Merci a tous pour les commentaires, notamment a ceux auxquels je ne peux pas répondre.

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La vieille dame au cœur de pierre

4

Petits mensonges en famille

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Austrich, Kansas – 1987

« Deano »

Le petit garçon répond aussitôt, comme il en a l'habitude quand papa l'appelle. La voix le fait sursauter pourtant, parce que papa est silencieux depuis des heures. Il est juste assis là, près de la fenêtre.

Dean a pensé qu'ils allaient cuire tout à l'heure dans la voiture près de la ferme. Papa a parlé à cette vieille femme qui a ouvert la porte pendant un bon moment. Sammy dormait mais son grand frère n'a rien manqué. Debout sur le siège avant, il a observé papa et la vieille. Ce n'était pas comme si il avait autre chose à faire de toute façon.

La vieille… enfin… la dame, Dean sait qu'on n'est pas censé appeler les vieux des 'vieux', bref, la dame et papa ont parlé un moment sur le pas de la porte. Il n'a aucune idée de ce qu'ils se sont dit, mais depuis qu'ils sont revenus, papa ne parle plus.

Il y a une heure, c'était l'heure du souper. Heureusement que Sam a tendance à hurler quand il veut quelque chose, comme manger par exemple, sinon Papa aurait sans doute oublié de préparer le repas. En l'occurrence, une boite de raviolis qu'il n'a même pas touché.

Et depuis, il est assis près de la fenêtre à regarder dans le vague. Dean essaie de se faire aussi petit qu'une souris, mais c'est assez difficile quand on est poursuivit par une tornade hurlante.

Il a réussit à faire prendre son bain a Sam ainsi que se laver les dents dans un silence relatif et avec une quantité acceptable de dentifrice sur les murs. Et bien sur il a fallut faire tout ça en double pour Mudgee, le chimpanzé imaginaire de son petit frère. Depuis la première coupure pub de Karaté Kid, Sam, Monsieur Lapin et Mudgee, le macaque invisible, dorment à côté de lui et Dean est lui même en train de piquer doucement du nez.

C'est pour ça qu'il sursaute quand papa parle enfin, quand il l'appelle.

« Viens ici. »

Alors Dean se débarrasse doucement du bras de son frère autour de son ventre, se lève et se dirige vers son père.

Il déteste ce qu'il voit. La détresse, la douleur dans ses yeux. Il les connaît déjà trop bien. Quand il est assez proche, John pose une main sur son épaule et l'attire vers lui. Ils sont tête a tête maintenant.

« Ecoute moi bien, j'ai quelque chose à faire d'important ce soir. Je veux que tu restes ici et que tu veille sur ton frère, ok ? »

Dean hoche la tête. Il déteste l'intensité du regard de son père et la fermeté de sa main sur son épaule.

« Tu sais où sont les armes, tu restes ici et… »

Papa s'arrête, regarde par terre. Dean ne sait pas quoi dire, alors il ne dit rien. Finalement les doigts crispés que papa enserrent dans son épaule se détendent et se transforment en une main qui court doucement dans ses cheveux et s'arrête à l'arrière de son crâne. Papa sourit mais on dirait qu'il va pleurer.

« Tu restes ici avec Sammy et si je ne suis pas revenu quand le jour se lève… Tu appelles oncle Bobby. Tu ne sors pas. Tu ne sors pas, c'est compris ? »

Dean hoche la tête. Il est terrifié. Il sait ce que fait papa quand il part comme ça. Il sait ce que ça veut dire si papa ne revient pas.

« C'est important Deano, d'accord ? »

« Oui m'sieur. »

John sourit à nouveau avant de se lever. Il coupe brusquement la connexion avec son fils et Dean se sent tout a coup glacé et vide. Papa attrape un sac et son manteau et sort de la pièce. Il quitte la chambre de motel sans se retourner, sans hésiter, sans rien ajouter de plus. Il laisse Dean seul, en charge de son frère avec pour mission d'appeler Bobby si jamais il ne rentrait pas avant demain. Et Dean sait que cette fois est différente des autres.

Il le sait, parce qu'il a l'impression au creux de son ventre que papa a prévu de ne pas revenir.

***

« Un coup de bol ? Tu te fous de moi ? » s'énerve Sam.

« Fallait tenter quelque chose, elle allait se barrer. De quoi tu te plains, ça a marché, non ? » rétorque Dean, indifférent.

Sam lève les yeux au ciel. « Ouais, ça a marché, mais ne me fait pas croire que t'as sortit le coup du mari par hasard. »

« Une intuition c'est tout. Elle vit seule et tout le monde l'appelle madame. Elle avait un fils, donc forcément un homme quelque part dans sa vie, j'ai tenté le coup. Et bingo. » Explique l'aîné en attrapant un nouveau flingue dans la collection d'armes qu'il a étalé sur son lit pour le grand nettoyage de printemps.

Sam n'y croit pas une seconde. Il y a quelque chose d'autre, il le sent.

« Ce n'est pas nous quelle veut voir, c'est toi. »

Le plus jeune pensait que son aîné serait surpris. Mais non. Dean s'attendait à cette réponse. Il sourit, hoche la tête, comme si tout ça avait un sens pour lui. Sam soupire. Evidemment que ça a un sens pour lui puisqu'il sait exactement de quoi il s'agit mais qu'il a décidé de la jouer putain de maître yoda !

« Tu m'étonnes qu'elle veuille me revoir. » Et devant le regard incrédule de son cadet Dean hausse les épaules « T'as vu ta dégaine en costume ?»

Sam lève les yeux au ciel. « C'est pas une bonne idée de toute façon. J'aime pas ce qu'il se passe. Je veux pas revivre le même genre de situation que tout à l'heure et c'est hors de question que t'y ailles en solo. Conclusion, j'irais seul et c'est pas négociable. »

Dean lève un sourcil dubitatif. « Tu me donnes des ordres maintenant ? »

« Plutôt des directives. Vu que t'as l'air de planer complètement, faut bien que quelqu'un essaie de rester stratégique dans cette merde. »

Dean arme le chien d'une arme et regarde attentivement le mécanisme de la détente quand il répond un distrait « Laisse tomber. »

Sam attend la suite mais elle ne vient pas.

« Laisse tomber ? Laisse tomber quoi ? »

« Laisse tomber la vieille, elle sait rien. »

« Pardon ? »

Dean soupire. Il pose l'arme sur le lit et daigne enfin accorder un peu d'attention à son cadet qui trépigne en face de lui. « Je me rappelle de certaines choses. Je sais que papa est allé l'interroger. Si elle est encore debout, c'est qu'elle n'avait rien a voir avec l'histoire. On laisse tomber la vieille. »

Sam ouvre la mâchoire, la referme. Il fait ça plusieurs fois, à la recherche des mots qui pourraient illustrer ce qu'il pense en ce moment. Il est debout, les mains sur les hanches, des yeux écarquillés plantés sur son frère.

« C'est une blague ? » finit il par articuler « Tu te fous de moi ? Hier t'étais prêt à l'atomiser! Tu disais qu'il y avait quelque chose de mauvais lié a elle ! T'étais sûr de toi ! »

Dean hausse les épaules. « Je me suis trompé. Je ne me souvenais pas de tout. J'ai mélangé mes impressions sur la chasse de papa avec cette vieille. »

Sam n'y croit pas. Il repose ses mains sur ses hanches, trépigne, laisse ses bras pendre le long de son corps, les resserre à nouveau contre lui, incapable de trouver la position convenable pour encaisser autant de baratin.

« Hier, elle te faisait peur. » Finit il par dire.

L'aîné lève les yeux au ciel, comme s'il était outré qu'on envisage la peur comme une possibilité. « J'avais huit ans, t'as bien vu comment elle est, n'importe quel gosse aurait été traumatisé. C'est pas elle, j'en suis certain. Fais moi confiance. »

« Je demande que ça Dean, mais je veux que tu joues franc jeu avec moi. » S'écrie Sam en pointant son aîné du doigt.

Le grand frère secoue la tête sans conviction. « Qu'est ce que tu racontes encore ? T'en sais autant que moi. »

Sam voudrait lui répondre d'aller se faire foutre, mais il sait que ça n'arrangera rien et il est assez raisonnable pour éviter ce genre de conflit en pleine chasse. Il tente alors une autre tactique.

« Bon. Alors si la vieille est blanche comme neige, tu verras aucun inconvénient a ce que j'aille lui parler demain. »

« Pourquoi tu ferais ça ? C'est une perte de temps. »

« Parce qu'on est deux sur cette affaire et qu'aux dernières nouvelles, j'ai le droit de prendre des initiatives. »

Dean se lève et fouille quelques secondes dans la pile de dossiers qu'ils ont amoncelés sur la table de la cuisine. « Prend des initiatives utiles alors. » dit il en balançant un document vers son cadet. « Famille Hetfield, le gosse a été retrouvé en pièces détachées dans sa chambre en 82. Lis l'autopsie, faut qu'on les interroge. »

Sam attrape le dossier jeté dans sa direction avec facilité avant de soupirer lourdement. Il ne gagnera peut être pas cette manche mais il a d'autres jokers dans son jeu.

***

Dean éclate de rire. Littéralement. Comme un ballon trop gonflé. Ca rempli la chambre grisâtre d'une d'aura étrange et Sam réalise qu'il n'a pas entendu son frère rire depuis très longtemps. Evidemment, c'est pour se moquer de lui, mais quelque part, ça lui envoie de drôles de décharges dans le ventre.

« Nom de dieu Sammy ! » S'étouffe Dean en s'essuyant les yeux « Hey, tu sais quoi ? Les années 70 ont téléphoné, elles veulent récupérer leur chemise ! » Et il rit à nouveau.

Sam grimace et ajuste le col pelle à tarte du dernier vestige de linge propre qu'il a retrouvé au fond de son sac. « Ha ha, je suis mort de rire. »

« Sans déconner, t'es au courant que les Jackson 5 se sont séparés ? C'est quoi cette chemise, on dirait que t'as décollé un bout de tapisserie pour t'enrouler dedans… »

Dans une autre vie, Dean aurait peut-être fait un excellent chroniqueur de mode, en attendant, Sam ne va pas se laisser emmerder par un mec qui porte le même sweat-shirt depuis la dernière profanation de cercueil.

« Le crétin en charge de la lessive, a savoir toi » Sam pointe un doigt accusateur sur son frère « a préféré faire je veux pas savoir quoi avec Mindy ou Mandy de l'épicerie d'à côté plutôt que d'aller au lavomatic. Bilan : j'ai plus rien de propre. »

« Tu vas pas choper une mycose si tu mets le même t-shirt deux jours d'affilé, Samantha. »

Sam sourit jaune « Je parle pas spécialement de t-shirt. »

Le regard que le plus jeune pose sur son aîné en dit long sur ce qu'il pense de trois semaines le linge sale en retard. Dean a un sourire en coin mais l'intelligence de ne pas faire de remarque.

« Tu ne vas pas aller interroger les Hetfield avec une chemise fluo, Sammy. » finit il par dire.

« T'as deviné ça tout seul ? »

Dean secoue la tête. « Qu'est ce que tu ferais pas pour glander… Ok, ok, parce que je suis un grand frère merveilleux, je vais voir les Hetfield et tu fais la lessive.»

Sam incline la tête sur un côté, plus sérieux qu'un banquier. Le sens du compromis de son frère aîné a toujours été un peu aléatoire. Un interrogatoire tranquille contre trois semaines de linge sale ? Voici le sens de la justice de Dean Winchester. Le tout en se faisant passer pour la victime, bien sur.

« De toute façon, je préfère que les gens ne nous voient pas ensemble quand tu portes ça. » Ajoute l'aîné.

« T'as remarqué qu'elle était un peu courte aux manches ? »

« Ah désolé j'étais trop focalisé sur les grosses fleurs oranges et les rayures vertes. »

« C'est a toi, connard. » déclare Sam comme un coup de marteau.

Dean écarquille les yeux « Tu déconnes ? Je fais pas les poubelles de Starsky et Hutch ! »

« Ton trip hippie à San Francisco en 99. »

Le grand frère fronce les sourcils pendant un moment, en pleine réflexion. Quand le souvenir finit par refaire surface, il éclate de rire tellement fort qu'il doit se retenir pour ne pas tomber par terre. Sam a de plus en plus de mal a retenir son propre sourire et cède lamentablement.

« J'arrive pas à croire que j'ai acheté ce truc ! » Réussit a articuler Dean entre deux éclats « J'arrive encore moins à croire que tu l'ai gardée ! »

« C'est pas moi, c'est Bobby. Il a un potager derrière chez lui avec toutes ses plantes bizarres pour des rituels. Au milieu, il a planté cet espèce d'épouvantail horrible et il lui avait foutu cette chemise. Un jour où j'étais chez lui, quand t'étais… enfin, tu vois…et bien, je l'ai récupérée. D'ailleurs, si tu cherches la casquette que papa avait quand il bossait au Funny-Park… »

« Celle avec la soucoupe volante en mousse ? » Demande Dean, les yeux remplis de larmes de rire.

Quand Sam acquiesce et ils explosent tous les deux.

Ca faisait une éternité qu'ils n'avaient pas rit comme ça. Juste eux contre le reste du monde, les frères Winchester ensemble, a rire de souvenirs qu'ils sont seuls à partager. Comme cette casquette avec une soucoupe volante en mousse, vestige d'une ancienne chasse dans un parc d'attraction où John s'était fait embaucher. Vestige d'un passé chaotique, même si personne n'a envie de se souvenir que la casquette est maculée de sang. L'important, c'est juste qu'elle soit toujours là.

Un peu comme eux. Ils sont abîmés, mais ils sont toujours là.

Alors ils rient.

***

Bien sur, il restait une autre chemise. Une bleue, toute simple. Il ne l'a portée qu'une fois dans la voiture la semaine dernière, alors elle est juste un peu froissée mais au moins on ne va pas lui jeter des pierres s'il sort dans la rue avec ça.

Sam se débarrasse du dernier témoin de la crise hippy de son frangin, et la range dans le sac d'où elle n'aurait jamais dû sortir.

C'était risqué, mais ça a marché. La diversion par le ridicule est plutôt efficace avec Dean. Il faut souvent retourner les armes de son adversaire contre lui si on veut le vaincre. Merci John pour cette leçon.

Ce matin, Sam est fier de lui. Il est parvenu a ses fins. La lessive ne sera certainement pas faite aujourd'hui, mais Dean n'aura pas le temps de s'en rendre compte. Il sera trop occupé à hurler après son petit frère ou a vendre son âme pour le ramener à la vie.

Il espère juste que la vieille Parker soit aussi inoffensive que Dean l'a laissé entendre. Il n'a pas envie qu'on retrouve son cadavre avec un caleçon porté pendant trois semaines.

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TBC

Chapitre 5 : Pierre qui parle