III. Ange des enfers
Je m'appelle Narcissa Black. Oui, Black. Effacez cette admiration de votre regard. J'ai eu ma dose de respect irrationnel pour le restant de mes jours. Je sais que je devrais au contraire rechercher, réclamer ce respect. Comme si c'était tout naturel. Andromeda disait souvent qu'un nom d'avait aucune emprise sur la personne qui le porte. Bellatrix la traitait d'idiote, c'est vrai que c'était tellement pour elle, le fait d'être née Black… Je suis plutôt du côté d'Andromeda, sur ce point. Un nom ne forme pas une personne, c'est la personne qui forme le nom. On a pas un caractère bien trempé parce qu'on est Black, on est Black justement parce qu'on est de réputation une tête brûlée. On est tellement différentes, toutes les trois, mais au fond tellement semblables…
On est sœurs. La plus âgée, têtue, hautaine, dédaigneuse, très digne, légèrement égocentrique, méprisante sur les bords. La deuxième, d'un naturel joyeux, souriante, originale, enjouée, gentille, pleine de vie… Et moi. Dans tout ça. Je me contente d'être là. Après elle, et puis voilà. Je me rappelle qu'une fois par mois, dans notre grand manoir, mes parents organisaient une réunion familiale. Tout le monde était là ; nos grands-parents, nos oncles, nos tantes, nos cousins, nos parrains, nos marraines… Tout le monde se réunissait autour de la grande table, dans la salle à manger, et on déjeunait ensembles. Les adultes échangeaient les anecdotes, les derniers potins du ministère, leur point de vue politique, leur vie familiale. Ils parlaient du fait que le ministre était beaucoup trop faible et laissait trop passer le sang indigne entre les mailles de filets, ou je ne sais quoi… Pendant ce temps-là, moi, je riais avec mes sœurs et mes cousins, Sirius et Regulus.
On était liés, meilleurs amis, on jouaient ensembles depuis notre plus tendre enfance. Enfin, tendre… C'est un mot qui n'est pas très approprié pour la situation. On a grandit en période de pré-guerre, comme si ce n'était déjà pas assez dur comme ça, avec les idées de mes parents sur les moldus et sang-de-bourbes… Je n'aime pas trop ce terme. Andromeda le hais. C'est normal, son mari en est un. Bellatrix le traite de moldu, de temps en temps. Quand elle le fait, elle dit que c'est parce qu'elle est d'humeur joyeuse. Selon elle, être sang-de-bourbe est encore pire que d'être moldu. C'est comme si des simples mortels avaient volé la magie aux sorciers, eux qui étaient si peu dignes de la recevoir… C'est pour ça qu'elle est si fière de descendre d'une longue, longue lignée de sang-pur.
Et c'est pour ça qu'elle en veut tellement à Meda d'avoir choisit Tonks, plutôt que les prétendants de rang respectable que mes parents s'obstinaient à lui présenter. Mais c'est un sujet qui fâche… Je disais quoi déjà ? Ah oui… Les réceptions familiales. Je me souviens aussi qu'un jour, quand j'étais petite – je devais aller sur mes six ans –, j'écoutais une conversation de grands pendant que mes sœurs et mes cousins jouaient dans le jardin. Une de mes grand-mère qui parlait de la guerre qui s'annonçait m'a regardé avec tristesse et a dit : « Cette gamine est trop pure pour porter le poids du combat sur ses frêles épaules… Elle ne pourra jamais se battre, ce n'est qu'un ange perdu au milieu de l'enfer… » Ma mère était partie s'isoler dans la cuisine et était revenue de longues minutes après, les yeux rougis. Elle a balancé un regard glacial à la vieille femme, et m'a ordonné d'aller jouer avec les autres enfants de mon âge. C'était stupide. Je n'avais pas leur âge, ils étaient tous plus grands que moi. J'étais la plus petite, la plus fragile… la plus innocente, aussi. Bella sait très bien se battre. Meda a du apprendre, aussi, à défendre sa cause et celle de son fils de moldus. Je ne sais pas, moi. Je n'ai jamais su. Elle avait raison, cette vieille. Trop faible.
Je ne fais que suivre les autres, leur exemple. Surtout Bella. Ca a toujours été mon model, celle que j'admirais et que j'imitais. J'ai toujours eu peur que ça l'énerve, mais non. Ca l'amusait plutôt, j'étais sa petite sœur, sa toute petite sœur qui voulait faire tout comme elle. J'ai jamais réussi à la suivre sur certains points. Le fait de me battre en est un exemple douloureux. Je suis faible, trop faible… J'étais si fière quand elle était fière de moi… Ca n'arrivait pas très souvent, mais c'était toujours un moment agréable…
oOoOoOo
- Cissy ! Eh, Cissy ! Je suis là !
Narcissa se tourna brusquement la tête, tremblant de la tête aux pieds, et croisa le regard sombre de sa sœur la plus âgée qui lui souriait, à la table des Serpentard. Elle s'efforça de répondre à son sourire, mais ce fut plutôt une sorte de grimace. Elle était tellement nerveuse…
- Vas-y, n'ai pas peur ! Tu sera à Serpentard, j'en suis convaincue, tu es une Black à l'état pur…
Une à l'état pur, une à l'état dur. Une douce pour une forte. Le feu et la glace. Différentes mais semblables.
- Veuillez vous approcher ! Le Choixpeau va désormais vous répartir…
Quand son nom retentit, Narcissa s'avança d'un pas maladroit, sous le silence lourd de la salle. Pas un bruit. Juste ses dents qui claquaient. Elle sentit ses joues rosir fortement alors qu'elle s'asseyait sur le petit tabouret de bois et qu'une main osseuse posait le vieux chapeau tout rapiécé sur sa cascade de cheveux blonds.
- Hum, encore une Black, hein ? susurra le chapeau à son oreille, de sorte à ce que personne sauf elle ne l'entende.
Elle se mordit la lèvre nerveusement.
- Vous êtes décidément une famille très spéciale, tous plus bizarres les uns que les autres… Enfin, cette génération, je veux dire. Bien que ta sœur la plus âgée et l'un de tes cousins soient à Serpentard, j'ai envoyé ton autre cousin à Gryffondor. C'est normal, il était trop courageux, il avait le cœur trop pur et trop d'amour dedans. Il a un caractère assez semblable que celui de Bellatrix, n'est-ce pas ? Mais pourtant, si différents ! Tous les deux affreusement têtus, ils foncent la tête baissé, ne lâchent jamais le morceau… mais ils sont opposés. Et ton autre sœur, alors ? Hein ? Elle, j'ai hésité. Elle était assez intelligente pour Serdaigle, assez courageuse pour Gryffondor, assez loyale pour Poufsouffle… mais elle a choisit. Serpentard. C'était sa décision, je l'ai respecté.
Le souffle court, Narcissa regarda les élèves présents qui la fixaient d'un air impatient. Le chapeau était long à se décider.
- Assez parlé d'eux ! murmura-t-il joyeusement. C'est inutile. Tu es le sujet principal. Où vais-je te mettre ? C'est fou comme tu es… pure. Par rapport à eux. Tu as toutes les qualités requises pour Serdaigle. Tu manque de courage pour Gryffondor, la loyauté n'est pas ton point fort et tu n'es pas assez ambitieuse et cruelle pour Serpentard. Tu porte trop d'amour en toi.
- Je sais ! cracha Narcissa à voix basse, osant répliquer d'un ton insolent à ce vieux chapeau si… vénérable. Je suis trop faible !
- Tu fais erreur, petite ! C'est bien là qu'est la faute ! Tu n'es pas trop faible, loin de là… Justement ! Tu es trop forte pour cette maison remplie de gens vils et rusés qui ne pensent qu'à leur personne, qu'à sauver leur vie à eux.
Narcissa haussa les sourcils. Elle était perdue. Pourquoi lui mentait-il ainsi ? Durant toute son enfance, on lui avait répété qu'elle était trop faible et trop douce pour quoi que ce soit. Trop belle pour être abîmée, trop pure pour le danger. D'où ce vieux bout de chiffon sortait-il ça ?
- Tu peux encore décider à ma place. Je suis là pour te proposer. Et je suggère Serdaigle. Après, fais ce que tu veux de ta vie, de ton destin. Trace ton propre chemin. Fais tes choix.
- Je… je veux aller à Serpentard ! assura Narcissa en s'efforçant de contrôler les tremblements de sa voix.
- Ne laisse personne prendre les décisions à ta place ! Est-ce ce que tu désire au plus profond de ton cœur ?
- Ce que je désire, justement, c'est de ne pas en avoir. Ne plus en avoir. Pour être forte, plus forte, comme Bella. Envoie-moi à Serpentard.
- Je t'aurais prévenu. SERPENTARD ! ajouta-t-il dans un cri qui résonna, se répercutant contre les murs de la Grande Salle qui explosa en applaudissements.
Jamais Narcissa n'avait vu un sourire aussi fier, aussi triomphant que celui de Bellatrix ce jour-là alors qu'elle l'accueillait à bras ouverts à la table des vert et argent.
oOoOoOo
Je me souviendrais toujours de son regard, à ce moment là. La lueur de fierté dans ses yeux. Ca m'a réchauffé le cœur. J'ai couru dans ses bras et elle m'a serré contre elle, très fort. Ce qu'elle ne faisait jamais, avant. Ce qu'elle n'a fait que très, très rarement, quand elle était vraiment contente de moi. Elle me prenait au sérieux, elle me parlait comme à une fille de son âge, comme à une amie. Elle m'appelait Narcissa. Malgré moi, je crois que… J'aimais ces moments. J'aimais ne plus être rien d'autre que la petite sœur, celle qu'on couve, qu'on protège de tout… Parce qu'elle est trop jeune pour faire face. Elle qui adorait faire mon éducation, forger mon caractère, « faire de moi une vraie Black » comme elle disait. J'étais heureuse, parce que je désirais vraiment qu'elle soit fière de moi. J'aimais qu'elle m'appelle par mon prénom, et non par le surnom qu'elle m'avait donné quand j'était encore un bébé. J'aimais me sentir grande, lire la fierté sur son visage et dans son regard. Maintenant, c'est l'inverse. On ne se voit plus souvent, et ça me manque, tout ça. Ces moments où elle m'aidait à me coiffer, à m'habiller bien, à faire mes devoirs à la perfection… Car c'était tout simplement ce qu'elle recherchait. Elle voulait que je sois parfaite. Et je voulais la rendre fière. J'aimerais tant retrouver cette complicité enfantine, ce sourire sur son visage. Aujourd'hui, ça me manque réellement, le temps où elle m'appelait encore Cissy.
