Hey! Here comes the last chapter! Vient ensuite le petit épilogue et ce sera la fin des aventures des frères Winchester a Austrich Kansas. Merci a tous d'avoir lu et commenté cette histoire!
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La vieille dame au cœur de pierre
11
Morituri Te Salutant
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« Arrête Dean, sinon je risque de faire un truc que je vais regretter. » menace Sam en caressant le manche de sa hache.
Il est très sérieux. Il a une arme tranchante dans les mains et il veut que Dean arrête. Tout de suite. C'est la quatrième fois qu'il lui demande. Mais son aîné continue inlassablement de rire et de rire encore. Au départ, c'était juste un hoquet moqueur, et puis ça s'est transformé en un grand éclat et maintenant c'est un fou rire totalement nerveux qu'il ne pourrait même pas retenir si sa vie en dépendait. Et c'est bien ça le problème.
Si le plan marche comme prévu, la vie des frères Winchester pourraient bien voir arriver quelques minutes chaotiques. Qu'ils le veuillent ou non, leur survie est liée a ce que l'aîné fera ou ne fera pas ce soir. Et en ce moment, la préoccupation principale de Dean Winchester est de réussir a ne pas se pisser dessus alors qu'il pleure littéralement, plié en deux sur sa hache.
Sam soupire. Ce n'est pas drôle du tout en plus. Ils sont au milieu du cimetière de Dartmoor, il fait nuit, il fait froid et la tombe de leur oncle leur fait face. Non. Ce n'est pas drôle.
« Ok… ok… » baragouine Dean en s'essuyant les yeux. « C'est bon. »
« Tu veux aller pisser un coup avant que je recommence ? » demande Sam, las, alors que son frère se tortille lamentablement pour contrôler les spasmes de rire.
« Non. Hum… ha… hum… non. Vas-y, enchaîne. Je ne regarde pas.»
Pour compenser l'assurance qui manque a son propos, Dean appuie la hache contre son épaule, ancre ses deux pieds dans le sol et se mord la lèvre inférieure.
Sam lève les yeux au ciel. L'une des bougies s'est encore éteinte a cause d'une petite brise nocturne. C'est la troisième fois qu'il la rallume et si Dean ne se concentre pas cinq minutes pour qu'ils puissent terminer ce putain de rituel, il va finir par pleuvoir. Pas de flamme, pas de rituel et pas de rituel, pas de Mudgee.
Sam est très énervé a la base, de convoquer la créature ici, d'être dans ce cimetière, d'être dans cette ville, d'avoir un frère débile, d'avoir fait 4h de route aujourd'hui… Tout ça commence doucement a le rendre dingue et il aimerait pouvoir en finir rapidement. En plus, il est certainement en train de pratiquer le rituel le plus stupide de toute l'histoire de l'humanité.
Les ouvrages de la bibliothèque de Kansas City ne sont pas très prolixes en singes démoniaques et invisibles. Par contre la collection ésotérique et cryptozoologique regorge de choses très intéressantes sur la légende des croque-mitaines. Parce que c'est de cela qu'il s'agit. Si tu ne te brosse pas les dents, le croque-mitaine viendra te prendre. Combien de parents au travers du monde ont utilisé cette menace contre leurs enfants ? Et combien ont vraiment su que la menace était réelle ?
Les croque-mitaines naissent du malheur et de la souffrance. Il s'y attachent, s'en nourrissent et sautent de proie en proie. Il peuvent sommeiller pendant des années sans tuer et s'éveiller dès qu'ils ressentent la présence d'une victime potentielle. Bien sur ils ont la délicate attention de ne s'attaquer qu'aux enfants.
Dans les vieux ouvrages, Sam a trouve le moyen de le tuer. Où en tout cas, un moyen qui pourrait fonctionner s'ils ont de la chance. Ni Bobby ni leur père n'ont jamais rencontré ces créatures, alors ils avancent a l'aveugle sur le sujet. Etrangement, le premier mot qui est venu au jeune Winchester, c'est jurisprudence. Il n'y a pas de jurisprudence en matière de croque-mitaine.
L'avocat qui sommeille dans ces 190 centimètres de muscles taillés pour l'action se réveille souvent aux moments les moins opportuns. En réalité, ce qui surprend le plus Sam, c'est qu'il soit encore là. Après ce qu'ils ont vécu lui et son frère, après bientôt cinq ans, ses quelques années d'évasion dans le monde réel reviennent toujours le hanter. Il a pourtant été honnête avec son aîné, devant cette fontaine a souhait, quand il a dit ne plus vouloir retourner a cette période. C'est toujours vrai. Il ne pourrait plus y aller maintenant, il ne veut plus y aller. Sa vie est devenue autre chose, et il l'a accepté. L'hypothèse d'un homme de loi, la possibilité d'un autre, parle parfois dans sa tête, comme aujourd'hui avec la jurisprudence, mais elle ne guide plus ses choix. Aujourd'hui Sam Winchester est un chasseur assumé et prêt a tuer.
En tout cas il serait prêt a tuer si son partenaire cessait de l'interrompre avec son fou rire ridicule.
C'est seulement a mi-chemin entre Austrich et Kansas City que Sam a réalisé brutalement qu'il venait de laisser son frère, seul et armé, dans la même ville qu'Eleanor Parker. Il a freiné brutalement, s'attirant les foudres et les klaxons de ses voisins d'autoroute. Le plus stupide de l'histoire, c'est qu'il s'était proposé pour la bibliothèque justement pour que son frère puisse se détendre. Stupide Sam n'a réfléchit qu'après au danger potentiel de son plan. C'est sur la bande d'arrêt d'urgence qu'il s'est assuré que son aîné ne bougerait pas ses fesses de la chambre a grand coup de supplications téléphoniques.
Ce que Sam n'avait pas compris, c'est qu'avoir la vieille dans un périmètre de moins d'un kilomètre de distance était déjà un effort en soit pour Dean. Il n'avait jamais eu l'intention d'y aller et son après-midi fut consacrée a dormir et, alléluia, a trouver une laverie automatique pour trois semaines de lessive en retard. Sa contribution aux recherches sur le croque-mitaine fut donc minimale, cependant, il s'est chargé de la logistique. C'est lui qui a trouvé les bougies, l'encens et les haches qu'ils ont en ce moment. Ce sont des pièces de bricolage assez basiques mais qui, selon les informations de Sam et les bénédictions qu'ils ont pratiqué dessus, devront faire l'affaire.
Techniquement, ils ont organisé le comité d'accueil idéal, il ne reste plus qu'a attendre l'invité d'honneur. Et c'est là que ça coince. C'est là qu'intervient le rituel ridicule et la crise de rire de Dean.
Sam est a genoux devant la stèle de Dean Parker parce que le rituel doit se pratiquer sur la tombe de celui par qui le croque-mitaine est né. Jusque là tout va bien. La partie ridicule, c'est la chanson. Chaque croque-mitaine a un nom différent, une apparence différente et une chanson différente. Mudgee est un chimpanzé qui fait des Bim Bam Boum. Selon la légende, les hommes qui voudrait capturer un croquemitaine, doivent se faire passer pour des enfants parce que ce sont les seuls a pouvoir les voir en temps normal. C'est pour cette raison que Sam est a genoux et c'est aussi pour cette raison qu'il doit chanter cette ritournelle burlesque avec une voix ridiculement haut perchée.
Voilà comment il a perdu Dean. Quand il a entamé les 'Bim Bam Boum me voilà' avec cette voix a mi chemin entre un cochon égorgé et un castrat malade, l'aîné a relâché toute la pression de ces derniers jours dans un rire nerveux et incontrôlable. Sam est a genoux depuis vingt bonnes minutes maintenant a essayer de rester calme alors qu'il a l'impression d'être la risée de l'humanité. Il voudrait bien pouvoir ignorer son stupide frère et son rire de hyène pour continuer l'invocation mais il a besoin d'un Dean concentré pour affronter Mudgee. Un croque-mitaine invoqué et rendu visible aux yeux d'adultes est particulièrement mécontent. En tout cas c'est ce que disent les livres que Sammy a parcouru dans l'après midi.
« Je regarde pas. Je ferme les yeux Sam, vas-y, recommence. » dit l'aîné qui reprend doucement le pouvoir sur son fou rire.
« On risque d'être un peu emmerdés si t'as les yeux fermés pendant que Mudgee apparaît pour me tuer, Dean. Tu gardes les yeux ouverts, tu essaies de te concentrer et tu déconnes pas. On va se faire charcuter avec tes conneries. »
« Ok, ok. C'est bon. Vas-y. »
Sam le regarde un long moment pour être certain que la crise soit bien passé. Dean a les yeux rouges, des sillons de larmes sur le visage, et il trépigne encore un peu d'un pied sur l'autre. On n'obtiendra surement rien de mieux de lui ce soir. Alors Sam soupire et rallume la bougie qui ne cesse de s'éteindre avant de s'éclaircir la gorge et de reprendre sa ritournelle.
Les premières phrases passent sans problème, mais a un moment, ça recommence. Dean part d'un grand éclat sonore comme ce cimetière n'en a surement jamais entendu. Sam ferme les yeux et caresse le manche de sa hache en marmonnant une flopée de nom d'oiseaux.
C'est quand il les ré-ouvre pour dire le fond de sa pensée a son aîné que son souffle s'étouffe dans sa gorge. Il est a genoux face a un chimpanzé. Un chimpanzé assez énorme. Et un chimpanzé en colère. Il n'a pas le temps d'appeler Dean qui rit comme une baleine a sa droite, pas le temps de lever sa hache. Mudgee se jette sur lui.
C'est amusant comme le temps semble s'allonger dans ces cas là. Quelque chose de très lourd lui rentre brutalement dans le thorax, il se sent partir en arrière. Les cervicales prennent un choc parce que la tête ne part pas à la même vitesse que le corps. Pendant une seconde, il voit les étoiles dans le ciel puis une fourrure sombre. Sa tête heurte le sol et il ne voit plus rien.
Dean entend le bruit. C'est ça qui l'alerte. L'image est encore floue dans ses yeux pleins de larmes mais il connaît le son de son frère qui a un problème. Il se frotte les yeux. Sam est allongé, Mudgee est sur lui. En une seconde Dean exorcise le démon du rire et retrouve l'instinct et l'adresse du chasseur. Il ne sait pas exactement si il crie le prénom de Sam avec sa bouche ou si c'est juste dans sa tête, mais le chimpanzé se retourne vers lui juste au moment où il s'apprête a abattre la hache.
L'animal est agile et vraiment très, très énervé. Il se déplace vite et Dean manque de trancher l'abdomen de son cadet plutôt que la créature. Sam se relève péniblement alors que son frère a commencé la traque au milieu des tombes.
Mudgee est rapide, plusieurs fois la hache fend l'air a quelques centimètres sans jamais l'atteindre.
« Rabat le vers moi ! » cri le plus jeune quand il est enfin debout avec les idées claires.
Que ce soit volontaire ou non, quelques secondes seulement après son appel, Sam voit Mudgee lui foncer dessus. Cette fois il est prêt. Sa hache tourne lentement dans l'air glacial du cimetière alors qu'il l'élève au dessus de sa tête dans un mouvement souple. Il se surprend a compter les mètres puis les centimètres qui rapproche la créature en furie du point d'impact.
« Viens par ici saloperie, Sammy veut jouer. »
Le choc de la hache contre la tête du singe résonne jusque dans les dents du jeune Winchester. Le coup est absolument parfait, comme dans les illustrations des vieux livres de la bibliothèque. La hache s'enfonce du milieu du crâne jusqu'entre les deux yeux. La coupure est tellement nette et propre qu'il n'y a même pas de sang. Le visage de Mudgee est figé dans une éternelle expression de rage, les babines retroussées sur des canines saillantes, la bave aux lèvres.
Du coin de l'œil, Sam voit son frère arriver. Quand il hurle un terrible « NON ! » c'est déjà trop tard. La hache de Dean fend l'air et s'enfonce dans le corps de l'animal avec un bruit sourd.
Dean regarde son cadet avec des yeux de merlan frit. Il n'a pas eu le temps de retenir son bras mais le cri désespéré de Sam lui a fait rater un battement de cœur.
« Ca va pas de gueuler comme ça ! Espèce de taré ! » s'écrit-il.
Mais Sam n'écoute pas, il est en train d'essayer de désincarcérer le tranchant de sa hache du crâne de la bestiole qui tient encore miraculeusement debout.
« Aide moi ! Dépêche ! » cri-t-il.
Dean le regarde bizarrement se débattre avec l'arme solidement enfoncée dans la tête de son ami imaginaire. Il s'apprête a lui demander ce qu'il compte faire exactement, peut-être même faire une blague sur le contenu du crâne d'un croque-mitaine en forme de singe, mais il n'a pas le temps. Il n'a pas le temps car, quand son cerveau comprend ce qui préoccupe son frère, Mudgee a déjà bougé.
Le singe a repris vie et s'agite comme un beau diable, une hache plantée dans la tête, une autre dans le dos. Un nombre impair, Dean, il faut lui donner un nombre impair de coup de hache. Oui, il s'en souvient maintenant… Euh… oups ?
Mudgee n'a pas beaucoup apprécié son expérience de mort imminente et l'acier planté dans son crâne ne l'aide pas a avoir les idées claires. Le singe hurle de rage et de douleur en agitant ses membres dans un ballet désorganisé et brutal. Sammy se prend un violent coup dans la mâchoire et tombe a la renverse.
Dean évite de justesse le manche de sa propre hache qui tourne avec l'animal et se jette sur lui pour tenter de le maitriser. Mudgee hurle et se débat comme un animal blessé quand il tombe face contre terre. La hache prisonnière de ses côtes finit par céder et Dean parvient a l'extraire. Il n'a pas le temps d'en faire quoi que ce soit, les soubresauts violents de Mudgee lui font lâcher son trophée.
Sam se relève juste a temps pour voir la hache s'envoler d'un côté et son frère de l'autre. Parce que la chasse est une affaire de priorité, il se précipite vers l'arme qui gît dans l'herbe humide. Mudgee est déjà sur lui quand il l'attrape. Il sent les coups portés contre son ventre mais il les ignore pour lever l'arme et frapper, aussi fort que possible, n'importe où devant lui. Le tranchant rencontre de la chair et s'y enfonce sans résistance. Il s'y enfonce jusqu'à ce que les hurlements de rage se transforment en cris d'agonie.
Ainsi meurt Mudgee, l'ami imaginaire de treize enfants d'Austrich. Onze sont morts, un tient une hache profondément plantée dans ses viscères et le treizième, celui qui chantait dans la cour de récréation, celui là sera triste de ne plus revoir son meilleur ami. Il ne saura jamais ce a quoi il a échappé mais ses larmes passagères vaudront bien toutes les années qu'il a gagné.
Sam ne lâche le manche de sa hache qu'après qu'il ait pu vraiment voir la vie quitter les yeux de la créature. Elle gît sur le sol maintenant, aussi morte que les résidents du cimetière. C'est là et seulement là que son cerveau autorise ses nerfs a reprendre un fonctionnement normal. C'est là qu'il sent qu'il en a bavé. Il tombe a genoux, le souffle court, les mains tremblantes.
Mudgee a frappé a l'abdomen et il a frappé fort. Il faut quelques minutes à Sam pour reprendre une respiration normale et comprendre que rien n'est cassé. Quelque chose cloche cependant. Quelque chose n'est pas en place.
Dean.
Il manque Dean. Où est le grand frère psychotique qui fait une crise de panique dès que Sam se casse un ongle ? Personne n'est en train de le secouer ni de hurler dans ses oreilles. Ce n'est pas normal du tout. Alors Sam fait un effort surhumain pour se relever malgré ses muscles endoloris.
Dean est au sol. Pas besoin de paniquer pour si peu, il y serait lui aussi si il n'était pas en train d'avancer en titubant. Mais plus il approche et plus le spectacle est insoutenable.
La stèle de pierre de Dean Parker est un peu inclinée vers l'arrière, comme si quelque chose de lourd l'avait poussée. Le quelque chose de lourd en question, c'est Dean Winchester qui gît, inerte, couché sur l'herbe humide où repose son oncle. Il a y une longue et large trainée de sang vertical depuis le nom gravé jusqu'à la tête de Dean en dessous.
Sam se retrouve agenouillé aux côtés de son aîné sans avoir vraiment souvenir d'avoir parcouru les derniers mètres jusqu'à lui. Malgré les années d'entrainement, malgré toutes les fois où l'un d'eux s'est retrouvé dans cette situation, il y a toujours quelques secondes où Sam ne sait pas quoi faire. Il n'ose pas toucher, il a peur de faire plus de mal que de bien.
Finalement il se décide a placer deux doigts contre la carotide de son frère. C'est un peu stupide étant donné que, de là où il est, il voit parfaitement et il entend surtout, les respirations erratiques. Au dernières nouvelles, respirer est une assez bonne indication que le cœur bat. Mais Sam préfère le sentir sous ses doigts, juste pour être sûr. Le rythme est beaucoup trop rapide mais il est là.
« Hey, Dean ? Tu m'entends ? »
Sam tapote doucement la joue de son aîné qui se met a marmonner. Ses yeux s'agitent sous leurs paupières jusqu'à ce qu'ils ne finissent par s'ouvrir et cligner plusieurs fois. Pupilles asymétriques, note Sam. Commotion. Ca pourrait être pire.
« J'ai rêvé… d'un méchant… singe. » bafouille Dean en s'agitant pour se relever.
« C'est bizarre ça. Tu me racontes ? »
Dean commence a baragouiner quelque chose pendant que Sam s'occupe de préparer le bucher pour leur nouvel ex-meilleur ami. A chaque fois que Dean se tait pendant trop longtemps, il revient vers lui, regarde ses pupilles, écoute son cœur, lui fait suivre le déplacement de son doigt et lui pose une nouvelle question pour l'obliger a parler.
Mudgee, le croque-mitaine d'Austrich, s'envole dans un nuage de cendre au dessus de la tombe de celui par lequel il est né. Celui qui a cristallisé tant de souffrance et de peine qu'il a aliéné une créature de cauchemar sur toute sa ville.
Après tellement d'années de chasse, Sam a appris qu'il faut être reconnaissant pour toutes les victoires, quelles soient petites ou grandes. Celle ci est immense. Il est désolé que son frère soit trop sonné pour s'en rendre compte.
***
Dean se réveille parce que quelqu'un frappe a la porte. Quelque soit ce quelqu'un, il mérite une balle entre les deux yeux. Sam l'a obligé a rester éveillé toute la nuit a cause de sa soit disant commotion. Je t'en foutrais des commotions ! Au bout d'un moment, il a même supplié 'laisse moi dormir, Sam, juste une minute, juste un tout petit peu…' Mais le plus jeune n'a rien voulu savoir. Dès que Dean fermait les yeux, Sam était là pour le secouer, poser un linge glacial sur son front ou lui hurler dans les oreilles. Dean a même pleuré a un certain moment. 'Bon ok, c'était surement une commotion cérébrale.' Le plus incroyable c'est que Sam ait résisté a ça.
S'endormir avec un cerveau commotionné, c'est prendre le risque de ne pas se réveiller, Dean le sait lui aussi, il a suffisamment entendu son père le répéter. Mais il aurait quand même pu dormir cinq minutes. Cinq toutes petites minutes ? Non? Ok.
Il a donc passé les douze heures réglementaires et, dieu merci, ses pupilles sont redevenues suffisamment normales pour que Sam autorise le sommeil par tranche d'une heure. Rien que l'idée de dépendre de son petit frère pour quelque chose d'aussi basique que dormir rend Dean encore plus malade que sa rencontre brutale avec une pierre tombale.
Il est en plein milieu de sa seconde tranche d'une heure de sommeil amplement méritée quand quelqu'un se permet de tambouriner comme un malade a la porte. Putain. Et où est ce tyran de Sammy-Grumpy quand on a besoin de lui ? Même pas dans la pièce. Dean n'a franchement pas l'intention de bouger ses fesses de son lit alors il attend juste que l'intrus finisse par se décourager.
Trop tard, Sam sort en furie de la salle de bain, vêtu d'un jean et d'un t-shirt humide, et se précipite vers la porte. Merde. C'est seulement quand son frère ouvre que Dean réalise qu'il aurait du prévoir ce qui se cachait derrière. Après tout, qui pourrait avoir l'idée de frapper a leur porte ? Ils ont réglé la chambre d'avance, donc ce n'est pas le vieux réceptionniste asthmatique et Castiel et ses copains n'ont pas l'habitude de frapper. Non, si Dean avait été en état de connecter des neurones, il aurait su ce qu'il l'attendait et il aurait pu tenter quelque chose, comme sauter par la fenêtre ou s'étouffer avec son oreiller par exemple.
« Bonjour Dean. »
« Sam, j'ai des hallucinations. J'ai l'impression que t'a laissé rentrer cette sorcière dans la piaule. » marmonne-t-il.
« J'ai appelé un taxi pour aller la chercher en fait. » avoue le plus jeune en guidant Eleanor vers l'un des fauteuils.
« Putain! » Dean se cache sous son oreiller « faites comme si j'étais pas là. »
Sam attrape l'oreiller en question et l'enlève brutalement dévoilant un Dean grimaçant de douleur et de colère. Le petit frère l'ignore et l'aide a s'assoir avant de tasser confortablement le coussin contre son dos.
« C'est non fumeur ici. » crache Dean a la vieille.
Elle ne l'entends pas. En tout cas, elle fait tout comme, et porte le briquet contre la cigarette qui pend a sa bouche.
« Sam, fait la partir, je rigole pas. »
« Ecoute Dean, on va quitter Austrich ce soir. Je voulais juste qu'on se revoit tous les trois avant. » Explique Sammy avec le plus de diplomatie possible.
« Je crois que ce que ton frère essaye de dire » commence Eleanor « C'est qu'il a eu pitié de moi. » Ca attire l'attention de Dean qui soulève un sourcil sceptique vers son cadet. « Je vais mourir. » poursuit la vieille « Cancer du poumon. J'ai commencé a fumer le jour où j'ai appris la nouvelle, juste pour dire au destin d'aller se faire foutre. »
Elle souffle un nuage aux volutes blanches qui s'arrondissent dans l'air opaque de la chambre. Dean la dévisage mais son expression n'a pas changé. Il est froid comme la glace.
« Qu'est ce que vous voulez ? » demande-t-il sèchement.
Sam lui donne un coup de coude mais rien ne l'atteint. Rien ne transperce la carapace de l'aîné des Winchester qui, imperturbable, assassine Eleanor Parker avec ses yeux et le ton de sa voix.
Elle l'observe, l'appréhende. Elle voit en lui la même défiance quelle voyait en Johnny quand il a claqué la porte pour ne plus jamais revenir. La cigarette danse entre ses doigts, sa fumée tremble avec ses mains. Ses yeux sont froids, éteints, morts. Sa voix dessine les contours du regret et de l'amertume quand elle répond.
« Je n'ai jamais attendu de pardon. »
« Bien. Parce que vous ne l'aurez pas. »
Le blessure est encore là. Aussi pénétrante que quand Dean avait huit ans et qu'il tenait son père en larmes dans ses bras, le jour où ce qu'il lui restait d'innocence a foutu le camps. La possibilité d'un autre, d'un petit garçon qui n'aurait pas assisté au meurtre de sa mère et a la chute de son père, le hante parfois. Mais il n'est pas du genre a regarder derrière ou a s'apitoyer sur son sort. Il sait qu'il ne sera plus jamais cette personne là et il sait ce qu'il est aujourd'hui.
« Je voulais juste… juste vous voir. » murmure-t-elle.
Son regard s'est perdu entre ici et nulle part. La fumée danse lentement au bout d'une cigarette oubliée. Sam est assis sur son lit et des larmes perlent dans ses yeux. S'il ne comprend pas la colère de son frère, au moins il la respecte. Il la ressent tellement fort qu'une part totalement irrationnelle de lui éprouve de la haine également. C'est certainement le gosse en lui qui a toujours quatre ans et qui regarde son grand frère pour savoir comment tourne l'univers. Sam ne demandera aucun compte à son aîné sur sa rancœur. Le temps ne l'a pas vraiment guérit de sa curiosité maladive, il a surtout enfin admis que certaines vérités sont condamnées a rester dans l'ombre.
Eleanor a raison. Il l'a fait venir ici parce qu'il a eu pitié d'elle. Elle a absolument tout perdu, son mari, ses fils, sa vie. Il ne lui reste que ses yeux pour pleurer et son cancer pour la ronger. Alors il l'a appelée, il a demandé a ce taxi de passer la prendre. Ensuite ils vont partir et elle va mourir. Il ne reviendront pas. La mise en terre d'Eleanor Jane Parker, veuve Winchester, au cimetière de Dartmoor se fera dans le silence et la solitude. Elle avait le droit a des adieux, même si c'est ainsi. Même si Dean ne lui crache que du venin et que Sam est incapable d'articuler des mots, elle avait le droit de les voir une dernière fois.
« Dites a Johnny… dites lui que… hum… dites lui… » Le cigarette se perd quelque part entre ses doigts et sa bouche. Eleanor a oublié qu'elle l'avait allumée. « Dites lui qu'il a réussi. Dites lui que ses fils lui ressemblent. Dites lui que je l'aime, que je l'ai toujours aimé et dites lui… dites lui que son frère serait fier de lui. Dites lui ça, d'accord ? »
Dean respire lentement, comme un prédateur en quête de proie. Sam tremble. Il sait que personne ne pourra jamais dire ça a John Winchester parce qu'il est mort en se sacrifiant pour sauver ce qu'il avait de plus précieux. Mais elle a raison quand elle dit qu'il a gagné. De toutes les fois où Sam a traité John d'insulte au concept même de paternité, il n'en a jamais pensé un seul mot. Il n'échangerait ses colères mémorables et ses câlins maladroits avec rien au monde. Pas même avec sa vie rêvé d'avocat. Pas même avec son idéal de plus en plus lointain de normalité.
Pendant une seconde il pense que son frère est suffisamment en colère pour porter le coup fatal, pour dire a cette vieille femme usée la vérité. Johnny est mort. Ses deux enfants ont connus une fin atroce. Mais Dean ne dit rien.
Les frères Winchester regardent leur grand-mère se lever péniblement et marcher vers la porte. Son pas est fatigué mais déterminé. Elle sait qu'elle quitte la seule chose qui la maintenait en vie pour courir vers sa mort solitaire.
« Je lui dirais. »
Eleanor a la poignée de la porte dans la main quand Dean parle sur ce ton là. Ce ton assuré, convaincu. Je lui dirais. Elle se retourne, un sourire fatigué en travers du visage et hoche lentement la tête.
« Merci. »
***
FIN
A suivre, epilogue
