Be my Last
cherryblossom drops

Tomber en amour alors que l'amour n'est plus
Désormais, je le jure, ce sera mon dernier chagrin
Même le cerisier ondulant au grès du vent
Fleurira un jour ou l'autre

Le soleil semblait déjà haut dans le ciel ce dimanche matin lorsque j'entendis au loin la sonnerie de mon téléphone cellulaire m'appeler. Légèrement aveuglé par la lumière du jour malgré le fait que mes yeux étaient toujours clôt, je ne pus m'empêcher de grogner en tâtonnant le périmètre m'entourant pour trouver la source du bruit. Rien. J'avais l'habitude d'égarer les choses se trouvant dans mon lit, ainsi ne fus-je pas surpris lorsque je découvris l'appareil au pied de mon lit, l'alarme à moitié étouffée par les lourdes couvertures posées dessus. Mollement, les yeux toujours fermés, je l'ouvris pour l'approcher de mon oreille. La personne au bout de la ligne devait avoir une très bonne raison pour oser me déranger dans un sommeil si paisible…

- M'oui ?
- Kenny… !

Je fus tiré de mon sommeil en entier lorsque les sanglots et la voix pleurnicharde de Cartman se firent entendre dans le combiné. Il n'était tout de même pas en train de me faire un coup… ?

- Kenny, j'ai vraiment fait une grosse connerie… !

Si cela était vrai, ce n'était rien de nouveau de sa part : il accumulait connerie par-dessus connerie, sans exagération. Je lui laissai tout de même le bénéfice du doute en arquant légèrement un sourcil :

- Quoi ? Qu'est-ce que tu as fait, encore ?

Un autre sanglot, qui me laissa un peu perplexe malgré tout. Il ne pouvait tout de même pas être sincère…

- Kyle est fâché contre moi et… ! Je l'ai fait pleuré… ! Je me sens tellement con !

J'aurais du le voir venir à des kilomètres à la ronde : après tout, il passait son temps à contrarier le rouquin juif, et il ne me téléphonait pas à tous les jours pour m'en faire part. Un peu exaspéré, je me permis de soupirer :

- Tu lui as encore dit que sa mère était une salope de Juive ?
- Quoi ? Non ! Ça a rien à voir avec ça !

M'apprêtant à répliquer, je fus interrompu par un bruit sourd contre ma porte, que je devinai aussitôt comme étant le poing de ma mère cognant sur le bois à plusieurs reprises. Je ne pus m'empêcher de sursauter, échappant presque mon téléphone sur le plancher. Elle me cria quelque chose que je ne compris pas, probablement de me taire parce que tout le monde dormait encore. Je roulai les yeux avec exagération :

- Désolé, m'man, mais j'suis au téléphone !

Reportant mon attention sur Cartman, je soupirai tout en m'excusant :

- Désolé, c'était ma mère. Enfin bon, qu'est-ce que tu as fait cette fois-ci pour le faire fâcher ?
- Je l'ai trompé… et j'ai eu le malheur de lui dire…

Sa réponse ne me laissa pas de marbre. Il sortait avec le rouquin depuis à peine quelques jours que déjà il allait voir ailleurs… ? J'étais de plus en plus perplexe face à cette histoire. S'il avait peiné Kyle pour cette raison, cela voudrait-il dire que Kyle était vraiment amoureux de lui… ? Qu'il avait complètement oublié Stan… ? C'était… impossible.

- Quoi ? Mais je croyais que tu l'aimais… ?

Son explication ne tarda pas, précédée d'un grognement irrité :

- Oui, je l'aime, et c'est pour ça que je l'ai trompé… ! Je sais qu'il aime pas ça faire ça avec moi, alors je suis allé voir Butters à sa place… !

La relation qu'entretiennent Butters et Cartman ensemble est des plus… spéciales, si je peux m'exprimer ainsi. Étant un garçon très naïf et innocent de nature, Butters est incapable de comprendre que mon « ami » se sert et profite de lui. Le plus dommage est qu'il est persuadé que Cartman l'aime sincèrement comme son « meilleur ami ». La réalité est toute autre, cependant. Le gros tas le considère comme un unique objet qu'il peut utiliser à sa guise et jeter à la poubelle quand il n'en a plus besoin. Il est vrai que Butters n'est une personne guère appréciée à l'école, toutefois, je trouve que Cartman va trop loin lorsqu'il décide de se foutre sa gueule. Les sentiments du jeune blond sont des plus purs et sincères ; tout ce qu'il souhaite, c'est de faire plaisir à la personne qu'il considère comme étant son meilleur ami. Pour cette raison, il est prêt à se plier à ses fantasmes et ses envies les plus perverses et les plus déviantes. Manipulateur hors-pair, Cartman sait exactement ce qu'il faut dire et comment le dire pour que Butters pense qu'il est sincère. Je me sens parfois coupable de ne rien dire. Toutefois, si la victime en question nie que l'on se sert d'elle, comment peut-on lui faire comprendre le contraire… ?

- Hmm… je vois… et… pourquoi est-ce que tu lui as dit, au juste… ?

- Je sais pas… c'est sorti comme ça…
- Et… je suppose qu'il t'en veut, non ?

Un nouveau grognement irrité. Décidément, il n'était vraiment pas d'humeur à blaguer :

- Évidemment, merde, il m'a quand même pas félicité… !

Que de perspicacité venant de sa part. Que pouvais-je dire de plus ? Il était dans le tort et cherchait un certain réconfort auprès de moi. Évidemment, je n'approuvais pas ses actes. Il devait tout de même savoir que ce n'était pas le genre de choses à faire lorsque l'on est dans une relation amoureuse… Il s'agissait quand même de Cartman, alors dans un sens, je ne pouvais pas me permettre d'être surpris. Pourquoi rechercher de l'aide auprès de moi, quand même ? J'étais capable de compter les relations amoureuses que j'avais entretenues au cours des dix dernières années sur les doigts de ma main. Aucune d'entre elles n'avait été bien sérieuse. Comment pouvais-je l'aider ? Il me serait plus évident de consoler Kyle plutôt que lui…

- Bon… alors vous sortez plus ensemble si je comprends bien ?

Un instant d'hésitation. Un malaise. Il était mal à l'aise :

- Je… sais pas. Il… l'a pas dit clairement mais je pense que c'est pas mal le cas…
- Okay… sincèrement… je sais pas trop quoi te dire… alors, hmm… désolé… ?

Je croyais qu'il continuerait sur son ton rempli de culpabilité, mais j'ai eu tort. On pourrait côtoyer Cartman pendant des centaines des années sans jamais être capable de prédire ses réactions. À chaque fois que l'on croit le comprendre, il nous montre une nouvelle facette de sa personnalité, comme s'il ne voulait pas… qu'on le comprenne. Ainsi, il se fâcha après moi :

- Bordel Kenny… ! Dis-moi au moins que tu vas trouver un moyen pour arranger ça !

Surpris, un peu bouche-bée, aussi, je fronçai un sourcil :

- Et bien… ça me regarde pas vraiment… et puis… je sais pas vraiment ce que tu devrais faire : j'ai jamais eu de copain, moi !
- Ben, je sais pas, moi ! Trouve une solution ! T'es intelligent d'habitude, non ?!
- Hmm… à part me laisser toucher par des mecs, je sais pas trop comment agir avec eux…
- Oh, Seigneur… ! Je suppose que ça serait moins compliqué si je demandais quoi faire à une tarlouze comme Stan… !

Évidemment, il ne manquait pas une occasion pour se moquer de Stan. Certes, j'y étais habitué. Toutefois, je trouvais que ses commentaires devenaient de plus en plus gratuits et impertinents. Après tout, n'était-il pas comme lui, malgré ce qu'il souhaitait laisser paraître ?

- Ça serait une idée, parce que j'ignore sincèrement ce que tu pourrais faire. Quoique… Stan va probablement t'en vouloir d'avoir fait de la peine à Kyle…
- Oui, probablement qu'il va m'en vouloir, mais j'en ai rien à foutre de cette putain de tarlouze ! S'il veut pas que Kyle pleure, qu'il m'aide à le ravoir !

Pourquoi est-ce toujours les mêmes coups
Que je reçois tout le temps ?

- Hmm, ouais, je te l'accorde. Mais si… Kyle ne voulait plus rien savoir de toi… ?
- Si Kyle ne veut plus rien savoir de moi, je m'enferme pour toujours dans ma cave !

Ce n'était pas des blagues. Je le connaissais suffisamment bien pour savoir qu'il disait la vérité. Cela revient à ce que j'ai toujours dit : lorsque Cartman désire quelque chose, il finit toujours par l'obtenir, coûte que coûte. Toutefois, si l'échec est imminent, il sera incapable de le supporter et fera en sorte que les responsables de son échec se sentent coupables et lui accordent une deuxième chance. Il est un excellent manipulateur. Je ne le dirai jamais assez.

- Aïe… pourquoi, hmm, est-ce que tu sors pas avec Butters, hein ? Il semble bien t'apprécier, après tout.
- Quoi ?! Mais je veux pas sortir avec ce débile !
- Allons, je disais ça comme ça… !
- Il est même pas amusant en plus ! Il se laisse trop faire !

Butters se laissait trop faire… ? J'allais de surprise en surprise. J'étais certain que Cartman adorait les gens dociles qui l'écoutaient sans répliquer. Dieu seul sait ce qu'il pouvait faire subir à Kyle, alors…

- Ça sonne un peu bizarre ton truc… T'aimes Kyle parce qu'il se laisse pas faire ?
- Quoi ? Non ! Merde, je sais pas pourquoi je l'aime, moi ! Mais c'est sûr que lui au moins, il se laisse pas faire !
- Okay… ça sonnait un peu pervers en tout cas…

Je combattrai quand même encore une fois
C'est un des mystères de la vie

- Je me fous carrément de ce que tu penses ! Je veux ravoir Kyle !

Cette fois, c'en était trop. Je savais déjà très bien que Cartman ne me considérait pas comme l'un de ses meilleurs amis, mais ce n'était tout de même pas pour cette raison que je le laisserais m'insulter de la sorte. Je prenais le temps de l'écouter et le consoler du mieux que je le pouvais, et en guise de remerciements, il me disait que mon opinion lui était complètement égale. Je suis peut-être un peu trop gentil, mais pas au point de me faire marcher sur les pieds par quelqu'un qui implore mon aide. Je m'efforçai toutefois de demeurer poli, ne voulant pas aggraver les choses :

- J'aime pas vraiment qu'on m'appelle pendant que je dors pour me faire dire qu'on se fout de ce que je peux penser.
- Je veux pas savoir ce que tu penses mais ce que tu ferais à ma place !

J'avais atteint ma limite. En temps normal, il me fait plaisir d'aider les gens, ou du moins, essayer de les aider. Cependant, comme tout le monde, ma patience a des limites. S'il ne comprend pas lorsqu'on essaie de lui expliquer courtoisement quelque chose, je ne me gênerai pour utiliser un vocabulaire qu'il serait plus en mesure de comprendre :

- Je sais pas ce que je ferais, merde ! Je te l'ai dit que j'ai jamais eu de copain ! Si tu avais tenu ta langue, aussi, ça serait pas arrivé !

Il ne m'arrivait que très rarement de perdre ainsi mon sang-froid, surtout avec un ami. Je savais très bien, d'ailleurs, que je finirais par me sentir coupable et regretter de lui avoir parlé ainsi. Mes paroles semblèrent avoir eu un quelconque effet sur lui puisqu'il y eut un silence inconfortable au bout de la ligne :

- Tu m'aides vraiment pas, Kenny… ! Si je m'excuse, il va sûrement me pardonner, non ?

Je soupirai. Comment pouvais-je lui faire comprendre des choses qui allaient contre ses principes personnels ?

- S'excuser est une chose, mais pas refaire la même connerie en est une autre.
- J'ai pas l'intention de recommencer non plus… ! Je veux dire, je pensais pas que ça rendrait Kyle triste. Je l'aurais pas fait sinon !

Quand même…

- Hey merde, t'es vraiment naïf quand tu veux… ! Bon. T'as qu'à t'excuser et lui dire que tu le referas pas.
- Je suis pas naïf, merde, je suis réaliste ! On va commencer par ça et si ça fonctionne pas, on verra par après !
- Hmm, je continue de dire que tu aurais dû demander l'avis de gens plus… connaisseurs en la matière que moi…
- Ouais, je voudrais bien, mais je suis pas certain que Kyle serait content que tout le monde sache qu'on a sorti ensemble… !
- Demande à Stan…
- … je suis incapable de demander l'aide de cette tarlouze.

Alors que les saisons se répètent
Les chaussures s'usent de plus en plus

- Oh, quand même, Cartman ! Je suis certain que ça lui ferait plaisir de t'aider… ! Enfin bon, je peux retourner me coucher ?
- Ouais, bonne nuit.

J'entendis aussitôt la tonalité résonner dans mon oreille. Il avait eu le culot de me raccrocher au nez en plus… ? J'aurais voulu me sentir fâché, ou même frustré, mais j'en étais incapable. Son comportement n'avait rien d'anormal et lui ressemblait parfaitement. Ce que je trouvais moins pardonnable était le fait qu'il impliquait Kyle dans tout cela. Je veux dire, quelle personne le moindrement censée ignorerait que la fidélité est l'une des choses les plus importantes dans une relation amoureuse ? Pourquoi lui avoir dit, en plus ? Malgré ses airs de simple d'esprit, Cartman est une personne extrêmement intelligente. Lui avait-il dit tout cela pour lui faire encore plus de peine ? Bien que je détestais l'avouer, il m'avait quand même paru sincère au téléphone…

Tout en soupirant, je me levai de mon lit et ne pus m'empêcher de frissonner lorsque mes pieds nus entrèrent en contact avec le plancher froid. Comme pour oublier cette discussion, j'ouvris la fenêtre, espérant que le vent pénétrant dans la chambre emporte avec lui tout ce qui venait de se passer.

La pluie d'été qui commence à tomber
Coule doucement au côté de mes larmes

Les images reviennent avec les souvenirs
Le drame d'automne se reproduit

L'hiver se pointait déjà le bout du nez alors que les feuilles des arbres étaient tombées et que les fleurs avaient fané. Bientôt, la neige se mettrait à tomber du ciel déjà grisonnant, pour recouvrir le sol d'un fin manteau blanc pendant plusieurs mois, jusqu'à ce que la nature décide de reprendre vie et recommence son cycle éternel. La brise ébouriffant mes cheveux était fraîche mais me faisait le plus grand bien, la sensation me confirmant, en quelques sortes, que j'étais encore bien en vie. Au loin, on pouvait discerner le cri des oiseaux migrateurs se préparant pour leur long voyage vers le Sud, incapables de braver le froid comme les humains sont capables de le faire. La saison hivernale dans les Rocheuses est des plus pénibles, le froid mordant n'hésitant pas à gifler le visage des gens qui doivent se lever tôt pour se rendre à l'école ou au travail. La noirceur est présente à notre réveil et lorsque nous sortons de l'école, comme si les heures d'ensoleillement n'existaient plus. La déprime s'installe, nous faisant maudire notre situation géographique et souhaiter que l'on soit nés un peu plus au Sud, en Floride ou en Louisiane, où l'hiver n'est guère différent de l'été.

L'automne apporte la douce senteur de la nature morte ainsi que celle du givre embuant toute surface au réveil. En novembre, tout le monde se prépare pour l'Action de grâce, une tradition purement américaine que mes parents ne suivent pas. N'ayant pas l'argent pour organiser un festin pantagruélique comme il se doit, ils préfèrent considérer cette journée comme une journée normale du calendrier. D'ailleurs, puisqu'ils sont en conflit avec leur famille respective, il n'y a aucun intérêt à célébrer cette fête que plusieurs considèrent comme étant sacrée. Ainsi, alors que mes amis passent du bon temps autour d'un succulent repas, je me contente d'errer sur Internet, chose que je ne fais que rarement. Ce dimanche particulier du mois de novembre est l'une des exceptions, tout comme la veille de Noël et le jour de l'An. Bien que, à proprement dire, je ne célèbre pas ces deux dernières fêtes, j'adore tout de même me promener en plein centre-ville de Denver au mois de décembre pour pouvoir m'émerveiller devant toutes les petites lumières aux couleurs vives suspendues un peu partout. Pendant ce temps de l'année, tout le monde semble être empreint d'une bonne humeur contagieuse, même les gens les plus détestables comme Cartman. La féerie du temps des fêtes est comme une bénédiction que l'on nous envoie avant la pure torture que sont les mois de janvier et de février. Pour cette raison, je suis extrêmement heureux d'être né à la fin du mois de mars, alors que tout semble vouloir reprendre vie.

Refermant la fenêtre après que tous mes soucis se soient envolés, je retournai me blottir dans la douce chaleur que me procuraient mes couvertures. Fermant les yeux, mes pensées se tournèrent automatiquement vers la même personne à laquelle je pensais depuis bien longtemps. Si je le pouvais, je dirais au revoir à ces nuits solitaires pour nous deux, mais je crois que cela soit impossible. Je me dis parfois que je suis un peu niais de me tourmenter avec des choses si futiles… Je ne peux toutefois pas m'en empêcher lorsque je vois ces yeux solitaires errer et je me prends à me demander ce qu'ils peuvent bien regarder. Moi ? La personne se trouvant à mes côtés ? Comment pourrait naître un sentiment amoureux dans un champ où seuls les mensonges sont capables de croître ? Si la distance émotionnelle nous permet de grandir et de nous renforcer, alors que nous nous trouvons côte à côte, quelle chose pourra-t-elle nous permettre de faire disparaître la distance physique ?

o o o

- Kenny !! Tu vas te réveiller, bordel de merde ?! Il y a quelqu'un à la porte qui veut te voir !!

Je me réveillai en sursaut, la voix puissante de ma mère me sortant d'un sommeil des plus paisibles. Mon cerveau prit un certain temps à assimiler ce qu'elle venait de dire, encore embrumé par ces heures de repos. Repoussant d'un geste presque mécanique mes couvertures, je me levai et m'habillai avant d'ouvrir la porte :

- M'kay.

Ma mère, beaucoup plus petite que moi, releva la tête pour me regarder dans les yeux avec un sourcil haussé, remarquant sans doute que je n'étais pas encore tout à fait réveillé :

- T'es vraiment fainéant.

Je me contentai de hausser les épaules avant de passer à côté d'elle, sachant très bien que son regard était toujours posé sur moi. Arrivé dans le salon, je remarquai sans grande surprise que mon père n'était pas à la maison. Il devait être au bar, même s'il n'était que deux heures de l'après-midi. Ou bien il n'était pas encore rentré, ce qui ne serait pas surprenant non plus. Faisant un léger détour à la cuisine pour me prendre un petit encas, je vis qu'il n'y avait personne sur le pas de la porte. Ma mère n'était pas du style à dire aux invités d'entrer à l'intérieur. Elle avait vraisemblablement honte de l'état dans laquelle la maison se trouvait, et je ne la blâme pas. La table du salon était remplie de bouteilles et de canettes de bière vides. Il y en avait même qui jonchaient le plancher.

Laisse disparaître la tension que tu portes sur tes épaules
Pour que tu puisses enfin sceller le passé quelque part

Pas loin d'ici, il n'y a probablement aucun paysage
Que je n'ai jamais vu

Ma surprise fut de taille lorsque je découvris que mon invité était Cartman, qui se tenait les bras croisés avec un air impatient au visage. Mon sourcil se fronça aussitôt :

- Cartman ? Qu'est-ce que tu fais ici ? Je croyais que tu voulais pas venir chez moi parce que je suis « pauvre »…

C'était vrai : il avait toujours refusé de venir à l'intérieur, probablement parce que la maison était toujours en désordre et sale. Ce n'était pas le luxe auquel sa mère l'avait habitué. Avec le temps, j'avais arrêté de le prendre personnel : il ne voulait pas aller chez Kyle parce qu'il était Juif, et il ne voulait pas aller chez Stan non plus parce qu'il était une « tarlouze efféminé ». Me tirant fortement par le bras à l'extérieur de la maison, il se sentit obligé de se justifier :

- Je veux pas entrer non plus !

Roulant les yeux, je me résignai toutefois à le suivre, curieux de savoir ce qui se passait :

- Qu'est-ce qui se passe encore ? C'est la deuxième fois que tu me réveilles aujourd'hui… !
- Il se passe la même chose que ce matin ! Et il était bien temps que tu te lèves, espèce de lâche !

Évidemment, j'ignorai son insulte :

- Tu t'es excusé à Kyle ?
- Hmm. J'ai essayé de lui téléphoner mais… j'ai été incapable de lui parler.
- Quoi ? Tu l'as appelé et tu as raccroché tout de suite après ?
- Je… hmm… je pense que j'ai dit « enfoiré » ou un truc du genre…

S'il n'avait pas eu l'air si misérable, je crois que j'aurais éclaté de rire. Il voulait se faire pardonner mais le traitait d'enfoiré… Comment pourrait-il être plus pathétique ? Je ne pus m'empêcher de me taper le front du revers de la main, un peu découragé par cette histoire qui ne me regardait pas du tout :

- Seigneur… je crois que tu as perdu toutes tes chances de le ravoir…
- Mais j'ai pas fait exprès de dire ça ! C'est sorti tout seul parce que je savais pas quoi dire !
- Oui, mais peut-être que lui ne pense pas comme ça. Enfin bon, tu as encore besoin de mon aide à ce que je peux voir ?
- Oui ! Je veux que tu ailles le voir et que tu lui dises que je voulais pas le traiter d'enfoiré et que je suis désolé pour la façon dont j'ai agi !

Aller… voir Kyle pour justifier Cartman et lui demander son pardon ? Toute cette histoire devenait de plus en plus stupide. Pourquoi ferais-je cela ? Je n'approuvais aucunement la façon dont cet imbécile avait agit, pourquoi irais-je le défendre devant la personne qui avait raison dans tout cela ?

- Hein ?! Pourquoi est-ce que j'irais le voir ?! Merde, il te trouverait vraiment stupide de passer par quelqu'un d'autre pour t'excuser !
- Non, il me trouverait pas stupide ! Et même si c'était le cas, au moins je sais que tu dirais pas des conneries.
- Hmph, c'est encore drôle… ! Je saurais probablement pas quoi dire.
- T'as qu'à lui dire que je suis désolé de la façon dont j'ai agi et que je recommencerai plus !
- Hmph. Et s'il décide de me mettre une main au visage, hein ?
- Tu l'embrasseras de ma part.

Embrasser… Kyle… ? J'espère qu'il disait cela en blague… ! Il me trancherait bien la tête si jamais j'osais trop m'approcher de lui…

- Embrasser Kyle ?! Et… si jamais il décide de m'embrasser en retour, hein ?

Tomber en amour et tout donner
Désormais, je l'espère, ce sera mon dernier chagrin
Même le cerisier ondulant au grès du temps
Fleurira un jour ou l'autre

- Ben, tu viens me le redonner, c'est pas compliqué il me semble !
- Qui te dit que j'ai envie de… t'embrasser ?

J'avais pris un ton légèrement dégoûté pour lui faire comprendre que, même si Kyle venait à m'embrasser, je ne lui rendrais en aucun cas le baiser.

- Hmph, tu devrais te compter chanceux que je t'en donne la permission ! Qui ne serait pas flatté d'avoir ce droit de toute façon ?
- … moi.
- La ferme ! Je suis certain que t'en es ravi ! T'as pas à avoir honte d'avouer qu'au fond de toi, tu me trouves de ton goût !
- Même si c'était le cas, qu'est-ce que ça changerait ?

J'étais en train de m'aventurer sur un terrain dangereux, mais j'étais incapable de le laisser avoir le dernier mot. Pas cette fois. Je voulais qu'il sache que j'étais capable de lui tenir tête, malgré ce qu'il pouvait penser. J'étais déterminé à lui prouver que je n'étais plus le Kenny qu'il était capable de manipuler aussi bien qu'un vulgaire pantin.

- Ça changerait rien. Ça me prouverait seulement que j'ai raison quand je dis que tout le monde m'aime.
- Si j'étais toi, je parierais pas là-dessus parce que tu risquerais d'être déçu.
- Non, t'as tort : si Kyle a pu m'aimer, alors tout le monde doit m'aimer au moins un peu !
- Hmph, si tu le dis. Je voudrais pas faire de peine à ton égo de toute façon.
- Je doute que tu en serais capable. Mais bon, tu vas aller voir Kyle ou pas ?
- Ouais, ouais, je peux bien faire ça pour toi.

Dans un élan de joie exagéré que lui seul semble pouvoir ressentir, il me serra dans ses bras, chose qu'il faisait assez souvent lorsqu'on cédait à l'un de ses caprices. Toutefois, il me repoussa aussitôt, semblant réaliser quelque chose :

- Beurk…
- Quoi ? J'te rappelle que je prends ma douche tous les jours quand même… !

Un frisson le parcourut et il essuya ses mains sur ses pantalons :

- Non, je sais, mais quand même, tu couches avec des tas de mecs !
- Quoi ? Je pourrais dire la même chose de toi… ! Tu couches avec Butters, Kyle, et probablement d'autres personnes que je veux pas connaître !
- Quoi ?! T'as du culot pour dire ça, blondasse ! Ça fait deux personnes, alors que toi ça doit être deux personnes par jour !
- M'appelle pas blondasse, gros tas de merde ! Au moins je fais quelque chose de ma vie !
- J'suis pas gros ! Et je préfère rien faire de ma vie plutôt que me faire mettre par des vieux croulants !

Je voyais rouge tellement j'étais en colère de me faire insulter de la sorte par une personne que j'avais osé appeler mon « ami ». Les poings serrés, je me demande ce qui m'empêcha de le frapper à cet instant. Il ne méritait que cela. Il n'avait aucun droit de dire de telles choses, de parler de choses qu'il ignorait :

- Je le fais pour aider ma famille, tiens ! Ça te va comme réponse ou je dois inventer quelque chose ?
- Ça te sert à rien de faire ça parce que ta famille se fout de toi ! Elle ferait jamais ça pour toi !
- Et alors ? Ça me rend heureux de les voir heureux, alors c'est normal que je le fasse !
- C'est tellement vain, je comprends pas pourquoi tu fais ça.
- Tsk, je veux garantir ma place au paradis, tiens.
- Je doute que tu puisses l'avoir puisque t'as couché avec des tas de gens.

C'était la première fois que l'on m'attaquait et me critiquait si ouvertement à propos de mon choix de carrière temporaire. Pour être sincère, j'ignorais qu'il dégoûtait tant Cartman, le roi de la porno et des mains longues. Lorsque j'avais avoué à mes amis que j'exerçais un tel travail, ils furent choqués, naturellement, mais pas dégoûtés comme Cartman semblait l'être. Je ne savais pas exactement comment interpréter une telle réaction. Évidemment, je le soupçonnais de ne pas connaître la définition des mots « entraide » et « compassion », mais pas au point de m'insulter avec tant de ferveur. Comme je l'ai déjà dit, nous n'avons jamais été de très grands amis : nous nous retrouvions souvent ensemble simplement parce que Stan et Kyle étaient toujours ensemble. S'ils n'avaient pas été si près l'un de l'autre, je suis presque certain que je n'aurais jamais vraiment adressé la parole au gros tas. Les circonstances faisaient tout simplement en sorte que nous nous fréquentions. Il ne m'a jamais fait part de ses secrets, comme je ne lui ai jamais fait part des miens. Je ne l'ai jamais cru comme étant loyal. Il ne mâchait jamais ses mots, pourquoi cela aurait-il été différent avec moi ?

- Si c'est pas trop demandé, je peux savoir pourquoi tu me méprises à ce point ?

Son grognement habituel ainsi qu'un haussement d'épaule précédèrent sa réponse :

- Parce que t'es pauvre, trop gentil, carrément trop parfait, et blond, en plus.

J'avais compris l'ironie dans sa voix, ce qui me rassura légèrement. C'était évident qu'il n'était pas sincère. Je ne lui demandai toutefois pas de m'expliquer plus clairement. À la place, je me permis de m'exaspérer devant son dernier commentaire :

- Merde, ta haine est vraiment sans limite…
- Je déteste les gens blond parce qu'ils sont tous des imbéciles !

Une attaque indirecte. Typiquement lui.

- Merci beaucoup. Je serais incapable de me passer de tes préjugés.
- Mais bon, toi tu fais exception à la règle parce que t'es trop intelligent.
- Oh, merci, je l'apprécie encore plus.

J'étais sarcastique, bien entendu. Cartman n'était pas du genre à distribuer ses compliments si facilement. Il fallait vraiment les mériter.

- Tu devrais être content que je te fasse un compliment !
- Habituellement, tu fais tes compliments un peu plus subtils que ça…
- Je sais, c'est la faute de Kyle. Je suis devenu trop gentil depuis que je sors avec lui.

Dans un certain sens, il n'avait pas tort. Il semblait s'être un peu attendri depuis sa relation avec Kyle. Cela dit, ce ne faisait pas de lui une personne agréable à fréquenter, loin de là. Je doute même qu'avec toute la volonté du monde, il soit capable de devenir courtois. Pour cela, ce n'est pas surprenant que le rouquin se soit lassé de lui et l'ait quitté.

- Je sais pas, peut-être. Mais j'aime bien ça. Je t'aime.
- Hein ? Tu m'aimes ? De quoi est-ce que tu parles ?

Tomber en amour alors que l'amour n'est plus
Désormais, je le jure, aujourd'hui sera la première bonne journée
Même le cerisier ondulant au grès du vent
Essaie de se rapprocher doucement de toi

- Oh, je t'en prie, Cartman, arrête de jouer les naïfs, ça te ressemble pas du tout !
- Je joue pas les naïfs, bordel ! Pourquoi t'as dit que tu m'aimais ?
- Parce que c'est la vérité. T'as pas pensé à ça ?
- Quoi ?!

Je m'en voudrai probablement toute ma vie de lui avoir avoué une telle chose, mais curieusement, je me sentais un peu plus léger maintenant que ces deux syllabes étaient sorties de ma bouche. Je me fichais éperdument de sa réaction, et si je le pouvais, je me contenterais d'hausser les épaules et de retourner à l'intérieur. Je n'avais guère envie de lui expliquer des sentiments que je ne comprenais pas moi-même. D'ailleurs, je doute qu'il comprendrait. Je ne voudrais pas qu'il comprenne.

- Tu peux rire de moi, je m'en fiche.
- Je ris pas de toi ! C'est juste que… merde, tu peux pas m'aimer, j'arrête pas de t'insulter !
- 'Faut croire que les insultes me dérangent pas tant que ça. Et puis, Butters et Kyle t'aiment même si tu passes ton temps à les insulter.
- Vous devez tous être masochistes, alors.

Un silence des plus inconfortables s'installa entre nous deux. Je n'osais pas le regarder, de peur de lire quelque chose qui me blesserait dans son regard. Je pouvais toutefois sentir ses yeux posés sur moi, cherchant probablement à prendre contact avec les miens. Tant pis. J'étais soumis de nature, qu'il ne s'attende pas alors à ce que je daigne relever la tête. J'en avais dit beaucoup trop, et cela me rendait affreusement mal à l'aise :

- Je… vais y aller, je dois finir un devoir. Je te rappelle dès que j'ai parlé à Kyle, d'accord ?
- Okay alors…

Serrant fortement la poignée de porte, je fis un effort pour le regarder et lui faire un léger sourire :

- À demain alors.

Je ne pris pas le temps d'attendre sa réponse, me dépêchant de pousser la porte et la refermer le plus rapidement possible derrière moi. J'étais ébranlé. Je ne m'attendais pas à ce tout ça se passe ainsi. J'aurais même espéré que tout cela ne se déroule pas. Le mal a pourtant été fait, et j'essayais de me convaincre de ne pas avoir de remords. Puis, au bout de quelques secondes, je constatai avec horreur que mes yeux étaient humides. Impossible… je ne pouvais pas être en train de… pleurer… ?

Personne ne devait me voir dans pareil état. Rapidement, je montai à l'étage pour aller m'enfermer dans ma chambre, me laissant tomber durement sur le matelas à moitié défoncé. Qu'attendais-je sincèrement de Cartman en lui avouant tout cela ? Qu'attendais-je de moi ? Je savais très bien que sa façon d'agir avec moi n'en sera nullement affectée, mais je ne pouvais m'empêcher de me sentir mal. Je m'étais en quelques sortes trahi, puisque je me suis longtemps promis que je ne laisserais pas mes sentiments affecter mon jugement. Je ne m'attendais pas à ce qu'il me retourne mes sentiments, loin de là. D'ailleurs, si tel avait été le cas, je n'aurais pas su comment réagir. Je ne cherche pas de relation stable. Il s'agit d'une chose que je ne peux point me permettre. Pas pour l'instant, en tout cas.

L'amour est l'un des sentiments les plus amers et des plus complexes. Il est facile de faire semblant que l'on stimule un orgasme, toutefois, il est beaucoup plus difficile de cacher un sentiment amoureux. Je… ressens quelque chose pour Cartman depuis bien longtemps. Je désapprouve beaucoup de ses gestes et ne partage point sa vision des choses, mais je ne peux m'empêcher d'être attiré par lui. Nous sommes différents au point où cela peut étrangement ressembler à de l'attirance. Il est loin d'être un exemple de perfection, mais cela me convient parfaitement, puisque je n'en suis pas un non plus. Sa force de caractère est quelque chose que je me prends d'admirer, surtout parce que rien ne semble l'incommoder. Tout le monde semble le craindre, peut-être à cause de son imposante stature. N'empêche que personne ne se permet de lui marcher sur les pieds, contrairement à moi qui est plutôt du genre à me laisser faire.

Au bout d'une quinzaine de minutes, je fis un effort surhumain pour me relever et prendre mon matériel scolaire pour faire mon devoir de mathématiques. Je devais rencontrer quelqu'un ce soir, je n'avais donc pas le choix de finir ces exercices avant.

Les équations quadratiques étaient bien loin de capter mon attention…

Je t'aime, je ne peux pas cesser de t'aimer.