Be my Last
heart station

Il est une heure du matin sur la station du coeur
Il y a toujours deux pulsations
Qui battent quelque part
Reçois-tu la fréquence de mon cœur ?

J'arrivai à South Park vers minuit quarante-cinq, complètement fatigué. Bien que j'entendais mon lit m'appeler au loin, je devais l'ignorer pour aller faire un saut chez mon frère et lui donner l'argent que ma mère m'avait confié. Pour être sincère, il était la dernière personne que j'avais envie de voir après une soirée de travail, surtout parce qu'il remarquerait probablement ma démarche bizarre et qu'il se moquerait de moi à cause de cela. Il est au courant de ce que je fais pour gagner de l'argent, parce que mes parents lui ont dit, et il se sert de ce prétexte pour rire de moi à chaque fois qu'il me voit. Je sais cependant que cela ne sert à rien de répliquer, alors je le laisse parler jusqu'à ce qu'il se fatigue et arrête. Je me fiche éperdument de ce qu'il peut penser de moi, après tout. Je me prostitue, oui, mais j'ai au moins l'intention de faire des études supérieures et de me sortir de la pauvreté dans laquelle je vis depuis que je suis né. C'est donc en me traînant les pieds que je marchai du terminus d'autobus jusqu'à l'immeuble délabré dans lequel il vivait avec ses amis et sa copine. Tout était silencieux dans les rues, la plupart des maisons avaient toutes leurs lumières d'éteintes. Ce n'est rien de surprenant venant du trou perdu dans lequel j'habite, où l'on roule les trottoirs après vingt heures et que l'on se couche en même temps que le soleil. Heureusement, la pluie avait cessé et l'air était relativement chaud pour une nuit d'automne. Il neigera probablement bientôt, peut-être même avant l'Halloween, ce qui frustrera royalement tous les enfants qui avaient l'intention de déambuler dans les rues pour recevoir des bonbons. Pour l'avoir expérimenté quelques fois, je peux dire qu'il est très désagréable de devoir porter un manteau d'hiver en dessous de son costume, d'autant plus que cela donne l'impression que ce dernier est nettement moins réussi. Tout en tournant le coin de la rue sur laquelle ma maison et le bloc d'appartements se trouvaient, je retirai les écouteurs de dans mes oreilles pour ensuite placer mon iPod dans mon sac à dos, prenant soin de ne pas l'échapper dans une flaque d'eau. Mon petit lecteur était l'une de mes plus précieuses possessions, alors je m'en voudrais énormément de le briser. Je ne suis pas du style matérialiste, mais je trouve cette invention magique : lorsque mes parents se chicanent et que je n'ai pas envie de les entendre, j'écoute de la musique. Lorsque je m'ennuie dans l'autobus ou au terminus, j'écoute de la musique. Lorsque je travaille à la bibliothèque, j'écoute de la musique. Lorsque nous avons du temps libre en classe pour faire nos devoirs, j'écoute de la musique. Bref, je n'aurai pas gaspillé mon argent du tout en investissant dans un iPod, malgré le fait que mon ordinateur ait beaucoup de difficulté à supporter un tel logiciel. Puis, trop rapidement à mon goût, je me retrouvai devant l'immeuble dans lequel réside mon frère. En prenant une grande inspiration, j'ouvris la porte et sentis aussitôt une vague de froid me frapper directement à l'échine et une odeur fétide me monter aux narines. Le sous-sol était construit sur du ciment, ce qui fait que la température à l'extérieur des appartements était constamment glaciale. D'ailleurs, une humidité très désagréable régnait en ces lieux et était probablement la principale cause de cette puanteur indescriptible. Incapable de réprimer un frisson exagéré, je m'engageai dans le sombre corridor, espérant ne pas trébucher sur quelconque objet hétéroclite que je n'aurais pas été surpris de trouver là. Depuis le temps que mon frère habitait dans cet appartement, je n'avais jamais vu une lumière éclairer le couloir, comme si tous les habitants de l'endroit se moquaient que quelqu'un tombe en plein visage sur le béton. Ce qui me pousse à croire que tous ceux qui vivent dans cet endroit miteux sont des ermites ou des gens comme mon frangin. Arrivé sur le pas de la porte portant le numéro cinq en couleur noir, je ne pus m'empêcher d'hésiter un instant. Je n'avais vraiment pas envie de le voir, d'autant plus que ses amis seraient probablement avec lui. Je n'ai pas peur d'eux, ils sont tout simplement aussi stupides et arrogants que lui envers moi. La stupidité devrait être comme une maladie, faisant souffrir chaque personne qui en est atteinte. Prenant une grande inspiration, je cognai trois coups incertains à cette porte derrière laquelle se trouvait un des individus que je méprisais le plus. J'attendis, les secondes me semblaient passer comme des heures. La morsure du froid dévorait lentement mes orteils, ainsi que toutes les extrémités de mon corps. Finalement, au bout de ce qui me parut une éternité, j'entendis un déclic provenant de l'autre côté de la porte, qui fut alors ouverte, me dévoilant ainsi celui à qui j'avais à faire. Il se tenait là, appuyé contre le cadre, une bouteille de ce qui me semblait être du scotch à la main. Son expression ennuyée se changea radicalement en ce qui semblait être une expression de fausse surprise lorsqu'il vit son jeune frère planté devant le pas de la porte, les vêtements mouillés et l'air presque pitoyable. Ce fut sans étonnement de ma part qu'il se mit à sourire, me dévoilant ainsi ses dents parfaitement droites et alignées :

- Tiens, Ken, qu'est-ce que tu viens faire ici ?

Son sourire n'avait rien de bienveillant; je savais très bien qu'il se moquait de moi et qu'il prenait un énorme plaisir à me voir dans un tel état, grelottant devant lui, le bout du nez rougi par la basse température. Je n'allais cependant pas le supplier de me laisser entrer à l'intérieur pour me réchauffer un peu. D'un air complètement détaché, j'haussai les épaules :

- Carol m'a demandé de venir te porter quelque chose.

Il y a bien longtemps, au moins cinq ans, que je n'appelle plus mes parents par les surnoms affectueux de « maman » et « papa ». Mon interlocuteur fronça un sourcil devant ma réponse, ne s'attendant probablement pas à ce que ma mère lui envoie de l'argent de si tôt. Sans attendre, il se tassa légèrement, signe qu'il voulait que j'entre à l'intérieur de son antre, si je peux qualifier sa piaule ainsi :

- Entre. Y'a que le paternel, Shannon et les autres ont préféré nous laisser seuls.

Ce fut d'un pas hésitant que j'acceptai son invitation, sentant aussitôt l'odeur de la fumée de cigarette me monter au nez une fois que je fus à l'intérieur. Le seul réconfort que je trouvai fut celui de la douce chaleur qui sembla m'accueillir à bras ouverts. Je ne fus cependant pas surpris de constater que le logement était d'une saleté presque inimaginable : le comptoir était rempli de vaisselle vide, les assiettes s'empilant les unes sur les autres et touchant presque les armoires qui se trouvaient au-dessus du celui-ci. Il y avait également au moins une dizaine de bouteilles d'alcool vides parmi les plats et les ustensiles. La table était recouverte de boîtes quelconques, de cartons de pizza et, évidemment, de bouteilles de bière. À se demander comment des gens peuvent vivre dans un tel bordel. Les rideaux étaient tirés en permanence et déchirés à certains endroits, probablement grugés par les mîtes et toutes les bestioles qui devaient avoir trouvé refuge entre ces quatre murs. Le bilan pourrait se prolonger sur des dizaines de pages si j'entrais dans les détails, mais je refuse d'enquêter sur les recoins et d'y trouver des choses qui me feraient vomir tout ce que j'ai pu ingérer pendant la journée.

- Reste pas planter là, merde. Viens nous rejoindre au salon.

Je sortis de ma torpeur en entendant la voix lente de mon frère qui semblait s'impatienter. Il devait avoir drôlement hâte que je lui donne ce que ma mère m'avait confié. J'enlevai donc timidement mes souliers, les plaçant sur le petit tapis leur étant réservé, où se trouvaient les bottes de mon père que je reconnus aussitôt. Je me rendis ensuite au salon en grimaçant légèrement, mon arrière-train me faisant encore un peu souffrir. Même si je ne pus le voir, je sus immédiatement que mon frère souriait lorsque je passai devant lui : il s'était vraisemblablement rendu compte que j'avais peine à marcher. Je détestais lorsqu'il me regardait de la sorte, comme s'il m'était supérieur ou qu'il avait une bonne raison de rire de moi. Le fait qu'il était plus grand que moi d'une dizaine de centimètres lui permettait de me regarder de haut comme il le désirait, ce qui lui faisait évidemment plaisir. Je le rabaisse beaucoup pour son manque d'intelligence, mais côté physique, je n'ai malheureusement rien à redire. Premièrement, comme je l'ai déjà mentionné, il a une dentition parfaite, en plus d'avoir un sourire relativement attirant, ce que je n'ai vraiment pas. Deuxièmement, ses yeux sont pairs, un phénomène que je trouve très fascinant : lorsqu'il est de bonne humeur, leur couleur est d'un vert forêt éclatant. Lorsqu'il ne se sent pas très bien, ses yeux prennent une teinte de gris moyen. Enfin, lorsqu'il est de mauvaise humeur, ils deviennent aussi noirs que les miens, ce que je trouve particulièrement intriguant. Ainsi, pour les gens qui le connaissent bien, il est facile de savoir comment il se sent seulement en le regardant dans les yeux. Troisièmement, les traits de son visage sont loin d'être ennuyants comme les miens : ils dégagent une certaine masculinité, mais aussi une sorte de délicatesse qui lui donne un air séducteur. Ils sont d'ailleurs parfaitement définis, le faisant donc entrer sans problème dans les standards de beauté instaurés partout au pays. Finalement, il est beaucoup moins mince que moi, même si cela n'a rien d'étonnant. Le fait qu'il ait longtemps travaillé dans une quincaillerie à charger et à décharger la marchandise lourde doit avoir grandement aidé sa masse musculaire à se développer. Il aimait aussi beaucoup les cours d'éducation physique à l'école, surtout ceux de musculature : pendant la pause du midi, il allait s'entraîner dans la salle de conditionnement physique, trois fois par semaine. Il n'aurait donc aucune difficulté à me faire mordre la poussière si jamais il en avait l'envie. Je trouve quand même curieux que nous ne soyons pas de la même stature alors que nous sommes frères. Je dois avoir hérité ma petitesse et ma finesse de ma mère, puisque mon père est fait exactement comme mon frère.

- T'as qu'à t'asseoir et à prendre une bière, si tu veux.

Une bière à une heure du matin ? Il avait probablement oublié que j'avais des cours demain, ou il s'en fichait complètement et disait cela pour se moquer de moi. Je m'assis tout de même sur le divan à moitié défoncé, à l'extrémité d'où mon père se trouvait, jetant un coup d'œil à ce qu'ils regardaient à la télévision. Un film quelconque.

- Par chance que c'est pas un porno qu'on regarde, il aurait fallu en louer un de tarlouzes pour que tu sois content.

- Kevin, reste gentil a'ec ton frère. J'pense pas qu'il soit venu ici pour que tu le fasses chier.

Je fus incapable de me retenir de rouler les yeux, même si je m'attendais à ce que mon frère dise des choses du genre. Cela n'aurait pas été normal s'il n'avait pas effleuré le sujet du temps que j'étais là :

- Ta gueule, merde. Tu le sais aussi bien que moi que je suis pas gay.

J'entendis mon père soupirer et, si cela se trouve, il roula même les yeux. Il n'avait jamais été un homme très patient, surtout pas lorsque ses enfants se chicanaient. Je décidai donc d'hausser les épaules et de concentrer mon attention sur le téléviseur, même si le volume avait été baissé au complet. Je sentais tout de même le regard de mon frère posé sur moi, comme s'il s'attendait à ce que je réplique, pour qu'il puisse ainsi partir une dispute.

- Merde, Ken, je blaguais. T'avais plus le sens de l'humour que ça avant… !

Il n'était pas sincère dans ce qu'il disait : il était évident qu'il mentait, et il devait être certain que j'allais le croire et lui dire de ne pas s'en faire avec cela, qu'il était pardonné. Alors, il sauterait sur l'occasion pour se remettre à se moquer de moi, et ainsi de suite.

- Ah, p'pa, depuis quand est-ce que Ken a un bâton enfoncé dans le cul comme ça ?

- Hey, j't'ai dit de rester gentil a'ec ton frère ! T'es trop stupide pour comprendre ou quoi ? T'es sûr que t'as pas dix ans, merde ?

- C'est toi qui dis que tu veux pas de moumoune dans la famille… !

Ce fut à mon tour de soupirer longuement, complètement exaspéré par sa stupidité sans limite. Ce n'est pas parce que je couchais avec des hommes pour avoir de l'argent que je n'étais pas hétérosexuel. C'était mon boulot, et nous ne faisons pas toujours ce que l'on veut sur le plan professionnel. D'ailleurs, le fait de partager le même lit qu'un autre homme n'a rien à voir avec l'homosexualité, selon moi. Le sexe sans sentiment n'a rien à voir avec la préférence sexuelle d'une personne. Je suis hétérosexuel puisque je suis attiré physiquement et émotionnellement par les femmes. L'attirance émotionnelle est ce qu'il y a de plus important, à mon humble avis, dans la détermination de l'orientation sexuelle. Une femme, par exemple, peut se considérer bisexuelle parce qu'elle aime avoir des rapports sexuels avec des gens des deux sexes, mais cela ne fait pas d'elle une personne bisexuelle pour autant. Pour l'être vraiment, selon moi, il faudrait qu'elle soit prête à vouloir s'engager dans une relation amoureuse avec un homme ou une femme. Ceci dit, une personne peut aimer coucher avec les deux sexes, mais n'être attirée émotionnellement que par un, comme moi. Cela ne me dérange pas de coucher avec des hommes, mais je ne serais pas prêt à m'engager émotionnellement avec un. D'ailleurs, je préfère de beaucoup les femmes à eux, malgré ce que mon frère peut penser.

- C'est pas parce que je couche avec des mecs que j'suis gay !

- Repense donc à c'que tu viens de dire… ! T'es une tarlouze parce que tu couches avec des mecs, justement… !

- C'est assez ! Kenny, va donc me chercher une autre bière, tu veux ?

Bien qu'il aurait plutôt dû donner un tel ordre à mon frère, puisque nous étions chez lui, je m'exécutai, me relevant péniblement du sofa défoncé. Je me frottai ensuite les yeux, sentant le sommeil me gagner de plus en plus rapidement. Je n'eus cependant aucun mal à sentir la main de mon père se poser sans gêne sur l'endroit qui me faisait souffrir depuis la fin de la soirée. Incapable de me retenir de rougir légèrement, j'haussai la vitesse de mes pas pour me retrouver au plus vite de la cuisine, percevant des ricanements venant de l'autre pièce. D'un geste hésitant, j'ouvris la porte du réfrigérateur où je n'eus aucune difficulté à trouver l'alcool, puisqu'elle constituait plus de la moitié des choses qui se trouvaient à l'intérieur. Un sac de pain blanc coupé en tranches, une douzaine d'œufs, une livre de beurre, de la viande froide et quelques fruits qui me semblaient expirés depuis un moment faisaient partie de l'autre moitié d'aliments se trouvant sur les tablettes. Si la copine de mon frère était réellement enceinte, comment fera-t-elle pour accoucher d'un enfant en santé si son alimentation ne se résume qu'à de la bière, du pain sec et des pommes pourries ? Je n'ose même pas imaginer toutes les carences alimentaires que ce gamin aura. Ce n'était pas ce qui m'importait pour le moment par contre. J'allais apporter cette bière à mon père et donner l'argent que l'on m'a confié à son destinataire, puis j'allais retourner à la maison et profiter des quelques heures de sommeil qu'il me restera une fois arrivé. Je retournai donc au salon, tout en prenant soin d'être hors de la portée des mains de mon paternel, n'ayant pas vraiment envie qu'il me touche devant mon frère. La pièce était plongée dans un silence qui me rendit un peu mal à l'aise, comme si le regard de ses occupants était braqué sur moi. La place que j'occupais quelques minutes plus tôt m'avait été prise, ne me laissant pas le choix de rester debout à côté du divan. Sans trop le regarder, je tendis à mon père ce qu'il m'avait demandé. Il saisit la bière sans attendre, et je fus surpris qu'il ne retire pas le bouchon avec ses dents tellement il semblait avoir hâte de boire. Ce qui ne me surprit pas, par contre, ce fut que je ne reçus aucun mot de remerciement. Cela m'importait peu; nous avions vite fait d'oublier les formalités dans la famille. Il me restait donc qu'à donner les billets à mon frère. Plongeant une main dans la poche arrière de mon pantalon, je me surpris à me demander si je devais vraiment lui donner. Je n'en voulais pas vraiment, mais après tout ce qu'il m'a dit ce soir, je n'étais pas certain qu'il les méritait. Il sembla remarquer mon hésitation puisqu'il roula les yeux et grogna fortement, comme s'il croyait pouvoir me faire peur :

- Hey, t'étais pas supposé m'donner de l'argent ?

Tout en prenant un air distant, je me permis d'hausser les épaules, comme si cela m'était égal. En fait, oui, cela m'était égal. Il allait prendre cet argent pour s'acheter de l'alcool, alors que ma mère lui donnait probablement pour l'aider à payer ses comptes. Elle se doutait sûrement qu'il ne s'en servait pas pour alléger ses fins de mois, mais était trop fière pour avouer que son fils aîné n'était qu'un pauvre fainéant drogué et alcoolique sans la moindre aspiration pour le futur.

- Je suis pas certain que je veux te la donner après ce que tu m'as dit.

Son expression passa clairement d'irritée à frustrée : ses yeux prirent une légère teinte de noir, chose que je remarquai rapidement. Je m'attendais évidemment à ce qu'il se fâche :

- J'ai besoin de cet argent-là, merde ! Et c'est même pas à toi qu'on l'a donné !

Comme je m'en doutais, il n'allait pas dire pourquoi il en avait besoin, ayant évidemment peur que ses vrais motifs sortent et que mon père s'en rende compte. Quoique ce dernier m'avait l'air un peu trop saoul pour pouvoir assimiler quoique ce soit…

- T'as qu'à travailler comme tout le monde et t'auras plus besoin de demander de l'aide à Carol.

J'avais touché un sujet tabou et cela parut aussitôt dans son visage, son front se plissant sous l'effet de la colère. Je n'étais cependant pas prêt à abandonner de si tôt : je prenais un malin plaisir à le voir rougir de frustration. Lorsqu'il est question d'argent avec mon frère, il n'y a pas de place à la plaisanterie, surtout si les billets lui sont destinés. Il perd tellement la tête qu'il lui est souvent arrivé de voler mes parents, même s'ils sont aussi pauvres que lui, sinon plus. J'espère qu'ils se rendront compte un jour à quel point il est profiteur et menteur, même si cela ne risque pas d'arriver bientôt. Ils ne lui refusent jamais rien, et je ne serai pas surpris d'apprendre un jour qu'il les a tués tellement ils s'en font pour lui. Et, enfoiré comme il est, il préfère abuser de leur gentillesse plutôt que de leur être reconnaissant.

- Tu m'fais vraiment chier, Kenneth Mc Cormick ! Qu'est-ce que tu attends pour me refiler ce qui m'est dû, hein ?! Tu veux peut-être que j'te taille une pipe ou un truc de tarlouze comme ça ?!

Ce fut au tour de mon expression faciale de changer drastiquement, passant d'impassible à choquée. Il ne savait donc jamais quand s'arrêter, et cela commençait à me taper royalement sur les nerfs. Dans un excès de rage qui ne me ressemblait pas vraiment, je sortis mon portefeuille de ma poche, pris les billets qui lui étaient destinés et les lançai rageusement sur le tapis avant de retourner à la cuisine pour remettre mes souliers et sortir du taudis en claquant furieusement la porte derrière moi. Tant mieux si le vacarme avait réveillé les voisins, ils vont pouvoir me faire le plaisir d'engueuler ce connard qui était malheureusement mon frère. Une fois à l'extérieur de l'immeuble, je pris une grande inspiration, puis expirai lentement, mes poumons ravis de se remplir d'air pur et non d'air saturé d'humidité et contaminé de bactéries. Tout en marchant vers chez moi, je m'allumai une cigarette, histoire de me calmer un peu et de ne pas me coucher frustré. Ce fut avec grand plaisir que mon organisme accueillit le goût de la nicotine, me permettant par la suite de me détendre un peu plus. L'air froid de la nuit me fit le plus grand bien et je finis par décompresser au bout de quelques minutes. Le quartier était toujours très tranquille, je n'entendis même pas la moindre voiture passer au loin. Lorsque tout était silencieux comme cette nuit, j'avais l'impression que l'univers en entier m'appartenait, parce que je semblais être le seul à être encore vivant. Ce n'était évidemment pas le cas, mais cela ne m'empêche pas de rêvasser et de m'évader dans mes folles pensées alors que je marche seul dans l'obscurité du village. Bien que je semble me plaindre sur mon horaire de travail, j'adore revenir tard à la maison. Comme la plupart des jeunes de mon âge, je préfère me coucher aux petites heures du matin plutôt qu'au milieu de la soirée, comme les adultes et les enfants le font. La seule personne que je connaisse qui n'aime pas aller au lit en même temps que le lever du soleil est Kyle. Il n'est cependant pas une référence en ce qui s'agit des habitudes de vie d'un adolescent; je soupçonne même sa mère de lui dire encore à quelle heure il doit se coucher. Cela ne doit cependant pas le déranger puisqu'il obéit sans ne rien dire. J'ai l'impression qu'il essaie de maturer le plus rapidement possible, comme s'il ne voulait pas profiter de sa jeunesse. De toute façon, il y a très longtemps que j'ai arrêté d'essayer de le comprendre. Nous sommes tous faits différemment, après tout. Ce serait un peu méchant de ma part de le juger sur sa façon d'agir; la mienne n'est guère mieux.

Comme je m'y attendais, tout était silencieux à l'intérieur de la maison. Ce fut donc avec le plus grand soin pour ne pas faire de bruit que je retirai mes souliers ainsi que mon manteau et montai à l'étage. La lumière de la chambre de ma sœur et de celle de mes parents étaient éteintes, ce qui me confirma donc qu'elles dormaient. Arrivé dans ma chambre, je me laissai tomber sur mon lit tout en soupirant longuement. D'un léger coup de pied, je poussai mon sac à dos au pied de mon lit avant de me glisser dans mes draps. J'étais fatigué, exténué, éreinté, au bout du rouleau… Je n'avais même pas la force de me dévêtir de mes pantalons et de mon chandail. Je serrai fortement les couvertures encore fraîches contre ma poitrine tout en soupirant longuement. Enfin, j'allais pouvoir me reposer un peu. Je ne pus d'ailleurs m'empêcher de me réjouir en pensant que je ne travaillais pas le lendemain, que je pourrai donc aller au lit un peu plus tôt et récurer les heures de sommeil qu'il me manquait depuis le début de la semaine. La partie la plus pénible de la semaine était heureusement passée : je ne travaille que rarement le jeudi, et même si je travaille le vendredi, cela ne me dérange pas puisque je n'ai pas à me lever le lendemain pour me rendre à mes cours. Je peux donc me lever vers midi, pour ensuite aller à mes « rendez-vous » qui finissent la plupart du temps avant dix-huit heures. Cela me permet donc de pouvoir sortir avec mes amis pendant la soirée. Habituellement, nous nous rendons chez Cartman ou chez Stan pour jouer à des jeux vidéo. Kyle refuse que nous allions chez lui à cause de sa mère, et je préfère ne pas infliger à mes amis la torture qu'est d'endurer mes parents se chicaner tout le temps. Cartman ne veut d'ailleurs plus aller chez moi parce qu'il dit que ma maison sent les égouts, ce qui n'est pas tout à fait faux. Il insiste toujours pour que nous allions chez lui, puisqu'il est celui qui a toujours les consoles les plus récentes et qu'il est trop lâche pour se déplacer, même si sa mère lui laisse tout le temps prendre sa voiture. Cela nous est égal aux trois, surtout parce qu'il est toujours seul chez lui la fin de semaine. Nous pouvons donc faire du bruit et nous énerver comme nous le souhaitons. Tout commence lorsque le gros lard se met à tricher, ce qui arrive tout le temps. Kyle se met donc à lui crier dessus, pour se faire dire par la suite de se la fermer parce qu'il a une petite voix de fille « qui tombe sur les nerfs de tout le monde ». Stan prend alors la défense de son meilleur ami, ce qui lui permet de se faire traiter de tarlouze par Cartman, et la guerre éclate. Bien vite, ils oublient le jeu vidéo, Stan et Kyle s'alliant contre leur hôte, qui est loin de se laisser faire, pour l'insulter au maximum. Ils se lancent les coussins du divan, le bol dans lequel se trouve des chips ou du pop-corn, le contenu du bol lorsqu'il en reste, leur manette de jeu, la télécommande de la télévision, etcetera. Tout semble s'arrêter lorsque je décide à me mêler à leur bagarre en leur disant de se calmer et de continuer de jouer. Je ne participe que très rarement à leurs chicanes, les trouvant futiles et répétitives. Cartman sollicite souvent mon appuie mais ne l'obtient que très rarement; je n'approuverai quand même pas quelqu'un qui a tort. Toutefois, quand j'ai envie de me mêler à leur jeu, je m'oppose à Stan et à Kyle, histoire de balancer un peu les équipes. Une fois la « guerre » terminée, nous faisons la paix à nouveau, et retournons à nos manettes. Nous changeons de divertissement lorsque Cartman revient de la cuisine avec une caisse de bière dans les mains. À ce moment, le reste de la soirée est réservé à boire et à dire des conneries. Alors que Stan et le gros tas boivent au point d'être saouls en une quinzaine de minutes, Kyle et moi buvons de façon un peu plus modérée. Le rouquin n'a jamais été un grand fan d'alcool, comme il est le seul de notre groupe à ne pas fumer la cigarette. D'ailleurs, la plupart des adolescents de South Park fument, surtout les garçons de notre âge. Certains sont des fumeurs occasionnels, alors que d'autres peuvent fumer une dizaine de clopes par jour, comme Stan. Il est quand même ironique qu'il fume autant alors qu'il est asthmatique, ce qui n'aide vraisemblablement pas sa condition. Cependant, il est sûr et certain que fumer l'aide à se détendre et à être moins stressé. Cartman fume beaucoup aussi, mais seulement lorsque d'autres personnes autour de lui le font. Quant à moi, malgré le fait que je consomme du tabac à tous les jours, autant à l'école qu'à la maison, je ne brûle pas beaucoup de cigarettes comparé à certains. Je suis le seul chez moi à avoir cette mauvaise habitude : contrairement à ce que plusieurs pensent, je n'ai pas développé cette manie à cause de mes parents, puisque aucun des deux ne fume. Heureusement pour nous, les fumeurs, nous avons le droit de fumer à l'extérieur de l'école, dans le stationnement et dans la cour. Alors, lors des pauses et sur l'heure du midi, nous nous rassemblons tous dehors, près de la porte principale, et dégustons un bon rouleau de tabac, même l'hiver lorsqu'il fait froid. Même les gens que nous n'aimons pas vraiment en temps normal deviennent des amis pendant ce bref instant. Le groupe de Craig, par exemple, que nous ne pouvons pas vraiment pifer, nous demande souvent des cigarettes parce qu'ils savent que nous allons leur en donner. Il nous arrive aussi que l'on soit ceux à leur en demander, et ils n'hésitent pas à nous en donner. Cela fait évidemment plaisir à Stan lorsque Craig vient nous adresser la parole; on dirait même qu'il a envie de lui sauter dans les bras. Notre principal rival et son plus grand acolyte, Clyde, fument presque autant que le chef de notre bande, ce qui fait qu'ils peuvent venir nous voir au moins deux fois par pause pour avoir un peu de leur drogue. Clyde est un mec un peu spécial, si je peux dire cela ainsi. Il est gentil, certes, mais il ne m'a pas l'air tout à fait naturel, dans le sens qu'il agit différemment lorsqu'il est seul et lorsqu'il est avec ses amis. J'ai l'impression qu'il essaie d'avoir l'air d'un dur auprès de ses amis, mais il est plutôt le contraire d'un dur à cuire. Je dirais même qu'il est un peu trop sentimental à ses heures. Plus jeune, il dénonçait aux professeurs et au directeur les élèves qui n'agissaient pas correctement, alors que, habituellement, ce sont les filles qui font cela. Toutefois, même s'il est un peu du style lopette, il est tout de même un pervers émérite, ce qui est relativement curieux. Plusieurs pourraient penser qu'il est plutôt du genre refoulé, mais ce n'est pas du tout le cas. Il exprime clairement et sans gêne ce qu'il pense de compromettant. En quatrième année, il fut ravi d'entendre Butters, un de nos camarades de classe, dire qu'il aimait se faire baiser pendant la fin de semaine. Depuis cet épisode, je reste méfiant à son égard. Si cela l'excitait alors qu'il n'avait que neuf ans, je n'ose pas imaginer ce qui peut l'exciter maintenant, à dix-sept ans. De toute façon, je ne lui adresse que rarement la parole, alors je ne vois pas pourquoi je me questionnerais à propos de ses perversions qui m'ont l'air légèrement déviantes. D'ailleurs, je trouve Craig plus sympathique que lui, même s'il est beaucoup plus crû dans ses propos et ses gestes. En fait, même s'il est considéré comme un rival par moi, Cartman, Stan et Kyle, je suis capable d'avouer qu'il est quelqu'un de simple et humble. Il a un très mauvais tempérament, mais il ne laisserait jamais personne faire du mal à ses amis, pas même les insulter. Alors que nous insultons toujours Cartman à cause de son énorme surplus de poids, Craig et sa bande sont très solidaires entre eux. Ils ne se crient jamais d'insultes, sauf peut-être en blague, et même à cela, il est facile de voir que cela ne plait pas au chef. Bref, malgré le fait qu'ils soient craints de tous, la bande de Craig peut se démontrer très gentille et serviable lorsque nous en avons besoin. Et bien que je dise que nous ne pouvons pas nous pifer, je dois dire qu'il y a un (énorme) brin d'exagération dans ce propos. Je sais que, si jamais l'un de nous a besoin d'aide, ils seront prêts à nous aider sans se sentir obligés.

Le sommeil finit par m'accueillir au bout d'une dizaine de minutes, alors que je me demandais ce que j'allais faire pendant la fin de semaine. J'avais envie de sortir, de changer un peu d'air. Nous pourrions aller à la discothèque, ou même au bar du village, même si cela ne plaît pas vraiment à Kyle. Il est d'ailleurs mieux pour nous de ne pas y aller avec lui, puisqu'il n'a pas du tout l'air d'avoir dix-huit ans. Moi, Stan et Cartman passons facilement, mais lorsque le rouquin est avec nous, les gardiens sont plus suspicieux et nous demandent nos pièces d'identité, que nous n'avons évidemment pas. La soirée tombe donc à l'eau, parce que Kyle a plus l'air d'une adolescente de quatorze ans que d'un jeune homme de dix-sept ans. Alors, pour être juste, nous avons décidé de tous attendre d'avoir dix-huit ans avant d'essayer d'y retourner.

Il serait temps que Bebe ou Token décident de refaire un « party » chez eux… Je pourrais en toucher un mot à Bebe et m'arranger pour que Token le sache aussi. Les partys qu'ils organisent sont toujours synonymes de plaisir, boisson et batifolage, dans certains cas. La plupart des gens de douzième année y vont, ce qui fait que nous sommes parfois plus d'une quarantaine dans la maison. Je frémis déjà d'excitation à y penser.

Je pense peut-être trop, aussi. Mes pensées sont toujours occupées à quelqu'un ou à quelque chose.

D'ailleurs, cette nuit, je me surpris de penser à des choses qui ne me traversent jamais l'esprit. Je dois devenir fou, ou complètement obsédé. Peut-être un peu des deux, aussi.

Je ne veux savoir qu'une chose : si tu peux m'entendre, dis quelque chose.