Auteur : Patte de velours

Titre : The Death Note Reloaded

Genre : Ikéa. Entrée du magasin

Chapitre 3 : Marche

Pitch : alors… va la rater, pas la rater ? Se raccrocher à Ryûzaki si elle dérape ? Confrontation, réflexions fébriles en pagaille et cœur battant la chamade. Mais ça… je pense que nous toutes (et tous ?) nous retrouverions dans le même état non ?

Pairing : LxLight

Rating : K+

Disclaimer : Un jour, Takeshi Obata et Tsugumi Ohba, bourrelés de remords, réaliseront une suite où tous les personnages reviennent à la vie et finissent leurs jours ensemble et heureux.

--


3. Marche

--

Soyons clair. Hier, elle avait cru, sincèrement cru, vivre un rêve. Un rêve d'un réalisme étourdissant, il est vrai… mais une chimère. Qui se dissiperait à son réveil. Alors, elle avait joué le jeu. Occultant le traumatisme de la situation. S'amusant même de ses réparties au shinigami. Explorant son revêtement charnel et partant dans des rires hystériques, rappelant ceux du personnage quand sa raison vacillait.

Non. Elle était bien dans le lit de Light. Elle ne rêvait pas.

Dans sa peau à lui.

Non… c'était… c'était… vraiment réel ? Oh non…

Au Japon.

Elle ne rêvait pas.

Au Japon.

Mais pas le Japon de son monde.

Le Japon de Death Note. Le monde de Death Note. Comme dans les écrits du Ciel et de la Terre, période Fushigi Yugi et Yûu Watase… excepté qu'elle n'était pas arrivée ici par l'intermédiaire d'un vieux manuscrit … Arrête. Tes pensées s'égarent. Elle recommença à se pincer, finit par se donner des claques. Nous faisions la fête… j'étais avec mes amies…. Et après…

Mon chéri a dû rentrer… Elle fourra à nouveau la tête sous la couette. Et après-demain, ses cours à l'Université. Voulut oublier le reste. Il n'y avait rien d'autre. Rien d'autre.

La rentrée Universitaire.

Tumulte intérieur.

Et la rencontre avec Ryûzaki.

Oh non.

C'est trop dur. Je n'y parviendrai pas. Il verra tout de suite que quelque chose cloche en moi.

Mais songe que c'est une occasion inespérée de le sauver!

J'ai trop peur.

Mais…

Ce n'est pas mon monde. Je ne suis pas une justicière.

Songe qu'il pourrait vivre.

J'ai peur.

Songe qu'il pourrait…

Light. Mener sa vie. Faire semblant d'être lui.

Vivre.

C'est trop dur. Et le pétrin dans lequel il se trouve déjà actuellement, pour m'en sortir… Je ne peux pas.

Vivre heureux !

Nathalie rabattit brusquement la couverture en avant, se décoiffant au passage. Elle était Light.

Non.

Elle logeait à l'intérieur de son corps… pour une période indéterminée.

Ce matin, elle se réveillait à nouveau dans son enveloppe… à un carrefour décisif de son existence… Elle pouvait sans trop se méprendre présumer que cet état n'allait pas cesser dans les heures, les jours et probablement les semaines à venir. N'était pas prête pour ça.

Mais je n'ai pas le choix.

Je…

Je peux le sauver…

Le corps parcouru de tremblements, la jeune femme dégagea ses jambes. Levant le nez, ses yeux se heurtèrent à ceux, globuleux, de Ryûk, ainsi qu'à son sourire découvrant des dents taillées en pointe. Balançant les bras en arrière, elle poussa un hurlement.

« Dis Light… c'est ta nouvelle façon de me dire bonjour ? »

Les yeux agrandis de terreur dans son visage devenu d'une pâleur de craie, Nathalie considéra l'être ailé et griffu qui l'observait d'un air narquois. Non ! Ce n'était pas un rêve !

Mais sa nouvelle réalité.

Provisoire.

Fasse le Ciel qu'elle le soit !

Prenant son courage à deux mains, la jeune femme châtain ignora superbement la remarque du dieu de la Mort et prit son temps pour se vêtir. Inspire. Expire. Aujourd'hui, c'est la rentrée. Restaure ton calme. Doucement. Tu vas rencontrer Ryûzaki. Doucement. Vous vous êtes déjà effleurés du regard. Lors des examens. Mais cette fois, c'est toi qui va le voir. Respire. Ryûzaki. Calme ta respiration. Lentement. C'est bien. Continue. La jeune femme se concentra sur ses battements de cœur. Le visage de Ken'ichi Matsuyama, qui avait incarné le détective au cinéma, s'imposa à son esprit avant qu'elle ait eu besoin de l'évoquer. Se remit à trembler. Ça commençait bien. Se força à se concentrer sur son visage.

L… le L originel lui ressemblerait-il ? Pensée superflue. En attendant, il l'aiderait en lui fournissant un support auquel se raccrocher en guise de préparation psychologique. Gardant son image en tête, elle simula leur rencontre, leur réunion sur l'estrade, leurs sièges mitoyens au premier rang dans l'immense salle de cérémonie ; s'efforça d'imiter une attitude naturelle, d'arborer des expressions faciales neutres, et parler… des bribes de lieux communs. Non. Tu sais qu'il va te tester. D'emblée. Oh non.

Et tu devras rester calme.

Nathalie rattrapa à la surface de sa mémoire l'image de Ken'ichi qui vacillait, et l'y arrima. Ce n'était qu'un leurre, mais elle continua de s'y accrocher. Et puis, elle avait apprécié sa prestation dans les films live. Elle renouvela ses exercices de relaxation et de préparation mentale, sa vision imprégnée sur ses rétines. Voilà. Elle se familiarisait au moyen d'un fac-similé. Ses photographies, ses scènes filmiques, son jeu d'acteur… Seigneur. Et si leur confrontation se déroulait comme celle vécue avec le shinigami ? La jeune femme se revit, le jour précédent, hurlant de terreur, bondissant de plusieurs pas en arrière. Abattement. Et là encore, quelques instants seulement auparavant…

Ce n'était pas bon. Elle recommençait à perdre ses moyens. Faisant appel à toutes ses ressources de courage intérieur, mobilisant celles de Light dans la foulée, elle s'intima à penser à autre chose. A envisager ce qui lui advenait sous un jour positif. Afin d'atténuer toute crainte menaçant d'écorner sa raison. Allez ! Ton rêve va se réaliser. Tu vas rencontrer Ryûzaki !

--

Après-midi. 14h. Temps printanier et ensoleillé.

L'air de « Love you, with a little, little L » de Jamiroquaï pulsant dans sa tête, la jeune femme se prépara à partir pour l'Université. Parvenue à la grille du domicile familial, accompagnée par les encouragements laudatifs de sa mère et sa sœur « N'en faites pas trop quand même. Ce n'est qu'un jour de rentrée », elle s'engagea dans la rue. Le trajet en tramway fila comme l'éclair, ses appréhensions revenues croissant à une vitesse toute aussi folle. Je vais voir L. Je vais voir L. Je vais voir L, scandait son esprit tourmenté. Le voir et lui parler.

La jeune femme s'astreignit au calme. Tenta de distraire son attention. Tomba sur les regards émoustillés et aguicheurs d'adolescentes et de filles plus âgées, les visages empourprés, séduits. Oh non. En centre-ville déjà, avant d'atteindre la station, elle avait eu l'impression d'évoluer en plein milieu du tournage d'une pub Axe. S'était retenue de pointer un pistolet imaginaire en direction de ces demoiselles en leur décochant un clin d'œil, façon Aïdou-sempaï dans Vampire Knight. Se demanda fugacement si ouvrir un club d'hôtes à l'Université dont elle serait le président, ne constituerait pas une astucieuse stratégie de diversion.

Cesse de rêver.

Tu es dans Death Note ici. Pas Ouran Host club.

… même si Light ressemble à un gigolo.

Et dire qu'elle s'était admirée-oh très brièvement certes-ce matin, dans la glace de la salle de bain ! Son costume trois pièces moulant son corps élancé et athlétique, ses hanches étroites, ses longues jambes, les plis nets de son pantalon et ses chaussures noires lustrées qui complétaient l'ensemble de sa tenue. Une moue sensuelle réchauffant son visage… quelle classe folle il avait ! Ruminant l'instant d'après de sombres pensées. Ne crois pas que tu vas t'en tirer comme ça. A la première occasion, je t'éclate la gueule ! en oubliant qu'elle contemplait son propre reflet. Et les rouages de sa réflexion se remettant à tourner entre eux.

Au moment où elle s'habillait, la cellule d'enquête était déjà constituée. Matsuda, Aizawa, Mogi, Ukita… leurs visages défilèrent devant ses yeux. Arrêt. Rembobinage. Aujourd'hui, elle allait assister à la rentrée de l'Université, prononcer son discours ; jouerait les jours suivants une partie de tennis avec L, l'inviterait dans un café, puis courrait retrouver avec lui son père à l'hôpital ; serait officiellement intronisé dans la cellule d'investigation après la manifestation du second kira et l'entrée fracassante de Yagami père dans les locaux de Sakura TV, devant les portes desquels s'était effondré Ukita accourru sur les lieux pour stopper la diffusion de la vidéocassette. Pause. Re-déroula le fil chronologique. Aujourd'hui était le jour de la rentrée universitaire. Rectificatif. Ukita n'était pas mort. Pas encore.

Et le deuxième Kira n'avait pas encore fait son apparition.

Elle pouvait changer le cours des choses. C'est la réflexion qu'elle se fit, en pénétrant dans la salle de cérémonie. Et en attendant que celle-ci débute, pour s'échauffer mentalement, passa en revue les caractéristiques principales du détective. Le pouce logé au coin de la bouche, le goût compulsif pour les sucreries, la prédilection pour les pourcentages, la chaîne, les soixante-quatre caméras dans la chambre de Light, les fraises, la glace à la crème, la gymnastique intellectuelle, le poing et le pied dans la figure respective de l'un et l'autre… la mini-télé dans le sac de chips, les jetés amples du bras de Light lors du délire masturbatoire de la rédaction, les pommes, leur affrontement complice, leur sado-masochisme, la cellule de Light, les caméras de vidéosurveillance de L, le fait de sucer son doigt en regardant Light. Et Matsuda reconverti en garçon de café.

Elle s'écartait du sujet. Non. Le contexte et les codes définitionnels de l'œuvre devaient également être pris en compte. Elle ne devait rien omettre. Cela, sinon, risquait fort de lui être fatal. Light était âgé à ce moment de dix-huit ans, tout juste majeur ; Amane Misa quant à elle, comptait vingt ans, et Ryûzaki vingt-quatre. Il était un homme là où Light s'avérait un jeune homme… la nuance ayant son importance.

L pouvait se révéler très cassant, abrupte, d'une franchise sèche ; il n'hésitait pas à recourir à la torture, à des moyens bafouant les droits de l'Homme ; il était enclin à la mauvaise foi, se définissait par un caractère obstiné et intransigeant ; il savait gérer et manager une équipe. C'était un décisionnaire. Il s'était par ailleurs constitué tout un réseau de personnes disposant de capacités spécifiques pour l'assister indirectement dans son travail. On était loin de la peluche innocente et naïve, du poids plume que son apparence « panda aux yeux redessinés au khôl » pouvait suggérer. Bien que Nathalie reconnût, à certains moments (le manga et l'anime l'attestant en images) qu'il revêtait cet aspect, semblant se métamorphoser alors en un gamin à la bouille réjouie ou en angelot aux grands yeux doux et implorants, capable de sortir des phrases dignes d'un prématuré de maternelle « le Bien gagne toujours à la fin » ; ces moments, quoique brefs, s'inscrivaient dans sa personnalité contrastée, en tant que l'une de ses facettes.

Oui. Ces moments où il apparaissait comme un enfant grandi trop vite, précocement adulte, faisaient partie de lui… Mais elle n'oubliait pas qu'il possédait par ailleurs du répondant, qu'il savait se battre et s'il reconnaissait volontiers de lui sa puérilité, son immaturité et le fait qu'il détestât perdre, il n'avait rien d'un autiste surdoué à la corpulence sous-développée.

Puis elle le considéra en perspective avec les traits caractéristiques de Light. Car tout les liait. Tous deux incarnant l'illustration même de la symbiose Eros et Thanatos. Ryûzaki avec son appétit de vivre, son appétit pour les douceurs sucrées, se classifiait sans contredit en tant qu'un jouisseur et un libertin. A moins qu'il ne s'agisse de compensation à un état de frustration ? Pourtant de la chère à la chair il n'y avait qu'un pas. On pouvait même avancer, dans son cas, qu'il s'adonnait à une véritable luxure tant son excès dans ce domaine l'inscrivait dans une débauche du sens gustatif, du plaisir buccal… l'identifiant même à une perversion, en raison de sa constance et des circonstances dans lesquelles se produisait cette ingestion. Ainsi, la glace qu'il suçait en regardant Light menotté, étendu sur le sol de sa cellule, entre autres exemples... De brefs extraits de l'anime s'échelonnaient entre les réminiscences tourbillonnantes de la jeune femme tandis qu'elle se récapitulait les éléments de leurs personnalités respectives.

Férocité. Il broyait, mâchait, coupait, dévorait… se délectant de ces orgies gastronomiques auxquelles il se livrait. A la fois très stylé, impression confortée par son attitude avec sa tasse dont il avait constamment les mains occupées, comme s'il prenait le thé de cinq heures, et la façon nonchalante qu'il avait de s'appuyer sur le pommeau de sa raquette de tennis ainsi qu'un dandy sur sa canne ; sa manière de saisir les objets trahissant une forme de maniérisme, de préciosité, de désinvolture sophistiquée ; et tantôt exhibant des manières discutables, lorsqu'il mangeait des muffins, les enfournant en entier, incluant le support papier qu'il recrachait à grand renfort de postillons, constellant le pourtour de ses lèvres de miettes de chocolat.

D'autre part, la liberté sensuelle de son corps, le fait qu'il n'aimât pas être entravé. Un personnage dans le relâchement, l'abandon sans limites, là où Light se définissait par le contrôle absolu, la retenue, la dissimulation, une emprise constante sur lui-même et ses sens. Qui ne semblait pas apprécier les sucreries. Plutôt salé, hein ? Après tout, il aurait pu acheter un sac géant de marshmallows pour y fourrer sa télé. Light… un être qui fauchait les vies, là où L avait à cœur de les préserver, n'hésitant pas à mettre son existence en danger là où Kira refusait de raccourcir la sienne ; qui feignait ses sentiments, n'avait apparemment pas de relations sexuelles et s'assimilait à un Dieu de la Mort. Impression confortée par Ryûk ne tarissant pas d'éloges sur son potentiel en tant que tel. La jeune femme se massa les tempes. Elle l'aurait parié. Un début de migraine.

Tous les deux l'avers et le revers d'une même médaille. Diamétralement opposés et en interconnexion. Comment ne pas penser qu'ils puissent se lier sur d'autres plans… Les auteurs avaient multiplié les signaux en ce sens, attirant l'attention sur cette particularité des deux personnages. Et lorsque les spécialistes en psychologie criminelle avaient avancé, d'après leurs études, que L était en réalité Kira, affligé d'un trouble de double personnalité, ils ne s'étaient guère mépris. Kira, Light Yagami par extension, se révélant son opposé ou versant maléfique. Ils avaient, en définitive, su saisir le profil psychologique de Light … et le rapport que L entretenait avec lui. Des semblables antagonistes, des faux jumeaux, des frères ennemis. Mais également complémentaires et indissociables, en dépit de leurs différences. Inscrits dans une relation symbiotique égalitaire.

Cela n'empêchait cependant pas qu'ils aient leurs propres caractères : la bizarrerie de Ryûzaki, son côté sombre dans cette forme d'anormalité, quelque chose de déviant, de vicieux, rappelant Alex d'« Orange Mécanique », Brandon Lee dans « the Crow », Paul Stanley du groupe Kiss, Alice Cooper et le death metal… Ingénu et pervers, des tendances sadiques plus ou moins latentes en lui, ses prises d'initiatives, sa franchise, son audace, son souci des autres en même temps que son manque de tact, son humilité, sa duplicité… il ne voulait pas révéler à l'équipe qu'ils n'avaient pas à s'alarmer car il assurerait financièrement leurs arrières, même s'ils démissionnaient de la police, afin de tester leur volonté à poursuivre leur objectif : capturer Kira.

L et sa manière de saisir les objets. Fallait-il y voir l'aveu de sa peur du contact alliée à la phobie des germes ? Pourtant, il marchait pieds nus, n'hésitait pas à serrer franchement la main de Light (elle se souvenait de cette scène dans la salle de cinéma et de sa proximité oculaire pour le moins ambigüe) ; et puis, il posait fréquemment sa main sur son épaule... Ou peut-être cela se produisait-il parce que c'était Light ? Et qu'il n'aurait pas agi ainsi avec un autre que lui ?

Une rougeur couvrit ses pommettes. Oh mon Dieu non. Ryûzaki aimait toucher Light. Et elle était dans sa peau. La jeune femme dépêcha une série d'exercices respiratoires relaxants. Pense à autre chose, pense à autre chose, pense à autre chose. Tiens ! A une fraise par exemple. Ou à un aspirateur. Euh... à ton prochain examen à la Fac, très réjouissant bien vu, tes copines, ton copain. Son copain ! Cette pensée la frappa, pâlissant fort à propos son teint cramoisi. Alex, son amour. Son seul amour. Jamais elle ne le trahirait. En dépit du charme étrange du détective, son aura de séduction primitive si troublante, inexplicable. Bon sang, arrête ! Non ! Elle résisterait à la tentation. Des larmes piquèrent ses yeux. Elle les refoula. Oh Alex, comme j'aimerais que tu sois là ! Je me sens si faible ! Je ne sais plus où j'en suis !

Elle se contraignit à reprendre le fil de sa réflexion. Ce soir-là, après l'annonce de la mort d'Ukita, lorsqu'Aizawa avait agrippé son épaule, Ryûzaki avait été saisi de tremblements incoercibles, les mains crispées sur ses jambes repliées… cette violente manifestation épidermique traduisait-elle une répugnance à l'égard des contacts physiques ? Ou bien Ryûzaki tremblait-il de fureur rentrée, de chagrin et d'impuissance face à ce qui venait de se produire ? Pareillement à quelqu'un qui, sous le coup de la colère, serrerait les dents ou crisperait les poings ? Ukita venait de mourir sous ses yeux. « Après ce que nous venons de voir, si vous aussi Aizawa vous deviez perdre la vie, alors… ». C'était la réaction d'un être visiblement très affecté. Sans doute. Ou peut-être pas. Si ?

Il avait démontré à quel point il pouvait se révéler stoïque, ne se confiant pas facilement ni ne laissant transparaître ses émotions. Revêtu d'un masque d'impassibilité. Que pouvait-elle en déduire ? Que contrairement à Aizawa et aux autres policiers dans la pièce en proie à l'agitation, Ryûzaki avait pris sur lui ? Les enquêteurs l'avaient cru indifférent alors que le jeune homme s'efforçait de conserver son calme. Seuls les tremblements dont il était parcouru trahissaient sa fébrilité intérieure.

Enfin, c'est ainsi qu'elle l'interprétait. Elle ne savait pas. Elle ne savait plus. Elle commençait à avoir mal au crâne à se poser toutes ces questions. Fichus Takeshi et Tsugumi ! C'était leur faute si elle se pétrissait la cervelle au point d'avoir des ecchymoses sous la boîte crânienne ! C'était leur faute si elle se retrouvait dans cette fichue dimension parallèle ! Elle se rappelait un jour avoir entendu dire « Nous sommes peut-être le rêve de quelqu'un autre ». Une supposition sous-entendant que les œuvres créées par l'homme ne sont que les archétypes qu'il a contemplés sur un autre plan d'existence et qu'il restitue dans la réalité où il transite. Dans cet ordre d'idées, Death Note n'avait pas été créé. Ohba et Obata en avaient saisi le reflet. Validant l'ouverture de la porte permettant d'accéder à ce monde. Et permis le pétrin dans lequel elle se débattait. Sa vision se brouilla. Tout se mélangeait. Death Note. Alex... Ryûzaki.

D'autres qualificatifs se bousculèrent en pagaille dans son for intérieur. Comanche, prédateur, panthère, panda, loup, corps tarentulaire, et pas seulement parce qu'il se complaisait à tisser sa toile autour de Kira… d'ailleurs la chaîne, un procédé tactique à caractère arachnide… Frissons… Le fait d'être voûté, comme s'il portait une croix. Son fétichisme pour les pieds, qu'il aimait nu, qu'il aimait montrer, qu'il aimait toucher… ce petit plaisir qu'il s'était offert sachant qu'il allait trépasser en lieu et place de la dernière cigarette du condamné, prendre dans ses mains les pieds de Light, les essuyer tel un Jésus des temps modernes. Excepté que le Fils de Dieu n'était pas connu pour masser les pieds de ses disciples, ce geste le déviant de la figure christique… Son intransigeance, son égoïsme, son jusqu'au-boutisme, son goût pour le jeu, qui était la condition sine qua non pour qu'il accepte de prendre en charge telle ou telle affaire. Sa propension au spleen…

Opérer la synthèse de leurs facettes, de tous leurs contrastes…

Light et son idéalisme, son caractère « à vif », son indignation, sa pureté, son penchant pour la tromperie et la dissimulation ; son cynisme, son complexe démiurgique, ses prunelles rougeâtres, sa lassitude, son ennui et son dégoût pour le monde… sa soif de justice, son esprit de compétition, ses pétages de plombs, son immaturité, son caractère rancunier, son égocentrisme, ses sourires vicelards dans le dos de L, ses grands yeux noisette candides, son impatience… elle prenait tout cela en compte. Elle le devait. Pour mieux déterminer comment Ryûzaki allait la cerner. Pour saisir au plus près la personne que lui était. Et réagir en conséquence. Un brouhaha diffus dérangea sa réflexion. Puis un silence recueilli, exhalé par plusieurs centaines de poitrine. Elle se raidit sur son siège.

C'était le moment. Son nom allait être appelé.

Elle a l'impression que le temps se fige.

Son cœur bat la chamade. Elle sait que Ryûzaki va monter les marches derrière elle. Ryûzaki en chair et en os. Ryûzaki et ses grands yeux d'onyx rivés à son dos. Palpitations. Ne pas se trahir. Rester calme. Et naturelle. Dans un état second elle gravit les marches menant à l'estrade. N'ose pas coulisser un coup d'œil sur le côté en entendant des pas derrière elle. N'ose pas croiser son regard. Se retient de le regarder au moment où sa tête, impulsivement, amorce une rotation qu'elle réprime. Regarder droit devant soi. Conserver une démarche maîtrisée. Avance vers le pupitre pourvu de micros. Pense, avec effroi, qu'aucun son ne sortira de sa gorge.

Contre toute attente, sa voix calme et ferme s'élève tandis que son esprit n'est que confusion, trouble, malaise, affolement. Ryûzaki s'exprime à son tour sans qu'elle se rappelle lui avoir remis le texte du discours. S'être tournée vers lui, le lui avoir tendu. Lui avoir fait face. Les paroles prononcées par Ryûzaki parviennent à ses oreilles cotonneuses, comme venant de très loin. Tympans brumeux. Tempes bourdonnantes.

Elle salue de manière règlementaire. Son cœur martelant de grands coups sourds, comme s'il s'apprêtait à jaillir de sa poitrine. Le temps lui semble s'étirer comme dans une scène au ralenti. Redescend l'escalier. Manque rater une marche quand Ryûzaki s'annonce comme étant L.

Parvenue au bas de l'estrade elle ne peut plus se dérober. Les deux jeunes hommes se font face.

Et là… c'est le drame.

A la fois tétanisée et retournée par cette présence, et tous les enjeux qui s'y attachent, Nathalie ne peut décoller son regard de L. Rougit. Le dévore littéralement des yeux. Avec en fond sonore « I'll be waiting » de Lenny Kravitz. Ses lèvres remuant mécaniquement, suivant le script, là où son esprit défaille et s'inscrit aux abonnés absents. Le temps semblant définitivement gelé sur « pause ».

Un teint de porcelaine. Des yeux ténébreux aux profondeurs veloutées, élargis par des cernes sombres. Une chevelure d'ébène hérissée, dissimulant ses sourcils, accentuant la noirceur dense du regard. Un nez droit dont les narines frémissent imperceptiblement, comme pour humer le sucre de l'existence. Des lèvres de corail pâle, charnues et satinées. Et la peau de neige tendre contrastant avec la dureté des muscles que ses vêtements amples peinent à masquer. Une stature élancée aux articulations graciles. Des poignets fins. Mais des épaules carrées, un torse à l'ossature saillante. Des hanches étroites. Mais une force latente, sèche et nerveuse, trahie par la souplesse du relâchement apparent de son dos voûté.

Gémissant intérieurement, les yeux écarquillés, le rouge au front, les lèvres tremblantes… la conscience de Nathalie songe qu'elle doit composer une bien étrange figure à Light. Prie, dans le délabrement de sa pensée, que sa perte de moyens ne se reflète pas trop… ou que cela soit mis sur le compte d'une réserve naturelle. Il fallait qu'elle se reprenne, bon sang !

Elle tenta de regagner son siège d'un pas assuré. Ryûzaki, s'asseyant à son tour, lui frôla l'épaule de son coude. Crispant la mâchoire, elle s'obligea à relativiser sa présence. De son côté…

De son côté, L s'avouait un peu surpris par la réaction du jeune homme, le fait qu'il affiche un air aussi abasourdi. La brusquerie de sa révélation pouvait l'expliciter (soixante-quatre pour cent). Mais tout de même… Son intention liminaire était de lui mettre la pression, de le troubler. Là, le jeune homme venait de dépasser ses plus folles espérances. D'ailleurs, sa réaction se révélait tellement excessive qu'elle était sur le point de remettre en question ses présomptions. Son pouce agaçant sa lèvre inférieure, il coula un regard de biais vers le châtain, figé dans une posture stoïque, les yeux obstinément fixés droit devant lui. Il ne s'y serait pas pris autrement pour l'ignorer, alors qu'il le dévorait littéralement de ses prunelles ambrées quelques instants auparavant.

Bizarre… Il repensait à cette semaine sous vidéosurveillance et pour lui, quelque chose sonnait faux. Le Light qu'il côtoyait à présent lui semblait différent de celui qu'il avait observé alors. Le premier, quoique sans reproches, lui était apparu méthodique, assez froid tandis que celui-là dégageait une chaleur humaine, une chaleur émotionnelle, qu'il n'avait pas vue à l'œuvre au cours des cinq jours écoulés. Pouvait-on changer à ce point-là ? Etait-ce son entrée à l'Université qui avait modifié son caractère, engendrant une mue identitaire ? Son regard s'aiguisa. Droit sur son siège, le jeune Yagami ne manifesta pas d'autres signes de trouble jusqu'à la fin de la cérémonie. Un frémissement intermittent de cils, peut-être… Le détective fit disparaître l'extrémité de son pouce dans sa bouche, le mordillant avec une ardeur redoublée.

Nathalie quant à elle, en dépit de ses tentatives de préparation psychologique, n'en revenait toujours pas. L. L vivant. L en chair et en os. L juste sous ses yeux ! Son cerveau n'enregistrait rien d'autre. En état de catalepsie. Un vrai cauchemar.

--

La luminosité du ciel au sortir de l'amphithéâtre l'éblouit un bref instant. Soulagée que ce voisinage lourd de tension ait pris fin. Ça promettait pour la suite. Les ailes déployées, Ryûk la suivait avec un sourire sardonique. Ses commentaires sur la « sacré paire de couilles » de son camarade lui résonnaient encore dans la tête. Comme si elle avait eu besoin qu'il lui rappelle cette partie de son anatomie. Qu'enveloppait un pantalon baggy à quelques centimètres d'elle. Ô mon Dieu. Et tous ces fanarts yaoi de L et Light sur le net devaient bien avoir une raison. Il n'y pas de fumée sans feu. A quoi devait-elle s'attendre ? Et si son plan de « sauvetage » échouait ?

« Hé ! Light ! ». La jeune femme tressaillit.

« Ton copain t'appelle »

A quelques pas d'elle, Ryûzaki… non. Ryûga Hideki, c'est le pseudo qu'il s'est choisi. Ne va pas commettre de bourde !... l'interpellait amicalement. « On se reverra sur le campus ! ». Une limousine à la carrosserie étincelante venait de s'arrêter à sa hauteur, la portière arrière ouverte avec déférence par un chauffeur en livrée. Le jeune homme aux cheveux noirs, après un dernier regard, y pénétra.

Puis le véhicule s'éloigne et elle reste plantée là. C'est officiel.

Ryûzaki a les yeux revolver.

--

« à suivre… »

--

L'émotion est à son comble ! Le cœur de Light tiendra-t-il le coup ? Comment l'héroïne peut-elle s'y prendre pour sauver L ? D'ailleurs, est-il souhaitable qu'elle tente quelque chose ? Ne manquez pas la suite de cette folle et terrifiante aventure dans le prochain épisode intitulé « Cintre » !


--

Blabla de l'auteur

En rédigeant le chapitre « Marche », par souci de réalisme et de crédibilité (en dépit du caractère fictionnel de Death Note) j'ai tenté de retranscrire les sensations que pourrait éprouver quelqu'un à qui il adviendrait ce coup du sort, projeté dans une dimension parallèle et plus précisément le monde de son anime favori. L'incrédulité, la consternation, le ressenti vaguement nauséeux comme après un décalage horaire particulièrement houleux. Si l'on envisage que cela puisse effectivement se produire, loin de me réjouir ("Chouette! Je suis dans Death Note!") je me sentirais pour ma part, en toute humilité, littéralement morte de peur.

Parenthèse "Fushigi Yûgi" : l'héroïne réfère aux "écrits des quatre dieux du ciel et de la terre". Mais sous l'effet du stress et de la confusion elle raccourcit le titre originel du manga évoqué.

"Et tous ces fanarts yaoi" à "sans feu" est un clin d'œil à lyra06 (skyblog). Sans compter les amv, les dôjinshi, les cosplay... c'est vrai que cela finit par faire beaucoup XD!

Parenthèse "Disclaimer" : j'ai l'air de plaisanter mais "Autant en emporte le vent" a fait l'objet d'une suite, avalisée par les ayants droit de Margaret Mitchell ("Le clan Rhett Butler" par Donald Mc Caig). Alors je me dis que, peut-être qui sait ? dans le futur, même si ce ne sont pas les auteurs officiels qui s'en chargent, et hors cadre dôjinshi, Lawliet et Light pourraient renaître de leurs cendres. Après tout, le Death Note n'a pas fini de révéler ses secrets. Les shinigamis eux-mêmes confessent ne pas connaître tout de ses potentialités. Et la "gomme magique" de Ryûk m'incite à penser que Takeshi et Tsugumi n'ont pas fini de nous ménager des surprises...

"Gomme magique" ? Si vous le souhaitez, allez faire un tour sur le site "onemanga" (puis "select a manga series" et Death Note 0). Vous y découvrirez un one-shot réalisé par leurs soins. Et vous ressentirez peut-être l'émotion qui m'a traversé. Si seulement les enquêteurs avaient eu cette gomme au moment où Ryûzaki s'est effondré! Si seulement !

Prochain épisode prévu le 20 Décembre !

(ça fait plus de trois semaines d'attente) Hem... Hem...

(auteur, qui a des ampoules au cerveau. Et plus de pommade) J'ai prévenu qu'il y aurait des variables, en fonction des épisodes...

(Matsuda qui entre, tout joyeux) Je viens de faire du café ! Tu en veux une tasse ?

(auteur, déprimée) Non, merci Simplet. Une prochaine fois, peut-être...