réduise en cendres.
« Tu peux disposer, Robbie », fit une voix, ancienne et poussiéreuse comme du vieux parchemin qui s'effrite. La porte se referma brutalement, et Dean se retrouva seul avec l'ancêtre de Rob.
La seule source de lumière dans la pièce était une petite lampe posée sur le vaste bureau en bois massif près de la fenêtre. Quelqu'un était assis derrière le bureau, mais Dean ne voyait que le dos du fauteuil, jusqu'à ce que celui-ci se retourne lentement.
Non, sérieusement ? C'est la foire aux clichés à deux balles ou quoi ?
Mais quand on était mort depuis près d'une centaine d'années, on pouvait sans doute s'accorder quelques petits plaisirs. Le fauteuil acheva son demi-tour, et Dean put enfin voir à quoi ressemblait le responsable de tout ce merdier.
Anthony ne ressemblait pas beaucoup à la majorité des fantômes que Dean avait eu l'occasion de rencontrer, et cela représentait un certain nombre de ces saletés. En fait, il avait l'air presque… vivant, pour tout dire, bien qu'un peu élimé sur les bords. Il était vieux et ridé, le teint un rien grisâtre, avec des cheveux d'un blanc neigeux, mais il ne clignotait pas, et n'affichait aucune blessure apparente.
« Dean Winchester », siffla-t-il, et sa voix, par contre, n'était décidemment pas naturelle.
« Euh, c'est moi-même », répondit Dean, parce que c'était vrai.
Il lui vint à l'idée qu'au lieu de rester planté là, il ferait mieux de sortir l'arme coincée dans son jean, et de commencer à entonner son exorcisme, mais il n'eut pas le temps de faire plus qu'y penser avant de se retrouver plaqué contre le mur par une force invisible.
C'était loin d'être la première fois qu'une chose pareille lui arrivait, mais cela ne rendait pas l'expérience plus agréable pour autant. Un clin d'œil plus tard, l'esprit était passé de derrière le bureau à juste devant Dean, presque pressé contre lui.
« Montre-moi, Dean Winchester.
- Vous montrer qu… »
La pression contre sa cage thoracique étouffa efficacement ses paroles. Il ne pouvait plus parler, et pouvait à peine respirer, ce qui s'annonçait plutôt mal s'il voulait dire l'exorcisme. Il n'allait pas pouvoir sortir de la poche de son jean le papier sur lequel Sam avait tout noté, il allait donc devoir se passer d'antisèche, et le réciter de tête. Après la débâcle qu'il avait connue le jour où il s'était retrouvé enfermé dans une cave avec un démon, il avait fait l'effort d'appendre l'exorcisme par cœur, mais il n'avait jamais pu tester sa mémoire en situation. Et bien sûr, il fallait aussi pour cela qu'il puisse parler, ce qui pour l'instant n'était pas gagné.
Le visage du fantôme était à quelques centimètres de celui de Dean, si proche qu'il aurait pu sentir l'haleine d'Anthony si celui-ci en avait eu encore une. Il était en train de faire… quelque chose, et il fallut à Dean quelques minutes pour réaliser que ce qu'il sentait, c'était cet enfoiré qui se frayait un chemin dans son esprit.
Ce n'était pas la première fois qu'une entité surnaturelle quelconque lisait dans ses pensées, généralement pour lui jeter à la figure toutes les choses laides et honteuses qu'il gardait d'ordinaire enfouies en lui. Mais jamais il n'avait pu ressentir la procédure de cette manière, comme une petite main baladeuse qui tâtonnait dans les recoins sinueux de son cerveau, qui fouillait, déterrait, tripotait de la manière la plus obscène qui soit. Il ignorait si c'était qu'Anthony manquait de technique dans l'art subtil de la télépathie, ou qu'il prenait plaisir à faire sentir à Dean le viol de son esprit.
Tous les évènements de sa vie, les images, heureuses, embarrassantes, ou douloureuses, chacun de ses sentiments les plus intimes furent passés en revue avec une curiosité malsaine presque palpable. Ce qu'il avait de plus cher, les images de sa mère, rares et précieuses – avant sa mort, ou à dix-neuf ans, ses grands yeux clairs ouverts avec défi sur le monde – les images de son père – sa main calleuse sur la nuque de Dean quand il est satisfait de lui – et Sam, à tous les âges, le rire de Sam, tout cela sali par l'esprit corrompu d'Anthony. Il voulait hurler, mais il réalisa alors qu'il y avait une chose à laquelle le fantôme ne touchait pas – ses souvenirs de l'Enfer.
On a la trouille, grand-père ? Eh bien prend-toi ça dans la tronche !
Il trouva dans son esprit la petite boîte dans laquelle il tenait enfermé le souvenir de ces quarante années d'horreur, et la laissa s'ouvrir, se laissa submerger par les sons – les hurlements, le rire des démons – les odeurs – le souffre, le sang, la chair brûlée – les images – mouvantes, aveuglantes – les sensations – la chaleur, la souffrance, atroce et interminable.
Ça hurlait – il hurlait. C'était l'Enfer, et il n'y avait pas de fin, pas d'espoir, et oh Seigneur, par pitié, pas encore, je ne peux pas, s'il vous plait…
Il hurlait à plein poumons, sanglotant et suppliant, plus pitoyable que jamais, jusqu'à ce qu'il se rende compte de ce qu'il faisait. Il hurlait, la pression sur son torse s'était relâchée, car Anthony aussi hurlait et s'était écarté de Dean.
L'exorcisme. Remue-toi, mon vieux.
« Regna terrae, cantate Deo, psallite Domino qui fertis super caelum caeli ad Orientem… »
Anthony avait dû retrouver un peu de maîtrise, car la pression revenait, et il avait de plus en plus de mal à sortir les mots.
« Ecce da.. dabit… voci Suae vocem… virtutis, tribute virtutem… Deo. »
Non, non, songea-t-il férocement, je suis plus fort que toi, j'y suis allé, j'ai rempli ma partie du contrat au lieu d'envoyer lâchement d'autres le faire à ma place. Regarde, regarde ce qui t'attend !
Il rechercha les plus atroces de ses souvenirs, ceux dans lesquels à la souffrance physique s'ajoutait le plus absolu des désespoirs, la réalisation qu'il n'y avait pas d'issue, pas de répit, pas de rédemption, et que l'éternité est une chose vraiment très longue. Mais curieusement, ils n'avaient pas la même prise sur lui que dans ses cauchemars, parce qu'à cet instant ils étaient son bouclier et son arme contre Anthony.
« Exorcizamus te, omnis immundus spiritus, omnis satanica potestas, omnis incursio infernalis adversarii, omnis legio, omnis congregatio et secta diabolica ! »
Il récita comme cela pendant ce qui lui parut être des heures. À un moment donné, la pression se relâcha complètement et il se décolla du mur. Il finit l'exorcisme d'une vois tonnante, et le hurlement final d'Anthony, si puissant que les habitants de la ville voisine pouvaient certainement l'entendre, faillit lui percer les tympans.
Le silence retomba, et Dean se retrouva seul dans la pièce, à bout de souffle et étourdi. Il avait réussi.
Il tituba dans le couloir, et refit dans le sens inverse le chemin qu'il avait parcouru avec Rob, descendit les escaliers aussi mécaniquement qu'un robot. Quand il arriva dans le hall, la porte d'entrée s'ouvrit à la volée. C'était Sam, qui avait de la neige jusque dans les cheveux, le nez rouge et les lèvres bleues de froid. Son épaule gauche était maculée de sang.
« Ça va ? » demandèrent-ils en même temps, puis ils sourirent.
« Ça va, répondit Dean le premier. Et toi ? Tu es blessé ?
- C'est rien. »
Il vacilla, et Dean le rattrapa par son bras droit.
« C'est rien, répéta Sam fermement.
- Si tu le dis, Rambo.
- On ferait bien d'aller rassurer les autres, ils doivent être morts de trouille.
- Ok, faisons cela. »
Dean jeta un coup d'œil à sa montre, se disant que c'était certainement bientôt l'aube, mais il constata qu'il n'était en réalité que deux heures du matin.
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Au matin, Sam et Dean brûlèrent le cadavre monstrueux du chien noir, puis les heures suivantes, avec l'aide des autres clients du motel, furent consacrées à déblayer la neige autour des voitures et sur le chemin qui menait à la route.
Sam travaillait avec des gestes lents, le visage pâle et les lèvres pincées, et Dean voyait bien qu'il souffrait, mais il avait aussi conscience que ça ne servait à rien de lui dire de se reposer. Pour avoir nettoyé et pansé la blessure, Dean savait qu'elle était assez profonde, mais qu'ils avaient tous les deux déjà eu bien pire. Son frère n'était pas en sucre, et le plus vite ils se tireraient de là, le mieux ce serait.
Vers onze heures, le chemin était suffisamment dégagé pour que tout le monde puisse enfin partir, et autant dire que personne ne se fit prier. Mia et Jo furent les premiers à monter dans leur voiture, puis ce fut le tour des jumelles, qui repartaient directement pour Los Angeles – finie l'aventure, pour les deux sœurs.
Avant de partir, Ruth vint se planter devant Sam et Dean.
« Merci, déclara-t-elle gravement. Vous ne nous avez pas laissé mourir.
- Euh, de rien, fit Dean. C'est un peu notre métier. Et honnêtement, ajouta-t-il après un instant d'hésitation, si nous n'avions pas été là, il ne serait peut-être rien arrivé. »
Elle hocha la tête. Il était clair que s'il n'y avait pas eu d'alternative, elle aurait maintenu sans hésitation sa position. Elle ne s'excusait pas. Sam le comprenait aussi, car il la regardait en contractant les mâchoires, sans dire un mot. Dean fut soulagé quand elle partit et que la tension qui émanait de son frère se dissipa un peu.
Arbogast fut le dernier du reste du groupe à reprendre la route. Contrairement aux autres, il semblait hésiter un peu à quitter les lieux.
« Qu'est-ce que je vais dire à mon client ? leur demanda-t-il.
- Dites-lui que sa mère est morte, répondit Sam.
- Et… l'Enfer ? Je veux dire, c'était vrai, cette histoire d'Enfer, non ?
- Même s'il était prêt à croire cette partie-là de l'histoire, il vaut mieux qu'il ne sache rien à ce sujet, faites-moi confiance. Il ne pourrait plus vivre. »
Sentant probablement que Sam savait de quoi il parlait, Arbogast se rendit à la justesse de l'argument. Il avait sans doute lui aussi envie d'oublier ce détail et toutes les autres choses dérangeantes qu'il avait vues et entendues cette nuit, mais malheureusement pour lui, il ne semblait pas être le genre d'homme à ne se rappeler que de ce qui l'arrange.
Avant qu'eux-mêmes ne partent, Rob vint les trouver. Il était resté caché toute la matinée dans sa maison, craignant sans doute un lynchage s'il se présentait devant les clients du motel. Dean se serait parfaitement satisfait de ne pas le revoir, mais alors qu'il allait tourner la clé de l'Impala dans le contact, le propriétaire du motel vint frapper à la vitre côté conducteur.
« Qu'est-ce qu'il veut ? » grommela Dean.
Sam haussa une épaule, celle qui n'était pas blessée, et Dean baissa la vitre à contrecœur.
« Qu'est-ce… qu'est que je vais faire maintenant ? balbutia Rob.
- Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise, mon vieux ? Je suis pas assistante sociale.
- Il n'y a eu que trois personnes. Que j'ai moi-même… vous savez. »
Il fit un vague geste de la main qui était sans doute censé être le signe universel pour « livré à un démon ».
« Ah ouais ? » fit sèchement Dean. Si Rob cherchait l'absolution, il allait lui falloir changer de crèmerie. Dean n'avait rien de tel à donner, et à en juger par le regard glacial de son frère, lui non plus.
« Je n'avais pas le choix, tenta à nouveau Rob – il paraissait à deux doigts de supplier.
- Dites-vous cela, ça vous aidera peut-être à dormir la nuit. Maintenant poussez-vous, ou je vous roule dessus. »
Rob s'écarta précipitamment, et Dean démarra en trombe.
Au bout de quelques minutes de route, et alors que Dean croyait son frère endormi, Sam parla :
« Il faut qu'on fasse quelque chose, au sujet de Rob. On ne peut pas le laisser s'en tirer comme ça.
- Et faire quoi ? Il n'existe pas de jurisprudence pour un cas comme celui-là.
- Mais pour meurtre, si. On pourrait passer un appel anonyme aux flics, leur dire de venir fouiller le motel et la maison de Rob. Les voitures, les affaires de ces gens, il a bien fallu qu'il s'en débarrasse.
- La dernière disparition remonte à près de dix ans. Il n'y a peut-être plus rien à trouver.
- Peut-être. Mais ça vaut le coup d'essayer. Il a… Ces personnes, il les a envoyées en Enfer, Dean.
- Je sais, Sam. Crois-moi, je suis au courant. »
Il aurait bien voulu pouvoir passer son cerveau à l'eau de Javel, et ne plus le savoir, d'ailleurs, mais l'information était là, imprimée au fer rouge. Il ne pouvait s'empêcher de se demander pourquoi lui avait été sauvé, alors que ces personnes innocentes étaient restées brûler.
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Note: Je dois l'exorcisme, qui est la retranscription de celui dit dans "Devil's Trap" (le dernier épisode de la saison un) à Supernatural Wiki. Si vous avez l'occasion d'aller jeter un coup d'oeil sur ce site, c'est bourré d'infos sur l'univers de la série, et particulièrement utile aux auteurs de fanfics (c'est en anglais, par contre).
