Chapitre 1 : Le cauchemar

Si je dois vous conseiller une chanson à écouter pour accompagner ce chapitre ce serait Goraszewska de Saez, un instrumental qui colle bien à l'état d'esprit qui plane sur ce chapitre il me semble. Le lien de la chanson est dans ma bio.

21 : 47.

Vingt-et-une heures et quarante sept minutes indiquait mon réveil. Je fixais les nombres rouges qui juraient dans la pénombre de la pièce depuis déjà deux heures. J'avais le sentiment d'être plus immobile que je ne l'avais jamais été. J'avais passé les dix sept années de ma vie à bouger inlassablement, voulant toujours aller plus vite que les choses. Gamine, je rêvais de dépasser la vitesse de la lumière. A l'école, je passais pour hyperactive mais non je n'étais pas malade, j'avais juste une soif de vivre qui dépassait complètement l'entendement, rêvant de pouvoir découvrir tout ce qui m'était inconnu et je me disais que jamais je n'aurai le temps de conquérir ces terres lointaines qui semblaient n'exister que pour satisfaire ma curiosité de petite fille gourmande de vie si j'acceptai de faire du sur place, ce que tous les adultes semblaient bêtement attendre de moi. Mais c'était impossible, je ne pouvais répondre favorablement à leurs attentes.

Cela faisait deux heures que j'étais figée, assise sur ce pauvre lit miteux où trônaient un nombre incroyable d'ours en peluche. J'adorais les ours en peluche lorsque j'étais petite, je leur trouvais des prénoms et je me plaisais à imaginer ce qu'ils faisaient la nuit alors que l'on me forçait à rester enfermée dans le noir. Le fait que l'on me force à rester ainsi m'était tout simplement incompréhensible, quand je pensais à tout ce temps que je perdais à dormir alors que j'aurai pu faire tant de choses. J'aurai pu être le second Christophe Colomb et découvrir moi aussi un continent qui ferait rêver tous les humains encore plus que ne pouvaient faire rêver les États-Unis... Le temps me paraissait si précieux.

Et pourtant, figée là, je me demandais comment il pouvait être humainement possible que le temps passe si vite. Je me sentais pareille à une statue regardant le monde évoluer en mode « avance rapide », ne comprenant rien aux images qui se déroulaient devant moi à une vitesse abrutissante. J'étais tout juste bloquée, mon corps ne prenant mouvement que par de légers soulèvements de poitrine que je ne pouvais pas contrôler. Je me serais bien empêchée de respirer si j'en avais été capable. Et puis non, il ne fallait pas. Il fallait y croire, il y avait toujours de l'espoir. Il était inconcevable ne serait-ce qu'un millième de seconde je puisse penser qu'il n'y ait plus d'espoir. Il le fallait.

Comme répondant à mes pensées stupides, mon téléphone se mit à sonner déchirant le silence sans une seule once de respect.

21 : 48.

Je retins mon souffle et effleurait la touche verte autorisant l'appel, le coeur battant à mille à l'heure. Angoissée? Non pas du tout. Enfin si, peut être un peu. Même un peu plus qu'un peu. En fait, j'étais complètement mortifiée d'angoisse, la peur résonnant en moi exactement comme l'aurait fait le bruit d'une bombe éclatant en plein d'un monument sacré ancien de plusieurs siècles, comme une église par exemple.

« Bella? Demanda la voix rauque de mon beau-père, semblant étouffée par les sanglots.

- ...

- Bella, tu m'entends? »

Je ne répondis même pas. Et voila, c'était arrivé. Il n'y avait plus d'espoir à avoir. Il n'y avait plus de pensées à se remémorer, tout cela était inutile. Il n'y avait plus que le spectre de ces larmes que je n'avais pas réussi à verser pendant ma longue attente inhumaine.

« Bella, continua-t-il, n'ayant pas la moindre idée de ce qui pouvait me traverser l'esprit, ils ont fait tout ce qu'ils ont pu, mais il n'y avait plus rien à faire...

- ...

- Bella, je suis vraiment désolé...

- ...

Bella? ...»

Je ne pris même plus la peine de répondre, mon téléphone me glissant des mains pour tomber violemment sur le plancher de ma sinistre chambre de petite fille qui n'en serait plus jamais une. Pourquoi? Parce que pour qu'il y ait une chambre de petite fille dans cette sinistre maison de famille qui n'avait maintenant de famille que le nom, il fallait qu'il y ait une petite fille. Or, il n'y avait plus de petite fille maintenant dans cette pièce; il n'y avait plus que ce corps sans âme en perdition. Pour qu'il y ait une petite fille, il fallait une maman. Or, la maman venait tout juste de s'éteindre, alors, à quoi bon? A quoi bon rester dans ce lieu rempli de souvenirs qui ne serviraient plus jamais qu'à me hanter comme les moments de passé heureux hantent ceux qui ont vu leur vie s'effondrer brusquement en un simple coup de fil un jeudi soir à vingt-et-une heures et quarante huit minutes.

J'ouvris la fenêtre en un geste las, pensant soudain à ce que pourraient penser les voisins s'ils avaient par le plus grand des hasards passé les yeux à travers leur fenêtre pour venir se poser. Ils auraient sûrement pensé que je faisais le mur. Mais finalement, je me repris. Peu m'importait ce que pouvaient penser les maudits habitants de ce pathétique quartier résidentiel de Seattle. Plus rien n'importait en fait. Et alors, je me passais par la fenêtre, puisant dans les quelques ridicules forces qu'il me restait. Alors que j'escaladais la paroi extérieure de la maison je réalisais soudainement que moi et ma mère n'étions pas les seules à avoir perdu notre âme ce soir. Ma mère avait toujours été l'âme de cette maison où il faisait habituellement si bon vivre. Nous y invitions souvent des amis, et cette maison avait le pouvoir incroyable de faire ressentir à toute personne normalement constituée le plus grand bien être possible. Nos invités s'étonnaient toujours, à penser que cette maison était magique. Quand ils disaient de telles paroles, je souriais intérieurement, sachant pertinemment que ce n'était pas la maison qui était si fantastique, c'était ma mère tout simplement, mais cela je le gardais pudiquement en moi, comme étant la détentrice du plus grand secret que la terre n'ait jamais porté ce qui m'emplissait d'une fierté incroyable.

Je tombais maladroitement sur le sol mais cela m'était totalement indifférent, j'aurai bien pu me casser les deux jambes que cela ne m'aurait pas plus touché que cela. Et alors que je me retrouvais dehors, je me demandais bien où je pouvais aller. Je n'avais aucune destination en tête mais mes jambes décidèrent seules de prendre mouvement ce que je ne tentais même pas de contrôler. Je courrais, courrais, encore plus vite que je ne l'avais jamais fait au par avant. Je ne ressentais plus rien. Je ne ressentais même pas le vent froid qui fouettait mon visage plutôt violemment, me sentant vide comme une abîme profonde. Je courrais toujours, à la recherche d'une lumière, d'une sensation qui aurait réussis à me faire sentir un peu vivante, mais non rien. J'étais seule face à une route qui n'avait décidément aucune fin, s'étalant à perte de vue dans ce vide immense que semblait être devenue mon existence.

Des lumières artificielles semblèrent répondre à mon appel inconscient, mais elles ne me firent ressentir aucune sensation si ce n'est que mes yeux purent plus facilement distinguer des formes dans l'obscurité qui m'entourait. Quoi que, cela pourrait bien être moi qui entourait l'obscurité voir pire cela pourrait être mon obscurité à moi qui entourait le reste du monde...

Les lampadaires éclairant l'allée, je remarquais que j'arrivais en plein centre ville. Combien de kilomètres avais-je pu parcourir? J'avais le sentiment que cela faisait à peine cinq minutes que je venais de quitter la maison qui m'avait vue grandir. Regardant ma montre, je constatai que ma perception du temps avait été légèrement altérée par les évènements.

01 : 35.

Ma montre m'indiquait qu'il était une heure et trente cinq minutes; peu m'importait finalement. Le temps qui jadis me semblait si précieux, n'avait aujourd'hui plus aucune valeur à mes yeux, tout m'était indifférente comme si un coeur de pierre avait remplacé mon organe vital.

Mes pieds me menèrent vers une ruelle sombre, et alors que je continuais toujours à avancer, refusant de m'arrêter je me rendis finalement compte que je n'avais plus vraiment le choix, me retrouvant face à un cul de sac. Me retournant, je remarquais l'obscurité incroyable dans laquelle j'étais plongée. Levant les yeux vers le ciel, je n'y trouvais aucune lune. Même le ciel n'était pas avec moi ce soir.

Soudain, je remarquais deux yeux rouges dans mon champ de vision, déchirant l'obscurité comme l'avaient fait les chiffres de mon réveil quelques heures plus tôt, et alors une grande sensation de danger s'emplit de moi... enfin! Moi qui avait cavalé dans toute la ville juste pour ressentir quelque chose, la moindre chose insignifiante qui m'aurait fait me sentir vivante... Et pourtant ce n'était même pas agréable de se sentir en vie. Je restais figée, n'essayant même pas de m'enfuir – de toutes façons cela aurait été dérisoire, où aurai-je bien pu fuir? Les bras ballants je restais simplement stoïque face à mon futur agresseur. Qu'il fasse de moi ce qu'il voulait, peu m'importait. Ce soir, j'avais perdu mon âme alors perdre la vie n'était vraiment plus du tout important pour moi. Ce n'était même plus vraiment une perte. Peut-être que mon agresseur allait finalement me rendre service, parce que je savais que j'étais trop lâche pour sauter d'une falaise.

Alors qu'il s'approchait dangereusement de moi, je restais résignée dans l'attente de son agression. Je ne comprenais pas, que faisait-il? Peut-être qu'il était un de ces psychopathes qui aimaient voir la terreur sur le visage de leurs victimes. S'il ne fallait que cela pour le satisfaire, je me mis à crier du plus fort que je le pu, me déchirant presque les cordes vocales. J'entendis mon cri résonner dans la nuit, dans cette nuit qu'était devenue mon existence qui allait peut-être enfin se diriger vers la lumière.

Comme entendant mes pensées, l'agresseur se jeta enfin sur moi. Le souffle coupé, je ne ressentis même pas la peur. J'étais tout simplement dans l'attente. Dans l'attente de la fin de ce cauchemar que cette nuit avait été. Les yeux fermés attendant tout simplement ma fin, je sentis un poids s'abattre sur moi, projetée contre le mur, j'ouvris les yeux médusée par la douleur que se faisait sentir dans chacun de mes membres, cherchant à voir le visage de mon agresseur. Celui-ci était plus pâle qu'un cadavre, ses yeux rouges jurant totalement avec sa pâleur... Qui était cet homme et pourquoi était-il si inhumain? Moi qui avait beaucoup lu sur les psychopathes je n'étais jamais tombée sur la description d'un tel malade. Mais peu m'importait, cet homme qui pensait me faire du mal et briser ma vie ne me donnait que la perspective de quitter enfin un cauchemar que je n'avais pas choisi. Il approcha dangereusement son visage de mon coup et me mordit sauvagement, tel un animal.

C'est alors que je pense enfin avoir comprit pour la première fois la réelle signification de la douleur. De mon cou où était la morsure de ce type bizarre commença à se propager une sorte de substance brûlante dans tout mon corps, qui me brûlait l'intérieur comme l'aurait certainement fait de l'acide citrique et me faisant hurler, déchirant l'imposant silence de la nuit. La substance semblait se mélanger à mon sang, je sentais tout son affreux trajet dans mon être et c'est lorsque je sentis que le sang arriva enfin à mon coeur qu'une douleur plus puissante qu'aucun humain ne pourrait l'imaginer, me faisant me cambrer de douleur, plus seule que jamais dans cette nuit de solitude. C'était donc cela la mort? Et bien, si j'étais réellement en train de mourir, tous ceux qui pensaient que cela se faisait en un clin d'oeil se trompaient ouvertement.

J'aurais pu crier pour appeler au secours mais cela n'aurait servi à rien, il n'y avait plus personne pour venir me sauver. Alors je criais, je criais ma haine au monde entier et celui ci se le prit en pleine face, je le haïssais. Oui c'était vrai, pour la première fois de ma vie, je haïssais le monde de toutes mes forces, une rage en moi dictant mes émotions telle que j'aurai pu tuer n'importe laquelle personne qui me serait passé sous les yeux... Je sentais toutes les forces que j'avais me quitter au fur et à mesure, mon corps semblant perdre un peu plus de vie à chaque seconde qui passait. Et alors que je sentais la fin définitive s'approcher, je ne sais trop comment mais je pu rouvrir les yeux et je me rendais compte que j'étais la face contre le sol. Celui-ci était glacé, je sentais sa dureté contre ma joue. Je levais les yeux et c'est alors que je la vis.

Elle était bien trop belle pour être humaine, ses traits si réguliers mettant en valeur de petits yeux aux reflets dorés et le teint blanc comme de la porcelaine. Elle avait un des ces visages là, si sereins qu'ils nous mettaient directement en confiance et un sourire si chaleureux aux lèvres qu'elle me donna envie de sourire malgré ma douleur.

Sa voix enchanteresse de soprano résonna dans l'air comme une mélodie.

« Ne t'inquiètes pas, tout ira bien. »

C'est alors que je compris, elle était un ange, ce qui expliquait sa beauté inhumaine. Confiante et soulagée d'avoir enfin ce que je voulais, je fermais les yeux avec un semblant de sourire aux lèvres. Ça y était, l'heure de la fin de mes souffrances avait enfin sonné. J'étais immanquablement et irrévocablement morte.