Merci a tous pour vos messages! Je suis contente de voir que Eleanor Parker vous intrigue, j'ai beaucoup aimé construire ce personnage. Comme Sam, vous allez en apprendre un peu plus sur elle dans ce chapitre. J'espère que je ne perdrais personne dans la foulée... Merci encore et bonne lecture.

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La vieille dame au cœur de pierre

5

Pierre qui parle

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« Vous êtes seul ? »

C'est la première chose que dit Eleanor en ouvrant la porte. Pas bonjour, ni dégage, juste « vous êtes seul ? » comme une triste constatation.

« Oui madame, mon coéquipier est occupé sur un interrogatoire pour l'affaire. »

Elle acquiesce. Elle est déçue.

Sam remarque des différences par rapport aux autres fois. Elle n'a pas de cigarette dans les mains et puis elle a l'air nerveuse. Son corps n'est plus vraiment le bloc de glace infranchissable qui protégeait la porte. Ce matin, elle n'est qu'une vieille femme usée par les ans.

« Hier vous m'avez dit que vous auriez des choses à me révéler, je suis venu pour vous écouter. »

La vieille le regarde droit dans les yeux et elle est l'une des rares personnes qui n'ait pas vraiment besoin de lever la tête pour ça.

« Je ne parlerais qu'a votre coéquipier. » Répond elle froidement.

Le monolithe au cœur de glace est de retour. Sam voit le visage de la vieille se fermer et ses traits se durcir a mesure qu'elle rentre dans sa carapace. Il ne va certainement pas lui amener son frère sur un plateau mais il ne va pas non plus laisser la seule petite ouverture qu'il ait pu obtenir se refermer. Alors il s'engouffre dedans tête baissée avant qu'Eleanor n'ait complètement verrouillé cette porte.

« Vous aviez raison. » dit il.

« A propos de quoi ? »

« Il vous déteste. »

Eleanor appuie une épaule contre le montant de sa porte, croise ses bras sur sa poitrine et sourit. « Je sais. »

« Il vous hait, et je veux savoir pourquoi. »

« Demandez lui. »

Sam ouvre la bouche, s'apprête à dire quelque chose, même s'il ne sait pas encore quoi, mais la vieille femme l'interrompt.

« Votre coéquipier sait qui a tué mon Dean.» Ajoute elle.

Ca laisse Sam sans voix. Dean sait ? Depuis quand ? Est-ce qu'elle ment ? Est-ce que son frère le mène en bateau depuis le début sur cette affaire ? Peut-être est elle vraiment une sorcière ?

C'est quoi ce bordel ! Sam sent la crosse froide de son arme contre son dos et il doit lutter contre l'envie de presser le canon contre la tempe d'Eleanor.

Elle attrape la poignée de la porte et s'apprête à la fermer. Sam plante fermement un pied sur le chemin pour la bloquer et s'impose de toute sa hauteur pour tenter d'impressionner son adversaire. Il ne fait ce genre de chose qu'en dernier recours. Actuellement, il en est à la colère. Pure et simple.

« Qu'est ce que vous avez fait ? Qu'est ce que vous lui avait fait ?! » s'écrit il.

Pendant une seconde Eleanor est surprise, peut-être aussi un peu effrayée par ce corps immense et puissant qui se penche sur elle en hurlant, mais ensuite il se passe autre chose. Elle le dévisage longuement alors qu'il tente de calmer sa respiration et il y a quelque chose dans ses yeux. Quelque chose qui le transperce et le trouble.

Lentement elle lève un bras et approche une main vers son visage, comme un aveugle qui voudrait toucher les trait pour voir avec ses doigts. Sam recule instinctivement, le chasseur en lui l'invite à poser une main contre son arme.

« Le même regard et la même rage. » murmure-t-elle en secouant lentement la tête.

Le jeune Winchester fronce les sourcils, essaie de comprendre. Il est tellement surpris par le comportement et les mots de la vieille qu'il n'entend pas tout de suite le moteur. Pas avant que les pneus de la Taurus ne rugissent dans l'allée de la ferme quand Dean braque comme un sauvage pour freiner.

La voiture s'arrête à deux pas du perron dans un nuage de poussière. Dean en bondit littéralement et Sam n'a pas besoin de le voir pour comprendre qu'il est dans de sales draps. Il a menti. Encore. Il est venu voir l'ennemi, seul, alors qu'il avait dit qu'il ne le ferait pas. Encore.

Dean va le massacrer.

Le plan de son aîné comporte effectivement une part de massacre, mais elle n'est pas dirigée contre Sam. Dean s'avance vers Eleanor l'arme au poing, braquée tout droit en direction de sa tête.

En quelques pas, il est aux côtés de Sam, la mâchoire serrée et le bras armé tendu vers la vieille. Elle n'a pas bougé, pas réagit. Elle le regarde simplement, comme si elle n'avait pas remarqué les 750 grammes d'acier qui menacent près de sa tête.

« Je t'avais dis de pas venir Sam. » crache Dean comme un long grognement sans jamais lâcher la vieille des yeux.

Sam remarque d'ailleurs l'utilisation de son vrai prénom. Même pas Sammy, Sam. Sam, comme quand la situation est grave. Comme quand Dean est en colère. Comme maintenant par exemple.

Eleanor sourit. « Alors c'est Sam ? » dit elle.

Dean arme le marteau de son Beretta. « Ta gueule. »

Elle regarde par terre. « J'ai toujours espéré que tu reviendrais un jour. » souffle-t-elle.

Sam passe rapidement du visage contrit de la vieille à celui bouillant de rage de son aîné. Il ne comprend rien à ce qu'il se passe et il ne sait pas exactement à quel moment il doit intervenir. Il ne sait même pas si il doit intervenir tout court.

« Je ne suis pas venu pour toi. » Dean jette un œil a son frère « On n'est pas venus pour toi ».

« J'ai compris ça. » Dit elle.

S'en suit une longue minute de silence ou chacun dévisage l'autre avec des millions de secrets dans le regard. Sauf Sam bien sur, qui commence légèrement à s'alarmer quand il croit discerner le début d'une larme dans les yeux de son frère.

« Dean… » dit doucement la vieille.

Et Sam ouvre de grands yeux en la regardant parce qu'elle parle de son Dean a lui et pas du sien a elle. Elle connaît son vrai prénom ?

« Dean » répète-t-elle « s'il te plait. Laisse moi une chance. »

Le frère aîné tremble de rage et peut-être d'autre chose. L'arme finit par redescendre avec le bras qui la tenait si fermement. Dean se passe une main sur le visage et tourne le dos à la porte.

« Merde…» murmure-t-il.

Si Sam ne le connaissait pas si bien, il aurait pu jurer entendre des sanglots dans sa voix. Eleanor soupire de soulagement et regarde tour à tour chacun des garçons.

« Je crois qu'on a beaucoup de choses a se dire. Entrez. »

Sam attend l'aval de son grand frère avant de faire quoi que ce soit. Il ne dit rien, il regarde juste sa forme bourrue qui lui tourne le dos. Tout comme Eleanor. Elle semble avoir parfaitement compris qu'elle n'obtiendra rien de Sam sans l'accord préalable de Dean.

« S'il te plait… » Supplie-t-elle.

« Dans la voiture Sam. » Tranche finalement l'aîné en se retournant vers eux.

Ses yeux sont rouges de larmes retenues. Tous les mots se perdent entre le cerveau de Sam et sa gorge. Il ne peut plus rien dire, alors, après un dernier regard à la vieille, il obtempère et descend les quelques marches du perron vers la voiture.

« Dean, je t'en prie… » Implore la sorcière d'Austrich.

« Pas maintenant. » Crache le grand frère en se glissant place conducteur.

La voiture démarre alors que la vieille tente de les rejoindre. Elle s'arrête juste en haut des marches. Pour la première fois Sam voit vraiment ses 80 ans peser sur elle. Eleanor voudrait descendre, leur courir après, les retenir, mais elle ne peut rien faire d'autre que de se planter sur son perron et trembler de détresse.

Sam la regarde jusqu'à ce qu'elle ne soit qu'un point noir dans le rétroviseur.

***

Austrich, Kansas – 1987

Papa n'est pas revenu.

Le soleil va se lever dans quelques minutes et papa n'est pas revenu. Dean n'a pas dormi de la nuit. Il est resté assis près de la fenêtre à regarder dehors pendant des heures, a attendre le bruit sourd du moteur de l'impala et le pas lourd de son père sur le plancher.

Mais il n'est pas revenu.

Il le savait. Il l'avait senti. Les doigts de papa sur son épaule étaient trop serrés, ses yeux trop tristes. Papa savait qu'il n'allait pas rentrer.

Dean l'attendra quand même.

Il pourrait passer sa vie à cette fenêtre jusqu'à ce qu'il ne soit qu'un squelette desséché. Il pourrait attendre jusqu'à la fin des temps parce qu'il ne sait pas comment on fait pour vivre sans papa.

Et il n'a pas envie d'apprendre.

Il est fatigué. Trop fatigué. Ca a été très dur d'apprendre à vivre sans maman, il ne peut pas recommencer.

Bien sur il y a Sammy. Une touffe de cheveux ébouriffée au sommet d'un tas de couvertures est le seul indicateur qu'il existe bien quelqu'un de vivant dans l'improbable imbroglio de trucs et de machins sur le lit. Il y a Monsieur Lapin évidemment, deux ou trois t-shirts, des papiers, un paquet de gâteaux, un étui de couteau, le chargeur d'un Glock 45., quelques M&Ms et des crayons de couleurs. Sans compter Mudgee, le chimpanzé invisible que Sam a décidé d'adopter.

Comment un être humain normal peut réussir à dormir dans un tel champ de bataille est une énigme scientifique. Surtout enroulé comme un nem dans des couvertures quand un vieux ventilateur rouillé est le seul rempart contre un été du Kansas. Mais Sam peut dormir n'importe où, n'importe comment, du moment que son horloge interne déclare que c'est l'heure.

L'horloge interne de Dean a besoin de l'aval de son instinct pour faire quoi que ce soit. Tant que ses trippes signalent une situation inhabituelle, il ne dort pas, ne mange pas, ne bouge pas. Il attend simplement les directives. Si papa ne revient pas, alors il n'y aura plus de directives et Dean restera là, immobile, a attendre.

Au bout d'un moment, elle arrive.

Le petit garçon reconnaitrait ce son entre mille. Ce ronronnement sourd, c'est comme quand les marins entendent les mouettes. Ils savent que la terre est proche. Il savent qu'ils sont à la maison.

La maison de Dean arrive, tôle noire contre nuit noire, le moteur essoufflé par une longue course. Le garçon ne sourit pas. Il est a peine soulagé. Son instinct est toujours sur ses gardes, toujours aux aguets. Il attend les directives sans lâcher l'impala des yeux.

La voiture se gare, les phares s'éteignent, les portes restent closes.

Dean attend. Une minute, puis deux. Rien ne se passe. D'autres minutes s'égrainent lentement, et l'impala reste silencieuse, à sa place sur le parking. Dean ne voit pas à l'intérieur mais il entend encore les mots de papa « Tu ne sors pas. ».

Le soleil va bientôt se lever et papa n'est pas encore rentré. Il est toujours dans la voiture, si proche…

« Tu ne sors pas, Deano » résonne la voix caverneuse dans la tête du petit garçon.

Certains disent que Dean est obéissant, qu'il est un bon soldat, mais c'est faux. Il n'obéit qu'a une seule chose, son instinct. La plupart du temps il lui dit simplement qu'il faut écouter papa, d'autre fois, il lui dit de faire autre chose. Comme maintenant.

Dean jette un dernier regard a son petit frère et se dirige vers la porte.

***

Les doigts de Dean sont si solidement ancrés dans le volant qu'ils en deviennent blancs aux articulations. Bien évidemment, des millions de questions brûlent les lèvres du plus jeune. Il est comme une cocotte minute prête à exploser mais il est incapable de former des mots. Il ne sait pas quoi dire, il ne sait même pas par quoi commencer. En plus il n'a pas très envie de se faire éjecter de la voiture à coup de pied au cul et de rentrer a pied.

Ils roulent dans un silence de plomb pendant de longues minutes. Des tas de questions s'ajoutent a sa déjà trop longue liste quand Sam remarque qu'ils ne prennent pas du tout le chemin du motel.

« Pourquoi t'écoutes jamais ce que je dis ? » Marmonne tout a coup le grand frère.

« Parce que tu ne me dis jamais rien. » Rétorque doucement le plus jeune.

Dean soupire et tapote nerveusement le volant. « T'aurais pas dû y aller Sam. T'aurais pas dû… maintenant… »

« Maintenant quoi ? »

L'aîné retourne a son mutisme, preuve que quelque chose de vraiment grave est en jeu. Sam voudrait pouvoir respecter ça, il essaie vraiment, mais c'est impossible. Il ne peut pas tolérer ce silence quand tellement de questions sont en suspend, quand leurs vie a tous les deux peuvent en dépendre.

« Dean, arrête de jouer à ça. J'ai un bras dans l'engrenage maintenant, on ne peut plus reculer. Tu dois me dire ce qu'il se passe. »

Pour toute réponse l'aîné des Winchester coupe le moteur de la Taurus. Sam n'avait même pas remarqué qu'ils avaient ralenti. Ils sont sur une place de parking maintenant, devant un grand mur gris. Dean quitte l'habitacle et son frère est trop surpris pour bouger. Il ne sait pas où ils sont, il ne sait pas pourquoi.

Dean le fait sursauter en ouvrant sa portière. Il se penche un peu vers l'intérieur pour regarder Sammy dans les yeux.

« Viens. »

Sam soupire. « Est ce que tu vas finir par m'expliquer les choses, Dean, je commence a en avoir marre de - »

« Je ne vais pas t'expliquer, » coupe Dean « je vais te montrer. Viens. »

Le jeune Winchester fronce les sourcils et finit par obtempérer. Il quitte la voiture pour se rendre compte qu'ils sont devant un cimetière. Le mur gris qui leur fait face encercle un petit attroupement de pierres tombales.

Dean est déjà en train de franchir le portillon rouillé alors Sam se presse à sa suite. Il voudrait poser encore des questions mais le lieu prête à plus de solennité. Et puis il se sent mal. Il ne sait pas pourquoi. Il y a quelque chose de familier ici, et c'est très désagréable. Les croix de marbre et de pierre défilent lentement et Dean semble savoir où il va.

« Tu te souviens d'être déjà venu ici Sammy ? » Demande-t-il.

Sam acquiesce même s'il déteste avouer que le sentiment singulier dans son estomac est un vieux souvenir enfouit auquel il n'arrive plus a accéder. Le grand frère hoche la tête.

« T'avais quatre ans et tu ne voulais pas venir, t'as pleuré tout le long. »

« Pourquoi est ce que papa nous a amené ici ? »

Dean inspire profondément et regarde droit devant lui.

« Il voulait nous présenter a quelqu'un. »

Sur le visage de Sam, un sourcil dessine un arc parfait au dessus d'un œil sceptique.

« Dans un cimetière ? »

« Tu connais papa, il a toujours des idées bizarres dans ce genre. »

Sam note l'usage du présent mais ne relève pas. Ce n'est pas la première fois que Dean parle de leur père comme ça, comme s'il allait tout a coup débarquer dans le paysage. Comme s'il n'avait pas vendu son âme aux enfers pour le sauver.

Ca sonne a chaque fois comme une fausse note a ses oreilles, mais Sam ne fait pas de remarque.

« Hum… il voulait nous présenter au croque-mort ? »

Dean sourit. « Non. A un pensionnaire. Un pensionnaire permanent. »

Sam voudrait articuler quelque chose mais ça sort comme un grognement ridicule. Il n'a pas le temps de penser à se rattraper, Dean pose une main sur sa poitrine et l'arrête.

« On y est. »

Le petit frère dévisage son aîné avant de regarder la vieille tombe devant laquelle ils sont arrêtés. Il lit le nom.

Une fois.

Deux fois.

Il n'arrive pas à comprendre ce qu'il lit, alors il recommence.

Trois fois.

Quatre fois.

Ca n'a toujours aucun sens. Il lève des yeux perdus vers son grand frère. Dean hoche la tête, sérieux comme une tombe.

« Dis bonjour au mari de la vieille Parker. »

Les pièces du puzzle se font et se défont dans la tête de Sam. Ce qu'il comprend n'a pas de sens. Ce n'est pas logique. Ce n'est pas possible. Les limites de la possibilité sont poussées dans leurs derniers retranchements dans la vie des Winchester, mais ça… comment est ce que…

Sam fronce les sourcils et tente de relire le nom, tente de faire courir ses yeux autour des mots gravés dans la pierre, tente de leur donner un sens.

« ERIC WINCHESTER – 1924 -1972 »

C'est alors qu'il réalise qu'il lit parfaitement bien, que c'est juste son cerveau qui ne peut pas enregistrer ce nom là et ses conséquences.

***

TBC

Chapitre 6 : La légende de Nessie et de l'homme qui ne pouvait pas mourir