Bon sang, comment en suis-je arrivé là ?
Assis sur son canapé, House fixait la télévision où défilait les images d'une sitcom quelconque avec des rires enregistrés en fond sonore. Il avait baissé le volume si bas qu'il n'entendait presque plus les dialogues. Peu importait.
Il ne regardait pas vraiment, de toutes façons.
House détourna les yeux de l'écran, les posant sur le verre à moitié vide de whisky qu'il tenait. Il ne s'autorisa pas à lever les yeux vers la bouteille à moitié vide posée sur la table, ne souhaitant pas se rappeler à quel point il avait bu ce soir, le premier soir qu'il passait seul dans son appartement depuis des semaines.
Wilson n'était pas venu ce soir. Pas encore.
Les yeux perdus dans le liquide coloré qui tournait dans son verre, un flash lui revint en mémoire.
De quoi est fait mon pendentif ?
« De la même couleur que mon scotch. Sors de ma tête », grogna House quand son hallucination lui revint, mais les dégâts étaient déjà faits, son prénom se répétait encore et encore dans son esprit brouillé par l'alcool.
Ambre.
Il se trouva alors incapable de vider son verre et le posa sur la table basse. Dans son geste, il cogna accidentellement sa main blessée contre le bord du canapé, un élan de douleur remontant le long de son bras. Il constata que Cameron avait raison, il aurait du mettre une attelle.
Mais Wilson ne l'aurait pas laissé faire.
Cette simple pensée lui posait problème.
Pourquoi est ce que je le laisse faire ? Je n'ai pas à subir ça, se rappela-t-il. Je ne peux pas le laisser continuer. Je dois lui dire qu'il aille se faire foutre et que la prochaine fois, j'appellerais la police, ou Cuddy, quelqu'un…Je ne dois pas le laisser voir jusqu'où il peut aller sans me tuer…
Il se le répétait, encore et encore, sachant pourtant qu'il n'oserait jamais prononcer ces mots.
Oui, la prochaine fois que Wilson viendrait l'insulter, l'accuser, le frapper…House pourrait lui dire d'aller se faire foutre, de le laisser tranquille, de le laisser en dehors de cette folie qui consumait peu à peu l'oncologue. Ça serait si simple de dire à Wilson que c'était fini, qu'il avait payé ses dettes, et que ce jeu de « torture de l'estropié » devait cesser.
Sauf que, House savait que ça ne s'arrêterait pas.
Il n'était pas vraiment sûr que cette dette là puisse un jour être remboursée.
C'est pour ça que tu le laisses faire…Tu lui dois bien ça…Tu le mérites…C'est son droit, après ce que tu lui as pris, tout ce qu'il a perdu par ta faute ces dernières années…l'amour de sa vie. La femme qui aurait pu le rendre heureux…Tu la lui as enlevée.
Maintenant, tu dois subir comme un homme, Greg…La voix qui résonnait dans sa tête n'était plus la sienne, mais venait d'un passé lointain qu'il avait essayé d'effacer. Tu as foiré, et maintenant, tu dois faire face aux conséquences. N'essaie pas de lutter, ça ne fera qu'empirer les choses.
Il frissonna, posant ses mains tremblantes sur son front alors qu'il se penchait en avant, essayant vainement de chasser ces souvenirs. Il tenta de se rappeler que l'homme qui lui avait dit ces mots ne faisait plus parti de sa vie, ne pouvait plus le blesser aujourd'hui.
Non…il a été remplacé…par ce qui reste de mon meilleur ami.
Ce qui ne représentait…plus grand chose.
Quand House pensait à ce que Wilson était devenu ces derniers mois, son sang se glaçait. Comment l'homme que Wilson était avait-il pu se transformer en ce monstre ? Comment cet homme généreux, et empli de compassion qui offrait tout son temps aux enfants malades pouvait-il être capable d'une telle cruauté ?
C'est toi qui l'a rendu comme ça. Tu lui as pris la femme qu'il aimait plus que tout et l'a laissé seul et vide…Il ne reste plus rien de celui qu'il était autrefois…
Cette pensée était insoutenable.
Comme pour tous les problèmes auxquels il était confronté dans son travail, House était convaincu que s'il essayait assez fort, cherchait assez longtemps, il trouverait enfin la réponse, il pourrait guérir Wilson. Il pourrait rendre sa vie à Wilson, comme elle était avant, il pourrait arranger les choses.
Il devait le guérir.
La vitesse à laquelle Wilson avait sombré dans la violence et le mensonge était effrayante. Il mentait, chaque jour, il prétendait que tout allait bien, comme avant. Il mentait en faisant croire à tout le monde qu'il s'en était remis, qu'il avait même pardonné l'ami qui lui avait tout enlevé…et il entraînait House dans son mensonge, le forçant à jouer la comédie.
Mais, inévitablement, quelque chose finissait par survenir. House finissait toujours par dire ou faire quelque chose qui faisait ressortir toute la rage de Wilson. Un mot qui la lui rappelait à lui, un geste un peu trop familier, trop intime, et il rappelait à House que les choses n'étaient plus ce qu'elles étaient entre eux, le forçait à s'en souvenir. Il débarquait chez House le soir venu, ou pire, trouvait un moyen de se retrouver seul avec lui dans la journée…et rappelait à l'homme blessé à quel point il le haïssait.
Il n'était plus rien pour lui..
Rien de plus qu'un cible facile pour évacuer sa rage.
Chaque fois, House en ressortait un peu plus brisé, dévasté, mais il ne pouvait s'empêcher de remarquer qu'après chaque incident, le pas de Wilson était un peu plus léger, qu'il souriait plus sincèrement. Durant un court moment, son ami semblait réellement aller mieux. Le faire souffrir le soulageait.
En fait, ironiquement, c'était toujours suite aux plus violentes entrevues que House avait du mal à différencier la comédie de la réalité, que leur ancienne amitié était la plus semblable à la vérité. Les yeux de Wilson brillait d'un réel amusement, sa voix portait une chaleur qui, les autres jours, était totalement absente.
Et, pathétiquement, House ne pouvait s'empêcher de se raccrocher à ces courts instants où il pouvait profiter de l'amitié qui avait été la plus importante de sa vie.
Peut-être…Peut-être que si je l'aide à traverser ça…si je l'aide à évacuer sa colère et sa peine…peut-être qu'un jour…il ira mieux…il sera lui de nouveau…
Sa théorie était considérablement biaisée, mais House tentait d'ignorer cela.
Ce semblant de bonheur, ces moments entre deux incidents étaient de plus en plus courts, et la violence s'amplifiait à chaque fois. Wilson était auparavant prudent de ne pas laisser de marques que quelqu'un pourrait voir, mais les dommages physiques causés à House étaient pires à chaque assaut.
Peut-être qu'un de ces jours…il va me tuer…et qu'il ira mieux ensuite…A cette pensée, House ne pouvait s'empêcher de ressentir une bouffée d'espoir pour son ami…et c'est ce qui le terrifiait le plus.
HHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHH
A l'autre bout de la ville, dans son propre appartement, Wilson observait le liquide intact au fond de son verre.
Seulement, c'était son cinquième de la soirée…et il n'était que huit heures.
Bon sang, comment en suis-je arrivé là ?
Quand il pensait à ces derniers mois, tout ce qu'il voyait était une série d'actes inutiles, de faux-semblants au bénéfice de ses collègues, mais rien qui guérissait la peine qui le hantait toujours, le deuil qui refusait de le quitter.
Et la rage.
Oui…C'était ça qui lui faisait peur.
Il n'aimait pas penser à toutes ces choses que la rage lui avait fait faire et à la personne qu'il avait un jour considéré comme son ami. C'était terrifiant, dérangeant, et quand il repensait à ce qu'il avait fait, qu'il le repassait dans sa tête, il avait l'impression que c'était quelqu'un d'autre, un étranger, qui cognait House contre les murs et le frappait de ses propres poings. Non, Wilson n'aimait pas penser à cela.
Le faire, par contre, c'était autre chose.
La première fois, quand House était venu dans son bureau pour s'excuser, il avait trouvé sa colère justifiée. Comment ce salopard arrogant et égoïste osait-il croire qu'un simple mot pourrait suffire à effacer ce qu'il avait fait ? Ca lui avait fait du bien de frapper House, d'effacer cette suffisance et de le rendre impuissant, de faire tomber son masque d'insolence, de l'écraser avec ce qui restait du cœur de Wilson, de sa vie.
Ça lui avait fait tellement de bien qu'il était retourné voir House ce soir là.
Il s'était dit qu'il voulait juste lui parler, lui dire ce qu'il avait sur le cœur. Les choses ne s'étaient pas du tout passées comme prévu. Mais il était saoul à ce moment là, il ne pouvait être rendu responsable de ses actes. House savait qu'il était saoul quand il l'avait laissé entrer, il aurait du s'en douter.
Et, de nouveau, cette euphorique soulagement l'avait envahi alors qu'il lâchait toute sa furie, sa rancœur, sur la personne qui avait causé son deuil. Wilson ne se sentit pas coupable la seconde fois. Du moins, pas avant d'en avoir fini.
House avait tué Ambre et, pour ça, il devait être puni.
Et Wilson se devait d'être celui qui le punissait.
Ça ne fut que le matin suivant, quand House n'était pas venu au travail, que Wilson avait commencé à s'inquiéter. L'avait-il blessé si gravement ? House était-il physiquement incapable de venir à cause de ce qu'il lui avait fait ?
Et, pire que tout, qu'arriverait-il si quelqu'un découvrait House avant lui ?
Wilson était allé à son appartement, avait appelé une ambulance en voyant à quel point House était blessé. Il était monté dans l'ambulance avec lui, et ne l'avait plus quitté une fois à l'hôpital. Il avait peur que, s'il n'était pas avec lui quand House se réveillait, il pourrait raconter ce qui s'était passé à Cuddy, ou Cameron, ou à qui que ce soit qui ressentait encore un semblant de sympathie pour l'homme qui avait tué Ambre.
Wilson avait paniqué quand House avait été admis à l'hôpital, effrayé que les premiers mots de House à son réveil soit un aveu. Mais, alors que le coma de House se prolongeait, Wilson avait peu à peu élaboré un plan.
Il devait trouvé les mots justes, le manipuler pour le faire taire. Wilson savait que si quelqu'un pouvait le convaincre de se taire, c'était lui. Il était une des seule personnes à connaître assez House pour ça. Il connaissait ses secrets, House les lui avait confié, et il n'hésiterait pas à s'en servir pour protéger les siens.
Wilson se serait senti coupable s'il n'avait pas été certain que House méritait une punition et que sa douleur ne valait pas sa carrière d'oncologue. Il ferait tout ce qu'il fallait pour que son ancien ami se taise.
Bien sûr, utiliser les secrets les plus intimes de House sur son enfance et ce que son père lui avait fait, ça, ça l'avait presque fait se sentir coupable. Presque. C'était trop facile. Il avait juste à reprendre les mots que son père aurait pu prononcer pour que la réaction de House soit exactement celle qu'il aurait eu face à son père, même après des décennies.
Il le mérite…il mérite d'être puni.
Wilson ne cessait de se répéter cela, encore et encore, suite à ses bouffées de colère, quand il commençait à repenser à ce qu'il avait fait, et qu'une nausée lui serrait la gorge. Au fond, il savait qu'il ne devrait pas faire ces choses, qu'il devrait aller de l'avant et sortir de ce cycle infernal…mais la colère finissait toujours par monter en lui, de plus en plus puissante, comme les cordes d'une violon qui s'étiraient, il savait que s'il ne faisait rien, il finirait par se briser.
Alors…il faisait toujours quelque chose.
Et le soulagement qui suivait, quand il laissait sortir toute cette rage et cette frustration, toutes ces émotions qu'il ne pouvait se permettre de ressentir à la lumière du jour, quand il devait continuer à faire son travail, à fonctionner, vivre… peu importait sa culpabilité, peu importait la gravité de ses actes, Wilson avait juste besoin de laisser sortir tout ça.
Il sourit sans cœur, ironiquement, alors qu'il buvait une gorgée du liquide ambré et essayait de ne pas penser à la femme qui portait le nom de cette couleur.
La vie est si ironique…c'est qui le dépendant, maintenant ?
Il était conscient de sa propre dépendance, mais s'il y avait une chose que son expérience avec House lui avait appris, c'était qu'admettre qu'on a un problème a beau être le premier pas, le pas qui suivait était encore bien loin, et si on ne faisait pas l'effort d'essayer d'avancer, alors le premier pas était inutile.
Il savait qu'il avait développé une addiction pour ce soulagement, pour la souffrance et la vulnérabilité de l'homme qui avait été son ami et qui était à présent son ennemi autant que sa victime.
Pourtant, il posa son verre, attrapa ses clés, et alla voir House.
HHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHH
House était assis à la même place depuis des heures, mais ne parvenait pas à vider une seule goutte d'alcool de plus. Sa main et sa jambe lui faisaient mal, et il pria pour la millième fois pour que la Vicodin apaise sa peine, mais il n'en avait plus, n'en avait plus depuis presque une semaine.
Il y a une semaine, Wilson avait décidé qu'il n'y avait plus droit.
Tu ne la mérites pas…tu mérites d'avoir mal…
House grimaça au souvenir du coup qui avait suivi, en plein sur sa cicatrice, la cible préférée de Wilson. Il était tombé sur le sol, juste à côté du canapé où il était aujourd'hui assis.
Tu crois que je te fais ça pour que tu te drogues et oublies tout ? Non, House. Je veux que tu le sentes. Je veux que tu te souviennes de ce que tu as fait pour mériter ça.
Il frissonna et posa la tête contre le dossier du sofa, fermant les yeux. Les pieds sur la table basse, sa main indemne massait le muscle mutilé de sa jambe droite.
Quand la sonnette retentit, il se figea, son estomac se serrant en une réaction de peur devenue habituelle. Il déglutit difficilement, la gorge soudain sèche et douloureuse, alors qu'il levait la tête et fixait la porte avec stupeur. La sonnette retentit de nouveau alors qu'il attendait. Tout à coup, il fronça les sourcils.
Si c'était Wilson, il serait déjà entré.
Wilson avait une clé à présent, pour qu'il puisse venir quand bon lui semblait.
Alors…qui était-ce ?Il se leva avec difficulté, serrant fermement sa canne entre ses doigts tremblants alors qu'il avançait jusqu'à la porte. Il l'ouvrit avec précaution, juste un peu, juste assez pour voir qui lui rendait visite.
Cuddy.
Elle lui sourit avec une chaleur à laquelle il n'était pas habitué alors qu'elle poussait la porte et se glissait à l'intérieur.
« Hey », le salua-t-elle. « Vous avez déjà dîné ? Je me suis dit qu'on pourrait aller manger un morceau ensemble ».
Son sourire se crispa légèrement quand elle jaugea de la tête au pied son apparence négligée et chétive.
« Mais vous ne sortirez pas comme ça. Dépêchez-vous, il n'y aura plus de place si on ne part pas tout de suite ».
Confus par sa présence chez lui, autant que par son attitude assurée dirigée vers sa vie privée plutôt que professionnelle, House eut du mal à trouver les mots pour sa protestation.
« J'ai…déjà mangé… »
Cuddy leva un sourcil et croisa les bras sur sa poitrine.
« Si c'était la semaine dernière, ça ne compte pas. Allez vous habiller. »
TBC…
