House avait bu. Si elle en jugeait par le niveau d'alcool restant dans la bouteille, il avait beaucoup trop bu.

Cuddy savait qu'il serait vain de lui rappeler les dangers de l'alcool quand on n'est pas encore remis d'une commotion cérébrale. Elle le connaissait depuis assez longtemps pour savoir qu'il faisait ce qu'il voulait, peu importe ce qu'elle pourrait en dire.

Elle savait aussi que la dernière chose dont House avait besoin en ce moment, c'était qu'on le critique.

Il avait besoin d'un ami, autre que Wilson. Même si la relation des deux hommes progressait, elle était toujours lourde de souffrance et d'accusations.

Cuddy était heureuse que Wilson soit de retour dans la vie de House, qu'ils semblent de nouveau si proches, mais, plus elle les observait, plus elle sentait que les choses étaient loin d'aller bien entre eux. En dépit du rapprochement que House et Wilson démontraient, et de leur bonne humeur quand ils étaient ensemble, Cuddy avait remarqué que lorsque Wilson n'était pas là, House paraissait accablé.

Il était toujours distrait. Il avait souvent besoin qu'on lui répète les choses parce qu'il n'avait pas écouté la première fois, et il portait toujours de mystérieuses blessures. Parfois, elles apparaissaient le matin quand il arrivait, et d'autre fois au milieu de la journée. Elle supposait qu'il devait être plus négligeant, ne faisant plus attention, ne prenait plus soin de lui-même.

Cuddy était convaincue de savoir ce qui le perturbait. .

Avec Wilson, House pouvait parler d'à peu près tout, mais à qui parlait-il de Wilson et des problèmes toujours irrésolus entre eux ?

Alors, elle avait décidé d'être celle qui l'écouterait parler de Wilson. Elle n'était pas sûre qu'il accepterait son aide, House était trop imprévisible. Mais elle était déterminée à ne pas abandonner sans se battre.

Une fois qu'elle eut pénétré dans son appartement, Cuddy saisit l'opportunité d'observer son ami, et fut immédiatement alarmée par son apparence.

Plus négligé que d'habitude, il avait l'air de ne pas avoir dormi ou mangé depuis des jours. Elle remarqua pour la première fois à quel point il nageait dans ses vêtements. Cuddy se demanda depuis combien de temps il ne s'était pas offert un vrai repas. Ses yeux étaient rouges et légèrement vitreux alors qu'il la regardait d'un air anormalement gêné, ne parvenant pas à soutenir son regard.

Bien sûr, il était saoul, mais Cuddy sentait que l'alcool n'était pas la raison de son comportement. Elle ne savait juste pas ce qu'elle pourrait être.

Mais elle était bien décidée à le découvrir.

« Ai pas faim », grogna House sans lui jeter un regard avant de retourner vers le canapé et son verre.

« Rien à faire. Vous venez avec moi, vous n'aurez qu'à me regarder manger ».

Elle se précipita jusqu'à la table, le dépassant sans difficulté, et prit le verre de scotch avant que House ne puisse le saisir. De son autre main, elle prit la bouteille et alla la vider dans l'évier de la cuisine, ignorant les râles de protestation de House. Elle se tourna ensuite vers lui, les bras croisés sur sa poitrine.

« Vous venez de vider un alcool de qualité dans le siphon », l'informa-t-il avec irritation. « Il coûte presque 100 la bouteille ! »

Cuddy sourit narquoisement.

« Alors je vous dois environ 10. Allez vous changer, House », ordonna-t-elle. « Allez ! Je ne partirais pas sans vous. »

Elle fut déconcertée par le flash de peur qui passa dans les yeux de House à ces mots. Il jeta un rapide coup d'œil vers la porte d'entrée, comme s'il s'attendait à ce que quelqu'un la passe d'une seconde à l'autre. Elle s'attendait à devoir argumenter plus que ça, mais ce qu'elle avait dit, quoique ça soit, sembla le convaincre puisqu'il fit volte face, s'éloignant vers la chambre d'un air défait en grommelant.

« Est ce qu'on a l'air d'être dans un hôpital ? Parce que contrairement à ce que vous semblez penser, ici, vous n'êtes pas mon patron ! »

« Mais bien sûr. Allez-y. »

Malgré ses protestations, il obéit pourtant et ferma la porte derrière lui.

Cuddy s'assit sur le canapé, attrapant la télécommande et zappant un moment en attendant que House soit prêt. Alors que les minutes s'égrenaient et que la porte de la chambre restait résolument fermée, elle commença à se demander s'il était bien en train de se préparer. Connaissant House, il était fort probable qu'il ait fermé la porte à clé pour qu'elle lui fiche la paix et qu'il soit aller se coucher.

Au moment où elle se levait pour aller vérifier, la porte s'ouvrit et House la passa, propre. Il portait une chemise bleu foncé sur un t-shirt gris et un jeans qui paraissait neuf. Il la scruta une seconde avant de détourner encore une fois les yeux, vers la gauche. Cuddy suivit son regard et s'adoucit en comprenant ce qui lui avait pris tant de temps.

Sa main gauche était emballée dans une épaisse couche de pansements, et quelques hématomes en dépassaient.

Un autre accident…, se troubla Cuddy. Qu'est ce qu'il lui arrive ces temps-ci ? Pourquoi est ce qu'il se blesse autant ?

Elle se força à sourire quand House se dirigea vers la sortie avec empressement.

« Alors ? On y va ou pas ? Si je dois passer la soirée avec vous, autant faire ça vite, qu'on en finisse ».

Cuddy garda le sourire alors qu'elle passait la porte qu'il tenait ouverte pour elle, espérant que son inquiétude ne se peignait pas sur son visage.

« Ca vous dit un mexicain ? »

HHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHH

Wilson ne prit pas la peine de frapper quand il arriva chez House, il se contenta d'ouvrir la porte et d'entrer, la claquant derrière lui. Une fois à l'intérieur, il fut surpris de ne pas trouver House assis dans le salon, comme d'habitude.

« House ? », appela-t-il en cherchant dans la cuisine, puis allant vers la chambre.

Il ouvrit la porte, alluma la lumière et parcourut la pièce des yeux avant de retourner au salon.

« T'es où ? »

Sa frustration gonflait peu à peu alors qu'il constatait que House n'était pas chez lui, qu'il le laissait se débrouiller seul avec sa rage, qu'il ne pouvait pas se défouler. Excédé, Wilson fouilla de nouveau chaque pièce, sachant pourtant que c'était inutile.

Je lui avais dit de rester chez lui ce soir ! Je lui avais dit que je viendrais… Et il n'est pas là !

Luttant contre cette colère irrationnelle, Wilson se laissa tomber sur le canapé et attrapa la télécommande, zappant avec contrariété.

Je peux attendre…et quand il reviendra…, la bouche de Wilson s'élargit en un sourire machiavélique alors qu'il imaginait ce qu'il pourrait faire à son ami…Je vais lui apprendre ce que ça coute de me poser un lapin.

HHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHH

« Alors…Qu'est-il arrivé à votre main ? »

Cuddy osa enfin briser le silence avec cette question qui la tourmentait depuis qu'elle avait vu les bandages autour de sa main. Elle s'était retenue comme elle pouvait de dire quoique ça soit à chaque fois qu'il grimaçait quand sa main frôlait quelque chose.

Enfin…elle s'était retenue aussi longtemps que possible.

House leva les yeux de son plat intact d'enchiladas, un sourire d'autodérision sur les lèvres alors qu'il répondait sans hésitation.

« Je l'ai coincée dans le tiroir de mon bureau. J'ai quelques problèmes de coordination ces temps-ci, je crois. »

« C'est peut-être un effet secondaire du mélange de Vicodin avec tout cet alcool », répondit-elle en haussant un sourcil.

House lâcha un ricanement étouffé, secouant la tête et évitant son regard. Ce geste fit naître une boule d'angoisse au creux de l'estomac de la jeune femme, sans qu'elle puisse saisir pourquoi.

« Ouais », ironisa-t-il finalement, son sourire disparu alors qu'il croisait enfin son regard. « C'est ça. C'est l'alcool. C'est ma faute. Je me suis fait ça tout seul, comme d'habitude. »

Son ton amer attira l'attention de Cuddy et elle fronça les sourcils, perturbée. Qu'est ce que House trouvait si ironique dans sa déclaration ? Elle sentait que c'était significatif, sans savoir de quoi.

Et le seul moyen qu'elle connaissait pour le découvrir était perdu d'avance.

Pourtant, ça ne l'empêchait pas d'essayer.

« House », commença-t-elle, hésitant un moment avant de soupirer, résignée. « Est ce qu'il y a une chance pour que vous me répondiez sincèrement si je vous demande ce qu'il vous arrive ? »

House la scruta un long moment, cherchant visiblement les mots justes pour lui répondre, avant de finir par se résoudre à la simple vérité.

« Non. »

Cuddy acquiesça, s'attendant à cette réponse.

« Je m'inquiète, House. Vous…vous n'arrêtez pas de vous blesser ces derniers temps, et…ça ne vous ressemble pas. »

« Au cas où vous l'auriez oublié, je suis handicapé », précisa-t-il avec un sourire moqueur. « Et il se trouve que les accidents arrivent plus fréquemment aux estropiés qu'aux gens normaux ».

« Vous n'êtes pas maladroit », dit-elle, ne le croyant pas une seconde. « Vous êtes la personne la plus observatrice que je connaisse et vous le remarqueriez si votre main se trouvait être dans un tiroir que vous décideriez de claquer. »

House détourna les yeux, la mâchoire serrée en une expression têtue que Cuddy avait vu assez souvent pour reconnaître. House avait déjà décidé qu'il ne lui dirait rien, et elle savait qu'une fois qu'il avait pris une décision, il ne changeait jamais d'avis.

« Je vous ai dit ce qui s'est passé », répliqua-t-il d'une voix basse, dénuée d'émotions. « C'était un accident. »

« Quelle coïncidence. Vous n'en avez pas déjà eu un la semaine dernière ? Et la semaine précédente ? »

« Arrêtez ».

Cuddy ignora son avertissement, se penchant au dessus de la table, plongeant ses yeux dans les siens alors qu'elle continuait.

« House…quelque soit le pétrin dans lequel vous vous êtes mis…si quelqu'un vous fait du mal, si vous…devez de l'argent à quelqu'un ou…quelque chose. Je veux vous aider. Je m'inquiète pour vous… »

« Cuddy… »

Sa voix tremblait légèrement alors qu'il essayait de la convaincre de se taire, la prévenait qu'elle ferait mieux d'arrêtez, mais Cuddy l'ignora de nouveau.

« Je le suis ! », insista-t-elle, les yeux soudain un peu plus brillants. « Vous ne vous nourrissez pas…vous vous saoulez, seul, régulièrement…vous avez de nouvelles blessures chaque jour…et je ne supporte pas de vous voir comme ça ! House…c'est la drogue ? Vous vous faites ça vous-même ? Je ne comprends pas, House…Dites moi ce qu'il se passe ! »

« Je n'ai rien à vous dire ! », gronda House, claquant son verre sur la table en la fusillant du regard. « Ça ne vous regarde pas ! Je vais bien ! Je contrôle la situation et je n'ai pas besoin de votre aide, et je ne veux pas de votre pitié ! Alors vous pouvez retourner à votre petite vie bien ordonnée, heureuse d'avoir essayer de remettre le pauvre empoté qui s'automutile, se drogue et boit dans le droit chemin. Après tout, ce n'est pas de votre faute s'il ne veut pas entendre raison, n'est ce pas ? Je vais bien. Cuddy. Alors vous pouvez cesser de prétendre que vous en avez quelque chose à faire ! »

Cuddy flancha sous le ton cinglant de House, blessée de son rejet et de ses mots. Pourtant, elle ne pouvait pas se résoudre à abandonner. Pas encore.

Probablement jamais…

« Je ne prétends rien », insista-t-elle d'une voix plus douce, légèrement étouffée par les larmes qu'elle retenait. « Je m'inquiète pour vous, House. Je suis votre amie… »

« Vous êtes mon boss », corrigea-t-il d'un ton méprisant. « Alors si vous avez envie de me faire la morale, faites le au travail ».

Cuddy resta silencieuse un long moment, essayant de ravaler les larmes qui menaçaient de lui échapper sous les mots blessants de House. Elle posa les yeux sur la table, repliant nerveusement sa serviette alors qu'elle fermait une seconde les yeux. Finalement, quand elle sentit qu'elle pourrait parler sans qu'un sanglot ne lui échappe, elle lui répondit d'une voix calme.

« C'est bon de vous voir…attaquer en retour, House. Même si…si c'est bas. Je ne crois pas le mériter…et je ne pense pas que vous le méritiez, non plus, si c'est de ça qu'il s'agit….Si vous…vous punissez, d'une certaine façon, pour…pour… »

Elle inspira profondément, à la recherche de ses mots.

-« …pour quelque chose qui n'était rien d'autre qu'un accident. Ce n'était pas de votre faute… »

Elle hésita avant de lever les yeux vers lui, croisant les siens. Elle fut rassurée de voir qu'il paraissait affecté par ses mots, son regard s'accrochant au sien.

« Je crois…que si vous retourniez ne serait-ce que la moitié de cette colère et de cette détermination contre vos problèmes, quel qu'ils soient, vous pourriez les résoudre tout seul…et je…j'aimerais ne plus avoir à m'inquiéter pour vous. Alors…pour nous deux…j'espère que vous le ferez. »

House ouvrit la bouche pour répondre, mais, pour une fois, il se retrouva sans mot.

Finalement, il détourna le regard, goûtant un morceau de son dîner, ne serait-ce que pour ne pas avoir à lui répondre.

Aucun d'eux ne parla plus après ça, jusqu'à ce que Cuddy dépose House devant son immeuble.

HHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHH

House ouvrit la porte et pénétra dans la pénombre du salon, n'allumant pas la lumière alors qu'il se dirigeait jusqu'à sa chambre. Les yeux fixés sur le sol, le cœur lourd et une nausée l'envahissant alors qu'il repensait aux mots de Cuddy. Il ne pouvait pas lui laisser voir à quel point ses mots le touchaient, mais ses yeux pleins de larmes retenues, le tremblement de sa voix alors qu'elle le suppliait de la laisser l'aider…il ne pouvait cesser d'y repenser.

Peut-être qu'elle a raison…peut-être que je devrais résister…lui résister…une fois pour toute…

Cette pensée était aussi terrifiante que tentante.

Cuddy avait raison, House en était conscient : les choses ne pouvaient pas continuer ainsi.

Sinon, il savait qu'il finirait mort, très bientôt.

Il ouvrit la porte de sa chambre, avançant dans le noir sans hésitation, connaissant parfaitement son appartement. Il s'assit sur le lit et soupira profondément.

Qu'il le veuille ou non, Cuddy l'avait amené à réfléchir.

Il tendit le bras vers la table de nuit et alluma la lumière. Il fit un bond, retenant à peine son cri alors que ses yeux s'écarquillaient à la vue de la chaise posée au coin de la pièce.

Wilson y était assis, les bras croisés sur sa poitrine, attendant House avec une lueur meurtrière au fond des yeux. Sa voix était basse, calme, et si froide qu'un frisson parcourut l'échine de House.

« Alors, House. Où étais-tu ? »

TBC….