II. Etincelle de malice
Je m'appelle Andromeda Black. Oui, Black. Ce sang de folie, empoisonné… Je n'en suis pas très fière. Je crois bien qu'eux non plus, ne sont pas très fière que j'en sois une. Je suis la honte de la famille. A cause de mon côté humain. Parce que je suis différente d'eux. Je n'entre pas dans les normes, je dépasse les limites avec simplicité, et ils n'aiment pas ça. J'ai épousé un Sang-de-Bourbe, fils de moldus. Je suis gentille, je me considère comme égale aux autres, j'apprécie les moldus au même titre que n'importe quel sorcier, je souris aux elfes de maisons, je parle avec des humains et des créatures de n'importe quel rang social. Je m'en fiche. Et ça les énerve. Et je m'en fiche encore plus.
J'aime Ted. Et ça, ils ne pourront jamais en dire autant. Cette ambiance de respect froid qui régnait toujours dans cette famille, dans cette grande maison, trop grande pour mes parents, mes sœurs et moi… Je n'ai jamais pu le supporter. Aujourd'hui, j'habite une très belle maison avec mon Ted et ma fille, Nymphadora. Pour la première fois de ma vie, je me sens vraiment comblée. Je suis heureuse, je suis libre… Heureuse, je l'étais déjà quand j'ai commencé à sortir avec Ted. Libre, je l'étais déjà quand j'ai quitté cette maison, fuit ma famille et renié mon statut. Je suis comme tout le monde. Une Black, oui… et après ? C'est ridicule. Comme si un nom possédait un pouvoir sur une personne.
D'ailleurs, je ne suis plus Black. Je suis Andromeda Tonks. Je l'aime. Envers et contre tous. Et je suis heureuse. Je sais que Bellatrix est beaucoup moins heureuse que moi, elle qui vit en permanence dans cette ambiance aussi froide que la glace. Autrefois, Rodolphus l'aimait, je crois. Et elle l'appréciait aussi. Maintenant, c'est fini, rien, rien que du respect. J'imagine leur vie, maintenant, leurs journées quand ils n'ont rien de spécial à faire. Des vagues « bonjour » le matin en se croisant dans la cuisine. Leur table dressée d'une tonne d'aliments variés préparés avec amour par les elfes de maison dont les trois quarts finiront à la poubelle. Moi, c'est Teddy qui m'apporte le petit déjeuner au lit sur un plateau, quelquefois. Il sait que j'adore ça. Que deux ou trois choses simples ; une tasse de café, des toast et un pot de confiture à la fraise. Il me suffit de ça et d'un de ses sourires pour savoir que la journée à venir sera merveilleuse. Comme toutes les autres de ma vie depuis que je suis avec lui.
Je sais aussi que Bellatrix n'a pas d'enfant. Tu m'étonne. Comment une femme comme elle pourrait être mère ? Ce n'est pas pour être méchante, mais elle en serait parfaitement incapable. Car il faut savoir aimer pour être mère. Et Bella, elle ne sait pas. Cissy, elle, a un fils, Draco. Elle sait aimer, j'en suis sûre, mais elle ne le montre pas. Ce garçon manque d'amour, c'est évident. Il a à peine cinq ans et il ne va pas bien. Je le sais parce que je l'ai croisé, elle et son gamin, dans une rue de Londres. J'allais au Chemin de Traverse, j'entrais dans le Chaudron Baveur et elle en sortait. Le sérieux de cet enfant, la gravité de ses traits m'a frappé. Un gamin de cet âge-là devrait avoir le sourire, courir partout, sautiller autour de sa mère pour qu'elle lui achète des bonbons ou un balais… mais non. Il marchait à côté d'elle, légèrement en retrait, la tête basse. Elle aussi semblait d'un sérieux inquiétant. Son visage impassible était triste, ses yeux d'azur étaient vides. Quand je elle m'a vue, elle a mit un certain temps à me reconnaître. C'était étrange. Je rayonnait et elle semblait si malheureuse, si ennuyée, si lasse… Elle m'a lancé un faible sourire et a détourné les yeux. Ca faisait des années qu'on ne s'était pas vue et elle, elle s'est contenté de sourire. On était sœurs avant, pourtant… non ? Je ne sais pas. Je ne sais plus… C'est tellement loin, nos souvenirs d'enfance…
On était tout le temps ensembles, toutes les trois. On ne jurait que l'une par l'autre, Bellatrix légèrement dominante. C'était toujours nos trois sourires qui rayonnaient ensembles, c'était nos trois cœurs qui battaient à l'unisson… On était trois sœurs, trois gamines heureuses de vivre, insouciantes. Puis un terrible malheur s'est abattu sur nous.
On a grandit.
C'est dur, le monde des adultes, quand on est pas prêtes. Il faut choisir son camp. Car c'est la guerre. Le Seigneur des Ténèbres réunit des alliés, et ma famille approuve fortement toutes ses décisions. Bella sera Mangemorte, je le sais. Si elle ne l'est pas déjà, du moins… Cissy, je ne sais pas. Il faut être capable de tuer, pour être Mangemort. Être cruel, dépourvu de sentiments… Je ne sais pas si elle est assez forte pour ça. Ou peut-être est-ce l'inverse. Peut-être n'est elle pas assez faible pour s'abaisser à tuer… C'est dingue qu'on en soit arrivées là. On était si unies, pourtant. Si soudées…
oOoOoOo
- Meda, lâche cette poupée ! ordonna fermement Bellatrix.
- Quoi ? Mais pourquoi ?
- Pas'que c'est la mienne ! couina la petite Narcissa, boudeuse.
- A ton âge, t'as pas honte de piquer des poupées à ta petite sœur ?
- Je lui pique pas ! protesta Andromeda. Je voulais jouer avec elle !
- Ce n'est plus de ton âge !
- Mais elle s'ennuie toute seule ! Puisque tu n'es jamais là, toi…
- Quoi ? C'est faux !
- C'est parfaitement vrai ! Bientôt, dans quelques années, tu partira à Poudlard, tu va nous abandonner, Cissy et moi ! Tu t'éloigne déjà beaucoup trop ! On va devenir quoi, nous, seules sans toi ?
- Vous vous en sortirez très bien !
- C'est vrai qu'on a l'habitude, vu que tu es toujours toute seule et que tu refuse de t'amuser avec nous la plupart du temps ! Tu as un sérieux problème, Bellatrix, et tu veux que je te le dise ?
- Vas-y, pour voir !
- Tu grandis ! cracha Andromeda, les larmes lui montant aux yeux.
Bellatrix se tut. Elle regarda ses sœurs. Sa petite Cissy qui tenait entre ses minuscules mains une poupée de chiffon, ses yeux bleus clairs brillants de larmes, comme toujours quand elle assistait à une dispute entre ses grandes sœurs. Elle regarda Andromeda, qui grandissait, elle aussi, bien malgré sa volonté. Son regard noisette accusateur qui criait à la trahison. Et elle réalisa alors tout le mal qu'elle faisait en voulant grandir trop vite, faire comme les grands, mieux que les autres. A Poudlard, elle serait vraiment loin de ses sœurs, et alors ce serait réellement plus dur… Elle pourrait vivre avec, mais Andromeda aurait du mal à supporter. Et Narcissa, encore moins. Elle était encore tellement jeune…
- Excusez-moi, murmura Bellatrix en baissant les yeux. J'ai été sotte. Beaucoup trop stupide. Je vous demande pardon. J'essaie de rester le plus possible avec vous mais il faut vous faire à l'idée que je suis grande, maintenant…
- C'est pas une raison pour briser les liens, lâcha Andromeda dans un souffle. Tu t'éloigne, je ne sais pas si c'est volontaire ou non, mais c'est un fait. Regarde-toi, Bella… Tu grandis à une vitesse… On a besoin de toi, réellement. Tu réalise, ça ? Tu le comprends ?
- 'Veux pas que Bella va à Poud'ard ! gazouilla Narcissa, la mine triste, en balançant sa poupée au visage de sa sœur la plus âgée. Reste 'vec 'Meda et 'Cissy ! Sinon Cissy pas contente…
- Regarde-la ! murmura Andromeda en prenant Bellatrix par les épaules. Elle est trop petite pour supporter une séparation ! Tu es sa sœur, Bella, comprends-le ! Ce n'est qu'une enfant ! Et tu ne désire visiblement plus en être une… C'est ton choix. Mais pense aux dégâts collatéraux. Si c'est tout ce que nous sommes pour toi… ! ajouta-t-elle, sa voix se brisant.
- Je… vous… quoi ? Meda ! Vous n'êtes pas des dégâts collatéraux ! Vous êtes mes sœurs, ma famille, ce que j'ai de plus cher ! Vous êtes tout ce qui compte pour moi…
- Tu parles comme les grandes personnes ! accusa Andromeda. « Vous êtes ce que j'ai de plus cher, tout ce qui compte pour moi… » Mais tu le pense vraiment ?
- Moi, je parle comme eux ? Et « dégâts collatéraux », c'est un terme d'enfant, peut-être ?
- Ce terme n'est rien comparé à ton comportement ! s'emporta Andromeda. Tu change ! Tu deviens adulte, responsable, alors que tu n'a même pas encore dix ans ! Ce n'est pas normal !
Bellatrix ne trouva rien à répondre. Il n'y avait rien à répondre. Elle acquiesça simplement d'un hochement de tête. Il y eut un long silence, où seuls les babillages de Narcissa s'élevaient de temps en temps, résonnant dans la petite chambre d'enfant. Puis, soudain, Bellatrix sauta sur ses deux sœurs et les serra très fort dans ses bras.
- Tu as raison. Comme d'habitude, ajouta-t-elle avec un sourire triste. C'est énervant. Meda, comprends, ça ne m'amuse pas vraiment, mais je dois grandir. Il le faut. Pour ensuite pouvoir mieux aider nos parents et les autres sorciers…
- Pourquoi parles-tu des autres ? s'offusqua Andromeda, sa voix étouffée par l'épaule de Bellatrix. Comment ose-tu te préoccuper de leur cas alors que nous t'aimons, Cissy et moi ?
- Encore une fois, bonne réponse ! soupira Bellatrix. Dur de te clouer le bec, tu as réponse à tout…
Elle tira les cheveux de sa sœur, qui éclata de rire. Alors qu'Andromeda allait chercher la poupée pour la balancer à Bellatrix, Narcissa applaudissait de ses petites mains, un sourire sur son visage angélique. Puis elle se joignit à elles, aggrippant le cou de Bellatrix qui éclata de rire en la faisant tourner dans les airs.
oOoOoOo
Elle a bien changé. Nous avons toutes changées. C'est là le drame, le bémol. Non, c'est moi, le bémol, dans cette histoire. L'erreur, la tache, le bâton dans l'engrenage… Je suis une plaie pour cette famille, une honte. Le pire, c'est probablement que j'en suis fière. Je suis peut-être tout simplement folle. Mais ça me va. Mon père disait souvent en me regardant quand j'étais petite : « Cette gamine est pleine de vie, plus rayonnante que le soleil, plus sucrée que des Dragées Surprises de Bertie Crochue… C'est à cause de l'étincelle de malice qui fait briller son regard » Et ma mère souriait. Bellatrix m'a apprit tôt à vivre sans les autres. Elle disait que l'indépendance était primordiale. Elle a eu tort de m'enseigner ça. Parce que maintenant je vis sans mes sœurs, et je commence à m'habituer. Et je me dégoûte. Je me dégoûte parce que ce jour-là, je l'ai critiquée. Je l'ai accusé de grandir trop vite. Mais si j'ai appris à vivre normalement sans elles, c'est que j'ai grandis, moi aussi. Beaucoup trop. Et même le rire enfantin de Narcissa ne manque plus à mes oreilles. Même la voix enjouée de Bellatrix criant le surnom qu'elle adorait me donner ne me manque plus. J'ai oublié le goût de mon enfance, le son des rires et du ton de leur voix lorsqu'elles m'appelaient Meda.
