A/N: Une petite note concernant ce chapitre... il comporte particulièrement des situations matures et presque graphiques... alors, si n'aimez pas, je vous conseille de ne pas lire... ! Merci beaucoup pour les reviews aussi:)


Be my Last
hotel lobby

Ce n'est pas ce à quoi il s'attendait
Ses espoirs, ils s'étirent et se plient
Se plissent comme de l'argent en papier, de l'argent en papier
Il y tant de choses que ses yeux ont vues, ses yeux ont vues, ses yeux ont vues

La journée à l'école passa beaucoup plus rapidement qu'à l'habitude, comme si nous avions été vendredi, alors que nous n'étions que mercredi. Je déteste les mercredis : une fois passés, ils nous permettent de constater que la moitié de la semaine est « déjà » terminée, mais il faut commencer par survivre à cette horrible journée qui me paraît toujours sans fin. Même les dimanches sont plus agréables, parce qu'il s'agit d'un jour de fin de semaine.

Une fois le seuil de la porte franchit, j'entendis ma mère me hurler que quelqu'un m'avait téléphoné pendant la journée et que je devais le rappeler. Tout en retirant mes souliers, je ne pus m'empêcher de rouler les yeux : elle criait plus souvent qu'elle parlait, et cela me rendait excessivement agressif. Je hais lorsque les gens crient après moi, peut-être même plus que je déteste les mercredis. Je ne pus cependant pas m'empêcher d'être surpris par deux choses : ma mère était à la maison, et quelqu'un m'avait téléphoné. Habituellement, elle n'est jamais à la maison pendant la journée, préférant aller perdre son temps ailleurs que dans une maison qui « pue la merde », comme elle le dit si bien. Ensuite, peu de gens connaissent mon numéro de téléphone à la maison : je prends bien le soin de dire à tous mes clients de ne pas m'appeler chez moi, de m'appeler plutôt sur mon cellulaire. Hors, je n'avais pas reçu un appel aujourd'hui. Peut-être est-ce quelqu'un de l'agence qui a dévoilé mon numéro à un client qui voulait absolument me contacter ? Cela me paraissait quand même invraisemblable… Je m'approchai donc du téléphone dans l'espoir de voir un papier sur lequel le nom et le numéro de la personne en question étaient notés, mais rien ne s'y trouvait. Évidemment, ma mère n'avait pas pris le message. Ce devait être trop difficile pour elle de déchirer un morceau de papier et d'y écrire les coordonnés d'une personne qui souhaitait me contacter. J'ignorai cependant ce détail, allant à la cuisine avec mon sac d'école toujours sur l'épaule, puis entreprit de trouver quelque chose à manger dans l'armoire. Je pus voir du coin de l'œil que ma mère m'épiait, une bouteille de vodka presque vide sur le comptoir.

- Ton père a mangé le restant de tes chips c'matin.

Bien qu'elle accusait mon père, je ne serais pas surpris d'apprendre que c'était elle qui avait finit de manger mon sac de collation. Je n'étais cependant pas décidé à en faire un plat, me contentant de prendre la bouteille de jus dans le réfrigérateur avant de me mettre à boire à même le contenant, puisque je l'avais moi-même achetée.

- Il est où, au juste ? Déjà au bar ?
- Non, il est allé voir ton frère. Kevin l'a invité à souper chez-lui.

J'arrêtai aussitôt de boire le contenu de la bouteille et fronçai un sourcil. Elle était bien bonne, celle-là. Mon frère, inviter mon père à souper chez lui ? Il devait grandement avoir besoin d'argent, et pour bientôt en plus. À cause de cela, il a dû acheter une caisse de vingt-quatre bières en plus des dizaines d'autres qu'il devait déjà avoir et essayer d'amadouer mon père en lui en offrant. Ils finiraient probablement par se saouler la gueule pendant toute la nuit, après que le paternel ait promis à son fils qu'il lui donnerait l'argent dont il avait besoin.

- J'crois qu'Kevin a besoin d'son père. Il a jamais été très près de lui quand y'était jeune. En plus, il nous a annoncé que sa Shannon attendait un môme. Tu te rends compte, Kenny ? Tu vas être m'ononcle.

Mon sourcil se fronça encore plus qu'il l'était déjà, si c'était possible. À ce moment, je me mis à prier que ce que ma mère disait était à cause de l'alcool et que rien de tout cela n'était vrai. Mon frère, avoir un gamin ? Merde, si c'était le cas, je n'ose même pas imaginer quel style d'enfant cela ferait. Il est irresponsable et passe sa vie à se saouler et à se droguer, il ne peut quand même pas avoir un enfant…! Quoique pour lui, avoir un enfant serait un bon prétexte pour demander encore plus d'argent à mes parents, et il aurait droit à des allocations familiales, en plus de voir le montant de son chèque de l'aide sociale augmenter. Et puisque je le connais affreusement bien, il s'arrangerait pour ce soit les grands-parents du môme qui s'occupent de lui la plupart du temps. En regardant ma mère du coin de l'œil, je me rendis vite compte qu'elle était ravie à l'idée d'être grand-mère, même si elle n'avait que trente-trois ans :

- Enfin, j'vais être grand-mère ! Y'était plus que temps ! À l'âge de ton frère, j'avais déjà mes trois gamins !

J'avais envie de lui dire qu'elle n'était pas vraiment une référence, mais je préférai me taire et me contenter de rouler intérieurement les yeux. Même si cette histoire me touchait un peu, puisque j'allais être l'oncle d'un gamin, j'étais plutôt distant face à cette nouvelle. Rien ne me prouvait qu'elle était vraie, et peut-être que la copine de mon frère préfèrerait avorter plutôt que de mettre un môme au monde. Ce serait, dans un sens, la meilleure chose pour le môme en question : personne ne mérite de grandir parmi des gens alcooliques et drogués. De plus, si elle décide de ne pas interrompre sa grossesse mais continue de boire et fumer comme elle le fait, elle risque de mettre au monde un enfant malade ou handicapé, ce que je ne souhaite pas. Mais bon, cette histoire ne me regarde pas et je préfère ne pas lui prendre part. Tant mieux pour ma mère si elle a ce petit-enfant dont elle semble tant rêver, parce que ce n'est pas de moi qu'elle l'aurait. Je ne dis pas cela parce que je déteste les enfants, mais tout simplement parce que je suis infertile. D'après ce que les médecins m'ont dit, je le suis depuis la naissance, alors cela n'a rien à voir avec l'ITS que j'ai contractée il y a quelques mois, qui est maintenant guérie, pour l'information générale. Lorsqu'ils m'ont annoncé la nouvelle, je me suis contenté d'hausser les épaules, comme si cela m'avait été égal. Ce qui est encore le cas aujourd'hui : je n'ai jamais vraiment voulu avoir de gamins, de peur d'être un père comme celui que j'ai.

Une fois dans ma chambre, je laissai tomber mon sac à dos à côté de mon lit, ouvris mon ordinateur et sortis les vêtements que j'allais porter ce soir. Il n'y a pas de souper ou de réunion d'affaires ce soir, alors je peux me contenter de porter ce que je veux, en autant que ce soit relativement attirant. J'optai donc pour des jeans délavés et troués, mais serrés qui mettent en valeur mon arrière-train. Les pervers adorent cela. Comme chandail, je me contentai de prendre le premier sur le dessus, un gilet noir assez ajusté à manches longues et blanches et à capuchon. Une veste ne sera pas nécessaire, d'autant plus que je n'en ai pas qui s'agencerait bien avec la couleur de mon ensemble. Je plaçai le tout sur mon lit, ainsi qu'une paire de boxers et de bas rayés, avant d'aller m'asseoir devant mon ordinateur. Je n'ai jamais vraiment aimé perdre mon temps devant un écran, mais je devais tout de même aller voir mes courriels et leur répondre à chaque jour, d'autant plus que mes rendez-vous étaient tous fixés via Internet. Avec de la chance, je n'en aurai pas reçu beaucoup aujourd'hui… Tout en attendant que mon navigateur se charge, j'ouvrai mon logiciel de discussions en ligne pour remarquer que Stan, Kyle et Cartman étaient déjà connectés. Aucun d'eux ne vint cependant me parler, ce qui me soulagea, laissant ainsi le temps à ma boîte de courriels de s'afficher sans faire imploser mon ordinateur. Je n'avais que cinq nouveaux messages, ce qui me fit sourire. Deux d'entre eux étaient sans importance, les trois autres venaient de l'agence. L'un pour me rappeler que je devais rencontrer un membre ce soir, l'autre pour me dire que j'avais reçu un nouveau « commentaire », c'est-à-dire qu'un homme que j'avais déjà rencontré avait écrit sur le forum de l'agence son opinion sur moi, ce qui m'était complètement égal, et le dernier était un message de l'homme que j'allais satisfaire ce soir. Ce fut le premier que j'ouvris;

« Cher Kitty,

Ne m'oublie pas ce soir, nous devons nous rencontrer au Frontier Motel de Granby, à Middle Park. J'y serai vers vingt heures trente, mais tu peux arriver à vingt-et-une heures, cela ne me dérange pas. Si tu as de quelconques jouets, j'apprécierais que tu les apportes.

Au plaisir de te voir ce soir, je suis déjà excité en pensant à toi. Je te garantie que nous allons bien nous amuser. »

Tout en lisant le courriel, mon sourcil se fronça et je ne pus m'empêcher de pousser un soupir exaspéré. Ce mec était vraiment pathétique, à croire qu'il essayait de me rassurer. Puis, légèrement à contrecœur, je lui répondis, même si je doutais qu'il allait voir ma réponse avant que nous nous rencontrions. Toutefois, son message me permit de confirmer les informations que j'ignorais, comme l'endroit où je devais me rendre. Après lui avoir répondu, je fermai mon ordinateur et retournai fouiller dans mon armoire pour trouver ce qu'il me demandait d'apporter. Lorsque ce fut fait, je fourrai le tout dans mon sac d'école que j'avais vidé de son contenu scolaire. Je pris ensuite la pile de linge que j'avais déposée sur mon lit, sortit des bouteilles de shampooing de mon tiroir et allai m'enfermer dans la salle de bain miteuse. Mes parents n'étaient pas vraiment du style à aimer faire le ménage, encore moins à laver les toilettes ou le bain, alors ces derniers étaient tachés ça-et-là de saleté. Avec le temps, nous avons tous appris à mettre notre dédain de côté et à passer par-dessus ce petit obstacle qu'était la saleté accumulée dans la maison. Les seules pièces qui étaient relativement propres étaient ma chambre et celle de ma sœur. Je n'avais jamais été maniaque de propreté jusqu'au jour où je me réveillai en pleine nuit avec quelques cafards dans mon lit et sur mon oreiller. Je n'ai jamais eu peur des insectes, mais ce n'était pas une raison pour leur permettre de partager mes draps et mes tiroirs. Depuis cet incident, je nettoie ma chambre de fond en comble au moins une fois par deux semaines, prenant bien le soin de désinfecter chaque petit recoin. D'ailleurs, à chaque fois que j'utilise la douche, je l'astique comme s'il s'agissait d'un précieux bijou, peut-être dans l'espoir de faire disparaître tous les résidus qui s'y sont accumulés avec le temps.

Je sortis de la salle de bain au bout d'une demie heure, enfin prêt pour me présenter à mon rendez-vous. L'hygiène est un point très important dans le métier que j'exerce, comme pour toute autre profession qui consiste à être en relation avec le public. Personne n'aime passer du temps avec quelqu'un qui sent mauvais ou qui a les cheveux sales. Évidemment, ce ne sont pas tous les hommes que je fréquente qui ont une telle notion de la propreté : certains semblent ne se doucher qu'une ou deux fois par semaine. Cela semble d'ailleurs être un stéréotype des hommes qui paient les services d'un prostitué que les gens ont, mais ce n'est pas le cas pour tous. La plupart sont des chics types qui prennent soin de leur apparence et qui utilisent de très bons parfums. Pour continuer sur le sujet de l'hygiène et revenir sur celui de l'ITS que j'ai contractée, nous exigeons tous le port du condom pour quelconque type de relation, qu'elle soit complète ou orale. Cela fait parfois maugréer certains clients, mais la règle est clair : si tu ne veux pas t'y conformer, tu n'as qu'à aller voir ailleurs. D'autres disent que le plaisir et les sensations qu'ils éprouvent sont diminués lorsqu'ils se protègent, alors il faut user de ruse et leur sortir un truc du genre; « Oui, peut-être, mais l'orgasme dure beaucoup plus longtemps lorsque vous portez un condom, et je préfère cela ainsi. » Malheureusement, le préservatif peut se briser facilement s'il n'est pas correctement porté, ou s'il n'y a presque pas de préparation avant la pénétration. C'est de cette façon que j'ai contracté ma chlamydia : pas assez de lubrifiant et une préparation presque absente, et pour le comble de mon malheur, il fallait que ce soit ce client qui soit infecté. Évidemment, j'aurais pu contracter quelque chose de beaucoup plus pire, comme le VIH ou la syphilis, mais j'aurais également pu ne rien contracter du tout. Heureusement, l'infection fut rapidement traitée et malgré que l'expérience fût très ébranlante pour moi, je me dis que cela faisait partie des risques du métier, alors autant mieux m'y faire. Mes parents n'en surent pas un mot, puisque j'étais assez vieux pour que tout renseignement ajouté à mon dossier médical soit tenu confidentiel. De cette façon, ils ignorent aussi que je passe un test de dépistage à chaque semaine qui me permet de me rassurer que je ne suis pas malade. Si advenant je l'étais, je pourrais recevoir des traitements avant que l'infection empire parce qu'elle serait détectée dans ses premiers stades. Ceci dit, je ne suis pas dupe : je m'arrange pour que mon père se protège à chaque fois que nous avons des rapports ensemble. Je m'en voudrais énormément de lui transmettre une quelconque maladie, d'autant plus qu'il risquerait de la refiler à ma mère par après. Lorsque je lui fis part de mon point de vue, il approuva et me dit que j'étais un bon garçon qui pensait avec sa tête, contrairement à plusieurs adolescents de mon âge. Je ne sus pas comment réagir à un tel compliment, alors je me contentai de lui répondre que je n'avais pas vraiment le choix, compte tenu du métier que je pratiquais.

- Kenny, descends, l'souper est prêt !

Je m'apprêtais à répondre lorsque ma mère se mit à frapper violemment à la porte de ma chambre, comme si cela faisait une heure qu'elle me le disait mais que je ne répondais pas. Incapable de m'en empêcher, je roulai les yeux avant de lui ouvrir, ce qu'elle sembla prendre comme une invitation pour entrer :

- Merde, ça fait au moins dix minutes que j'te dis de descendre ! C'est pas croyable, tu restes plus longtemps dans la douche que moi et ton père ensemble ! J'commence sérieusement à me demander si t'es pas une fille… !

Sans trop savoir pourquoi, je me mis à me demander si elle se rendait compte qu'elle insultait son propre sexe en disant cela. Je préférai cependant ne pas lui demander, de peur qu'elle continue à rugir et à s'énerver pour rien. Je me contentai donc de mettre mon sac d'école sur mon épaule et d'hausser les épaules :

- Ouais, désolé, il fallait que je me fasse la barbe.
- Ah… ! C'est une bonne idée, comme ça, tu ressembleras pas à un pouilleux comme ton père ! J'peux pas croire que t'aimes ça te faire embrasser par lui alors que son maudit pinch de trois jours t'érafle la peau… !

Et c'était reparti, une fois de plus. Ma mère ne manquait jamais une occasion de rabaisser mon père ou de parler en mal de lui, comme si elle était assurée que j'allais lui donner raison. Je suis conscient qu'il est un homme pourri à l'os et saturé de défauts, mais contrairement à ma mère, il n'essaie pas de nous monter la tête contre elle. Il évite même de nous parler d'elle, probablement parce qu'il souhaite profiter des moments où elle n'est pas sur son dos à l'engueuler. J'ai toujours eu cette préférence pour lui; il me donne l'impression de souffrir en silence. Bien sûr, il lui arrive de frapper sa femme ou de lui crier des insultes, mais il encaisse tout de même tous les reproches qu'elle lui fait sans jamais s'acharner sur elle comme elle sait si bien le faire. Un exemple pour soutenir mon point de vue serait le fait qu'il ne l'a jamais menacée de l'envoyer vivre à la rue, ce qu'elle aurait mérité plusieurs fois. Ce qui prouve qu'il l'aime plus qu'elle peut le penser. D'ailleurs, s'ils se détestaient comme ils le prétendent si bien, les bruits désagréables venant de leur chambre la nuit ne nous empêcheraient pas de dormir.

- C'est gentil de ta part, maman, d'avoir préparé le souper, mais je vais devoir y aller tout de suite.
- Quoi ? Et merde, t'aurais pu me l'dire avant… ! Enfin bon, c'est pas grave. Ah, et tu iras porter ça chez ton frère quand tu reviendras, okay ?

Sur ce, elle sortit quelques billets de dix dollars de sa poche et me les tendit. Tout en me mordant la lèvre inférieure, je les pris et les mis dans mon portefeuille sans lui poser de questions. Il était évident qu'il lui avait encore demandé de l'argent, ce dont je ne devrais pas être surpris.

- Fais attention à toi, Kenny, et passe une bonne soirée.

C'était extrêmement rare de la voir sourire, mais lorsqu'elle le faisait, je comprenais pourquoi mon père était tombé amoureux d'elle et qu'il continuait de sortir avec elle encore aujourd'hui, même si elle agissait souvent en garce à son égard. Je suis conscient que je ne suis pas toujours gentil avec elle, que je la critique beaucoup. Cependant, je sais que je ne pourrais pas me passer d'elle et de toute l'affection qu'elle a pour moi. Je me dis parfois que je suis trop dur avec elle : cela a du être extrêmement difficile pour elle de tomber enceinte à douze ans et de devoir tout abandonner pour consacrer sa vie à ses enfants. Je ne devrais pas la juger pour cela, parce que je ne pense pas que j'aurais été capable de surmonter une telle épreuve. Alors, je me contentai de lui sourire en retour :

- T'en fais pas. Et je n'oublierai pas ta commission non plus.

Légèrement mal à l'aise, je descendis rapidement au rez-de-chaussée pour y mettre mes vieilles espadrilles ainsi que mon manteau de printemps. Puis, une fois que je fus prêt, mon sac à dos l'épaule, je sortis dehors pour constater qu'il tombait une petite pluie fine. Je me dépêchai de rabattre le capuchon sur ma tête avant de jeter un coup d'œil à mon cellulaire pour y voir l'heure. Dix-neuf heures quarante-deux. L'autobus en direction de Middle Park quittait le centre commercial de South Park vers vingt heures, alors rien ne pressait. Le trajet d'autobus durait environ quarante minutes, ce qui fait que je devrais être au motel de Granby aux alentours de vingt heures quarante cinq. Sans attendre, je sortis mon iPod de mon sac d'école, plaçai les écouteurs dans mes oreilles et m'en allai en direction du centre commercial sous la musique de Judas Priest. Le temps passe beaucoup plus vite lorsque nous avons l'esprit occupé, et dans mon cas, c'est en écoutant mes groupes préférés que je ne vois pas les minutes filer. Arrivé à l'arrêt d'autobus, je profitai du fait que personne ne s'y trouvait pour m'asseoir dans l'abri-bus tout en retirant le capuchon de sur ma tête. Contrairement à Stan et à Cartman, mes parents ne me permettaient de conduire leur voiture, alors je devais toujours voyager avec le transport en commun. Je me disais qu'avec le temps, je m'y habituerais, mais ce n'est toujours pas le cas, même si je le prends depuis belle lurette. En hiver, les allés sont pleines de gadoue, les passagers sont tous serrés les uns contre les autres puisqu'ils portent tous leur manteau d'hiver, les sacs d'école traînent dans l'eau, il fait froid et le trajet semble éternel. En été, il semble plus court, probablement dû au fait que le soleil reste levé plus longtemps et qu'il fait moins froid. Même s'il est plus agréable de prendre l'autobus de la ville pendant la période estivale, il n'en reste pas moins que l'odeur de transpiration humaine se répand beaucoup plus facilement et rapidement, et que les gens que je considère comme étant « bizarres » sont plus nombreux à sortir à l'extérieur que l'hiver. Il peut nous arriver des tas de trucs bizarres lorsque l'on prend le transport en commun, et cela fait rigoler mes amis à chaque fois que je leur raconte une nouvelle aventure que j'ai vécue. Finalement, vers huit heures moins cinq, l'autobus qui devait me mener jusqu'à Granby arriva enfin. J'allai aussitôt m'asseoir dans le fond, mes écouteurs toujours sur les oreilles, espérant ne pas être dérangé. Lorsque le bus démarra, il n'y avait que cinq personnes à l'intérieur, moi inclus. Trois d'entre eux étaient des personnes âgées, l'autre était un adolescent d'environ mon âge que je ne connaissais pas. La tête appuyée contre la fenêtre humide, je fermai les yeux, bercé par le bruit du moteur et de la mélodie d'une des ballades les plus connues de Metallica. Dans une telle position, je risquai de tomber endormi avant même que je ne m'en rende compte. Alors que j'essayais de me convaincre de rouvrir les yeux et d'occuper mon attention sur quoi que ce soit, je sentis la douceur du sommeil m'envahir, comme si Morphée elle-même me tenait dans ses bras à ce moment, diffusant une agréable chaleur contre mon corps et mon visage.

Je sursautai violemment lorsque l'autobus freina d'un coup sec, me projetant presque en bas de mon banc. Tout en baillant et en me passant une main dans les cheveux, je jetai un rapide coup d'œil par la fenêtre pour voir où nous étions rendus. Je reconnus aussitôt l'énorme Wal-Mart de Granby, ce qui me fit savoir que je devais descendre à deux arrêts plus loin. Encore à moitié endormi, je rangeai mon iPod dans mon sac, puis me frottai les yeux. Comme je m'y attendais, je m'étais endormi pendant le trajet. Par chance que je m'étais réveillé, sinon j'aurais raté mon arrêt et j'aurais dû marcher une vingtaine de minutes pour me rendre à l'hôtel. Une fois sorti du bus et mon capuchon callé jusqu'aux yeux, je marchai les cent mètres qui séparaient l'arrêt au Frontier, regardant autour de moi pour voir le client qui devait m'attendre. Je ne le vis pas à l'extérieur, alors j'entrai à l'intérieur, retirant la capuche de sur ma tête. Lorsque ce fut fait, je sentis aussitôt une présence à mes côtés que je reconnus aussitôt comme étant l'homme qui souhaitait passer du temps avec moi :

- Kitty ?

Je me contentai d'acquiescer légèrement, jetant un regard circulaire à la salle dans laquelle je me trouvais. Il n'y avait que la réceptionniste, qui semblait occupée à vérifier des données sur son ordinateur. Puis, je me tournai vers mon interlocuteur :

- Hm-mm.

L'expression de son visage passa de perplexe à radieux. Sans attendre, il me serra fortement dans ses bras, me disant tout bas qu'il avait affreusement hâte de me raconter et qu'il était très heureux que je sois arrivé. Tout en me retenant de rouler les yeux, je le serrai contre moi en retour, par simple politesse, parce que je n'ai jamais été une personne qui appréciait les contacts physiques de la sorte. Au bout de quelques secondes, il se recula pour mieux m'observer, l'air toujours aussi ravi :

- Woah, tu es encore mieux que sur les photos que j'ai vues… !

Je me retiens pour une seconde fois ce soir de rouler les yeux, me contentant de le remercier pour le gentil compliment. C'était un homme de la même taille que moi, bedonnant et aux cheveux noirs parsemés ça et là de mèches blanches. J'en vins à la conclusion qu'il devait avoir aux alentours de la quarantaine avancée, peut-être un peu plus. Comme plusieurs que je rencontrais, il portait une alliance à l'annulaire de sa main gauche. À voir sa façon d'agir envers moi, je pouvais facilement deviner qu'il était un homme nerveux et qui n'avait pas grande confiance en lui. Il devait donc vouloir passer du temps avec moi pour recevoir un peu de tendresse, peut-être même des mots rassurants. Sa femme était possiblement tyrannique, souhaitant diriger elle-même son couple sans laisser son mari décider pour lui-même. Sincèrement, tout cela m'était égal. Je n'étais guère intéressé à connaître l'histoire de sa vie, encore moins d'être au courant de tous ses petits problèmes personnels. Lorsqu'une main chaude saisit la mienne qui était encore froide à cause du temps passé dans l'autobus sans chauffage, je sursautai mais relevai tout de même les yeux pour voir son regard toujours fixé sur moi. Il était temps d'y aller. Pour lui faire savoir que j'étais prêt, je serrai un peu sa main dans la mienne, geste qu'il remarqua aussitôt puisqu'il se dépêcha à me tirer vers l'ascenseur. Nous montâmes au quatrième étage sans échanger un mot, mais je pouvais toujours sentir son regard posé sur moi. Il me dévorait carrément des yeux, ce qui me mit un peu mal à l'aise. Je n'avais jamais été du genre à être intimidé par le fait que quelqu'un m'observait sans la moindre gêne, mais cet homme me semblait exagérer un peu. Une fois arrivés à l'étage où il logeait, il sortit une clé de ses poches en tremblant et me fit signe de le suivre, ce que je fis tout en restant muet. Sa chambre n'était pas mal, plutôt bien rangée et assez spacieuse. Cependant, elle n'était équipée qu'avec le strict minimum : un lit double, une petite commode, un divan de couleur brunâtre et une télévision placée en face du lit. La salle de bain était à côté de la porte d'entrer, ce qui me permit de voir qu'elle était relativement petite, n'ayant pas la moindre baignoire, seulement une douche. Sans attendre, je retirai mes chaussures et les plaçai sur le tapis qui leur était réservé. L'homme fit de même avant de s'avancer vers le milieu de la pièce, mais se retourna dans ma direction à la mi-chemin :

- Tu peux m'appeler Robert, en passant, Kitty.

J'haussai intérieurement un sourcil et roulai subtilement les yeux lorsqu'il fut dos à moi, fouillant dans les tiroirs de la commode. Il en sortit deux objets rouges que je devinai comme étant des chandelles, puis les alluma avec un briquet qu'il avait dans la poche arrière de son pantalon. Une fois allumées, une fut placée sur le meuble à côté du lit, et l'autre sur le dessus du téléviseur. Il alla ensuite baisser l'intensité de la lumière, laissant baigner la chambre dans la pénombre et la lueur des deux bougies. À ce moment, je me mis à retirer mon chandail, n'ayant pas envie d'éterniser la soirée et de rentrer chez moi vers trois heures du matin. Le dénommé Robert sembla surpris de me voir faire, mais ne put s'empêcher de réprimer un sourire en s'assoyant sur le matelas. Je finis de me déshabiller sans la moindre gêne, laissant mes vêtements joncher la moquette rougeâtre. La lueur dans les yeux de mon client changea une fois que je me départis de mon dernier morceau de linge : je pouvais y lire l'excitation, mélangée à un fort besoin de se soulager. Je m'approchai donc lentement de lui, question de l'exciter davantage, puis mes mains se posèrent doucement sur ses épaules pour que ses yeux rencontrent mon regard implorant. Il sembla comprendre le message, détachant hâtivement sa chemise alors que je le regardais toujours de la même façon. Alors qu'il s'apprêtait à poser une main sur mon torse, je la repoussai et m'assis sur ses genoux, sentant très bien l'érection grandissante dans son pantalon. Il parut surpris de me voir prendre les devants de la sorte, comme s'il était déboussolé et ne savait pas comment réagir.

- J'ai lu ton message tout à l'heure. Tu aimes faire ça durement, pas vrai ?

Contre toute attente, ses joues prirent une légère teinte rosée, ce qui me laissa perplexe. Il avait donc honte de ses phantasmes que l'on pourrait qualifier de déviants. Je ne m'attendais pas à ce qu'il le dise publiquement, mais je ne m'attendais pas non plus à ce qu'il se mette à rougir. Comment pouvais-je agir dans de tels moments ?

- J'ai apporté ce que tu m'as demandé.

Finalement, il se décida à me regarder dans les yeux, même s'il affichait toujours le même air coupable. Ce mec était un peu bizarre : il était prêt à payer le gros prix pour passer du temps avec un escorte, mais n'avait pas le courage de faire face aux requêtes qu'il avait lui-même faites. Un pervers refoulé, évidemment, ayant un problème d'estime personnel : il devait dominer quelqu'un, mais avait honte de l'avouer. Tout en gardant mon calme, je me dis que la soirée risquait d'être très longue.

- C'est correct, Kitty… merci.

Merci ? Pourquoi me remerciait-il ? Pour l'avoir écouté et apporté ce qu'il m'avait demandé ? Je n'avais pas le choix de le faire, puisqu'il était celui qui payait et moi celui qui avait besoin de cet argent. Ne voulant pas faire un drame avec toute cette histoire, je plaçai sauvagement mes lèvres contre les siennes, l'entraînant dans un baiser qu'il semblait attendre depuis longtemps. Il passa ses bras autour de ma taille et me serra fortement contre lui, m'arrachant un faible gémissement. Tout en faisant entrer ma langue dans sa bouche, je me mis à défaire son pantalon d'un geste que plusieurs considéreraient comme étant expert. Lorsque mes doigts effleurèrent la peau de son ventre, je sentis un frisson le traverser et ce fut à son tour de gémir. Sa plainte fut cependant estompée alors que je l'embrassai de plus bel. Presque timidement, une de ses mains descendit le long de mon dos, frôla mes reins pour aller se poser sur mon arrière-train. Puis, il sembla prendre de l'assurance et se mit à me caresser pleinement, son souffle chaud contre mon cou me donnant l'impression que j'allais mourir de chaleur.

Je n'ai jamais considéré le sexe comme la majorité des gens le considèrent : un acte, un geste que deux personnes amoureuses et en confiance posent lorsqu'ils veulent se prouver que leur amour est plus fort que tout. Pour moi, sentiments amoureux et relations intimes n'ont rien à voir ensemble. Je pourrais faire cela avec mon pire ennemi, seulement pour le plaisir intense et unique que cela procure. Je partage mon intimité avec des gens qui ne veulent de moi pour ça, des gens que je ne reverrai probablement jamais. Beaucoup auraient peine à croire que je fasse une telle chose pour de l'argent, me blâmant de n'avoir aucun respect pour mon corps. Je suppose qu'ils n'auraient cependant pas tort de dénoncer une telle chose. Toutefois, ce qui est différent avec moi, c'est que j'ai grandi en considérant le sexe comme étant une chose normale dans la vie de tous les jours. Il est donc normal pour moi, dans mon opinion, de parler ouvertement de ce sujet et de m'y intéresser. Lorsque mon père m'a approché sur ce plan pour la première fois, je me contentai d'hausser les épaules et de le laisser faire alors que j'aurais été supposé le repousser. Je n'ai jamais cru qu'il était normal de faire cela avec un membre de sa famille, loin de là, mais je ne me considère pas moi-même comme étant « normal ». Parfois, je me demande si je devrais avoir quelconque séquelle puisque je me prostitue. J'essaie de me sentir coupable, ou même sale, sauf que je ne peux m'empêcher de me dire qu'il s'agit d'un « mal » pour un bien, parce que faire cela n'est pas aussi pénible que plusieurs veulent le croire.

Sincèrement, je me contente de ne penser à rien lorsque je suis en plein ébat avec un client. J'agis comme ils désirent que j'agisse, sans pour autant les considérer comme étant la cause du plaisir que j'éprouve. Tant que l'on fait comme ils le souhaitent, ils sont heureux et prêts à sortir de nombreux billets de leurs poches.

Pour certains, leur vice est la drogue ou le jeu. Pour moi, mon addiction demeure et restera probablement toujours le sexe. L'avantage que ma dépendance a sur celle des autres, c'est qu'elle peut me permettre de me faire de l'argent facilement. Peut-être que la réalité va me frapper en plein visage un jour, mais pour l'instant, je me contente de faire ce à quoi je suis probablement le meilleur et de laisser faire le reste.

Si tu aimes cela, te souviendras-tu de mon nom ?