Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, nous nous contentons simplement de les emprunter.

Merci à toutes les personnes qui auront suivi cette histoire jusqu'au bout!


CHAPITRE VII

Ces trois dernières semaines s'égrenèrent à une allure incroyable. Hiroshi partageait son temps à l'hôpital, à réviser mais aussi dans le train pour passer divers entretiens dans les établissements tokyoïtes. Plusieurs hôpitaux lui avaient donné des réponses positives, l'examen n'était plus qu'une formalité.

Son dernier soir à l'English Pub fut le plus beau, le plus intense peut-être. Il savait qu'une fois qu'il serait titulaire, les loisirs seraient un luxe. Et alors qu'il accompagnait exceptionnellement vocalement Velouria sur la chanson des Who, Beyond Blue eyes, il crut apercevoir la silhouette frêle de Fujisaki mais à la fin de la chanson, il n'y avait personne là où le pianiste aurait dû être.

Le soir en rangeant sa guitare, il se demanda quand il la ressortirait de son étui, mais les piaillements de Velouria le ramenèrent à la réalité.

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Hiroshi n'aimait pas les départs et les séparations. Il avait caché son départ à son ex-petite amie. Il l'avait juste embrassée sur le front et était parti sans un bruit. Mais comme leur première nuit, elle s'était réveillée et à défaut de lui envoyer son casque de moto, elle lui avait lancé un livre énorme et s'était jetée dans ses bras pour une dernière étreinte :

« Tokyo n'est pas le bout du monde. Et je reviendrai ici.

- Mouais, ils disent tous ça, dit la jeune fille en ravalant ses larmes.

- Viens à Tokyo quand tu auras fini ton année.

- Je pourrai ?

- Mais oui ! Je vais revivre avec Sakura. Alors on pourra te recevoir.

- Dépêche-toi de partir sinon je vais pleurer et comme je n'aime pas qu'on me voit le faire, je serais obligée de te tuer après ! »

Il l'embrassa une dernière fois et partit.

Il avait salué Kyo, Itachi, Kagami (qui avait rendu son appartement et emménagé à la place de l'interne) et Narumi la veille, et il passa une dernière fois devant chez les Fujisaki. Il était trop tôt pour que quelqu'un soit éveillé mais alors que la porte s'ouvrait, il démarra en trombe de peur qu'on le reconnaisse.

Les examens se déroulèrent sans problème mais l'attente des résultats avaient fait naître une étrange sensation qui se mua en certitude : même s'il réussissait brillamment, il ne serait jamais un bon chirurgien. Goûter de nouveau à la scène avait versé le poison dans son cœur. Il ne serait jamais un bon chirurgien tant qu'il n'avait pas la certitude qu'il ne pourrait pas vivre de sa musique. Il devait faire quelque chose. Il était temps de choisir, ou plutôt de bien choisir. En plein milieu de la nuit, il fila chez son frère et ils discutèrent jusqu'aux lueurs de l'aube. A peine rentré chez lui, Hiroshi réserva un aller simple pour l'Angleterre. Le grand départ serait dans quatre jours.

Pour son voyage, il décida de se séparer de tout luxe : il résilia l'abonnement de son téléphone portable, laissa ses cartes de crédit et chéquiers, pas d'ordinateur non plus. Il partirait avec sa moto, sa guitare et quelques vêtements. Il referma son sac quand un carton attira son attention. C'était le carton des livres. Il le fouilla frénétiquement et en ressortit La Sonate à Kreutzer qu'il glissa dans son sac à dos. Il serait là pour lui rappeler chaque jour ce moment merveilleux.

Pendant qu'il s'affairait à ranger sa chambre du coup en désordre, Sakura téléphona de sa chambre.

« Moshi moshi, dit une petite voix déterminée dans le combiné.

- Bonjour, monsieur Fujisaki, c'est… Sakura Hasumi. Ne raccrochez pas, s'il vous plait ! dit-elle comme si elle avait deviné l'intention de son interlocuteur.

- Dépêchez-vous, mademoiselle Sakura, mon temps est précieux.

- Et je n'en abuserai pas. Je sais ce qu'il s'est passé entre vous et Hiroshi.

- Vous devez être mal renseignée. Il ne s'est rien passé.

- Si. Et je crois que vous devriez être mis au courant. Excusez-moi mes propos mais à l'époque vous étiez trop jeune pour comprendre. Lorsque que vous avez joué la sonate de Beethoven avec Hiroshi, tout le monde, y compris vous, a ressenti la tension… sexuelle entre…

- Vous dites n'importe quoi !

- Laissez-moi finir, s'il vous plaît. Rappelez-vous de l'intensité du moment. Ça n'était pas qu'une prouesse musicale. Hiro est bien en dessous de votre jeu mais c'était magnifique et… passionné. Je sais ce que vous ressentez. Et… je sais ce que Hiro ressent.

- …

- C'est un idiot. Il aurait dû se déclarer avant votre départ en Europe. Il trouvait juste que c'était un peu trop tôt pour… pour vous faire comprendre que vous lui plaisiez. C'était délicat : il habitait chez votre ancienne petite amie et vous, vous découvriez à peine vos… vos préférences. Ça l'a énormément déçu que vous ayez un petit ami en rentrant. Ces mots n'étaient pas que de l'ivresse. Il n'aurait jamais dû vous manquer de respect mais il était jaloux et il cachait son attirance depuis trop longtemps.

- Il… Il vous a raconté nos conversations sur… sur mes préférences ?

- Ne me trouvez pas arrogante mais j'ai de l'expérience et je sais reconnaître deux personnes qui se plaisent.

- Mais… ses petites amies ?

- Un réconfort, rien de plus. Il… Il quitte le Japon vendredi. Si vous ressentez quelque chose, ne tardez pas. Il sera relativement injoignable et il ne sait surtout pas quand il revient. Si vous ne ressentez rien, alors je suis navrée d'avoir abusé de votre temps.

- …

- Bonne journée. »

Une bonne chose de faite, songea la jeune fille. Je devrais recevoir une médaille pour ça ou…

« Hiro ! s'exclama l'étudiante, je crois que tu devrais me payer un restau. Et un bon.

- Pourquoi ? demanda le garçon, dubitatif.

- Sinon je pleure et je le répète à ton frère. Pire, à Sobi et lui te châtiera en bonne et due forme. »

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Dire que Suguru nageait en pleine confusion relevait du domaine de l'euphémisme.

Le coup de fil de Sakura avait mis à mal toutes ses certitudes, et il ne savait plus quoi penser. Hiroshi Nakano l'aimait ? C'était incroyable… Bien sûr, il y avait eu la sonate et le sentiment indéfinissable qu'elle lui avait laissé après coup, mais…

Le pianiste repoussa sa chaise et se précipita sur son bureau. Il ouvrit le premier tiroir et fouilla avec frénésie avant d'en tirer la lettre que l'interne lui avait envoyée juste avant son départ pour l'Europe, et qu'il n'avait reçue que des mois plus tard. Il ne l'avait pas comprise alors… ou il n'avait pas eu tous les éléments pour la comprendre. Nakano n'était pas quelqu'un qui se livrait facilement. À première vue il paraissait très ouvert et se liait facilement, mais… que savait-il vraiment de lui ? Suguru se rappelait, chaque fois qu'ils avaient discuté c'était lui qui en avait dit le plus. Ces quelques lignes sibyllines qu'il avait relues si souvent étaient donc une déclaration ?

Le garçon fut distrait le restant de la journée, l'esprit tout entier tourné vers la révélation de Sakura. N'était-il pas déjà trop tard pour recoller les morceaux entre Hiroshi et lui ? Dissiper un malentendu qui n'avait fait que s'amplifier au fil du temps ?

« Il quitte le Japon vendredi. Si vous ressentez quelque chose, ne tardez pas. Il sera relativement injoignable et il ne sait surtout pas quand il revient. »

Le jeune homme partait… Pour où ? Et pourquoi ? N'avait-il pas réussi ses examens finaux ? Avait-il décidé d'aller exercer la médecine à l'étranger ?

Ou alors… Il veut peut-être s'éloigner de moi ?

Il n'y avait qu'un seul moyen d'obtenir une réponse, et après avoir tergiversé des heures, Suguru prit une profonde inspiration et sélectionna le numéro d'Hiroshi, qui se trouvait toujours dans son répertoire.

« Allô ?

- Monsieur Nakano, bonsoir, c'est Suguru Fujisaki, je… j'espère que je ne vous dérange pas ? »

Un silence lui répondit.

« Attendez, je dois vous parler c'est important ! Votre amie Sakura m'a dit que vous alliez quitter le Japon ? »

Sakura… Ça ne m'étonne pas d'elle… Mais pourquoi a-t-elle fait ça ? songea Hiroshi, toujours muet, le cœur battant.

« Pourquoi partez-vous, monsieur Nakano ? Où comptez-vous aller ?

- Pourquoi m'avez-vous appelé, Fujisaki-san ? Je pensais qu'après… qu'après ce que je vous avais dit, vous ne vouliez plus entendre parler de moi, dit enfin le jeune homme.

- Parce que… mademoiselle Sakura m'a dit aussi que… Suguru avala nerveusement sa salive, … que je vous plaisais. »

La stupeur empêcha tout d'abord l'interne de répondre ; mais qu'était allé raconter sa colocataire ? Pourquoi avait-elle décidé subitement de tout déballer ?

« Alors elle… lâcha-t-il d'une voix incrédule teintée de colère.

- Est-ce que c'est vrai, monsieur Nakano ? Est-ce que c'est vrai que je vous plais ?

- Et quand bien même, je ne vois pas vraiment ce que cela changerait, Fujisaki-san. À moins que je ne me trompe, vous n'êtes pas libre donc il ne sert à rien de…

- Shinichi et moi ne sommes plus ensemble, l'interrompit Suguru.

- Pardon ?

- Shinichi et moi nous sommes séparés, répéta le pianiste. Il m'a ouvert les yeux. C'est… c'est vous que j'aime », acheva-t-il dans un souffle.

Interdit, Hiroshi ne trouva rien à dire. Il avait rêvé des mois durant d'entendre ces mots dans la bouche du garçon, et à présent que c'était chose faite… il restait muet.

« Monsieur Nakano… J'ai besoin de savoir… Est-ce que mademoiselle Sakura a dit vrai ? Est-ce que… Est-ce que vous m'aimez aussi ? »

La voix du musicien tremblait un peu – de peur, d'espoir ? Mais cela n'avait plus la moindre importance.

« Je vous aime, Fujisaki-san, répondit l'interne. Il y a eu des filles depuis… depuis Issei, mais c'est vous que j'aime et vous n'imaginez pas à quel point je suis heureux d'apprendre que c'est réciproque. Je vous ai dit des choses abominables devant ce bar, et j'ai tellement honte de mes paroles mais… c'était si difficile de vous voir avec un autre après que j'ai tant hésité à vous déclarer mes sentiments ! »

Il y eut un nouvel instant de silence, chacun des deux garçons prenant la pleine mesure de ce qui venait d'être – enfin – dit. C'est Suguru qui rompit le charme le premier et demanda :

« Monsieur Nakano… Pourquoi quittez-vous le Japon ? Où vous en allez-vous ? »

Oui, c'était vrai, il partait. Il partait en dépit de l'aveu du jeune musicien et de sa propre déclaration. Il devait le faire, sous peine d'avoir des regrets toute sa vie.

« Je pars… je pars vendredi pour l'Angleterre, répondit le jeune homme. Cela n'a rien à voir avec vous, Fujisaki-san. J'avoue, j'ai été soulagé de retourner à Tokyo, mais c'est parce que j'avais honte de la manière dont je vous avais parlé. Mais après avoir passé mes examens, j'ai réfléchi. Ce que m'a dit votre… Shinichi Garai n'a cessé de me trotter dans la tête depuis, que nous étions chacun responsables de nos choix, et j'ai réalisé que je voulais tout de même voir si j'étais capable de vivre de ma musique avant de me consacrer à une carrière de chirurgien. Je vous ai dit avoir manqué le coche à plusieurs reprises, mais c'est terminé. Shuichi et moi avions un rêve commun et… je ne l'ai pas suivi. Mais cette fois je ne me déroberai pas, et si je ne parviens pas malgré tout à devenir musicien professionnel, au moins n'aurais-je pas de regrets. »

Suguru avait écouté sans un mot cette longue tirade. Il comprenait.

« Je sais ce que la musique représente pour vous, monsieur Nakano. J'ai vu combien vous étiez rayonnant quand vous avez joué avec mademoiselle Velouria à l'English Pub. »

Passé le premier instant de surprise, Hiroshi se rappela soudain le soir où il avait cru voir le garçon au milieu de l'assistance. Ainsi, il ne s'était pas trompé !

« Vous étiez venu me voir !

- Oui. Narumi m'avait dit que vous jouiez là-bas. J'ai… j'ai longtemps hésité, mais je suis venu. Je… ne suis pas resté longtemps mais j'ai compris que vous étiez fait pour la musique. C'est pour ça que… je comprends pourquoi vous devez partir. Mais… sachez que… je vous attendrai. »

Hiroshi sentit son cœur marquer une pause avant de repartir à un rythme effréné.

« Vous… vous m'attendrez ? demanda-t-il sans oser y croire.

- Oui. Je vous aime. Je ne savais pas que… Je croyais que vous n'étiez attiré que par les filles, mais j'ai été stupide. Je n'avais pas compris ce que je ressentais pour vous, ou peut-être avais-je peur de comprendre, mais maintenant tout est différent… Monsieur Nakano…c'est avec vous que je veux vivre quelque chose, alors… j'attendrai votre retour.

- Je ne sais pas quand je reviendrai, dit faiblement le jeune homme.

- Peu m'importe. Moi aussi je regarderai le ciel en pensant à vous, et je me souviendrais de ce jour où je vous ai vu sur scène, tout aussi rayonnant que les étoiles au firmament.

- Merci, Fujisaki-san… murmura Hiroshi, le cœur serré. Je vous promets de tout faire pour réussir une fois là-bas. Et… je vous aime moi aussi. »

Chacun des deux garçons raccrocha avec un curieux mélange de joie et de chagrin au creux de la poitrine. Une malencontreuse succession de malentendus les avait éloignés, et à présent que tout était enfin clair entre eux, ils ne savaient même pas quand ils allaient se revoir.

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Hiroshi consulta sa montre et soupira ; combien de temps encore à passer dans le hall d'embarquement avant de pouvoir monter à bord de l'avion qui devait l'emporter vers l'Angleterre ? L'attente était insupportable, il n'avait plus qu'un seul désir, quitter enfin le Japon afin d'échapper à ses remords. Il laissait ses amis derrière lui, Sakura, mais aussi Yuji… et Suguru Fujisaki.

L'aveu du jeune pianiste l'avait bouleversé, mais il ne pouvait plus faire marche arrière. La musique occupait une place trop importante dans son cœur. Mais… Suguru l'attendrait-il vraiment ? Cet amour non concrétisé résisterait-il à l'absence et à l'éloignement ?

Encore quelques petits instants à patienter. Hiroshi ouvrit son sac de voyage et effleura du bout des doigts la couverture de La Sonate à Kreutzer, mais il le laissa à sa place. C'était encore trop tôt.

« Monsieur Nakano ! »

Le jeune homme tressaillit violemment et se retourna en direction de la personne qui venait de l'appeler. Cette voix, il l'aurait reconnue entre mille, mais c'est avec une incrédulité sans bornes qu'il vit accourir vers lui un Suguru rouge et essoufflé.

« Fujisaki-san ?

- Mon… monsieur Nakano… J'arrive à temps, je… j'ai bien cru ne jamais arriver à vous trouver… haleta le musicien, hors d'haleine, les mains sur ses genoux.

- Mais que faites-vous ici ? Comment ?...

- J'ai téléphoné à mademoiselle Sakura… Elle m'a donné l'heure de départ de votre avion… Je… J'ai hésité mais… Je ne pouvais pas vous laisser partir sans… sans vous dire au revoir. »

Il avala une grande goulée d'air et se redressa, en désordre, écarlate. Revenu de sa surprise, Hiroshi le dévisagea d'un regard intense.

« Je n'arrive pas à croire que vous soyez venu me rejoindre. Je… » Il leva la main et fit le geste d'effleurer la joue du pianiste, mais hésita. Jamais encore il n'avait touché Suguru, même s'il avait rêvé plus d'une fois de le faire, et dans ses rêveries il ne se contentait pas de lui caresser la joue.

Fonce. Arrête de te dérober et vas-y, intima une petite voix dans sa tête. Il sourit. C'était vrai, le moment n'était plus aux hésitations.

« … Je vous aime », acheva-t-il en encerclant tendrement de ses mains le visage de Suguru avant de l'embrasser doucement d'abord, puis de plus en plus passionnément. Il sentit les bras du garçon remonter le long de son dos et l'étreindre avec une force incroyable comme s'il voulait ne plus faire qu'un avec lui. Lorsqu'ils se séparèrent enfin, à bout de souffle, Suguru avait les yeux brillants et était rouge comme une pivoine, mais plus seulement à cause de sa course.

« Monsieur Nakano… » murmura-t-il, les jambes molles tout à coup, et comme enivré par ce long – et délicieux – baiser. Mais avant qu'il puisse ajouter quoi que ce soit, Hiroshi l'embrassa à nouveau, oublieux des gens tout autour d'eux, et en cet instant-là plus rien d'autre ne comptait en dehors de Suguru et lui.

« Vous… vous êtes sucré… » balbutia-t-il maladroitement, et de toutes les choses qu'il aurait voulu dire en ce moment magique, pourquoi celle-ci, tellement incongrue ? Mais c'était pourtant la vérité, et à cet instant les lèvres du jeune pianiste étaient pour lui comme une friandise dont il ne pourrait jamais se rassasier.

Mais l'heure tournait, et celle de leur séparation était venue. Avec un sourire un peu triste, Hiroshi s'écarta du musicien.

« Je dois y aller, Fujisaki-san », dit-il doucement, la gorge un peu nouée. Suguru battit des paupières afin de refouler ses larmes et plongea la main dans sa poche. Il en retira un baladeur mp3 qu'il plaça dans la main de l'interne.

« C'est pour vous. Il est à moi mais je vous le donne. J'y ai enregistré la Sonate à Kreutzer, de cette manière j'espère que vous penserez à moi en l'écoutant. Et il y a d'autres morceaux ainsi vous pourrez découvrir quels sont mes goûts… et par là même en savoir un peu plus sur moi. Nous nous connaissons si peu, en fin de compte… » fit-il remarquer d'un ton empreint de regrets. Hiroshi mit le petit appareil dans sa poche avec un « Merci » ému et ôta la bague qu'il portait à l'index de la main droite.

« Je n'emporte presque rien en Angleterre, mais… prenez ceci. C'est une bague que m'a offert ma grand-mère peu de temps avant sa mort, et j'y tiens énormément. Je ne m'en étais encore jamais séparé, mais je vous la donne avec plaisir, en gage de mon amour. »

Le cœur serré, Suguru examina l'anneau d'argent orné de chrysanthèmes stylisés. Il était large pour ses doigts aussi le passa-t-il au pouce.

« Merci beaucoup, monsieur Nakano. Soyez assuré que je la garderai précieusement. »

Ils échangèrent un dernier baiser, puis le jeune homme s'arracha aux bras de Suguru et ramassa son sac.

« Je… nous resterons en contact, Fujisaki-san. Comptez sur moi. Et je reviendrai !

- Je vous attendrai, monsieur Nakano. Moi aussi je regarderai le ciel en pensant à vous. Faites bon voyage. »

Hiroshi s'écarta d'un pas, le cœur comme comprimé par un étau. S'il ne s'éloignait pas immédiatement, il savait qu'il ne partirait plus. Il se retourna vers Suguru qui n'avait pas bougé, comme enraciné au sol, l'embrassa avec fougue, presque brutalement, puis se détourna et courut jusqu'au portique qu'il franchit en toute hâte. C'était fini. Il ne pouvait plus revenir en arrière. Alors il se retourna vers Suguru qui le regardait toujours et lui adressa un petit salut de la main.

« À bientôt, monsieur Nakano… » murmura le pianiste en lui rendant son salut et, le cœur lourd, il quitta la salle d'embarquement sans un regard derrière lui.

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Suguru referma son classeur et poussa un profond soupir. Il avait suffisamment travaillé pour la soirée et s'estimait à jour dans ses révisions universitaires. Être un virtuose ne le dispensait malheureusement pas de passer des examens.

Il était tard, mais avant d'aller se coucher il alluma son ordinateur et ouvrit sa boîte mail. Son cœur battit plus vite en y trouvant un message d'Hiroshi. Quelques mots pour lui dire qu'il allait bien, qu'il pensait à lui et que s'il tardait encore à faire ses preuves sur le plan musical, il avait trouvé un travail qui lui laissait plus de temps pour répéter, et qu'il avait « peut-être des ouvertures. » Une photo était jointe, celle d'un Hiroshi rieur assis sur les marches de pierre d'un petit pub.

Suguru sauvegarda la photo sur son disque dur et éteignit son PC.

Une nouvelle année avait débuté deux semaine plus tôt, et il faisait froid en ce début de janvier, mais le garçon ouvrit sa fenêtre et, avant de tirer les volets, s'accouda au rebord glacé et leva les yeux vers les étoiles qui brillaient dans le ciel dégagé comme des diamants sur un tapis de velours noir. Hiroshi lui manquait, mais la contemplation de la voûte céleste était étrangement réconfortante.

Comme à chaque fois, il adressa un petit vœu aux étoiles puis, un sourire mélancolique aux lèvres, il ferma les volets et alla se coucher.

FIN de la deuxième partie