Chapitre 8

A la recherche du bonheur perdu

Comme l'avait promis Rin, dès l'automne, elle se rendit au village. Kikyo avait depuis longtemps accepté cet arrangement. La jeune fille avait trouvé une famille parmi les amis d'Inuyasha, quelque chose que Kikyo ne pouvait pas donner. Kikyo n'avait pas souvent vu Rin interagir avec le moine Miroku et la taijiya Sango, mais elle avait pu sentir l'amour filial de Rin pour le couple. Rin ne devait pas en avoir pleinement conscience, mais c'était là, indéniable. Kikyo était heureuse pour Rin… Alors pourquoi ressentait-elle toujours un vide au fond de son être ? Pourquoi… l'enviait-elle ?

Kikyo n'avait pas le droit de lui en vouloir. Rin était restée auprès d'elle bien après son rétablissement suivant sa rencontre avec la réplique de Naraku. Elles avaient fait ensuite route vers le village dans cette étrange atmosphère tendue qui était leur quotidien depuis la prophétie, où seul le son des Shinindamashu glissant sur les brises d'été se faisait entendre. Quand elles se quittèrent, Kikyo ne savait pas si ce qu'elle ressentait de plus fort était du soulagement ou du regret.

Elle retrouva cette solitude qui l'avait accompagnée avant que Rin n'entrât dans sa vie cinq ans auparavant. Son existence reprenait comme elle devait être sans Inuyasha, avec ses voyages mélancoliques à travers ses pensées, entourées de Shinindamashu. Rin lui manquait paradoxalement, elle et son sourire qui apaisaient les âmes. Et elle l'enviait, car elle côtoyait les deux autres êtres qu'elle aimait, Kaede et Inuyasha. Elle l'enviait d'être accueillie chez eux comme une fille prodigue, et non comme le souvenir douloureux que tous voulaient voir enterré à jamais.

La terre, le vent, le feu et l'eau murmuraient que la bataille finale approchait, pour tout achever, les liens de sang et les vies de deux Héritiers. Un seul devait survivre, et Kikyo savait que tous souhaitaient que ce fût Rin. Douce et aimante Rin, douce et forte fille de l'aurore, et non du crépuscule comme Kikyo, ou de la nuit comme Naraku. Naraku était craint, Kikyo dérangeait. Seul Rin méritait de vivre aux yeux des autres.

Et Kikyo commençait à détester cela, lorsque ses pensées solitaires finissaient par écouter le murmure maléfique du vent, de la terre, du feu et de l'eau. Rin devenait puissante, plus puissante qu'elle grâce au Shikon no Tama. C'était une autre raison parmi tant d'autres qu'ils voulaient tous sauver Rin, Sesshomaru et Inuyasha, elle qui dérangeait moins, elle qu'ils aimaient, elle qui n'avait pas failli.

Rin avait tout ce dont Kikyo n'avait pas. Un pouvoir immense, presque invincible, une famille et des amis qui l'attendaient. Et le démon qu'elle aimait veillait sur elle, pour la raison la plus valable possible. Il l'aimait. Sesshomaru aimait Rin, même s'il ne le savait pas, même s'il ne l'admettrait jamais. Kikyo avait remarqué la manière avec laquelle il regardait la jeune femme, incapable de détacher son regard d'elle. Il n'avait vu qu'elle, ne s'était adressé qu'à elle, indifférent à la présence des autres témoins, y compris son propre frère. Et protecteur… oui, un trait de famille sans doute.

Même si l'histoire d'amour entre Rin et Sesshomaru ne serait jamais une réalité, parce qu'ils étaient tous les deux trop fiers pour avouer et vivre leurs sentiments, Kikyo les enviait. Sesshomaru, contrairement à Inuyasha, n'aimait pas d'autre femme. Il était toujours là pour veiller sur Rin.

Kikyo, errant dans les forêts rousses de l'automne, haïssait ses sentiments, qui lentement la menaient à détester cette petite sœur qu'elle avait prise sous son aile. Elle commençait à détester Rin, celle qui pouvait prendre sa vie et ses chances de bonheur, comme Naraku l'avait fait avant elle. Et alors que le vent, la terre, le feu et l'eau murmuraient des mots informes à son âme, Kikyo finissait par se haïr pour ce qui allait un jour ou l'autre fatalement arriver.


Rin avait passé un automne calme et reposant au village auprès de sa seconde famille Sango, Miroku, Shippo, Kohaku et les enfants. Sango et Miroku formaient un couple complètement différent de ses propres parents, plus bruyant et explosif, surtout quand Miroku regardait de trop près les jeunes femmes du village. Miroku se faisait volontiers gronder par Sango ensuite, mais au fond c'était un jeu qui les amusait. Rin avait souvent surpris Sango ou Miroku retenir un sourire après une de leurs fameuses disputes toujours terminées par une Sango furieuse et un Miroku repentant. Rin savait aussi reconnaître une chose : ils s'aimaient tout aussi passionnément que ses parents à elle s'étaient aimés.

L'ambiance à la maison de Miroku et de Sango changeait radicalement des voyages avec Kikyo. Il y avait toujours de l'activité, des cris de joie ou des rires dans la petite maisonnée.

Cet automne-ci, Rin découvrit que Kaede n'avait plus rien à lui apprendre et que la vieille prêtresse la considérait déjà comme une miko accomplie. Rin continua ses visites avec elle, appréciant toujours le caractère bien trempé de la vieille femme quand il fallait s'occuper des villageois ou bien gérer les humeurs d'Inuyasha.

Kaede avait été mise au courant de la prophétie, ce qui était normal. Elle aussi était une descendante de Midoriko. Elle n'était pas puissante comme Kikyo, et Rin se demandait quel rôle elle pouvait bien avoir. Peut-être que les Héritiers étaient seulement les aînés de chaque lignée ? Ce qui voulait aussi dire que Rin était une des Héritières de la prophétie seulement parce que Haruki était mort. Et c'était injuste, tellement injuste.

Si Haru avait été là avec elle, s'il avait obéi à leur mère, peut-être aurait-il fait un meilleur Héritier qu'elle. Peut-être aurait-il été plus fort, plus courageux qu'elle, comme il l'avait toujours été pendant leur enfance. Tu me manques, grand-frère. Rin avait toujours voulu croire que lui et leur parents étaient là, tout près d'elle, et que leurs âmes veillaient sur elle. Elle ne pouvait pas le vérifier. Malgré tous les pouvoirs qu'elle détenait, elle ne voyait pas les âmes des défunts.

Haruki était l'une des raisons pour laquelle elle adorait Kohaku. Il y avait un lien inébranlable entre eux qui venait de leurs expériences communes face à Naraku, un lien qu'elle ne partageait pas avec Shippo par exemple. Mais surtout, il lui rappelait son grand frère. Haru avait été un garçon joyeux, sauf quand la sécurité de Rin était en jeu, et à la fin bien sûr. Kohaku, plus timide et réservé, aurait sans doute été identique s'il ne portait pas encore le poids de son passé sur ses épaules. S'il n'y avait pas eu Naraku. Et parce qu'elle voyait Kohaku comme un grand frère, elle craignait les sentiments du jeune homme à son égard.

Kohaku ne le montrait pas réellement, il gardait toujours une partie de lui enfermée loin du regard des autres. Mais pas suffisamment pour échapper à Rin. Elle fit de son mieux pour ignorer ce qu'elle ne voulait pas voir, mais cela la pesait. Rin redoutait le jour où Kohaku lui avouerait ses sentiments, et où elle perdrait sans aucun doute son meilleur ami. Il fut la raison pour Rin de précipiter son départ, lui et ses regards insistants.

Lors de son départ, Rin n'eut qu'un regret, celui de n'avoir vu qu'une seule fois Kagome. Même ainsi, Kagome avait paru plus réservée que d'habitude, plus pensive. Malgré les regards inquiets d'Inuyasha, elle avait préféré partir rapidement vers son époque, au fond du Puit Dévoreur d'Os. Rin se rendait bien compte qu'elle acceptait encore difficilement les conséquences de la prophétie. C'était normal, Rin savait que la position de Kagome était quelque part plus pénible que la sienne.

Rin retrouva Kikyo, à la fin de l'automne, dans une triste forêt solitaire. Rin avait été un peu étonnée de la voir si éloignée du village, elle ne l'avait jamais fait auparavant. Rin ne craignait pas d'affronter seule les yokai attirés par la perle, autour du village. Kohaku, Shippo et elle faisaient parfois des rondes pour laisser Inuyasha – et Sesshomaru – un peu de répit. Peut-être que Kikyo considérait qu'elle savait se débrouiller.

'Ou peut-être qu'elle ne désire plus te voir en vie,' lui susurrait Naraku.

Elle ignorait Naraku, du mieux qu'elle pouvait. Malgré tous ses efforts, Rin se mettait à douter. Car au fil des jours, elle sentait sa relation de mentor à élève, ou même d'amies lui filer entre les doigts. Peut-être était-ce le froid de l'hiver qui se répandait sur la terre et dans les cœurs des hommes. Peut-être était-ce ces lourds silences qui faisaient suite aux paroles à peines échangées de façon succincte et froide.

La neige immaculée recouvrait la contrée d'un manteau blanc. Les paysages qu'elles traversaient, effleurés par les flocons d'hiver auraient pu toucher Rin par leur froide beauté s'ils ne lui rappelaient la mort de sa famille. Et l'hiver n'était qu'à son début.

'C'est une faiblesse d'accorder ses émotions aux rythmes des saisons…'

Rin continua à marcher, son chapeau de paille la protégeant des flocons. Si seulement Naraku pouvait être découragé par son manque de réponse, mais c'était le sous-estimer.

'Je crois que je te tuerai un jour d'hiver, dit-il. Comme ta famille avant toi. C'est là où tu es plus faible.

'Et moi, un jour de printemps. Tu méprises le renouveau de la vie, il t'est complètement étranger. L'automne serait ta saison préférée, puisque tu aimes voir ce qui vit mourir. C'est là où tu es le plus fort, et non en hiver.

'Vraiment ? dit-il amusé. Quelle analyse pertinente… Ne crains-tu pas la mort, Rin, pour accepter la date de ton exécution si précocement ?'

Rin n'avait pas particulièrement réfléchie à la question de la mort jusqu'à maintenant. C'était paradoxal pour quelqu'un qui avait depuis le décès de sa famille toujours côtoyé la mort. Mais la réponse était simple.

'Non.

'Non ?demanda Naraku surpris. Pourquoi cela ?

'Parce que je suis déjà morte une fois.'

Elle ne savait pas comment elle pouvait s'exprimer d'une meilleure façon. Elle connaissait la mort pour s'être échappée de ses serres plus qu'il n'était humainement possible. Elle n'ignorait pas que les esprits porteurs de l'au-delà n'échoueraient pas de la ramener dans leur monde une prochaine fois. Elle n'avait eu que trop de chances jusqu'à présent. Vivre avec Sesshomaru, le Briseur du cycle de la vie, lui qui distribuait la mort selon une logique qu'il lui était propre, puis avec Kikyo, l'avait confortée dans son sentiment. Elle n'avait pas peur de la mort, puisque la mort ne l'avait jamais quittée.

'Kikyo fera tout pour reprendre la perle, reprit Naraku après un moment de silence. Elle souhaite vivre heureuse, en tant qu'humaine. Le Shikon no Tama pourrait lui offrir tout ce qu'elle souhaite.

'Je pourrais en dire bien plus sur toi, Naraku.

'Tsk, insolence, Rin. Kikyo et Sesshomaru t'ont réellement mal éduquée. Mais tant de choses pourraient changer, Rin. Il suffit que toi et moi concluons une alliance.'

'Une alliance ? Naraku, tu as complètement perdu la raison !

'Réfléchis bien, Rin. Toi et moi serons invincible, les deux forces yokai et ningen de la perle travaillant ensemble. La prophétie dit qu'une seule lignée survivra… Mais si toi et moi fusionnons nos deux lignées pour n'en former qu'une…'

Rin eut le souffle coupé par la proposition de Naraku.

'Tu aimes Kikyo, fut tout ce qu'elle trouva à dire.

'Autant que je la hais. Je la veux vivante ou morte, cela m'indiffère. Je la veux, comme je te veux toi.

'Jamais !

'Même si tu perds celui que tu aimes ? Ton bonheur ? Je te donne une chance de vivre pour obtenir ce que tu désires, Rin.

Rin resta longtemps silencieuse.

'Rien ne nous dit que celui qui vivra, sera heureux.'

Naraku la laissa alors en paix, et Rin souffla profondément. Elle détestait quand il instillait l'ombre du doute sur son cœur. Il n'avait pas le droit de la manipuler comme il le faisait, de la forcer à agir contre ce qu'elle croyait juste, contre ce qu'elle était. Elle n'était pas l'être cruel et égoïste que Naraku voulait qu'elle devînt.

Alors qu'elle s'endormait cette nuit d'hiver-là contre AhUn, elle ne pouvait s'empêcher de répéter une prière désespérée. Pitié, pitié, faites que je ne le devienne pas.

Le sommeil la gagna, puis le monde des rêves. Là où une petite fille au kimono orange et blanc à carreaux, courait au milieu d'un champs de fleur, riant, chantonnant, et cueillant ici et là les coquelicots battus par la brise d'été. Rin regardait la petite fille, son enfance, en souriant tristement. Elle se rappelait de ce jour tranquille et sans histoire où elle attendait en compagnie d'AhUn le retour de Sesshomaru et Jaken. Elle n'était pas la seule à observer la petite fille, le compagnon de ses rêves était à ses côtés.

La petite Rin soupira un peu, puis se dirigea vers le dragon à deux têtes. Elle leur murmura quelque chose d'inintelligible pour les deux observateurs.

'Sesshomaru te laissait souvent seule,' commenta son compagnon.

La petite fille commença une couronne de coquelicots.

'Je m'ennuyais souvent quand il n'était pas là, dit Rin. Mais je l'attendais toujours, car je savais qu'il reviendrait.'

La petite fille finit sa couronne qu'elle plaça ensuite sur la tête de Ah, et en entama une seconde. Même absorbée par sa tâche, la petite Rin fredonnait des chansons imaginaires dont les paroles évoquaient toujours Sesshomaru, Jaken ou AhUn, et son attente sans faille lorsqu'ils étaient loin.

'Déjà à cet époque, il me manquait,' dit Rin.

La petite fille acheva la deuxième couronne pour Un, et se remit au travail, cette fois-ci pour elle-même. Le vent soufflait doucement sur la prairie sans caresser les visages des deux observateurs, deux silhouettes étrangères à la scène. Naraku semblait absorber toute la lumière des rayons de soleil, demeurant une sombre forme à ses côtés. Rin se demandait vaguement si elle aussi avait la même apparence que lui dans le monde des rêves.

La petite fille finit son travail avec un sentiment de fierté qui éclairait son visage et ses yeux bruns expressifs. Elle la plaça sur sa tête puis commença cette fois-ci, un magnifique bouquet de fleur. Elle parut être satisfaite de son œuvre et resta à la contempler jusqu'à ce qu'une voix grave la fît sursauter.

« Rin.

- Sesshomaru-sama ! répondit la petite Rin un sourire heureux aux lèvres. Vous êtes revenus ! »

Elle courut pour s'arrêter finalement devant le grand taiyokai blanc. Ses yeux dorés la regardèrent sans expression quand elle lui tendit le bouquet rougeoyant de coquelicots.

« Idiote ! hurla Jaken qui était caché par la jambe de Sesshomaru. Sesshomaru-sama n'a que faire de ton pitoyable cadeau ! »

Le démon observait impassiblement la jeune fille. Mais il sembla à Rin, qu'il était curieux de savoir comment la petite fille réagirait.

'J'étais un peu blessée par les paroles de Jaken, parce que quelque part, il avait raison.'

La petite Rin baissa lentement ses bras. Ses yeux et son sourire faiblirent touchés par de la déception. Sesshomaru leva alors on visage vers le ciel.

« Jaken, prends le bouquet de Rin. »

Jaken resta la bouche grande ouverte, avant de se forcer de répondre un 'oui, Sesshomaru-sama !' et de prendre le bouquet des mains de Rin. La petite fille sourit au grand démon qui ne la regardait toujours pas.

'Il avait accepté mon cadeau, même si jamais il ne prit l'un d'eux, plus tard encore.

'Mais tu étais heureuse.

'Je l'étais, oui, tant que j'étais avec lui.'

Le paysage disparut, faisant place au lieu onirique qui appartenait au monde de Rin. Le lac près de la forêt fleurie.

'Ce n'est plus le bonheur que tu souhaiterais à présent, dit son compagnon assis sur le rocher. Tu n'es plus une enfant.'

A la surface de l'eau, l'onde se propagea à partir d'un pétale de fleur de cerisier blanc, laissant place à une image. Deux silhouettes indistinctes se formèrent, entrelacées. Et même si l'image était encore floue, le cœur de Rin les reconnut sans hésiter. Elle et Sesshomaru.

Sans le vouloir, Rin vint s'agenouiller près de la surface de l'eau, comme hypnotisée par l'image de Sesshomaru la tenant contre lui. Il paraissait imperturbable, mais il lui semblait qu'il la tenait avec une telle tendresse, un tel… amour…

Son cœur battait presque douloureusement contre sa poitrine. Elle tendit une main tremblante vers l'image, qu'elle frôla du bout des doigts. Elle se dissipa, pour ne plus être comme si elle n'avait jamais existé. Rin fixa longtemps la nappe d'eau où se propageaient les ondes de la pluie de pétales, espérant revoir le bonheur que son cœur désirait par dessus tout.

'Le bonheur existe-t-il vraiment, Naraku ? Ou est-ce seulement de la fumée qui s'échappe entre nos doigts ?

'Tu es la gardienne du Shikon no Tama. Tu peux obtenir tout le bonheur que tu souhaites, Rin.'

Elle leva ses yeux vers Naraku qui la considérait étrangement.

'Le Shikon no Tama n'apporte pas le bonheur, Naraku.'

Il parut surpris, du moins c'était l'émotion que croyait lire Rin dans ses yeux bruns. Il ne répondit pas et disparut la laissant seule contempler l'eau sombre qui avait été l'espace d'un instant le plus beau mirage possible.

Rin se réveilla avec l'aube, blottie contre le flanc d'AhUn. Kikyo et elle avaient pris refuge dans une caverne, ce qui n'empêchait pas le froid de l'atteindre. La neige s'était au moins arrêtée de tomber.

Rin s'assit, et vit Kikyo dehors. Les Shinindamanshu volaient autour d'elle qui les yeux fermés acceptaient les âmes volées par les yokai porteurs d'âmes. Rin n'avait pas souvent l'occasion de voir Kikyo absorber les esprits des jeunes femmes mortes. Rin n'était pas à l'aise, mais se trouva fascinée par la danse mystique qui s'élevait devant elle.

Les Shinindamanshu se dispersèrent enfin pour récolter d'autres âmes. Kikyo qui était restée immobile pendant toute la scène, comme si elle dormait, ouvrit ses yeux et la fixa impassiblement. Rin frémit, mais se garda bien de le montrer.

« Bonjour, Kikyo. »

L'expression de Kikyo était toujours neutre. Si au moins elle pouvait faire l'effort d'être plus… aimable le matin.

« M'as-tu observée depuis longtemps ? demanda Kikyo.

- Non, pas tant que ça. Pourquoi cette question, Kikyo ? Ce n'est pas comme si je ne vous ai jamais vu absorber les âmes de ces jeunes filles. »

Rin avait conscience qu'elle répondait sèchement à la miko. C'était peut-être dû au ton froid de Kikyo qui la mettait en colère, ou bien au rêve de cette nuit-là où elle avait vu Sesshomaru la tenir contre lui. Peut-être aussi, que Naraku déteignait finalement sur elle. Non, bien sûr que non.

« Tu as toujours désapprouvé, n'est-ce pas, Rin ? Tu n'as fait que juger mes actes.

- Parce que vous auriez approuvé si les rôles étaient inversés ?

- C'est facile pour toi de parler ainsi. Tu n'es pas à ma place.

- Facile ? commença à s'emporter Rin. Et en quoi ? Je ne faisais que regarder, rien de plus. »

Rin s'était levée pour faire face à Kikyo, ses bras croisés contre sa poitrine. AhUn hennirent inquiets. C'était la première fois qu'elle et Kikyo se disputaient. Il arrivait parfois qu'il y eût des désaccords entre elles, mais cette fois-ci, c'était différent. Le sujet était plus vaste qu'une simple mésentente sur les risques que Rin devait encourir pour concrétiser une de ses décisions. La tension qu'elles avaient accumulée pendant ces derniers mois allait exploser avec violence.

Kikyo la regardait plus froidement qu'en était capable Sesshomaru, du moins c'était l'impression de Rin. Et sous ce regard implacable, Rin se tint droite et la tête haute.

« Tu es jeune, Rin. Tu crois tout savoir, tu crois que tu n'as aucune limite, et que tout t'est dû…

- Certainement pas ! s'exclama Rin indignée.

- Tu es fière, en frôlant parfois l'arrogance, quand on en vient à tes capacités, tes pouvoirs. Tu seras surprise quand tout se retournera contre toi.

- Ca s'est déjà retourné contre moi, Kikyo ! Jamais je n'ai voulu ces pouvoirs, jamais ! Ma vie entière a changé à cause du Shikon no Tama. J'ai perdu ma famille alors que je ne savais même pas que cette maudite perle existait. J'ai perdu ma vie auprès de Sesshomaru, j'ai tout perdu !

- Sesshomaru ? Tu sais aussi bien que moi qu'il ne voudra jamais de toi. »

Les mots de Kikyo la frappèrent en plein visage. Rin essaya de toutes ses forces de ravaler sa colère, la même colère qui venait en vague à partir de Kikyo. Rin tourna le dos à la miko, et des mots qu'elle regretta immédiatement s'échappèrent de ses lèvres.

« Tout comme Inuyasha. Il choisira Kagome et vous passerez le restant de votre existence seule. »

La charge de douleur de Kikyo choqua Rin qui se retourna.

« Kikyo, je suis déso… »

Rin eut juste le temps d'esquiver une boule d'énergie que lui avait lancé Kikyo. Si elle ne s'était écartée à temps, elle serait morte. Rin se mit instinctivement en position de combat, prête à faire face une nouvelle attaque. Elle fut complètement déstabilisée quand elle vit que Kikyo pleurait.

« Tu es celle que tous aimeraient voir vivre ! cria Kikyo. Tu es celle qu'Inuyasha souhaiterait comme survivante de notre bataille, puisqu'il pourrait alors aimer Kagome en paix. Contrairement à moi, l'homme que tu aimes veille sur toi, jour et nuit, depuis toutes ses années. Et tu oses te plaindre, de dire que tu es malheureuse ? »

Avant qu'elle ne pût répondre, Kikyo lança une autre boule d'énergie qui explosa contre une barrière de Rin, hâtivement construit. Derrière elle, AhUn se mettaient à gronder.

Rin s'approcha imperceptiblement vers son arc et son carquois, mesurant du regard son ennemie.

'Ainsi, le combat tant attendu entre les deux Héritières de la perle a sonné, dit Naraku au fond d'elle-même.

'C'est toi ? C'est à cause de toi qu'elle s'en prend à moi ?'

Kikyo prit son arc, tandis que Rin sauta sur le sien, et elles tirèrent en même temps. Les deux flèches se percutèrent, mais n'atteignirent pas leurs cibles respectives.

'Tu me donnes trop de crédits, Rin. Mais qui sait ? Qui sait ce que murmurait Kikyo dans les recoins les plus sombres de son cœur, lorsque la nuit tombait sur elle, froide et solitaire ?'

Rin créa une autre barrière arrêtant une nouvelle attaque de Kikyo. Elle se mit à courir droit sur la miko, espérant entamer un combat rapproché, là où Rin avait des chances contre Kikyo. Kikyo n'eut pas le temps de réagir quand Rin arracha son arc et le jeta hors de portée de la miko. Mais elle réussit à envoyer un choc d'énergie qui paralysa presque Rin de douleur. Rin assembla toutes les forces possibles pour s'élancer sur Kikyo, et la plaquer au sol, sa main gauche retenant fermement son épaule. Rin dégaina sa lame droite, prête à l'enfoncer en travers la gorge de Kikyo.

Elle s'arrêta dans son geste, la brise d'hiver qui remuant ses mèches de cheveux au-dessus du visage de Kikyo.

Leurs souffles étaient laborieux, et leurs regards, bruns contre bruns, reflétaient ce qu'elles ressentaient. Défiance contre horreur. Qu'ai-je fait ? Rin retira lentement sa lame du cou de Kikyo. Elle se leva en titubant un peu, et épousseta la neige de son hakama mouillé. J'allais la tuer…

« Pourquoi n'achèves-tu pas ce que tu as commencé ? cracha presque Kikyo.

- Ce n'est pas nous, Kikyo. Nous ne voulons pas que tout ce finisse comme ça, pas comme Naraku le voudrait. »

Rin appela AhUn et fit de son mieux pour ignorer la nausée qui l'agrippait. Jamais elle ne s'était sentie si écoeurée d'elle-même.

« Il est temps… il est temps que nos chemins se séparent, » dit Rin.

Rin ne voulait pas faire face à la miko derrière elle. Elle assembla ses affaires dans les sacs que portaient AhUn.

« De toute façon, dit Kikyo avec une certaine amertume, je n'avais plus rien à t'apprendre. »

Rin s'installa sur le dos du dragon, incapable de regarder la miko. Pourtant, elle ne pouvait pas partir sans rien dire, pas après cinq ans de vie en tant que son élève.

« Merci pour tout, Kikyo. J'ai été heureuse d'avoir suivi votre enseignement.

- Moi aussi, Rin, lui parvint le triste murmure de Kikyo. Moi aussi. Bonne chance. »

Rin acquiesça alors, se forçant à rencontrer une dernière fois le regard froid de Kikyo. Elle regrettait, tout autant qu'elle, mais le regret ne pouvait pas effacer ce qui s'était produit et surtout, il ne les prévenait pas de refaire la même erreur.

Elle s'envola, sans une autre parole. Rin laissa AhUn choisir la destination qu'ils voulaient. Ce n'était pas important pour Rin à ce moment là. Elle avait presque tué un autre être humain, elle avait presque tué Kikyo. Tuer des yokai, bien qu'elle détestât le faire, était nécessaire pour protéger la perle, mais elle n'était jamais allée plus loin.

Sur le moment, Rin avait voulu faire disparaître à tout jamais Kikyo, celle qui concurrençait sa place dans le cycle de la vie. Mais ce n'était pas une raison. C'était anormal, contre ses plus profondes convictions. Mon dieu, que suis-je devenue ?

'Tu as prouvé que le sang de Taho coule dans tes veines, tout autant que celui de Midoriko.

'Ne te mêle pas de ça, Naraku !

'Comme tu voudras, compagne de mon âme. Mais rien ne changera ce qui s'est passé. Toi et moi ne sommes pas si différents, finalement.'

Ses paroles marquèrent Rin, plus qu'elle n'aurait dû le permettre. N'avait-il pas raison ? Elle avait agi comme il l'aurait fait… Elle était comme lui. Pitié, non…

Rin ne chercha pas à retenir les larmes qui s'échappaient de ses yeux. AhUn hennirent sans pour autant réussir à la calmer. La neige commença tomber, doucement d'abord, puis plus intensément. Après ce qui ressemblait à une éternité, mais ne devait correspondre qu'à quelques heures, AhUn descendirent vers le sol pour rejoindre une forêt qui lui était familière. La forêt de Bokuseno.

Rin passa une main sur ses yeux pour essuyer ses larmes. AhUn étaient là, ils étaient inquiets pour elle. Ils avaient toujours été présents pour elle, tout comme d'une certaine manière Sesshomaru, qui la suivait encore malgré la neige. Et il y avait Bokuseno, aussi. AhUn avaient bien fait de l'emmener le voir, elle ne sentait pas prête de donner des explications à Miroku et Sango. Ou encore Inuyasha et Kagome.

Bokuseno saurait quoi faire. Il lui dirait que tout irait bien… qu'il y avait une chance de rédemption pour Rin, là où elle était incapable de se pardonner. Je vous en prie…

Dans la clairière, elle fut accueillie par la voix douce et chaude du vieil arbre de magnolia, qui contrastait tellement avec le froid de l'hiver.

« Rin. »

Rin sauta d'AhUn et courut vers l'arbre qu'elle enserra dans ses bras, autant qu'elle le pouvait. Ses larmes tombèrent à nouveau alors que Bokuseno caressait ses cheveux mouillés avec l'une de ses branches.

« Grand-père ! Je… je ne voulais pas… je…

- Je sais, Rin-chan. Kagura m'a prévenu. »

Elle leva ses yeux sur le visage triste de Bokuseno.

« Cela devait arriver un jour, dit-il. A travers le temps, les trois lignées n'ont cessé de se déchirer, que ce soit par amour, ou par haine.

- Mais Kikyo était une sœur, pour moi, et je… Qu'est-ce qui me différencie de Naraku ? Je ne vaux pas mieux que lui.

- Allons, allons, Rin-chan. Contrairement à Naraku, tu t'es arrêtée au moment où tu détenais la vie de Kikyo dans tes mains. Il aurait continué.

- Mais, je… je… j'allais la tuer.

- Et tu ne l'as pas fait, voilà tout. Arrête de te tourmenter ainsi, Rin. »

Rin prit du temps pour sécher ses larmes, et Bokuseno attendit silencieusement avant de reprendre la parole.

« C'était inscrit dans le grand tissage du destin, que ni toi, ni Kikyo, ni Naraku ne peuvent changer. Il te faut l'accomplir que tu le veuilles ou non. C'est le seul moyen pour que tu vives et essaies d'être heureuse.

- Mais pas à ce prix, grand-père. Pas au prix de tuer Kikyo.

- Il y a toujours un prix, Rin-chan. Tu es la seule qui n'es pas prête à le payer à l'inverse de Naraku et de Kikyo. Tu es la seule qui au fond de toi hésites encore à les tuer. »

Rin ne savait pas quoi répondre. Elle savait qu'il avait raison. Elle ne voulait pas tuer Kikyo, et surtout n'était pas prête d'infliger le même sort à Naraku. Même maintenant. Elle avait besoin de temps pour réfléchir à cela.

« Sais-tu que ton ancêtre Sayara fut tuée par Kenri, son frère ? Il avait déjà tué son époux, et Sayara ne vécut que pour la vengeance, même si elle se révéla vaine. C'était le premier meurtre qui marqua les trois lignées. Plus tard, Mariko vengea sa sœur, mais y perdit en même temps la vie. Après Sayara, Kenri, et Mariko, leurs descendants se perdirent de vue, mais toujours se recroisèrent et s'entretuèrent, ignorant qu'ils étaient originaires d'une seule et même lignée. Pendant trop longtemps, la tragédie toucha vos familles… J'espère que vous serez les derniers à perpétrer cette sombre tradition. »

Naraku avait déjà décimé sa famille. Le temps se répétait, perpétuant les mêmes meurtres, les mêmes drames. Comment Rin pouvait espérer briser ce cercle vicieux vieux de deux siècles ? Etait-ce trop demander de vouloir s'en échapper, de refuser d'être la fille de Taho et de Midoriko au-delà du temps ? D'être tout simplement Rin ?

Malgré l'hiver, Rin séjourna longtemps auprès de Bokuseno. Grâce aux conseils du vieil arbre, elle construisit une hutte, suffisamment grande pour abriter AhUn et elle des intempéries. Elle aurait pu retourner chez Sango et Miroku, mais elle avait besoin de calme avant de les retrouver.

Bokuseno était quelqu'un d'agréable qui connaissait toutes les histoires du monde. Quand elle n'était pas avec lui, Rin s'entraînait aussi bien dans l'art de la 'danse' que dans le maniement de ses pouvoirs de miko. Lorsqu'elle se promenait avec AhUn elle rencontrait parfois des yokai en quête du Shikon no Tama. Ils avaient échappé à la vigilance de Sesshomaru. Aucun d'eux n'était suffisamment intelligent pour prendre l'issu de secours qu'elle leur laissait avant d'attaquer. Aucun d'eux n'échappa à la mort qu'elle ne voulait pas donner.

Elle avait de quoi s'occuper, même si elle détestait cela. Elle avait aussi du temps pour réfléchir, mais ne trouvait pas de réponses à ses questions. Le séjour dans la clairière de Bokuseno n'était pas une perte de temps, car elle recomposait la sérénité qu'il lui avait fait défaut durant son dernier voyage avec Kikyo. L'absence des remarques de Naraku l'aidait aussi, tout comme la présence de Sesshomaru non loin qu'elle avait toujours trouvé apaisante. Sauf quand il est insupportable, bien sûr.

Le froid de l'hiver fit place à la douceur du printemps, dans cet interminable cycle de la vie. Les oiseaux chantèrent à nouveau, et les arbres verdirent donnant à Rin l'envie soudaine de courir dans la forêt, de danser avec le vent ou de fredonnait avec la rivière. Avec la nature elle revivait, et avec elle, Rin se remit à rire.

Bokuseno reprit des couleurs, et lui aussi parut plus joyeux et plus vif que pendant l'hiver. Il paraissait rajeunir, lui qui était millénaire.

Les sens de miko de Rin s'affinèrent au point qu'elle pouvait définir les allées et venues de Sesshomaru et de Jaken. A ses heures perdues, Rin restait fascinée par ce que faisait le taiyokai qui pouvait rester en place longtemps. Mais même lorsqu'il était immobile, son aura variait, au fil des pensées qui parcouraient son esprit complexe et mystérieux que Rin aurait aimé savoir lire.

Parfois, Sesshomaru laissait longtemps Jaken tout seul. Le cœur de Rin allait alors vers la complainte du petit yokai dont l'esprit semblait alors se noyer dans une histoire triste.

« Rin ?

- Hmm ? » répondit Rin n se soulevant à demi sur son coude.

Elle jeta un coup d'œil à Bokuseno par-dessus son épaule. Il gloussa en la voyant ainsi affalée sur l'herbe et la mousse de la forêt. Elle lui fit un clin d'œil puis se força à s'asseoir pour faire face au vieil arbre.

« Qu'y a-t-il, Bokuseno-ojisan ? »

Il prit un air sérieux, mais non dénué de tendresse.

« As-tu repensé à notre conversation, Rin-chan ?

- Laquelle ?

- Celle où tu dois conquérir ton bonheur. »

Rin le regarda gravement.

« Je ne veux toujours pas tuer Kikyo, et si quelqu'un veut se charger de Naraku pour moi, je lui laisserais volontiers la place. »

Rin savait qu'elle évitait d'énoncer la vérité, même si elle gardait sa voix ferme. Naraku était son problème personnel. Bokuseno balaya pourtant ce qu'elle disait.

« Je ne voulais pas parler de cela, mais plutôt comment penses-tu prendre le cœur de celui que tu aimes, » dit-il d'un ton de confidence.

Rin se sentit rougir.

« Je ne vois pas de quoi tu parles.

- Allons, allons, tu ne peux pas me cacher une chose pareille quand c'est aussi flagrant que ton nez en plein milieu de ta figure. »

Elle rougit de plus belle. Etait-ce réellement si évident ?

« Je... euh…

- Sesshomaru n'est certes pas très accessible, mais tu comptes beaucoup pour lui. Il faut juste qu'il s'en aperçoive. Il est trop orgueilleux et empli de ses préjugés pour y arriver par lui-même. C'est à toi de l'aider sur ce chemin. »

Rin resta bouche bée. Jamais personne n'avait mentionné aussi clairement qu'elle aimait Sesshomaru. Comment pouvait-il savoir ? Bokuseno savait peut-être beaucoup de choses, mais quand même. Elle secoua la tête.

« Je ne crois pas que ce soit possible, grand-père. Les dernières fois que nous nous sommes vus, lui et moi, nous avons presque été sur le point de nous jeter à la gorge de l'autre.

- Ce n'est pas plus mal, tu sais, dit-il pensivement. Tu deviens un défi pour Sesshomaru si tu arrives à lui faire perdre son calme. Je trouve ça admirable.

- Grand-père !

- Sans parler du fait que toi et lui avez été… plutôt intimes, d'après mes sources.

- Grand-père ! »

Elle se souvenait très bien de ce qui s'était passé à Hakureizan.

« J'étais blessée, et il voulait seulement des informations à propos de Naraku, c'est tout.

- Oh vraiment ? La dernière fois que j'ai regardé, lorsque Sesshomaru voulait obtenir des informations, il utilisait des moyens moins… hmm… agréables… pour les deux parties, devrais-je ajouter…

- Grand-père ! »

Bokuseno réussissait à l'embarrasser pour sa vie entière. Il éclata même de rire, n'arrangeant rien à la situation. Lorsqu'il se calma finalement, il prit un air malicieux.

« Il suffirait déjà que tu essaies de devenir son amie. Il ne l'admettrait jamais, mais il en aurait bien besoin.

- Son amie ?

- Oui. Pour qu'il te considère sur un pied d'égalité, humaine ou pas. »

Rin ne savait pas vraiment quoi répondre. Elle devait y réfléchir.

« Je vais me promener, grand-père. Vous venez, AhUn ! »

Sans attendre de réponse, elle s'enfonça avec AhUn dans la forêt. Elle profitait de ces balades pour voir les fleurs éclore sur les branches des arbres, comme c'était le cas pour Bokuseno. Elle avait convenu avec le vieil arbre qu'elle rejoindrait le village à la fin du printemps. Elle pensait prendre son temps pour y arriver, en voyageant de village en village, mais pour la première fois seule, sans Kikyo.

La balade qu'elle croyait sans but dans la forêt, amenait Rin dans une destination bien précise en fait. Rin allait voir l'âme en peine de Jaken, qu'elle espérait pouvoir aider. Sesshomaru était loin, à vrai dire de l'autre côté de la forêt. C'était mieux ainsi, elle pourrait après toutes ses années parler seule à seul avec Jaken. Elle n'aurait jamais cru que les grognements du petit yokai l'auraient manqué un jour.

Elle s'assura une dernière fois que Sesshomaru ne déviait pas de l'endroit où il était. Elle continua alors, pour retrouver ce qu'elle espérait être un vieil ami d'enfance.


Jaken soupira.

La journée était belle pour un printemps. La prairie aux abords de la forêt de Bokuseno resplendissait de fleurs sauvages. Des fleurs qui lui rappelaient toujours une petite humaine qu'il avait gardé, il y avait près de six ans maintenant. Six petites années, courtes et éphémères dans l'existence d'un yokai, et pourtant…

Il soupira une nouvelle fois.

Sesshomaru-sama était parti sans aucune explication, comme à son habitude. Jaken se disait parfois qu'après ces dizaines d'années passées loyalement à son service, le grand Taiyokai pouvait lui dire où il allait. Pas que Jaken irait demander l'information à son maître, il tenait trop à sa vie, et se souvenait parfaitement bien du jour où Sesshomaru-sama l'avait tué d'un coup de Tokijin. Bien sûr, il l'avait fait ressuscité après grâce au Tenseiga. Mais il n'avait pas oublié ce jour-là qui correspondait, si sa mémoire valait ce qu'elle valait, au premier anniversaire de l'enlèvement de Rin par Naraku qui mena à leur séparation définitive.

Depuis ce jour lointain, où Rin avait été bouleversée par les mots étonnement durs de Sesshomaru-sama envers elle, Jaken avait remarqué que son maître n'était plus le même. Il était plus facilement frustré, plus facilement en colère. Il paraissait… tourmenté. C'était difficile à deviner derrière le masque d'impassibilité que revêtait Sesshomaru-sama, mais Jaken savait voir au-delà. Il était son fidèle serviteur après tout. Jaken n'ignorait rien des raisons qui avait fait naître ce déséquilibre dans l'esprit de Sesshomaru-sama.

Tout en revenait à ce maudit hanyo, Naraku, qui déjà les narguait depuis des années avec ses pièges infâmes. Sa dernière tentative aurait été mortelle pour Jaken, si Rin n'était pas intervenue. Peut-être même que Sesshomaru-sama ne s'en serait pas sorti, mais Jaken ne resta pas trop longtemps sur ce genre de pensées.

Jaken avait aussi remarqué que les évènements semblaient se concentrer autour de Rin. Le Shikon no Tama en était la raison. Cela expliquait pourquoi Sesshomaru-sama avait suivi à la trace la jeune humaine depuis toutes ses années. Du moins c'était plus prudent de le croire.

Même si… même si ce qui avait transpiré à Hakureizan entre Rin et Sesshomaru-sama pouvait amener à se poser des questions. Beaucoup de questions. Ce n'était pas si récent que cela, déjà Jaken croyait avoir vu quelque chose passer entre eux après que Rin se fit attaquer par Renei-sama. Quelque chose qu'il ne voulait pas voir arriver car il ne voulait pas envisager les conséquences de ce qui se passerait alors.

Jaken s'allongea sur l'herbe, les bras écartés. Une chose stupide que Rin aurait sans doute fait en riant, inconsciente des dangers qu'offrait la contrée. Il n'avait jamais compris l'amusement qu'elle pouvait trouver à cueillir des fleurs ou à rouler dans l'herbe. Mais pour une fois, étalé sur l'herbe, il pouvait presque apprécier ce petit plaisir.

Il se souvenait d'un temps où il aurait donné n'importe quoi pour se débarrasser de la petite humaine. Elle accaparait toute l'attention de Sesshomaru-sama qui aurait dû lui revenir à lui, Jaken, son plus fidèle serviteur alors qu'elle n'était apparue que par hasard dans leur vie. Non, plutôt comme un rayon de soleil qu'on se prend en plein dans les yeux. Elle était ennuyante, joyeuse à en vomir, bruyante, un fardeau qui passait son temps à se mettre dans le pétrin.

Malgré ses défauts indéniables, jamais Sesshomaru-sama ne s'en était pris à elle ou l'avait abandonnée avant qu'elle n'héritât du Shikon no Tama. Elle était obéissante, Jaken devait l'admettre, mais ce n'était pas suffisant pour expliquer pourquoi Sesshomaru-sama tolérait l'enfant. Et à un moment qu'il n'aurait su déterminé, Rin devint pour Jaken quelqu'un d'irremplaçable pour qui il aurait donné beaucoup pour la faire revenir.

Elle lui manquait.

« Bonjour, Jaken ! »

Il se releva brusquement. Il connaissait cette voix. AhUn apparurent accompagnés de Rin, vêtue comme une miko. Son aura était puissante, amplifiée par le Shikon no Tama. Il aurait pu la sentir arriver s'il n'avait pas été perdu dans ses pensées.

« Rin ! »

Il fut surpris quand elle courut vers lui, et le souleva du sol en riant.

« Jaken, c'est tellement bon de vous revoir !

- Riiiiiin ! Repose moi par terre ! »

A sa grande déconfiture, le jeune humaine l'embrassa sur le front avant de le déposer. Il regretta presque d'avoir été lâché, car elle avait eu la stupidité de grandir. Elle n'était certes pas aussi grande que Sesshomaru-sama, elle n'arriverait à peine qu'à son épaule, mais il avait la désagréable nécessité de lever la tête pour la regarder. Cela n'arrangea rien quand elle se pencha, ses mains sur ses deux genoux pour lui adresser la parole.

« Comment allez-vous Jaken ?

- Pas trop mal, pas trop mal. Je n'ai pas eu l'indécence de grandir plus qu'il n'est concevable, moi ! »

Rin éclata de cet insupportable rire chaleureux. Elle vint s'asseoir à ses côtés, mais même ainsi, elle était toujours plus grande que lui. Maudite humaine !

Le regard de Rin se fit plus sérieux, sans perdre leur lueur amusée.

« Vous m'avez manqué, Jaken. »

Elle lui avait déjà dit des paroles similaires après avoir été guérie du poison de Renei-sama. Et comme ce jour-là, la fierté de Jaken l'empêcha de répondre un 'à moi aussi'. Il était un démon et elle appartenait toujours à la race inférieure des humains. Pourtant il avait conscience qu'elle était bien plus que cela. Déjà enfant, elle savait se faire une place dans les cœurs des yokai, sans insister, en étant juste là. En la voyant maintenant, il pouvait voir que parmi les humains elle serait considérée comme belle et compétente. Parmi les yokai aussi d'ailleurs. Pour quelle autre raison aurait-elle pu s'imposer dans la vie du Taiyokai le plus craint du pays, si elle avait été une humaine comme les autres ?

Ce n'était pas étonnant de voir les garçons de son âge lui courir après, s'il pouvait croire ce que disait ce crétin d'Inuyasha. Jaken était persuadé qu'aucun d'eux ne la méritait, pas même ce garçon Kohaku auquel elle était toujours accrochée. Jaken avait espéré qu'il l'avait mieux éduquée que cela. Elle appartenait à Sesshomaru-sama. N'envisage même pas cette possibilité ! Ce serait une ignominie, un blasphème ! Oui, c'est ça, un blasphème ! Si au moins il pouvait être convaincu par ses propres pensées.

« Jaken, dit Rin avec un air grave, il vous traite bien, depuis… depuis notre séparation ? Sesshomaru n'a jamais été tendre avec vous. »

Pour l'une des rares fois de sa vie, Jaken se sentit véritablement touché. Quelqu'un s'intéressait à son sort. Il n'aurait pas dû être étonné de la part de Rin. Quand il avait été piqué par les Saymoyocho, elle avait pleuré pour lui, avant de risquer sa vie pour chercher un antidote.

A l'époque, il avait cru que c'était Sesshomaru-sama qui avait ramené l'antidote, mais les dires de l'enfant avaient brisé cette illusion. Elle était partie cueillir la plante dans une montagne habitée par des yokai. Elle était tombée du haut d'une falaise en attrapant le plante, tout juste récupérée par Sesshomaru-sama. Tout cela pour lui…

Il s'était consolé en se persuadant que Sesshomaru-sama avait sauvé la fillette, parce que lui, Jaken, était en danger. Il savait au fond de lui-même que c'était un mensonge. Déjà à l'époque, Rin comptait plus que lui.

« Ca peut aller, finit-il par répondre.

- A ce point-là ? demanda Rin visiblement inquiète. Il n'est pas allé jusqu'à vous tuer, n'est-ce pas ?

- Idiote de Rin ! Si c'était le cas je ne serais pas devant toi en train de te parler ! »

Elle le regarda avec une intensité qu'il le mit mal à l'aise. Elle sait. Elle savait qu'il mentait. C'était comme si elle lisait dans ses pensées et Jaken n'aimait pas du tout cela. Pas de la part d'une humaine, qui plus est Rin !

Elle ne continua pas sur ce sujet au grand soulagement de Jaken. Elle regarda plutôt la prairie devant elle, laissant le vent bercer doucement ses longs cheveux bruns. Elle avait mûri, il pouvait le voir, plus qu'une jeune fille de son âge devait le faire. Peut-être même qu'elle avait perdu cette insouciance enfantine qui l'avait toujours accompagnée.

Où était la jeune fille qui aimait faire des bouquets pour Sesshomaru-sama ? Celle qu'il enviait, celle qui avait le don de l'exaspérer comme personne mais qu'en fin de compte, il adorait. Le temps passait trop rapidement pour les humains qui changeaient avec les saisons, plus radicalement que tous les autres être vivants. Les yokai étaient immuables, éternels, ils n'étaient pas inconstants. Non, c'était faux, les démons aussi changeaient. Surtout au contact d'humains.

Le silence tellement peu habituel venant de Rin avait quelque chose d'apaisant. Mais l'expérience de Jaken lui disait que le silence de Rin n'indiquait rien de bon. C'était le dernier moyen de défense qu'elle utilisait quand elle se trouvait dans une situation difficile. Il finit par s'en inquiéter.

« Et toi, Rin, qu'est-ce que tu deviens ? »

Pas que la vie d'une humaine l'intéressait particulièrement…

« Je vis pour l'instant avec Bokuseno, sourit-elle. Je suis plutôt bien en ce moment, et bientôt je retournerai au village d'Inuyasha.

- Et la miko ? Elle te traite correctement ?

- Nous avons eu un… désaccord, dit-elle avec hésitation. Nous avons choisi de prendre des voies différentes. Je suis une miko à part entière maintenant. »

Rin ne lui disait pas tout, il en était certain. Elle n'avait jamais su mentir correctement, même pour des mensonges à omission. Il ne chercha pourtant pas à en savoir plus. Elle n'avait pas insisté pour lui, il pouvait bien lui rendre la pareille.

« Vous m'avez manqué, vous savez, répéta-t-elle en levant les yeux vers le ciel. Vous et Sesshomaru. Vous avez été tous les deux une partie trop importante de ma vie pour que j'oublie. Il… il va bien, n'est-ce pas ? »

Jaken considéra la question de Rin. Il était le plus fidèle serviteur de Sesshomaru-sama. Pouvait-il se permettre de dévoiler la vie de son maître à une ningen ? Elle n'était pas n'importe quelle humaine, mais… Non, elle avait le droit de savoir.

« Le plus souvent, il est aussi imperturbable que d'habitude. Mais depuis quelque temps, il parait parfois troublé. Des émotions font surface… plus physiquement. De la colère, surtout.

- Il est frustré par quelque chose, dit Rin. Naraku ? »

Puis elle ajouta avec un rire sans joie.

« Et moi ?

- Peut-être bien. »

Il en avait trop dit et trahi la confiance de son maître. Si jamais Sesshomaru-sama l'apprenait, Jaken serai tué sans aucun espoir de résurrection par le Tenseiga.

« J'aimerai vous revoir, une fois prochaine, dit soudainement Rin. Vous et Sesshomaru. »

C'était presque une question, comme si elle cherchait son accord. Jaken se rendit compte lui aussi qu'il aimerait bien la revoir. Cependant, il n'avait aucune intention de l'admettre.

« Fais ce que tu veux. »

Rin sourit, le soleil brillant dans ses yeux bruns, et acquiesça.

« Mais je ne sais pas pour Sesshomaru-sama, commença Jaken.

- Oui, mais je doute qu'il tente de me tuer si je venais. Toutefois, s'il devient… injuste avec vous, venez me voir. J'essaierai de vous aider, Jaken. Vous me trouverez facilement grâce à la perle. »

Là encore, Jaken fut remué dans les profondeurs de son être. Il n'était pas habitué à ce qu'une personne se préoccupât de son sort. Malgré tout, il était loyal à Sesshomaru-sama.

« Sesshomaru-sama est toujours juste, imbécile !

- Vous savez bien que c'est faux. »

Elle soupira et Jaken n'ajouta rien. Il savait en effet que c'était faux. Sesshomaru-sama pouvait être parfois cruel.

Rin se leva, son attention dirigée vers la forêt.

« Sesshomaru sera bientôt là. Il saura que je suis venue. »

Jaken écarquilla les yeux en se relevant aussi. Sesshomaru-sama allait être furieux. Il n'aurait aucun mal à flairer l'odeur de Rin sur toute la prairie.

« N'oubliez pas ce que je vous ai dit, Jaken. S'il y a le moindre problème, je ne serai pas loin.

- Tu… tu interviendrais ? »

Jaken était abasourdi par ce que Rin impliquait. Sesshomaru-sama n'était pas un vulgaire yokai.

« Bien sûr, dit-elle. S'il est furieux, c'est à moi de régler ce problème. Je suis venue vous voir alors que vous n'aviez rien demandé.

- Tu ne ferais pas le poids contre lui.

- Au contraire. Avec Naraku qui me poursuit depuis quelques années, je pourrais aussi bien faire face à Sesshomaru. »

Naraku. Celui par qui tout avait commencé. Sesshomaru-sama suspectait Rin d'avoir des contacts avec le hanyo. Jaken pensait qu'il n'avait sans doute pas tort. Rin cachait quelque chose à propos de Naraku. Quelque chose de fondamental.

Elle monta sur le dos d'AhUn et se tourna vers lui.

« Au revoir Jaken ! »

Elle claqua de la langue, et AhUn se mirent en marche. C'était la première fois que Jaken voyait le dragon si obéissant. Même Sesshomaru-sama n'était pas arrivé à un tel résultat. Jaken continuait à les suivre du regard, jusqu'à ce que la forêt ne les cachât complètement.

Il ne lui restait plus qu'à attendre le retour de Sesshomaru-sama. Et comme l'avait prédit Rin, il n'eut pas longtemps à attendre.


Sesshomaru l'avait sentie, son odeur fraîche de fleurs printanières embaumait toute la forêt de Bokuseno. Ce n'était pas son parfum qui l'avait fait revenir sur ses pas, mais son aura qui battait au rythme de son cœur et du Shikon no Tama, proche, très proche du lieu où il avait laissé Jaken. Que lui voulait-elle ? Pourquoi avait-elle attendu qu'il allât tuer un vulgaire démon pour voir son serviteur ?

Rin avait parlé avec Jaken, et Sesshomaru voulait savoir le contenu de leur discussion.

A son approche, Rin quitta Jaken et s'enfonça dans le cœur de la forêt. Sesshomaru hésita. Devait-il… aller la voir, elle ? Non, Jaken était plus facile à faire parler, c'était pour le moment le meilleur choix. Il se méprisa pour cette décision pourtant, elle paraissait tellement plus… lâche. Il n'aurait jamais dû ressentir de la réticence à l'affronter, elle, une humaine, et surtout, il n'aurait pas dû avoir envie de la voir.

Il ralentit sa course. Il était préférable de paraître maître de soi devant son serviteur.

Lorsqu'il arriva dans la prairie, Sesshomaru inspira profondément l'odeur de Rin, plus forte que jamais. Un parfum apaisant et réconfortant. Comment l'odeur d'une humaine pouvait avoir un tel effet ? Il se concentra plutôt sur Jaken qui, quand il le vit, déglutit. Sesshomaru le regarda froidement, ordonnant le petit yokai de parler sans avoir à poser de question. Il n'aurait pas à attendre longtemps. Jaken tremblait de peur. La suite était prévisible.

« Pardonnez-moi, Sesshomaru-sama ! cria Jaken en s'agenouillant tête contre terre. Pardonnez-moi ! Je ne voulais pas, c'est Rin qui est venue d'elle-même ! »

Sesshomaru trouva la démonstration théâtrale de son serviteur ennuyante. Il ne lui révélait rien.

« Que voulait-elle ?

- Euh… parler maître. Rien de plus, je vous le jure. Elle m'a donné de ses nouvelles. Je n'ai rien mentionné sur vous, je vous assure. »

Sesshomaru fut piqué par une pointe de colère. Le crapaud mentait particulièrement mal, plus mal encore que Rin, et c'était dire quelque chose. Ils avaient parlé de lui derrière son dos. Sesshomaru ne tolérait pas une telle action de la part de son serviteur, il devait payer.

Il allait lui donner un coup de pied mémorable, mais Sesshomaru sentit l'aura de Rin augmenter en puissance. Elle était toujours dans la forêt, il en était certain. Il semblait à Sesshomaru qu'elle le… défiait ? Elle lui envoyait un message pour le prévenir de ne pas s'en prendre à Jaken. Il resta composé, mais il bouillonnait à l'intérieur. Qui était-elle pour lui ordonner quoique ce soit ?

Rin, elle est Rin. Et malgré toute ma volonté je ne peux pas lui résister. Que veut-elle ? Que me fait-elle ?

S'il avait été seul, Sesshomaru aurait peut-être soupiré. Peut-être. En tout cas pas devant des témoins aussi vigilent que Jaken et Kagura qui était apparue brusquement dans la prairie. L'esprit du vent vint vers lui, soufflant doucement ses cheveux et caressant son visage. Cherchait-elle à le calmer, elle l'impétueuse fille du vent ? C'était presque ironique cette impression d'être consolé par une personne qu'il ne pouvait pas voir, tout juste sentir. Et qui n'était pas Rin.

Cette pensée venue de nulle part le surprit et il fit tout son possible pour la bannir de son esprit. Mais c'était peine perdue. Que suis-je en train de devenir ?

« Elle m'a dit qu'elle et la miko avaient eu un différent, dit Jaken en coupant court à ses réflexions. Je crois qu'elles se sont quittées définitivement. Rin n'est plus une apprentie miko, et elle retournera dans le village de ce pitoyable hanyo Inuyasha. »

Sesshomaru considéra les paroles de son serviteur, qui finalement lui avait été utile. Peut-être que Sesshomaru épargnerait Jaken finalement pour cette raison, et certainement pas parce que Rin souhaitait interférer.

Ainsi, Rin et la miko s'étaient disputées ? Il doutait que Jaken connût la nature de leur dispute, mais Sesshomaru avait son idée. La prophétie. Leur séparation était une bonne chose, Rin risquait sa vie aux côtés de la miko. Comment Rin avait continué à avoir confiance en elle, avait dépassé Sesshomaru. Il avait été pourtant clair que la miko tenterait de la tuer pour rester en vie.

Et bientôt elle rejoindrait Inuyasha et sa bande, avait ajouté Jaken. Rin s'était trop attaché à eux, évidemment. Elle devait être plus rigoureuse dans ses choix d'amis. Aucun parmi eux ne méritait son amitié. Ne se rendait-elle pas compte que le moine et la taijiya n'étaient pas ses parents ? Et que surtout l'humain Kohaku…

Sesshomaru serra le poing, risquant de se couper jusqu'au sang avec ses griffes. Rien que penser au garçon qu'il avait fait revivre le mettait en colère.

« Sesshomaru-sama ? »

Sesshomaru regarda Jaken, qui parut effrayé. Il ravala sa peur et sembla prendre son courage à deux mains.

« Elle… elle a aussi exprimé le souhait de vous revoir, mon Seigneur. »

Et sur ce, Jaken fit quelques pas en arrière.

Sesshomaru ne répondit pas, et n'agit pas. De toute façon, Rin veillait encore, son aura battant à un rythme calme et ferme. Sesshomaru avait décidé qu'il détestait quand elle faisait cela. Mais ce n'était pas son comportement qui l'accaparait le plus à ce moment précis. Non, c'était cette étrange requête, transmise par Jaken.

Elle désirait le revoir malgré leur séparation de près de six ans. Il ne voulait pas l'admettre, lui aussi souhaitait la revoir, depuis longtemps, même s'il était incapable de pointer une date précise. Sa raison, ses convictions lui le forçaient à renoncer à ce qu'il était incapable de renier, cette faiblesse, cette humaine, Rin, devenue à présent femme. Une belle femme, à laquelle il se mettait à rêver, la nuit ou le jour.

Il tourna le dos à Jaken et rejoignit la forêt. Pas là où se tenait Rin, mais quelque part où il pourrait être seul pour réfléchir, loin de Jaken et de Kagura. L'odeur de Rin imprégnait la forêt, rendant quelque part impossible cette quête de solitude. Mais elle ne le dérangeait pas, elle ne l'avait jamais dérangé.

Il marcha d'un pas lent, appréciant cette promenade dans la forêt éveillée par le printemps. Elle avait pris une couleur verte rafraîchissante, variant selon les différents feuillages qui formaient une mosaïque naturelle pour décorer le ciel. Sesshomaru préférait l'hiver et son austérité digne face à l'adversité du froid, évoquant sa propre conduite. Il se retrouvait dans l'hiver. Mais le printemps… l'intriguait et l'apaisait, lui rappelant sans le vouloir Rin. Elle était le printemps, sa douce fraîcheur et sa vie en perpétuelle renaissance. Elle était tant de choses inexpliquées aussi.

Sesshomaru se souvenait du jour où sa vision de Rin avait changé. Après la mort de Renei. C'était trop subtil pour qu'il y prêtât attention à ce moment-là. Mais à Hakureizan, la donne avait été complètement réarrangée. Quand il l'avait vue se battre avec grâce, quand il avait senti son dos contre le sien, quand un autre la prit dans ses bras. Tout ceci avait remué confusion, chaleur, et rage en lui. Des émotions.

Elle avait été radieuse en pleine bataille. Lorsqu'elle s'était opposée à lui, son caractère franc et extraverti s'était percuté contre le sien impassible et renfermé. Il avait été tout sauf inaffecté par elle.

Sesshomaru n'avait pas oublié cette peur quand Naraku s'était précipité sur elle, ni le soulagement qu'il avait ressenti quand elle se débarrassa de lui du tranchant de la main. Elle avait été admirable et avait accompli une choses qu'aucune personne présente n'avait pu faire jusque là. Mais il se souvenait de sa colère aussi, quand le garçon Kohaku avait pris Rin dans ses bras comme si elle était sienne. De quel droit se permettait-il d'être aussi familier ? Si Rin appartenait à une seule personne, c'était bien à lui, Sesshomaru ! La haine de Sesshomaru pour l'humain avait grandi, et il lui avait fallu beaucoup de contrôle pour ne pas l'exécuter sur le champ. Il avait fallu Naraku surtout.

Les mots de Naraku avaient confirmé ses suspicions. Rin et lui avaient eu des contacts d'une façon ou d'une autre. Sesshomaru était certain qu'ils ne s'étaient pas rencontrés physiquement, même les jours de pluie, où ses sens n'étaient pas aussi efficaces. Mais il y avait quelque chose entre Rin et Naraku. As-tu honte de ce que nous sommes l'un pour l'autre ? Qu'avait Naraku voulu dire pas là ? Sesshomaru haïssait cette situation et l'ambiguïté des paroles du hanyo.

Rin n'était pas sortie complètement indemne de cette confrontation. Sa main aurait porté à jamais des cicatrices hideuses, une marque irréfutable que Naraku l'avait touchée. Sesshomaru ne pouvait le permettre, et avait donc léché la main de la jeune femme, nettoyant sa blessure, lavant toute trace qu'avait laissé Naraku. La chaleur qu'avait émise Rin avait poussé Sesshomaru à continuer bien après que sa main fut guérie. Son instinct voulait goûter sa peau ferme mais douce, demandant encore plus.

La remarque d'Inuyasha l'avait ramené à la réalité. Il ne s'était pas arrêter pour autant. Il ne voulait pas se montrer affecté par le commentaire de son demi-frère. Il avait continué, savourant l'écoeurement d'Inuyasha, mais surtout le plaisir inavouable que lui et Rin ressentaient. Rin avait eu une odeur nouvelle sur elle, tellement enivrante, qu'il lui fallut beaucoup pour ne pas y répondre.

Enfermer Rin dans un interrogatoire avait ensuite facilité beaucoup de choses. C'était plus simple de cacher ce qu'il avait ressenti derrière de la colère. Il pouvait le gérer, et Rin aussi d'ailleurs. Elle avait eu… beaucoup de répondant.

Il inspira profondément l'odeur de la forêt mêlée au parfum de Rin. Il considéra à nouveau la proposition de la jeune femme. Il voulait la revoir, c'était vrai. L'excuse d'obtenir des informations à propos de Naraku serait suffisante. Il n'admettrait jamais qu'il était venu à sa rencontre parce qu'elle l'avait demandé et qu'il en éprouvait le… besoin, à défaut d'un meilleur mot. Mais ce serait lui qui choisirait le moment opportun. Sans doute dès qu'elle partirait en voyage. Dans la forêt de Bokuseno, il se savait épié par le vieil arbre.

Il revint le soir auprès de Jaken, alors que l'aura de Rin avait cessé de se faire menaçante. Beaucoup auraient pu se demander pourquoi il gardait encore Jaken auprès de lui. Pour un Taiyokai comme lui, il pouvait paraître ridicule d'avoir un serviteur comme Jaken. Mais il était loyal, malgré sa lâcheté, sa mauvaise humeur naturelle et sa faiblesse, loyal à l'extrême. Pour cette loyauté, Sesshomaru avait suffisamment d'honneur pour garantir la protection du petit yokai.

Et ainsi, il patienta, les jours de printemps s'écoulant lentement. Sesshomaru continuait ses gardes dans la forêt, bien qu'elle fût trop reculée entre des vallées étroites pour attirer un nombre conséquent de démons. Parfois, quand Kagura le permettait, il pouvait entendre Rin chanter. Toujours dans ces moments-là, il se sentait envahi par une douce chaleur calmante.

Après plusieurs jours ensoleillés, les nuages s'assemblèrent dans le ciel, chargés de pluie. Avec l'arrivée de la pluie, Rin quitta la forêt de Bokuseno, un matin de fin de printemps. Ils voyagèrent à un rythme lent, Rin n'étant apparemment pas pressée. Elle devait marcher aux côtés d'AhUn ou monter sur le dos du dragon quand elle était trop fatiguée. Comme lorsqu'ils voyageaient encore ensemble.

A la fin de la journée, elle arrivait parfois à un village, échappant à une nuit sous le ciel pluvieux. Sesshomaru restait aux alentours, assez loin pour ne pas être repéré des villageois. Il se demandait ce que Rin rencontrait dans ces villages inconnus, comment les humains la recevaient. Comment les hommes la regardaient. Elle était jeune et belle, et voyageait seule. Elle avait tout d'une proie facile.

La nuit, il restait vigilant, ses yeux balayant le village, ses oreilles aux aguets, tandis que Jaken ronflait, ignorant des dangers que pouvait encourir Rin. Mais toujours, le lendemain elle repartait avec AhUn, saine et sauve.

Après plusieurs jours de voyage, Sesshomaru reconnut la région que Rin traversait. Elle était proche de l'endroit où le moine avait une fois recraché les yokai de son kazaana. Elle ne s'arrêta pas dans un village, mais se rendit dans une forêt qu'elle avait déjà visitée avec la miko.

C'était le premier jour de l'été, le jour le plus long de l'année. Un jour qu'il avait retenu dans sa mémoire, pour être le jour de naissance de Rin. Il l'avait appris presque par hasard, quand un an après leur rencontre, il avait énoncé sans raison particulière que le lendemain serait le premier jour de l'été. Rin avait ri de son rire enfantin et annoncé que c'était la date anniversaire de sa naissance. Il avait seulement acquiescé. Un Taiyokai n'avait que faire de l'anniversaire d'une humaine. Pourtant, il n'avait pas oublié, et l'année suivante, il lui avait ramené un coquillage nacré qui était devenu un trésor pour la fillette.

Même maintenant, il n'avait pas oublié. Sesshomaru avait choisi ce jour pour rencontrer Rin, le jour de ses seize ans. Et en ce jour, le ciel pleurait.

« Jaken, reste ici. »

Il n'attendit pas la réponse de son serviteur, et s'enfonça dans la forêt. La pluie fine faisait coller ses vêtements contre sa peau, et ses cheveux autour de son visage. La pluie ne l'affectait pas, mais avec le temps, il commençait à mépriser les jours pluvieux. C'était en ces jours, que son odorat défaillait et que Rin risquait d'affronter des yokai seule.

Il suivait donc l'aura de Rin qui le mena près d'une petite cascade, comme lui murmurait le clapotement d'eau qui lui parvenait. Il gardait un pas délibérément lent et posé, prenant le temps de calmer cette… appréhension. Ce serait en effet la première fois qu'il serait seul avec elle depuis leur séparation. C'était absurde, qu'avait-il à appréhender ? Une nouvelle dispute à propos de Naraku ? De la blesser à nouveau ? Pourquoi cela aurait une quelconque importance ?

A chaque pas, il pouvait mieux sentir l'environnement de Rin. Elle avait laissé AhUn plus loin pour une raison qui lui échappait. A moins que… L'attendait-elle ?

Il entra alors dans la clairière où se cachait la petite cascade. Sesshomaru apprécia la beauté de ce lieu, qui avait un halo de mystère, entre les mousses brillantes des gouttes de pluies, et les branches fleuries qui caressaient la surface de l'eau.

Près du bord, se tenait Rin agenouillée devant sa propre réflexion. Elle ne se tourna pas vers lui, mais Sesshomaru savait qu'elle avait senti sa présence. En s'approchant, il s'aperçut qu'elle était nerveuse. Ses épaules étaient raides et ses mains agrippaient la mousse au sol. C'était subtil, il ne l'aurait pas vu s'il ne la connaissait pas autant. Elle aussi appréhendait.

Comme toujours, elle portait un habit de miko, haori blanc et hakama rouge, que la pluie plaquait contre son corps, et ce qu'il pouvait supposer, ses formes féminines. Ses longs cheveux tombaient de chaque côté de son visage, comme un rideau sombre qui l'empêchait de voir si elle souriait ou portait une expression sérieuse.

Il s'avança jusqu'au bord de l'eau, près d'elle, et pu voir son reflet qui souriait doucement.

« Bonjour, Sesshomaru. »

Il ne fit qu'acquiescer, notant au passage la douceur de sa voix et son visage qui semblait s'épanouir comme une fleur s'ouvre au soleil. Etait-ce son arrivée qui faisait paraître Rin plus… heureuse ? Il préféra ignorer ce qu'il éprouvait en voyant le sourire de la jeune femme. Cela ne devait pas être. Il trouva rapidement vite un sujet de conversation.

« Ne devrais-tu pas trouver un village pour t'abriter de cette pluie ? »

Rin leva vers lui un visage pensif, ses yeux bruns perçant les siens comme si elle cherchait à atteindre son âme.

« Je suis venue ici, il y a près de quatre ans. C'était en automne, et j'ignorais à l'époque combien ce lieu pouvait être si magnifique en cette saison. Il ressemble à un endroit auquel je rêve la nuit, parfois. »

Sesshomaru ne savait pas vraiment quoi répondre. Il préféra regarder l'eau devant lui, conscient que Rin l'observait encore.

« Merci.

- De quoi ? demanda Sesshomaru étonné.

- D'être venu. Surtout aujourd'hui. »

Sesshomaru resta silencieux avant d'entamer les sujets qui le préoccupaient. La miko Kikyo, et Naraku.

« Jaken m'a dit que tu avais eu un différent avec la miko.

- En effet.

- De quel genre ? demanda-t-il irrité par le peu d'information qu'elle donnait.

- Du genre qui ne regarde qu'elle et moi.

- Est-ce à propos de la prophétie ? »

Rin se tut, elle aussi irritée. Sesshomaru aurait presque souri. Son silence confirmait ses suppositions. Il avait été certain que la prophétie provoquerait de la discorde entre les deux femmes, surtout de la part de la miko. Rin n'avait pas voulu écouter son avertissement, et à présent, elle en payait le prix. Elle s'était trop attachée à la miko. Elle est pleine de sentiments, d'émotions… Quelle idiote… Elle aurait dû apprendre à devenir froide, distante, comme il l'était, pour ne pas ressentir si durement les revers de la vie. Mais Sesshomaru se rendit compte qu'il ne voulait pas qu'elle devînt comme lui. Elle perdrait alors l'essence même de ce qui faisait d'elle Rin.

Il restait encore un problème à élucider, et le plus délicat.

« Et Naraku ? »

Cette fois, ce fut Rin qui choisit de détourner son regard de son inspection.

« J'aimerai… j'aimerai ne pas avoir à penser à lui, rien qu'aujourd'hui. Je vous en prie. »

Sesshomaru n'avait pas jamais pu dénier une requête à Rin, et il ne refusa pas celle-ci. Malgré l'enjeu des informations qu'il voulait, il décida de clore le sujet… pour le moment. Il aurait toujours une autre occasion. Elle vivait bien assez quotidiennement dans l'ombre de la menace de Naraku.

« Je comprends. »

Et encore, Rin lui offrit ce même sourire qui emplissait ses yeux bruns d'une chaleur indéfinissable. Elle s'assit sur un rocher, regardant les ondes de la pluie et des pétales de fleurs sur l'étendue d'eau.

Longtemps ils restèrent ainsi, côte à côte, dans un silence presque amical. Elle sentit quand il lui fallut partir, et ses yeux chaleureux plongèrent dans les siens.

« J'étais heureuse de vous revoir. »

Il acquiesça à peine, et s'enfonça dans la forêt pour retrouver Jaken, sans lui jeter un autre regard. Mais cette séparation n'était pas aussi amère que les précédentes. Ils savaient tous les deux, sans rajouter de paroles supplémentaires, qu'il avait accepté la demande silencieuse de Rin. Ils savaient qu'ils se reverraient bientôt.


Désolée, la suite a pris son temps à venir, vacances écossaises obligent.

Oh, et merci à CassiopeeW, et ça me choque pas plus que ça, le nombre de review. Je veux dire, cette fic n'a que la prétention de faire passer le temps à ce qui la liront, et pour moi, c'était juste une histoire sur la relation Rin/Sesshomaru que j'aurai aimé lire.

Yuki-chan: désolée, chapitre moins intense que le dernier, mais qui j'espère ne te décevra pas trop.

A la prochaine