Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, nous nous contentons simplement de les emprunter.

Merci à toutes les personnes qui suivent cette histoire!


CHAPITRE II

Suguru avait gardé le silence au cours de « l'explication » entre Hiroshi et la fille qui l'avait pris à partie sans ménagement dans le café. Il n'avait rien dit, mais du peu qu'il avait entendu il avait parfaitement compris de quoi il retournait et une fois dans la rue, il avait abandonné son masque d'impassibilité et laissé échapper un profond soupir. Il s'était fait des idées. Jamais l'interne n'avait laissé entendre qu'il était susceptible d'éprouver une quelconque attirance pour les garçons, et ceci en était la confirmation flagrante. Dans ce cas… qu'avait-il espéré ? D'où lui était venue l'idée insensée que, peut-être…

C'est pas parce qu'il t'a donné des conseils qu'il fallait te faire des idées, mon pauvre… songea-t-il avec découragement.

Il parut hésiter puis plongea la main dans sa poche et en tira son téléphone portable. Après un coup d'œil en direction du café, il sélectionna un numéro dans le répertoire et valida.

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« Ok, tout est en ordre… Il ne devrait plus tarder à arriver. »

Hiroshi redressa un coussin sur le canapé et secoua la tête. Il en devenait ridicule, et heureusement que ses colocataires n'étaient pas là pour le voir faire autrement ils n'auraient pas fini de le chambrer. Mais c'était la première fois que Suguru venait chez lui, et il avait à cœur de lui montrer qu'il ne vivait pas dans une porcherie.

L'appartement était d'ailleurs loin d'en être une, mais ses camarades et lui étaient assez… désordonnés… et il doutait que Suguru apprécie ce genre de chose, il n'y avait qu'à voir la manière dont madame Fujisaki tenait sa maison.

Le jeune homme consulta une nouvelle fois sa montre, qui indiquait 15h45. Il se dirigeait vers la salle de bains afin de vérifier une dernière fois qu'il était présentable quand son téléphone sonna. Son cœur se mit à battre ; Suguru l'appelait-il pour annuler sa venue ? Mais c'était son amie, Sakura.

« Salut Hiro ! Comment vas-tu ? Tu n'es pas en train de bosser, j'espère ? Sans laisser le temps à son ami de répondre, la jeune fille acheva : Alors ? Il est rentré ?

- Il ? De qui tu parles ?

- Oh, allez, ne fais pas celui qui ne comprends pas, tu devrais savoir que ça ne marche pas avec moi depuis le temps. Fujisaki ! Il est revenu d'Europe ? Tu m'as bien dit qu'il devait rentrer début juillet ?

- Ah ! Ah, oui, il est rentré… répondit Hiroshi en tentant de prendre un air détaché.

- Et alors ? Tu l'as revu ? »

- C'était tout Sakura, ça. Aller toujours tout droit à l'essentiel, telle était sa devise.

« Eh bien… Oui, je l'ai revu… On a pris un café ensemble y'a deux jours et… là je suis en train de l'attendre. »

Son amie laissa échapper un petit sifflement admiratif.

« Ooh, ça va vite entre vous ! Tu t'es enfin décidé à te remuer, mon petit Hiro ?

- Je l'ai juste invité à venir prendre le thé. Comme il m'a rapporté des friandises d'Italie, je… »

L'étudiante l'interrompit d'un gloussement.

« Il t'a rapporté un souvenir ? Fonce, Hiro, t'as tout bon avec lui, je te dis !!

- Heu, oui, peut-être, mais en fait je crois que… »

Cette fois, c'est la sonnerie de l'entrée qui l'interrompit et, vu l'heure, il ne pouvait s'agir que d'une seule personne. Remettant à plus tard le récit de la scène entre l'une de ses conquêtes d'un soir et lui, il bredouilla précipitamment :

« C'est lui ! J'te rappelle plus tard, Sakura !

- J'y compte bien ! Allez, attaque Casanova ! »

Hiroshi raccrocha et se précipita à la porte, derrière laquelle attendait Suguru.

« Bonjour, Fujisaki-san. Entrez, je vous en prie !

- Bonjour, monsieur Nakano », répondit le garçon en franchissant le seuil. Il retira ses chaussures et suivit son hôte au salon.

« Asseyez-vous… Ne faites pas attention au désordre, mes colocataires et moi ne sommes pas vraiment des maniaques du rangement, fit Hiroshi, qui se demandait pourquoi il était si soucieux de faire bonne impression sur Suguru, alors qu'il n'en avait jamais été de même pour les autres.

- Oh, je suis loin d'être maniaque moi même ! Mais… vous vivez dans un bel appartement. Ça n'est pas trop difficile, la cohabitation ?

- Vous savez, on ne se voit pas tant que cela à cause de nos horaires, et dans la mesure où chacun assure sa part des taches ménagères, il n'y a pas de problèmes. Excusez-moi, je vais préparer le thé. »

Le jeune homme mit de l'eau à chauffer et, en attendant, déposa le panettone sur la table.

« Puisque je savais que vous alliez venir, je n'y ai pas touché. Nous y goûterons ensemble, déclara-t-il.

- Oh mais non, il est tout pour vous, protesta Suguru, qui avait apporté avec lui une petite boîte de dango.

- Si mes amis le découvrent, il n'en restera pas grand-chose, croyez-moi ! Et puis, ça vous rappellera votre voyage… »

Ils discutèrent un petit moment en prenant leur thé et en dégustant les pâtisseries. Avec un réel plaisir, Hiroshi constata que le changement qu'il avait remarqué chez le pianiste lors de leur dernière rencontre était toujours là ; et il retrouvait la complicité qui était la leur lorsqu'ils s'étaient rapprochés, à l'occasion du malencontreux accident survenu à Suguru.

Il se résolut enfin à poser la question qui lui brûlait les lèvres, désireux d'aller au bout des choses.

« Fujisaki-san… Vous m'avez dit la dernière fois n'avoir plus de doutes sur vos préférences, mais… si ça n'est pas indiscret… puis-je savoir ce qu'elles sont, en fin de compte ? »

Le garçon s'empourpra légèrement, mais c'était bien grâce à Hiroshi qu'il était parvenu à faire la part des choses aussi n'éprouvait-il aucun gêne à avouer la vérité.

« Hé bien… Vous aviez raison. Les… les garçons ne me laissent pas indifférent », conclut-il. Le cœur du jeune homme s'emballa dans sa poitrine mais il ne laissa rien paraître de ses émotions ; de toutes manières, il était encore trop tôt pour parler de quoi que ce soit au musicien.

« C'est… c'est une bonne chose que vous sachiez où vous en êtes, dit-il. J'imagine que vous devez être rassuré.

- Oui. Mais… tout est différent à présent. Vous savez, monsieur Nakano, j'ai… rencontré quelqu'un au cours de mon voyage, confia Suguru, presque à voix basse.

- Quelqu'un ?

- Un… un garçon. »

L'expression d'Hiroshi ne vacilla pas, même s'il avait l'impression de s'être reçu un grand coup de poing dans l'estomac. Qu'était-il allé s'imaginer ? Que Suguru allait attendre après lui ?

« Ah, vraiment ? Un Européen ? s'enquit-il, impassible.

- Non. Un… un des musiciens de la tournée. Un violoniste appelé Garai. Au début, je… je ne m'étais pas vraiment rendu compte qu'il… qu'il me faisait des avances, mais après… j'ai compris où il voulait en venir, relata le pianiste, sans se douter de l'impact que ses paroles avaient sur Hiroshi.

- Je vois… dit celui-ci. Et donc, c'est comme ça que vous avez pris conscience de votre préférence.

- Oui… Même si j'avoue avoir été surpris quand il m'a embrassé, je… je l'ai presque repoussé mais après… j'ai trouvé ça très agréable, dit Suguru avec un petit sourire.

- Je suis content pour vous », fit Hiroshi, dissimulant soigneusement sa déception et désireux soudain de mettre le plus rapidement possible un terme à cette conversation – voire ce rendez-vous. Il avait trop attendu. S'il avait dit la vérité à Suguru dès le départ, qui sait comment les choses auraient pu évoluer ? Mais il était trop tard maintenant. Le pianiste s'était consolé dans les bras d'un autre que lui et il se voyait mal à présent tenter de reconquérir le terrain perdu.

« Et vous, monsieur Nakano ? Avez-vous rencontré quelqu'un d'autre ? questionna Suguru, pour la forme, car après ce qu'il avait vu dans le café il ne se faisait plus beaucoup d'illusions.

- Non… enfin… personne avec qui je suis allé très loin, dit l'interne, évasif.

- Mais, cette fille de l'autre jour ?...

Ah ! Euh… c'est un peu compliqué… et pas vraiment intéressant, croyez-moi. Alors… quels sont vos projets pour la suite ? »

Suguru non plus n'avait rien laissé paraître de ses sentiments à l'écoute des explications maladroites d'Hiroshi, mais ces vagues justifications n'avaient fait que conforter son idée que le jeune homme n'était intéressé que par les filles. Il choisit donc de ne pas insister et d'abandonner ce sujet quelque peu douloureux.

Ils passèrent encore quelques moments à bavarder, puis Suguru se leva pour prendre congé.

« Pour vendredi soir, je peux compter sur votre présence ? demanda-t-il.

- Oui, j'ai interverti avec un collègue. Ne vous en faites pas, je serai bien là.

- Ah, tant mieux ! Vous savez, nous n'allons pas être très nombreux. Quelques amis à moi, Narumi, Shinichi et vous.

- Shinichi ?

- Shinichi Garai… Le violoniste dont je vous ai parlé… » dit Suguru, rosissant. Il partit peu de temps après sans se douter que, tout à coup, l'interne n'avait plus la moindre envie de se rendre à cette soirée.

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La fin de la semaine arriva rapidement et, le vendredi soir, Hiroshi gara sa moto aux abords du restaurant où Suguru avait choisi de célébrer son vingtième anniversaire, un petit établissement traditionnel du vieux quartier de Gion. Il ôta son casque, remit sommairement de l'ordre dans sa chevelure puis poussa la porte du restaurant.

Il s'était creusé la tête pour trouver quelque chose à offrir au jeune pianiste et avait fini par arrêter son choix sur un beau livre de voyage sur l'Europe, dans lequel il avait glissé une carte avec ces quelques mots « Afin de vous souvenir toujours de votre première tournée à l'étranger », ce qui, après coup, était assez stupide attendu que Suguru n'avait manifestement pas ramené que des photos de son voyage ; mais alors, le paquet était déjà fait.

Tant pis… j'espère que ça lui plaira tout de même…

Suguru était déjà là, en compagnie d'amis à lui, ainsi que de Narumi qui parut enchantée de revoir son ancien professeur. Hiroshi salua tout le monde et remit son cadeau au pianiste qui le remercia, avant de le placer dans un coin avec ceux qu'il avait déjà reçus. Il s'assit ensuite à côté de Narumi.

« Alors, comment vas-tu depuis la dernière fois ? Pas trop difficile tes cours ?

- Non, ça va. Enfin, il faut dire que je travaille dur, et puis… si j'ai des difficultés… je pourrai toujours vous demander de l'aide, n'est-ce pas professeur ? » dit la jeune fille en clignant de l'œil. Malgré que l'interne ait changé de logement peu de temps après que Suguru et elle se soient séparés, il était resté en bon termes avec la jeune fille et il leur était arrivé, à quelques reprises, d'aller boire un café ensemble.

Narumi redevint sérieuse et, l'air un peu songeur, demanda :

« Vous n'avez toujours personne ?

- Non. Et toi ?

- Moi non plus… » répondit-elle d'un ton quelque peu désabusé, et Hiroshi se demanda si Suguru lui avait parlé de Shinichi Garai. Sans doute pas.

Il était plus de 20h30 et alors que l'interne se demandait avec un peu de rancœur quand allait arriver le fameux Shinichi, la porte du restaurant s'ouvrit sur un grand jeune homme brun, aux traits agréables et à l'air sérieux encore accentué par le port d'une paire de lunettes.

« Veuillez m'excuser, déclara-t-il en s'inclinant, mon train a eu du retard…

- Ça ne fait rien, dit Suguru en allant l'accueillir. L'essentiel est que tu sois là, Shinichi. »

Le nouveau venu salua tout le monde et prit place à côté de Suguru en lui tendant un paquet et une enveloppe. Lui et Hiroshi étaient un peu les attractions du dîner car les autres invités ne les connaissaient pas, après tout.

« Suguru m'a expliqué que vous l'aviez soigné. Vous êtes infirmier ? demanda Shinichi.

- Médecin, en fin d'internat, corrigea Narumi, instinctivement sur la défensive.

- Et pourquoi avez-vous choisi Kyoto ?

- Pour raisons personnelles.

- Une petite amie ? insista Shinichi.

- Pour raisons personnelles », répéta Hiroshi sans lâcher le regard assuré du violoniste.

Le jeune interne revint subtilement sur un autre sujet de conversation et le reste du dîner se passa sans anicroche.

Suguru choisit le dessert pour ouvrir ses cadeaux. Il commença par ceux de Garai, au sommet de la pile. Il ouvrit la boite et ses yeux brillèrent d'excitation.

« Des chocolats Neuhaus ! »

Il gratifia le violoniste d'un sourire chaleureux et reposa la boîte de chocolats belges raffinés – et très chers ! – sur laquelle on pouvait lire Neuhaus Rain of Stars.

« Neuf des plus grands chefs se sont associés pour cette série limitée. Il y a un livre en plus, expliqua Garai.

- Merci beaucoup, Shinichi.

- N'oublie pas l'enveloppe. »

Suguru l'ouvrit précautionneusement.

« Un billet d'avion pour… Hokkaido et un séjour dans un rotenburo ? »

Il y avait un mot épinglé au billet : « Pour mieux nous connaître » était-il écrit, ce qui fit s'empourprer son destinataire.

« Oui, je viendrai aussi. Cela pourrait être une bonne occasion pour… travailler et se détendre », expliqua Garai.

Si Nobu, Rié et Shinzo ne sourcillèrent pas, Narumi trouva la scène insolite et chercha une réponse dans le regard de son ancien professeur, et ce qu'elle y lut ne la rassura guère. Elle regarda Suguru, puis le violoniste, et comprit. Un peu pâle et vacillante, elle se leva. Hiroshi avait remarqué son expression troublée et se leva à son tour.

« Excusez-moi de précipiter mon départ, mais il est tard. Narumi-chan, je rentre, je commence tôt demain, je te ramène. »

Elle hocha la tête, livide.

« Il y a un virus assez violent en ce moment, faites attention, dit le jeune homme à l'assemblée pour essayer de justifier le comportement de l'étudiante.

- Mais vous n'avez pas pris le dessert ! s'exclama Suguru comme s'il annonçait l'apocalypse.

- Je… je préfère rentrer, bredouilla la jeune fille, au bord des larmes.

- Mais qu'est-ce qu'il se passe ?? Narumi ! Je n'ai pas encore ouvert vos cadeaux, s'affola le pianiste.

- Je la ramène, ne vous inquiétez pas, dit Hiroshi en sortant de quoi régler son addition et celle de la jeune fille, qu'il serra contre lui. Poursuivez votre soirée tranquillement, elle vous appellera quand elle ira mieux. »

Ils saluèrent et sortirent, Narumi toujours blottie contre Hiroshi. Suguru observa la scène à travers la vite. L'interne offrit son casque et sa veste à la jeune fille qui s'agrippa à lui. La moto démarra, déposant un voile de tristesse sur le regard noisette, et s'enfonça dans la nuit.

« Hé, Suguru, reviens parmi nous », le rappela Shinichi.

Il enfouit au fond de lui un sentiment amer et douloureux. Il venait de blesser son ancienne petite amie et Nakano aussi devait avoir compris. Pourquoi son cœur était-il aussi serré ?

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Même s'il gara son véhicule devant le domicile des Okuda, Hiroshi et Narumi ne rentrèrent pas immédiatement. Ils marchèrent un petit peu et l'interne consola la jeune fille du mieux qu'il put. Une heure plus tard, elle regagna son domicile, le cœur un peu moins blessé. Nakano aussi rentra chez lui mais personne n'était là pour le consoler, seulement il n'en voulait qu'à lui. Il aurait dû être plus clair sur ses sentiments car visiblement son message final n'avait eu aucun effet, Fujisaki n'en avait jamais parlé.

Ou peut-être qu'il est snob et que je ne suis pas assez bien pour lui, grimaça-t-il en pensant à l'autre musicien professionnel.

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Fujisaki appela Hiroshi pour le remercier du livre et demanda des nouvelles de Narumi. Légèrement distant, l'interne lui donna encore quelques conseils puis s'excusa : sa pause s'achevait, il devait raccrocher.

À partir de ce coup de fil, un fossé s'installa entre eux deux, tassant ainsi l'histoire et remettant chacun à sa place.

À suivre…


Dango : les dango sont des pâtisseries sous forme de boulettes à base de farine de riz. Elles sont le plus souvent présentées en brochettes de 3 ou 4 boulettes et fréquemment servies avec du thé vert.
Rotenburo : tout comme les onsen, les rotenburo sont des sources naturelles d'eau chaude.