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La vieille dame au cœur de pierre
6
La légende de Nessie et de l'homme qui ne pouvait pas mourir
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Elle ne l'a pas reconnu tout de suite. La dernière fois qu'elle l'a vu, il était haut comme trois pommes. Elle se souvient parfaitement de lui, de sa petite forme curieuse appuyée contre l'intérieur du pare-brise à essayer d'espionner son père avec la discrétion d'un éléphant dans un magasin de porcelaine. Il était loin et proche en même temps. Enfermé dans cette énorme voiture de gangster, juste là, a quelques mètres.
Avant, il n'était qu'une rumeur. Une légende. La chose dont tout le monde parle mais que personne n'a vue. Nessie.
La veuve Avettieri qui travaille à la Poste aurait entendu dire que le fils Winchester a eu un gamin. Elle le sait parce que son fils a elle, Tonio Avettieri, est toujours resté en contact avec John. Paraît que le gosse s'appelle Dean. Comme… et bien… comme l'autre. Tout le monde se tait quand on en arrive à cette partie de la conversation.
Personne n'est venu serrer Eleanor dans ses bras pour la féliciter d'être grand mère. De toute façon, elle s'en moque. Elle s'en moque royalement même. Qu'est ce que ça peut bien lui faire de savoir ça. John n'est plus son fils. C'est lui qui l'a dit. « T'es rien pour moi. Juste une étrangère. Je ne veux plus rien avoir a faire avec toi. » voilà mot pour mot ce qu'il a dit avant de claquer la porte.
Alors Eleanor s'en moque. Il a un gamin ? Tant mieux pour lui, ça lui apprendra peut-être le sens du respect qu'on doit à ses parents. Il ne l'a pas prévenue de toute façon, c'est bien qu'il ne veut pas qu'elle sache. Pourquoi elle devrait se sentir concernée, hein ? Elle ne se sent pas concernée. Pas du tout. En tout cas c'est ce dont elle essaie de se persuader tellement fort qu'elle en tremble de rage.
Il l'a appelé Dean.
Dean. Comme Dean. C'est horrible comme ça fait mal. C'est abominable comme ça lui rappelle qu'elle est une mère malgré tout, qu'elle est humaine et qu'elle est encore en vie. C'est plus simple d'être la sorcière au cœur de pierre que les autres voient. C'est plus simple de se laisser insulter dans la rue, de faire peur au gens, de prétendre ne rien ressentir. Au fil des années, c'est même devenu vrai.
Alors ce Dean dont tout le monde parle, son Nessie à elle, lui rappelle a quel point elle préférerait être morte et comme elle manque de courage pour le faire.
Pour ajouter à son malheur, maintenant, elle espère. Comme si elle avait besoin de ça… Elle pensait avoir définitivement banni ce sentiment de sa vie il y a de nombreuses années, quand Johnny a claqué la porte.
Il a fait ça bien. Il a tranché, net et précis. La plaie béante a été cautérisée immédiatement parce qu'Eleanor a su, a l'instant même où il a franchit le seuil, que c'était la dernière fois qu'elle voyait son fils. Il n'a jamais laissé planer de doute. Il y avait cette force en lui, cette détermination immuable qui hurlait à Eleanor que c'était finit, qu'il était déjà parti depuis longtemps et qu'il n'y avait pas de retour.
Au fond, elle était fière. Fière de lui et de sa décision. Qu'il parte, qu'il parte le plus loin possible et qu'il ne revienne pas. Surtout, qu'il ne revienne pas. Si Eleanor pouvait réussir une seule et unique chose en tant que mère, c'était de ne pas le retenir. Alors elle a enfouit ces sentiments là sous une montagne de rage. Parce que c'était la seule façon de survivre, elle a baissé la tête, rentré les épaules et elle a continué d'exister.
C'est ce jour là qu'elle a commencé a haïr. A haïr tout et tout le monde. A devenir la sorcière d'Austrich, la vieille recluse misanthrope qui prie le diable les soirs de pleine lune. Peu importe ce qu'ils pensent. Sans espoir, juste avec la rage et trop de lâcheté pour en finir, elle pouvait au moins survivre et voir chaque jour supplémentaire devenir une punition pour tout ce qu'elle avait raté.
Et puis Nessie est né. Et puis l'espoir est revenu.
Elle n'avait plus la force de le bannir une seconde fois. Peut-être qu'un jour il saura qu'elle existe. Peut-être qu'elle pourra lui expliquer qu'elle n'est pas un monstre. Peut-être qu'il ne la détestera pas. Peut-être qu'il viendra la voir. De jolis mensonges couverts de sucre qui venaient danser dans sa tête le soir à la place des moutons. De belles chimères qui l'ont empêché de dormir, qui ont cisaillé la plaie cautérisée pendant des mois.
Alors elle a décidé de haïr encore plus. Juste pour faire taire cette saloperie d'espoir bouillant au creux de son ventre.
Et puis un jour d'août 1987, ils étaient là. Johnny, devant sa porte, Nessie, dans la voiture. Et pendant une seconde, le monde s'est arrêté de tourner.
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« Je ne comprends pas… Dean… ? » bafouille le plus jeune en relisant encore le nom familier sur la tombe.
L'aîné soupire. Ce n'est pas de la lassitude. Sam reconnaît bien cette attitude. Son grand frère se donne quelques secondes pour rassembler le courage de dire quelque chose d'important. En général, c'est quelque chose à propos de lui. Dean a toujours besoin de se concentrer et de réfléchir avant de dire quoi que ce soit qui le concerne d'un peu trop près. C'est l'une des millions de raisons qui font de l'aîné des Winchester une personne bizarre pour les gens autour et un grand frère trop protecteur pour son propre bien aux yeux de Sammy.
« Papa avait un frère. » Déclare-t-il au bout d'un moment. Sam boit chaque mot comme si sa vie en dépendait et reste silencieux, de peur de briser le flot d'information que son frère veut bien lui donner « Il m'en a parlé quelques fois. » Dean se passe une main sur le visage. « C'était son grand frère. Et il s'appelait Dean. »
Sam fronce les sourcils. Il ne connaissait pas cette histoire. Il ne s'était jamais posé la question. A l'âge ou les gosses se questionnent sur leur identité, leurs origines, il passait plus de temps a hurler après son père qu'a lui parler. Il ne se rappelle pas d'une seule fois où il se serait assis avec lui juste pour discuter de tout et de rien. Il ne se rappelle pas d'une seule fois où son père lui aurait parlé de lui, de son histoire.
Mais ça ne l'étonne pas qu'il l'ai fait avec Dean. Ca le rend hystérique de jalousie et de remords, mais ça ne l'étonne pas. Dean a toujours été là pour leur père. Pour l'écouter, pour supporter avec lui tout l'insupportable de leurs vies. C'est d'ailleurs une des choses que Sam avait sur sa liste des "1000 bonnes raisons d'être en colère contre John Winchester". Ecraser mon frère sous le poids d'une responsabilité qu'il n'aurait jamais du porter. Numéro 183. Juste entre Ne jamais m'écouter et Avoir raté tous mes matchs de championnat.
« Dean… » répète Sam, comme pour être sûr, et son frère hoche la tête.
« Ouais. Grosse révélation, je sais. Je m'appelle pas comme ça a cause de James Dean figure toi. » Le trait d'humour est presqu'aussi terne que le visage de l'aîné.
C'est pourtant ce que Sam croyait. Dean pour James Dean parce que je suis un géant qui a la fureur de vivre. C'est ce que Dean lui avait répété un million de fois en remontant le col de sa chemise et avec ce sourire radieux que lui seul sait faire.
« Dean comme le Dean qui est mort en 67 ? » demande-t-il doucement.
« Il avait 17 ans, papa 13. »
Trop d'informations d'un coup. Trop de choses directement reliées à son passé, à son père et Sam se sent mal tout a coup. Il pose une main sur son front, ferme les yeux très fort en caressant l'espoir de les rouvrir sur une réalité où tout ça n'existe pas. Il ne retrouve qu'un Dean stoïque et patient en face de lui, qui le dévisage en attendant de savoir s'il peut continuer.
« Eleanor… » Sam marque une pause, le prénom prend une nouvelle dimension dans sa bouche. Les voyelles deviennent acérées, les consonnes brûlent, le son fait mal. « Elle a dit que tu savais qui avait tué Dean. …le frère de papa. » Il ajoute la fin après quelques secondes, pas certain que ça puisse vraiment être dit tout haut. Il a presque peur d'être ridicule, comme si tout ça ne pouvait être qu'une blague tordue.
Dean plonge le nez dans ses chaussures et accroche solidement ses mains à ses hanches. Il regarde partout sauf Sam et cette pierre tombale et finit par hocher la tête.
« Ouais. Papa m'a dit ça aussi. »
Papa m'a dit ça aussi. Ca sonne comme un j'aurais préféré ne pas le savoir et Sam imagine toutes les choses que John a pu dire à Dean alors qu'il était bien trop jeune pour les entendre. Comme « ta mère a cramé au plafond a cause d'un démon oui bonhomme, les créatures dans tes cauchemars, elles existent vraiment) et je le pourchasserai jusqu'à ce que j'en crève » par exemple. Combien de vérités comme celles là John a-t-il déversé sur Dean pour quelles soient moins lourdes à porter seul ? Sam ne sait pas vraiment s'il déteste son père pour ça ou si il le comprend. Ce qu'il sait en revanche, c'est qu'il aime Dean pour ne lui avoir jamais rien dit à lui.
« C'est lui. » poursuit Dean.
Sam a un peu perdu le fil de la conversation, trop occupé à remercier son frère en pensé et a maudire son père. Il fronce les sourcils et croise et décroise les bras sur sa poitrine. C'est lui ? C'est lui qui ? C'est lui quoi ?
Dean le sent un peu perdu et incline la tête vers la tombe.
« Quand Eric Winchester n'était pas en train de boire, il cognait. Ce soir là il a voulu s'en prendre a papa et Dean s'est interposé. Il y a eu des hurlements, des coups, du sang. Le lendemain, on a ramassé le grand frère sur le carrelage. Le père s'était endormi dans son vomi et papa… » Dean prend une grande inspiration « papa s'était caché dans un placard. Il a tout vu. Il n'a plus parlé pendant des mois. »
Sam est a cours de mots. Il savait que l'enfance de son père n'avait pas été rose. Il avait déjà entendu des bribes de conversation a ce sujet. Mais des bribes ne sont pas une réalité. Ce ne sont que des ébauches lointaines que Sam oubliait sitôt qu'il les entendait.
John Winchester n'était qu'un tyran obsédé par la chasse aux fantômes et qui n'avait pas assez de temps dans son planning de ministre pour accorder deux minutes d'attention a ses fils. Ca, c'était la vérité de Sam a propos de son père.
Il se souvient de John piquant une colère noire un jour, proche de l'explosion, prêt à frapper. Sam n'avait pas plus de dix ans et il avait encore une fois dépassé les bornes, juste pour le principe de prouver que les limites existent dans le seul et unique but d'être franchies. Il se souvient de Dean qui s'interpose, qui fait barrière avec son corps pour protéger Sammy. Et il se souvient surtout de la réaction, de la réalisation. Il revoit la seconde exacte où son père se rend compte de ce qu'il est en train de faire.
Voir John littéralement fondre en larmes devant lui alors qu'il était prêt a l'égorger cinq minutes plus tôt avait profondément chamboulé Sammy. Depuis quand est ce que ce le dictateur peut pleurer ? Pourquoi il pleure… ? Voir le grand John Winchester s'écrouler avait fait beaucoup plus de mal à Sam qu'il ne voulait bien l'admettre. Il avait beau le reprocher continuellement à son frère, il pensait exactement comme lui : leur père est invulnérable. Rien ne peut ébranler John Winchester. Rien ne peut lui faire peur.
Quand il s'était mis à trembler et a pleurer, comme ça, sans raison, Sam s'était rendu compte qu'il voulait que ça redevienne comme avant. Il voulait le tyran. Il le voulait tout de suite. Il s'était mis a pleurer lui aussi et, comme toujours, Dean était le seul soldat encore debout sur le champ de bataille pour ramasser les morceaux.
Jusqu'à aujourd'hui, Sam n'avait jamais vraiment compris ce qu'il s'était passé ce jour là. Pour oublier la réalisation que John pouvait tomber, qu'il n'était pas invincible, que tout pouvait s'effondrer et mourir, Sam avait choisit de classer cet événement sur la liste des choses qui rendaient son paternel encore plus bizarre et qui lui assuraient qu'il avait forcément été adopté. Fin de l'histoire. De toute façon personne n'avait jamais cherché à revenir dessus.
Maintenant Sam comprend. Il comprend des millions de choses à propos de cet homme. Des scènes défilent dans sa mémoire et tout se met en place, comme s'il venait de découvrir la pièce centrale d'un puzzle.
Quelques minutes plus tôt, Sam le maudissait encore. Maintenant, il l'aime. C'est puéril, ridicule surement, mais il veut le serrer dans ses bras. Et comme quand il était petit, il le veut tout de suite. Il a l'impression de manquer d'air, d'être vide. Il veut son père dans ses bras pour se sentir complet à nouveau.
La culpabilité et la colère le rongent. Il pense a tout ce qu'il n'aurait pas du dire, tout ce qu'il aurait du faire… si seulement il avait su. Alors il réalise que c'était exactement le principe de l'opération, qu'il ne sache pas. Qu'il soit juste Sammy. Qu'il soit juste le petit garçon normal qu'il a pleinement été.
Dean n'a pas été le seul a protéger Sam. La réalisation fait mal. Il se sent coupable envers eux. Toutes ses colères de petit garçon, tous ses caprices, lui paraissent bien futiles a côté des sacrifices de son père et de son frère juste pour qu'il puisse avoir l'occasion de simplement penser à être capricieux.
Le temps s'est arrêté pendant quelques minutes. Même le vent à stoppé sa course aux portes du cimetière pour laisser les Winchester se recueillir dans leurs souvenirs.
Dean soupire et regarde enfin son frère dans les yeux. Les siens sont secs et froids, ceux de Sam se noient.
« Il faut qu'on pense stratégique maintenant Sammy. On a douze cadavres et une victime zéro. Sur le papier on sait qui on doit saler et bruler. La question, c'est : est ce qu'on va le faire? »
All business. Pas d'émotion. Juste mécanique. Cette histoire là, c'est du réchauffé pour Dean. Il la connaît déjà. Il a déjà survécu a son père qui s'effondre dans ses bras quand il savait exactement pourquoi. Aujourd'hui il est froid comme la glace et Sam réalise avec horreur qu'il lui rappelle Eleanor. La même posture défensive, la même violence dans le regard, la même détermination, la même douleur. Sam voit les yeux verts profonds de la vieille femme dans ceux de son frère. Il voit maintenant tous les endroits où ils se ressemblent, et il y en a beaucoup.
« On doit le faire. On doit bruler Eric Winchester et Dean Parker. » murmure Sam.
Dean soupire et regarde dans le vague.
« D'ailleurs… » reprend le plus jeune. « Pourquoi il s'appelle Parker ? »
Le grand frère hausse les épaules. « J'ai jamais su.»
Sam fronce les sourcils. « Tu sais qu'on va devoir aller lui parler. »
« On n'est pas obligé. On creuse, on crame, on se barre. »
Le plus jeune secoue la tête. « On va devoir lui parler, Dean. Je veux qu'on lui parle. »
« Elle était là, Sam. Quand ce connard frappait la tête de son fils contre le carrelage, cette pute était en train de regarder. Elle n'a rien fait. » La haine qui entoure chacun des mots fait trembler Sam jusqu'a l'intérieur de ses os.
« Alors j'irais seul » dit-il doucement après quelques secondes.
Et parce que Dean sait qu'il ne pourra pas faire grand chose pour l'en empêcher, il quitte le cimetière simplement, la tête basse, résigné.
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Il y avait quelque chose en lui depuis le premier jour où ils ont frappé à sa porte. Peut-être ses yeux. Les mêmes que Dean. Les même qu'elle. Un courant froid l'a parcourue de haut en bas, et elle ne pouvait plus détacher son regard de lui. Elle n'a pas compris tout de suite.
Au bout de 29 ans, l'espoir qu'avait fait naître Nessie s'est tari. Ou en tout cas il est bien caché sous une pile de résignation et d'indifférence tellement bien feinte qu'on y croirait presque. Ce type là n'était qu'un agent fédéral bizarre c'est tout. Et l'autre grand bonhomme avec lui n'arrêtait pas de parler pour ne rien dire.
Bien sur, il a fallut qu'ils parlent de ça. De cette nuit là.
D'un autre côté, il n'y a pas grand chose d'autre a retenir de la vie d'Eleanor Parker. Et puis ils sont revenus une deuxième fois. Le type aux yeux verts était différent. Ce truc étrange en lui était toujours là. Plus fort même. Ca faisait des nœuds dans son estomac.
Pendant une seconde elle a revu Johnny exactement à sa place, exactement la même posture, le même regard, la même défiance… C'est certainement pour ça qu'elle les a laissé entrer. Pour s'abreuver de lui comme pour retrouver un peu de son fils par procuration.
Elle les a laissé lui poser ces questions sur cette nuit là. Ca faisait longtemps qu'elle n'en avait pas reparlé. Elle s'était juré de ne plus le faire d'ailleurs. Pourquoi est ce qu'elle l'a fait pour eux, elle ne se l'explique pas.
Il a été dur avec elle. Il a posé des questions qui font mal et il les a posé avec colère. Mon dieu cette chose en lui… c'était hypnotique. Eleanor l'avait sur le bout de la langue. Elle arrivait presque à saisir pourquoi ce type réussissait à la troubler comme ça, elle qui avait banni le genre humain de son cercle de relation.
Et c'est là qu'il a demandé.
« Où est votre mari madame Parker ? »
Il savait.
Il savait tout. Il la détestait. La façon dont il la jugeait en silence, simplement en levant la tête avec ce sourire là, c'était exactement la façon qu'avait Dean de défier son père. Jusqu'à ce que son père lui fasse ravaler son sourire contre le sol de la cuisine.
Il savait tout ça.
Elle lisait dans ses yeux comme dans un livre. Elle voyait dans son attitude aussi clair que s'il hurlait les mots. Il y avait tellement de haine en lui. Sur les quatre personnes qui savent ce qu'il s'est passé cette nuit là, Eleanor n'en connaît qu'une seule qui soit encore en vie. Une seule au monde qui éprouve autant de haine pour elle. Mais ce n'est pas cette personne qui se tenait devant elle à ce moment. Ce n'était pas Johnny. La réalisation a frappé avec une violence inouïe.
Nessie.
***
TBC
Chapitre 7 : Dors, bébé, dors
