Bonjour a tous! Merci encore a tous pour vos commentaires sur cette histoire. J'espère que vous apprecierez la suite de la balade, voici le huitième chapitre qui, je crois, est mon préféré. Des réponses à beaucoup de questions ici because Eleanor is back in black, baby.

***

La vieille dame au cœur de pierre

8

Mange tes morts

***

Sam frappe a la porte et dandine d'un pied sur l'autre comme s'il avait une envie pressante. Ce n'est pas le cas pourtant. Il a juste le cœur dans la gorge, les mains moites et le visage qui fait des tentatives infructueuses de détente avant de se contorsionner soudainement dans une moue crispée. A l'inverse, son grand frère est aussi impassible et immuable qu'un rocher. Il regarde vers le soleil qui se couche a l'horizon, totalement indifférent. Sam irait même jusqu'à dire totalement absent. Il ne sent pas la présence rassurante de son aîné derrière lui, il a juste l'impression de traîner une coquille vide.

Quelque chose s'agite dans la maison. Finalement la porte s'ouvre et elle est là.

Sam remarque pour la première fois ces cent millions de choses qu'il se maudit de ne pas avoir vu avant. Elle est immense, comme lui. Elle est bâtie d'os solides et anguleux, comme John. Son regard est vert et fatigué, comme Dean. Il voit enfin ses rides au coin des yeux, les angles de sa mâchoires, l'arc de ses sourcils, le grain de sa peau, il sent aussi sa force, sa froideur. Il voit son père. Il ressent son père.

De toute évidence, elle ne s'attendait pas a ce qu'ils reviennent. Pendant une seconde Sam pense qu'elle va leur claquer dans les bras tellement elle a l'air surprise. Plusieurs fois elle ouvre la bouche et la referme sans rien dire, comme un poisson hors de l'eau. Sam tente de sourire. Il aurait du essayer de préparer un truc a dire, n'importe quoi. Au lieu de ça il se racle la gorge bêtement et se gratte l'arrière du crâne.

« Faut qu'on parle. » Crache Dean.

La vieille le regarde et il n'attend pas de savoir ce qu'elle en pense. Il la pousse, purement et simplement du passage et rentre dans la maison. Il la déteste tellement fort que même Sam se sent mal a l'aise. La haine n'est pas dans les habitude de son grand frère. Dean est conçu pour la compassion et l'empathie. La rage qui émane de lui comme la vapeur d'une cocotte minute est complètement déplacée, hors du personnage. Sam se surprend a lui faire la morale en pensée. Eleanor était le démon de son père, sa croix a lui. Dean n'a pas a se l'approprier. Il n'a pas le droit de la haïr sans autre forme de procès que le souvenir de la colère d'un autre. Même si cet autre en question a fait se lever et se coucher le soleil sur sa vie pendant près de trente ans.

Pour compenser tant bien que mal la brusquerie de son frère, Sam invite Eleanor a entrer avant lui dans le salon. Elle obtempère et ils retrouvent Dean debout devant la fenêtre apparemment fasciné par ce qu'il y voit.

Personne ne parle. Le silence est étouffant.

Dean respire lentement et ne détourne pas ses yeux de là où ils sont plantés, le plus loin possible de la vieille Parker. Elle le regarde par contre. Elle le scrute carrément, de haut en bas et de bas en haut. Ses yeux courent sur le jean délavé qu'il porte exactement comme le portait son père. Ils remontent sur une veste de cuir tannée et qui a été longuement portée. Le cuir enveloppe des épaules larges et une musculature imposante. Si elle regarde en inclinant la tête, en plissant juste un peu les yeux, comme ça, elle voit Johnny.

« Mme Parker… »

« Eleanor. » Corrige-t-elle doucement.

« Eleanor. » Reprend Sam en essayant d'assurer sa voix. « On sait qui vous êtes et euh… je crois bien que vous savez aussi qui nous sommes… »

« Je sais. Tu peux me tutoyer, Sam. »

Près de la fenêtre Dean pouffe un rire moqueur. Sam lui envoi un regard noir mais son frère l'ignore et continue d'observer le gros paquet de rien du tout qui le captive au travers de la fenêtre.

« Euh… c'est une situation un peu étrange pour tout le monde je crois…. » bafouille Sam en essayant de sourire.

« J'imagine que vous avez des questions. Asseyez vous, je vais préparer du ca- »

« Pas la peine, on ne reste pas. » Coupe Dean. Cette fois il se retourne vers eux et son cadet espère qu'il ne va pas avoir l'idée saugrenue de tirer sur la vieille. Cette dernière s'est arrêtée en pleine retraite vers la cuisine et a l'air totalement stupéfait. « Des questions, on en a qu'une seule, Madame Parker. Pourquoi est ce que papa est venu vous voir en août 87. »

Il insiste sur le « Madame Parker » et sur le vouvoiement. C'est le summum du manque de respect par Dean Winchester. Désobéir, ne pas comprendre volontairement une requête, pire, faire expressément son contraire dans le seul et unique but de faire souffrir l'autre.

Eleanor le remarque immédiatement. Il lui fait bien comprendre qu'elle n'est qu'une Madame Parker pour lui, une étrangère. C'est honnête, elle comprend. Elle accuse le coup. A dire vrai, ce qui l'a le plus marqué dans la question, c'est simplement l'utilisation du mot papa. C'est un sésame, une validation de ce que ses tripes lui hurlent depuis la première fois qu'ils ont frappé à sa porte. Le mot n'a pas résonné dans cette maison depuis des années longues comme des siècles. Et même a l'époque, il était toujours entouré de haine et de souffrances.

Aujourd'hui c'est différent. Tellement différent. Ce 'papa' là, c'est Johnny. Son Johnny a elle. Et son fils n'a pas peur de l'appeler comme ça. Il ne lui substitue pas son prénom ou 'ce type' ou 'lui' ou 'connard'. Non. Johnny est devenu un vrai 'papa'.

L'estomac d'Eleanor se tord et ses yeux piquent.

Merde.

Il lui faut une cigarette. Elle n'a pas pleuré depuis près de quarante ans, c'est pas pour commencer aujourd'hui. Le paquet de blondes est bien au chaud, a sa place, contre son cœur. Elle en tire une lentement, profitant du répit que ça lui laisse pour réfléchir à une réponse.

Dean est devant la fenêtre, les bras croisés sur sa poitrine, l'air de vouloir en découdre. L'autre est planté entre les deux, immense, solide et fragile a la fois. Il a l'air perdu, pas a sa place, comme un chien dans un jeu de quilles.

Quand la première bouffée de fumée est recrachée et que la nicotine commence a anesthésier son trop plein d'émotions, elle s'éclaircit la gorge. Il faut qu'elle fasse des efforts conscients pour avoir l'air indifférent. A ce niveau, elle ne peut pas se permettre de céder un millimètre de terrain a la panique. Si elle lâche maintenant, après avoir tenu si longtemps, elle sait qu'elle s'effondrera moralement et physiquement. Et elle ne peut pas se permettre de mourir maintenant qu'elle a dans son salon les deux seules choses qui lui permettront un jour de dire ça valait la peine de vivre jusque là.

« Pourquoi tu ne le lui demandes pas directement ? Dis lui de venir ici. » Dit elle.

Elle tremble mais elle regarde Dean droit dans les yeux pour essayer d'avoir l'air sûre d'elle. De ne pas montrer qu'elle voudrait se jeter à ses pieds et le supplier, l'implorer, de faire revenir Johnny. Dean a un sourire en coin, un sourire mauvais. Ce qu'il s'apprête a dire va faire mal. Eleanor se prépare a encaisser mais le cadet le coupe avant qu'il n'ai articulé le moindre son.

« Il n'est pas joignable en ce moment. » dit il. « Il est occupé. Pour le boulot. »

Derrière lui, Dean continue de sourire en secouant la tête. Evidemment qu'il est occupé pour le boulot, pense Eleanor. Elle pense aussi qu'il risque fort d'être occupé pour le boulot pendant un bon gros millénaire si la seule alternative est de venir ici. Ce n'est pas comme si elle s'était vraiment attendue a ce qu'il finisse par débarquer comme une fleur, mais on ne peut jamais empêcher une mère d'espérer.

« Il va bien ? » demande-t-elle doucement.

Sam coupe a nouveau son frère et répond rapidement. « Il est juste… occupé. »

Seul Sam entend le « Occupé a être mort » que Dean marmonne dans sa barbe. Alors Eleanor souffle une nouvelle bouffée et hoche lentement la tête.

« Août 87… Je m'en souviens comme si c'était hier. Il est resté sur le pas de la porte.» Elle pointe un doigt vers Dean. « Tu étais là. Dans la voiture. Une grosse voiture noire. Je te voyais essayer de nous regarder depuis le siège avant. J'ai dit à Johnny d'entrer, de vous amener avec lui. »

« Qu'est ce qu'il a dit ? »

Elle sourit. « Que si jamais je vous approchais, il me tuerait. »

Dean acquiesce avec un sourire en coin. Sam fronce les sourcils et essaie de retenir les milles questions qui lui brûlent les lèvres.

Eleanor dodeline de la tête vers le fils aîné. « Je te voyais dans la voiture… Vous étiez juste là. » Elle s'arrête une seconde, passe une main sur son visage, les yeux dans le vague. « Juste là… » murmure-t-elle.

« Pourquoi est ce qu'il est revenu après toutes ses années ? Qu'est ce qu'il voulait ?»

Eleanor tire sur sa cigarette et hausse les épaules. « Il voulait savoir ce qu'on en avait fait. » Devant les regards incrédules, elle s'explique « Eric. Son père. Il voulait savoir ce qu'on en avait fait, où il était enterré exactement. »

Les frères échangent un regard lourd de sens. Ils comprennent tous les deux le pourquoi et ils comprennent aussi qu'ils n'auront qu'une seule tombe a creuser ce soir. John s'est trompé de cible. Ou peut-être qu'il n'a pas pu se résoudre a faire le nécessaire. Dans les deux cas, ses fils savent ce qu'il leur reste a faire.

« Qu'est ce qui est arrivé à Eric Winchester ? » Demande prudemment Sam « Comment est il mort ? »

Eleanor étouffe un rire mauvais. « Il est tombé sur plus fort que lui dans un bar à poivrots, il y a des années de ça. Il a crevé la gueule ouverte sur le comptoir, comme il méritait. Sa dernière pensée devait être pour sa bouteille de Jack. » Elle n'a pas l'air triste, juste en rage. Elle souffle sur sa cigarette comme si le tabac était le responsable.

« Ils ont ramené Johnny du Viêt-Nam pour l'enterrement. » Déclare-t-elle tout à coup.

« Vous l'avez revu ? »

Nouvelle bouffée. Moins de rage plus d'autre chose. Nostalgie, regrets, colère. « Non. » Négation sèche et franche, comme si elle essayait de faire croire que ça la laisse indifférente. « Je savais qu'il ne viendrait pas. J'ai même pas essayé. »

Un silence dérangeant s'installe et trois paires d'yeux se perdent dans les fascinantes ramures d'un vieux plancher. Sam se racle une fois de plus la gorge en essayant de se donner un peu de consistance.

« Mada… euh, Eleanor… hum… euh… quand papa est venu ce jour là, vous… tu… lui as dis ce qu'il voulait savoir et il est parti ? »

Elle soupire, se frotte pensivement le menton et finit par hocher la tête, les yeux dans le vague. « Je lui ai dit pour Dean aussi. »

Dean, celui qui est devant la fenêtre les bras croisés, celui qui est vivant, penche la tête sur un côté, visiblement intéressé mais ne pose pas de question. Il attend que son cadet le fasse a sa place. Ce qui ne tarde pas.

« Comment ça ? Vous lui avez dit quoi a propos de Dean ? »

« J'ai fait déplacer sa tombe. » un nuage de fumée s'envole, un regard froid se plante sur l'aîné. « Je ne voulais pas qu'il soit dans le même cimetière qu'Eric. Il est a Dartmoor maintenant a une dizaine de kilomètres d'ici. »

Sam hoche la tête « hum… a ce propos… pourquoi est ce que Dean s'appelle Parker et pas Winchester ? » Ce n'est peut être pas le moment de poser ces questions mais le jeune frère de Dean à toujours été d'une curiosité maladive.

Le vieille soupire. « Adam Narrow était le sheriff d'Austrich quand s'est arrivé. Et c'était aussi le meilleur ami d'Eric. C'étaient tous les deux des alcooliques qui cognaient leurs familles. Alors quand…quand Eric a tué mon fils, c'est Adam qui a récupéré l'enquête. Bizarrement, toutes les preuves ont subitement disparues, comme les vêtements qu'il portait ce soir là par exemple. Johnny ne parlait plus et la seule chose qui aurait pu faire tomber Eric, c'était mon témoignage. »

« Mais vous n'avez rien dit. » Crache Dean.

Eleanor encaisse, tire sur le filtre rougeoyant de sa cigarette. « Non. Je n'ai rien dit. Mais j'ai posé mes conditions. Je voulais qu'Eric disparaisse de ma vie. De notre vie, a Johnny et a moi. Je me taisais et j'obtenais le divorce, la maison et le droit d'enterrer mon fils sous mon nom. Il a accepté. »

« Papa est resté un Winchester… On s'appelle Winchester. » remarque doucement Sammy.

La vieille sourit. « Je crois qu'il n'y a jamais eu personne de plus têtu que mon Johnny… » elle s'arrête une seconde avant d'ajouter « votre père. Après ce qu'il s'était passé il ne m'a plus adressé la parole. Il n'était quasiment jamais là, il évitait de me voir et traînait dehors tout le temps. Jusqu'au jour où je l'ai trouvé dans sa chambre en train de rassembler ses affaires. Je m'en souviens comme si c'était hier… Il venait d'avoir 16 ans et il s'était engagé dans l'armée sous le nom de Winchester. Il a dit que quelqu'un pourrait au moins essayer de faire quelque chose de bien avec ce nom là et il est parti. Je ne l'ai plus revu jusqu'à ce jour d'août 87. J'ai su qu'il s'était marié, qu'il avait eu des enfants…»

« Ouais. Sa femme est morte. La maison a brulé. Juste au cas où ça vous intéresse. » lance Dean en se moquant éperdument de toucher Sam en dommage collatéral de son tir au bazooka. Du moment qu'il atteint Eleanor dans la foulée, il est satisfait.

La vieille ferme les yeux et laisse pendre mollement sa cigarette au bout d'un bras fatigué. « Je l'ai su bien plus tard. Je suis désolée…» tente-elle.

« J'ai entendu assez de conneries pour aujourd'hui. Viens Sam, on a plus rien a faire ici. » Sans attendre de réponse Dean se dirige vers la porte et sort.

***

Dartmoor n'est qu'a une dizaine de kilomètres d'Austrich. Pourtant Dean a l'impression qu'ils roulent depuis des heures. C'est certainement a cause de la radio. Le conducteur choisit la musique, le passager ferme sa gueule. Etant donné que c'est lui qui a instauré cette règle, il ne peut décemment pas reprocher à Sammy d'avoir atterrit sur KFWB9 et sa soupe pop-rock pour emo-geek torturés. Comme si le rock avait besoin d'être pop. C'est quoi encore cette idée a la con ? Suffit qu'il meurt pendant quatre mois et l'industrie du disque part en couilles, c'est affligeant. Le pire étant que son frère semble aimer ça. Mon dieu. A quel moment est ce qu'il a raté cette partie là de son éducation ?

Malgré tout, il ferme sa gueule, parce que c'est sa règle et que Sam la respecte en permanence quand c'est lui au volant. Soit quasiment tout le temps.

Ce qui n'aide pas non plus a trouver le temps moins long, c'est qu'au travers de la fenêtre, ne font que se succéder des champs, suivis d'une ferme, suivie d'un champs, suivi d'une ferme, suivie d'un champs, …ah, tiens, un routier en ruine…, puis un champs, puis une ferme…

A une autre époque, Dean aurait compté le nombre de voitures rouges, ou vertes, ou bleues, ou n'importe qu'elle putain de couleur a la mode dans le trou du cul du monde. Ou bien il aurait lu les plaques des bagnoles et trouvé des mots qui commencent par les lettres. A ce jeu là l'impala signifiait « Kangourou Asthmatique Zébré 2 Yahtzee 5 ». Mais pour ça, encore fallait il qu'il ne fasse pas nuit et aussi, éventuellement, qu'ils croisent des gens. Pour l'instant ils en étaient a deux camionnettes et un papy a vélo. En pleine nuit, un vieux croûton fiché sur un bout de ferraille avec des roues, le genre de vélo qui a probablement vu la guerre. Vous savez, celle avec Buffalo Bill et le général Grant.

Dean commence sérieusement a regretter d'avoir laissé le volant a son frère. Au moins s'il conduisait, d'une il aurait la main mise sur l'autoradio (et pourrait faire fermer sa gueule a U2, with or without youuuuu…. WITHOUT YOU, connard.) et de deux il aurait au moins eu l'impression de faire quelque chose. Il soupire pour la millionième fois et s'enfonce encore un peu plus dans son siège, si bien que ses genoux reposent contre la boite a gants.

Dix putains de kilomètres longs comme la traversé du pays d'est en ouest, parce que bien sur, Mister « j'ai du sang de démon et j'exorcise les créatures du mal avec la pensée » a la fâcheuse habitude de respecter les limitations de vitesse. Dean a vraiment raté quelque chose dans son éducation.

« Tu sais. » commence tout a coup Sam, faisant sursauter son frère. « Je ne suis pas aussi stupide que tu crois. »

« Oula, je sens que c'est l'heure des grandes révélations psycho-prout. Tuez moi. » marmonne l'aîné.

« Et contrairement a ce que tu crois aussi, » poursuit le plus jeune avec un ton de donneur de leçon « Je lis en toi comme dans un livre. »

« Sachant que t'es un geek qui prend son pied en caressant la couverture d'un bouquin, j'imagine que c'est là que je dois m'inquiéter…. »

Non, il n'a vraiment pas envie d'entendre le truc forcément nian-nian et inutile que Sam a en tête. Ils sont partis pour creuser une tombe et cramer un corps comme ils l'ont déjà fait un million de fois et OUI, le corps en question est techniquement son oncle, et OUI il vit ça comme n'importe qu'elle autre affaire et NON il n'a pas envie d'en parler, merci au revoir. Mais est ce que Sam comprend ça ? Non, bien sur. Tuchy-feely Sammy est paré pour la guerre des nerfs avec son armure en guimauve et ses amis les bisounours. Fais chier.

« Ha-ha » rétorque le plus jeune, a peine agacé « Ce que je veux dire, c'est que je sais très bien qu'il y a une bonne raison pour que tu détestes Eleanor. »

« Eleanor… » Dean secoue la tête « Appelle-la mamie tant que t'y es. Et si t'es gentil elle te tricotera peut être une écharpe a noël. »

Le cadet ne lève même pas les yeux au ciel. « Qu'est ce qu'elle t'a fait ? » demande-t-il le plus sérieusement du monde.

« Qu'est ce que tu vas inventer encore ? »

« Je te connais mieux que tu crois Dean. Y a rien de plus important pour toi que la famille et cette femme, appelle-la comme tu veux, elle est de la famille. Pourquoi tu la rejettes comme ça ? »

« Non mais j'hallucine ! T'as entendu ce qu'elle a dit ? Et ce que j'ai dis ? Elle a regardé son fils mourir sous ses yeux sans bouger son cul et ensuite, quand elle avait l'opportunité de lui rendre justice, elle a juste demandé le divorce et la maison ! Quel le espèce de salope peut faire ça ? Si c'est ça la famille, merci, je préfère me la jouer Oliver Twist. »

Sam quitte la route des yeux assez longtemps pour que Dean se sente mis a nu par un regard inquisiteur. Le petit frère cherche la vérité dans ses traits mais il ne trouve que ce que Dean veut bien lui montrer, l'indifférence.

« T'es sûr qu'il n'y a pas autre chose ? »

« Tu l'as entendue comme moi, elle ne m'a vu qu'au travers de l'impala. Je ne l'ai jamais approchée a moins de 100m et papa était toujours dans le coin. Donc non, Sam, elle ne m'a rien fait du tout. C'est juste une connasse. »

Qu'il le croit ou non, Sam émet un grognement qui veut tout et rien dire à la fois et continue de conduire silencieusement. Ce pour quoi Dean lui est très reconnaissant. Le seul fait de parler de la vieille sorcière lui donne des brûlures d'estomac. Il la hait comme la haïssait son père. C'est tout. Il n'y a rien a dire de plus. Rien a dire que Sammy doive entendre en tout cas. Et c'est très bien comme ça.

L'avantage de cet interlude stupide aura au moins été de faire passer le temps un peu plus vite. Occupé a ruminer sa colère, Dean a à peine remarqué les derniers kilomètres avalés par l'impala et les voilà qui s'arrêtent a l'entrée du cimetière.

Dieu merci.

Même s'il doute fort que dieu ait quoi que ce soit a voir là dedans.

La pelle sur l'épaule et le visage fermé, les frères Winchester se dirigent vers l'allée B emplacement 29 qui, dans un cimetière de cette taille, revient a faire 50 m sur la droite.

A l'inverse de la tombe décrépite de son paternel, la stèle de Dean Parker est impeccable et entretenue. Il n'y a rien d'autre que son nom et les dates gravées dessus. Aucune épitaphe. Et c'est très bien comme ça. Qu'est ce qu'Eleanor aurait bien pu faire graver ? A mon fils adoré que j'ai regardé crever ?

Dean voudrait ne pas perde de temps et creuser simplement mais son cadet lui attrape le bras et l'oblige a s'arrêter.

« Une seconde » dit il doucement.

Et Dean lève les yeux au ciel. La seconde se transforme en une, puis deux, puis trois minutes de silence où l'aîné regarde partout sauf le granit gravé devant lui. Sam, a l'inverse, est concentré. Sur quoi, dieu seul le sait, mais il affiche la mine des jours où le monde risque de basculer dans les ténèbres. Ce qui d'ailleurs arrive un peu trop souvent ces temps ci.

La première pelleté de terre est la plus difficile. D'abord parce qu'il fait froid et que le sol est dur comme de la pierre, et ensuite parce que c'est là que Dean réalise vraiment ce qui l'attend une fois que la pelle heurtera le bois. Il met tout ça de côté pour se concentrer sur le mouvement mécanique, je plante, je soulève, je pivote, je vide, je plante, je soulève, je pivote, je vide. A l'infini.

Pour se changer les idées, il se dit qu'avec toutes les tombes qu'il a creusé dans sa vie mises bout a bout, on arriverait sûrement jusqu'en Chine. Et la Chine lui fait d'abord penser aux nems, puis a l'alcool de riz, puis aux chinois, puis aux chinoises. La pelle heurte le cercueil juste a l'instant où son esprit en arrive à Busty Asian Beauties et c'est dans ce genre de moment qu'il se demande si c'est sa vie qui est complètement délirante ou si c'est juste lui.

Le cercueil est blanc, comme toujours quand le mort est mineur. Ca n'aide pas. Cela dit, à ce niveau, il n'y a pas grand chose qui puisse aider Sam et Dean Winchester a se sentir mieux. L'aîné envisage un instant la flasque de whisky qu'il conserve dans sa poche intérieure mais se ravise car la dernière chose dont il ait besoin maintenant, c'est de la leçon de morale que Sam ne manquera pas de lui infliger. Alors il serre les dents et dégage à la main les accès aux poignées.

Il attend que son cadet soit en place au pied du cercueil, qu'il se mette a genoux et trouve une prise pour son pied de biche. Leurs regards se croisent.

« A trois. » prévient Dean. « Un. Deux. Trois. »

Il n'a pas besoin de préciser s'il faut pousser quand il dit trois, soit a deux et demi, ou juste après, soit a trois et demi. C'est le genre de choses parfaitement rodées et acquises pour l'un comme pour l'autre. Le genre de choses qui fait d'eux un duo parfaitement synchrone et redoutable.

A deux et demi donc, les frères Winchester soulèvent le couvercle blanc de quelques centimètres. A leur grand étonnement, ils n'entendent pas le crack des scellés.. Ils font très vite le tour des hypothèses possibles et en arrivent silencieusement a la même conclusion. Ils soupirent en même temps, l'un de colère, l'autre de tristesse.

Dean saisit les bords du couvercle et soulève d'un grand coup la lourde pièce de bois dévoilant l'intérieur du caisson.

La lune est ronde et pleine, elle éclaire suffisamment pour que les lampes torches posées au bord du trou soient superflues. Elles sont là malgré tout, plus par habitude qu'autre chose, et leur faisceau n'a aucune pitié pour le spectacle qu'il éclaire. Il s'écrase contre l'intérieur noirci du couvercle et descend pour envelopper la forme torturée d'un corps calciné.

***

Le retour vers Austrich est encore plus long que l'aller. Même si Dean conduit et même si son pied appui nerveusement sur l'accélérateur. La radio est silencieuse, comme son frère, comme tout ce putain de Kansas.

***

TBC

Chapitre 9 : Supermassive Blackhole