Chapitre 4 : Débuts de piste ?

- Des ondes étranges ? répéta Hisoka avec perplexité.

- C'est la maison toute entière qui respirait cette aura entremêlée et qui t'a rendu malade, non ? Je suis certain que c'est Yasuko qui a créé cet espèce de marasme, affirma Tsuzuki, le regard droit devant lui.

Il y avait beaucoup moins de monde à présent dans les rues de la ville de Kumamoto. Tout le monde s'en était retourné chez lui pour dîner. Les rares personnes que les shinigamis croisèrent furent un marchand de shûmais ambulant, un groupe de collégiens qui revenaient d'un entraînement de football tout en se lançant le ballon avec des passes nettes et quelques hommes d'affaires avec le portable greffé à l'oreille et qui, vraisemblablement n'avaient pas encore « décroché » de leur vie active.

Tsuzuki fit part à Hisoka de cette impression mitigée qu'il avait eue au contact de Yasuko Togochi. Déjà qu'en entrant dans la maison, il s'était senti enveloppé par une atmosphère lourde et chargée. Il aurait juré qu'il aurait fini par suffoquer s'il était resté un peu plus longtemps. Cette ambiance grise et repliée l'avait oppressé dès qu'il avait posé un pied à l'intérieur et si Hisoka avait fait de même, il se serait certainement écroulé. Toutefois, Yasuko l'avait intrigué au plus haut point :

- D'apparence et par rapport à l'état de sa chambre, elle a l'air tout à fait normal… exposa-t-il en fourrant ses mains dans ses poches. Elle s'occupe d'elle, elle a une chambre bien rangée et propre, elle passe le temps à lire de grands classiques japonais…

Il plissa les yeux d'un air soucieux.

- Mais près d'elle, c'était si concentré en émotions puissantes. Tout était si confus que je n'ai pas pu deviner ce qu'elle ressentait. Pourtant, je ne perçois rien de directement hostile…

- « Directement hostile » ? C'est-à-dire ?

Tsuzuki secoua négativement la tête à contrecoeur. Il ne pouvait pas s'expliquer lui-même, c'était ainsi qu'il ressentait les choses. Mais le contraste entre l'aspect et le mental de Yasuko avait quelque chose de vraiment particulier. L'extérieur était calme, presque éteint, alors que l'intérieur était encore plus en activité qu'un volcan en éveil. Il n'imaginait pas ce que cela pouvait donner si ce marasme sombre venait à exploser. Quel gâchis. Cette jeune fille était certainement très intelligente et prometteuse.

- Et quand tu la vois ainsi recroquevillée sur elle-même, encastrée entre deux meubles, sans bouger, sans parler… soupira-t-il en baissant la tête. Oubliée du reste du monde…

Hisoka fut interpellé par le soudain tremblement qu'il avait capté dans la voix de Tsuzuki et le silence qui s'était ensuivi. L'homme brun avait ses yeux améthyste légèrement brillants perdus dans le méandre de ses souvenirs, très certainement ceux de son enfance où lui aussi était un reclus. Mais un reclus contre sa volonté. Hisoka n'avait aucun mal à ressentir cette montée de souffrance qui venait lui percer la peau comme des aiguilles chauffées à blanc. Il préféra fermer les yeux pour ne pas montrer son mal à son coéquipier. Tsuzuki n'avait pas besoin de remontrances ici.

- Tu as vraiment eu du courage de ne pas finir comme elle, isolé de tout, lui dit-il avec calme. Tu cherchais toujours à te faire accepter des autres. Tu n'as jamais abandonné de toute manière. C'est bien.

Touché droit au cœur par ces paroles, le shingami s'arrêta de marcher et regarda son ami poursuivre son chemin d'un pas tranquille. « C'est bien ». Plus que le reste, ces deux mots firent l'effet d'une cuillerée de liquide chaud dans la gorge lors d'une rude soirée d'hiver chez Tsuzuki. Quand il entendait cela, il avait l'espérance de penser qu'il pouvait en effet être quelqu'un « de bien » en dépit des pêchés qui constituaient sa croix. Et le fait que ce soit Hisoka qui le lui dise donnait davantage de puissance aux résonances provoquées dans son cœur.

Tsuzuki porta la main devant ses yeux. Merci, Hisoka.

- Eh. Grouille-toi. C'est toi qui as les clés de l'appartement.

La voix redevenue bougonne de l'adolescent sortit le jeune homme de ses tristes souvenirs et celui-ci accourut pour revenir à ses côtés en s'excusant de traîner. Hisoka avait raison. Il n'était pas du genre à abandonner, il devait poursuivre quoiqu'il arrive !

Peu après, notre couple d'enquêteurs surnaturels poussait la porte de leur logement de fonction, le temps de résoudre l'affaire du « Lycée de la Mort ». Il se trouvait dans un immeuble situé à peine à dix minutes du lycée Haijaku, au troisième étage. Le bâtiment était neuf et semblait particulièrement bien entretenu, ce qui étonna quelque peu les nouveaux locataires. Ce ne devait pas être Tatsumi qui avait signé la feuille de bail auquel cas, ils seraient très certainement en train de dormir sous un pont, « restrictions budgétaires » obligent.

La porte s'ouvrit directement dans un minuscule vestibule qui donnait à sa droite l'entrée d'un petit salon/salle à manger/kitchenette déjà meublé d'une table basse, de coussin et de hautes étagères ainsi que d'une gazinière et d'un évier pour la cuisine avec un meuble pour ranger la vaisselle. Sur la gauche du vestibule, on devinait la porte d'une salle de bain et celle d'une chambre assez grande pour deux personnes.

C'était sommaire, épuré, mais amplement suffisant pour Tsuzuki et Hisoka qui avaient de quoi dormir confortablement. Une chance pour eux, les placards étaient déjà fournis en boites de nouilles instantanées pour le premier soir, ils n'auraient pas à ressortir.

Tous deux dînèrent tranquillement en silence avec pour tableau une vue de la rue éclairée de ses nombreux néons à enseignes qui clignotaient ou demeuraient fixes et matraquaient le passant de lumière colorée clinquante dans le noir de la nuit.

Après son repas, Hisoka posa ses baguettes dans son pot de ramens et regarda Tsuzuki avec un grand sérieux.

- En tout cas, je pense qu'il faudrait surveiller cette Yasuko Togochi. Cet amoncellement obscur qui l'entoure jusque sa demeure n'est pas à ignorer. De plus, quand on y pense, elle est dans la même classe que trois victimes.

Tsuzuki aspira bruyamment le lot de nouilles qu'il était en train de savourer avec une sorte de grognement pas d'accord.

- Mais elle est enfermée chez elle depuis deux semaines. Et les meurtres ont eu lieu il y a quatre jours.

- Ce n'est pas un alibi valable pour moi, contredit le garçon en détournant la tête. Elle peut toujours sortir en cachette la nuit. Mais c'est surtout son mental perturbé qui ne me plait pas.

Peu convaincu, son aîné se pencha de nouveau sur son dîner en répliquant que de toute manière, Yasuko Togochi ne viendrait certainement pas au lycée de sitôt. Il était bien décidé à la voir régulièrement pour essayer de l'aider, mais il n'espérait pas la faire retourner en classe aussi facilement. S'il pouvait déjà apprendre la cause de son isolement, ce serait déjà un sacré pas en avant.

- Aaaah, Gôchiso-sama deshita ! remercia Tsuzuki, les mains en prière après avoir terminé. Sinon, Hisoka, as-tu déjà de potentiels suspects dans ta classe ?

Le garçon garda le silence pour se remémorer un peu la journée passée et secoua la tête.

- Non, c'est trop tôt pour le dire. Je vais tâcher de me renseigner sur les relations de Kantarô Sejiku. Tu devrais faire pareil avec les trois garçons de la T-4.

- Mais oui, mais oui, je ferai ça demain ! Tu veux que je t'aide à faire tes devoirs avant d'aller d… Humph !

Un coussin habilement lancé vint se fourrer droit dans sa bouche.

- Je n'ai pas besoin de toi, maugréa Hisoka en s'occupant de débarrasser la table. Et cette nuit, t'as pas intérêt à trop t'approcher de mon futon.

- Bien, chef…

† ※ †

Le lendemain matin, Tsuzuki et Hisoka se préparèrent rapidement pour se rendre au lycée après un petit déjeuner sur le pouce. D'après son emploi du temps, le faux professeur de littérature aurait cours avec les T-4 pour les deux dernières heures de la journée. En attendant, il avait le projet de se renseigner un peu auprès des autres enseignants. S'ils étaient au courant des meurtres, il pourrait peut-être en tirer quelque chose.

Ce fut aux alentours de 8h45 que tous deux franchirent les grilles de fer noir du lycée Haijaku, dépassé par quelques élèves de Terminale qui saluaient Tsuzuki avec dynamisme.

- Je file à la salle des profs, prévint-il à Hisoka. Bonne journée !

- Hum…

Quand il eut le dos tourné, l'homme brun entendit des voix féminines autour de son partenaire. Un petit coup d'œil en arrière lui indiqua qu'Hisoka était déjà victime de sa beauté et que les filles de sa classe l'avaient pris en grande considération, si l'honorifique qu'il avait bien entendu était un « -sama » au lieu d'un «-san » ou d'un « -kun ». Et le pauvre garçon qui ne savait pas trop comment se défaire de ses fans pourtant pleines de bonnes intentions. Il était trop mignon avec cette mine gênée, si bien est que Tsuzuki ne sut retenir un pouffement de rire.

Le shinigami traversa rapidement les couloirs qu'il connaissait à peu près maintenant et poussa la porte de la salle des professeurs.

- Bonjour à tous ! lança-t-il gaiement.

Les professeurs présents relevèrent la tête de leurs cahiers ou interrompirent leur conversation et lui rendirent sa salutation. Tsuzuki vint prendre place un instant à son bureau et se fit approcher par la ravissante professeur d'anglais qui lui tendit une petite boîte blanche entourée d'un ruban rose pâle en bolduc.

- Tsuzuki-sensei, je vous ai acheté des pâtisseries ce matin… dit-elle avec son accent traînant –elle avait vécu toute son enfance et son adolescence aux Etats-Unis. Comme ça, si vous avez faim entre deux cours…

- Ooooh, Kitsuomi-senseiiiii… s'ébaudit notre bouche sucrée avec des étoiles dans le regard. Thank you very much ! C'est vraiment très gen… !

Il n'en fallut pas plus pour que le reste des femmes de la pièce rappliquent à leur tour pour ne pas céder le terrain à cette rivale qui avait pris les devant. En un éclair, Tsuzuki croula sous les cadeaux, du simple bentô préparé avec amour jusqu'au panier de spécialités locales pour lui sauter la bienvenue. Ouille, les mauvaises ondes de jalousie des professeurs masculins commençaient à lui brûler la peau.

- M-Merci beaucoup pour vos attentions, mesdames… couina-t-il avec un sourire un peu crispé. C'est trop…

- Si nous pouvons vous aider pour quoi que ce soit, n'hésitez pas ! lui répondirent-elle d'une même voix.

L'occasion était trop belle, il décida de saisir sa chance.

- Eh bien… Je suis assez intrigué par les départs précipités de trois de mes étudiants de T-4 : Hiroi, Ujima et Nobe. Savez-vous pourquoi ils…

- Ces trois-là ?

Cette soudaine voix grave et rauque les fit tous un peu sursauter. Penché au-dessus d'un manuel portant sur l'Ere Heian, l'impressionnant professeur d'histoire-géographie, Kotaki Sunaiki releva un peu la tête. L'angle de sa tête laissait ressortir un menton étonnamment carré, presque taillé et un visage plutôt émacié. Ses petits yeux n'étaient plus que des fentes tant il fronçait les sourcils d'agacement. Il émit un faible grognement semblable à celui d'un chien auquel on tentait de prendre son os.

- Des petits voyous, ceux-là, cracha-t-il en refermant son livre sèchement. Toujours fourrés ensemble pour faire les quatre cents coups. De la graine de cancre et de loubards.

- Ah bon ? Ils chahutaient ? demanda Tsuzuki, peu rassuré par cet homme.

- Pas directement, ils font tout dans le dos. Mais j'ai été pendant deux ans éducateur pour adolescents difficiles, sensei. Et je sais reconnaître des sales gosses quand j'en flaire, croyez-moi ! Et ceux-là, même s'ils cachaient bien leur jeu, je sentais qu'ils n'étaient pas blancs comme neige ! Des voyous, je vous dis !

Il serra avec force son crayon de papier dans son poing en le fixant aussi rageusement qu'il aurait serrer la main d'un adversaire résistant lors d'une partie de bras de fer.

- Ce genre d'hypocrisie, je ne supporte pas… grinça Sunaiki en serrant les dents. Il fallait leur montrer qu'on ne se moque pas de moi comme ça, à ce trio-là.

Etrangement, tout autour de lui, c'était le silence le plus absolu, à croire que le fait d'émettre le moindre son risquait de réveiller le pitbull qui sommeillait dans le corps de cet homme massif. Il n'y avait que le bruit étouffé des pas des lycéens et de leurs conversations qui filtraient derrière la porte. Tout le monde retenait son souffle, sauf Tsuzuki qui fixait son interlocuteur du coin de l'œil. Aucun mot et aucune émotion de haine n'avait échappé à la vigilance accrûe de Tsuzuki qui en analysait l'ensemble.

- Et… que sont-ils devenus ?

La voix du shinigami était posée mais l'arrière ton montrait qu'il savait ce qu'il faisait. Sunaiki releva précipitamment le regard vers Tsuzuki qu'il regarda dans le blanc de l'œil une fraction de seconde avant de détourner la tête pour ranger son crayon dans sa trousse.

- Je ne sais pas, finit-il par dire d'un ton bourru. Déménagement pour l'un et changement de lycée pour les deux autres.

Au moment où il prononçait le dernier mot, la sonnerie retentit et chacun put reprendre sa respiration. Imitant ses collègues qui rassemblaient leurs affaires, Tsuzuki observait Sunaiki en coin qui fourrait un épais livre dans son cartable et emmener avec lui avant de sortir un long et fin stick blanc en plastique, sans doute pour indiquer les pays sur les cartes… ou pour des châtiments corporels. Mais non, voyons ! Ca ne se faisait pas !

Durant toute la journée, Tsuzuki tourna et retourna cette scène dans sa tête. Quel étrange homme était ce Kotaki Sunaiki. Sa façon de parler, ses gestes et même ses émotions étaient comme taillés dans le granit tant ils étaient bruts de décoffrage. Ce qui l'avait marqué le plus fut ce qu'il avait dit : « Il fallait leur montrer qu'on ne se moque pas de moi comme ça, à ce trio-là ». En sachant ce qui s'était passé, ce genre de déclaration pouvait être lourde de sens. D'autant plus que pendant qu'il parlait, Tsuzuki avait perçu beaucoup de ressentiment et de colère venant du professeur d'histoire.

Kotaki Sunaiki avait-il un rapport avec l'affaire ? C'était peut-être tôt pour l'affirmer, mais il ne pouvait pas passer sous silence tout cela. Cet homme serait-il capable d'aller jusqu'à assassiner ses étudiants simplement parce qu'il les avait dans le collimateur ? Le motif était tiré par les cheveux, certes, mais la nature humaine avait maintes fois démontré qu'elle pouvait perdre tout contrôle et mener aux pires actes. Et puis, il avait donné les mêmes raisons d'absence que ses élèves, la veille. Etait-ce le principal, Wataru Oppei, qui avait donné ces explications aux professeurs ? Sunaiki et Oppei seraient-ils alors complices ? Tout se bousculait dans sa tête.

L'autre élément intéressant de cet échange concernait le passé des trois Terminales 4 assassinés. Apparemment, ils étaient du style à mettre un peu le bazar, à être de joyeux drilles et peut-être un peu voyous sur les bords. Quand Sunaiki avait évoqué ce trait de caractère des garçons, Tsuzuki avait vu quelques enseignants grimacer ou soupirer. Le trio Hiroi, Ujima et Nobe devait être connu parmi les autres professeurs.

- Mais d'un autre côté, quel lien un groupe de garçons perturbateurs y aurait-il avec ce Kantarô Sejiku de la T-3 qui selon Hisoka, était un garçon bien sous tous rapports ? pensa-t-il en se mordant le pouce. Aaah, c'est trop flou…

- Tsuzuki-sensei ?

Sa réflexion policière prit fin à l'appel de cette voix jeune. L'homme papillonna un peu des paupières comme s'il sortait d'un long rêve complexe et croisa les regards des 20 élèves de sa Terminale 4 qui le guettaient d'un air interloqué. Tsuzuki cligna des yeux. Il ne se souvenait même plus quand il était arrivé tellement il était absorbé.

- Euh…

- Vous alliez faire l'appel, sensei, lui rappela la déléguée Ikuyo Sugio qui se distrayait en enroulant une mèche de cheveux roux autour de son index avec désinvolture.

Ses yeux tombèrent plus bas sur le bureau derrière lequel il était assis et le jeune homme brun vit que son cahier de présence était ouvert devant lui.

- Ah oui, l'appel… s'excusa-t-il avec un sourire distrait. J'étais dans mes pensées, pardonnez-moi. Alors, Anari Yumiko !

- Présente !

Tsuzuki poursuivit son appel lorsqu'un nom l'interpella.

- Togochi Yasuko ?

Il avait relevé aussitôt le nez de son cahier pour chercher Yasuko du regard. Hélas, il compta quatre sièges vides sous leurs tables. A la table voisine du bureau de Yasuko, Kunie Manata avait baissé les yeux vers son stylo qu'elle triturait dans tous les sens. Elle semblait déçue et accablée. Tsuzuki n'était aucunement surpris de l'absence de Yasuko car comme Hisoka le lui avait fait remarquer, un hikikomori ne se guérissait pas en un claquement de doigts. Lui-même se disait pareil, mais il devait s'avouer qu'il avait un peu espéré la voir présente.

- Togochi absente… soupira-t-il en marquant une nouvelle croix.

- Sensei, si je peux me permettre… intervint poliment Ikuyo en vissant ses petits yeux froids sur lui. Sachez qu'elle n'est pas venue depuis deux semaines maintenant. Je doute qu'il soit encore utile de…

- Et cela ne vous inquiète pas ?

Il y eut un moment de flottement où les élèves se figèrent. La déléguée avait faiblement haussé ses sourcils bien dessinés et lui renvoya un sourire satisfait qui parut horriblement sarcastique pour Tsuzuki.

- Elle ne veut plus voir personne. Que pouvons-nous y faire ?

Pendant que d'autres adolescents appuyaient les propos d'Ikuyo, professeur et élève se jaugèrent en silence, les yeux dans les yeux. Tsuzuki ne s'était pas trompé. Cette fille dégageait quelque chose de glacé et de dérangeant. L'aspect extérieur était impeccable, lisse, sans rien qui dépassait mais le négatif qui s'écoulait sur elle glissait avec une facilité presque ostentatoire. Il n'aimait pas du tout ce qu'il ressentait en la regardant ainsi.

Toutefois, il se refusait à détourner les yeux en premier. Il soutint sans ciller les yeux clairs de la jeune fille tout en conservant un air dégagé.

- Et vos trois autres camarades ? Vous avez des nouvelles ?

Ils répondirent tous que non, mais que, d'un autre côté, un changement d'établissement n'était pas une chose anormale. Le principal, c'était qu'ils reçoivent un bon enseignement pour décrocher un diplôme. Ils étaient sûrement partis dans une autre préfecture. Et puis, comme ils le lui avaient dit la veille, Hiroi, Ujima et Nobe étaient très amis, ils ne se mêlaient jamais avec les autres membres de la T-4. Ils étaient partis sans laisser d'adresse à personne.

- Peut-être ont-ils pu intégrer un grand lycée prestigieux… mentit le professeur avec légèreté.

Et là, la réponse qu'Ikuyo lui présenta le stupéfia :

- Certainement pas. Ces trois-là avaient un sale genre, de vrais garçons des rues. Quelque part, je me dis « Bon débarras », on n'a pas besoin d'élèves comme ça.

Tsuzuki garda le silence, incapable d'analyser ces mots. Ikuyo avait dit cela si neutralement, presque sans émotions. Non, elle pensait simplement comme une déléguée sérieuse qui se préoccupait du bien-être de ses camarades pour qui elle souhaitait les meilleures conditions d'apprentissage. Mais tout de même, c'était très dérangeant d'entendre cela quand on savait que les garçons étaient morts…

Décidément, depuis la veille au soir, Tsuzuki allait de mystère en mystère. Cette classe n'était pas tout à fait innocente, il en était intimement persuadé.

Un garçon assis près de la fenêtre eut un rire gentiment moqueur :

- Ou alors, ils se sont enfuis pour échapper à Sunaiki-sensei !

Tous les élèves eurent alors des exclamations de peur et de répulsion avec des grimaces peu rassurées à l'évocation du nom du professeur d'histoire-géographie austère.

- Il est si terrible que ça, ce Sunaiki-sensei ? interrogea Tsuzuki en croisant les bras.

Il était aux anges. Les occasions de se renseigner tout en restant discret se multipliaient et se présentaient d'elles-mêmes. Voilà qu'à présent il allait pouvoir en apprendre plus sur Sunaiki.

Voyant en leur professeur de littérature une oreille attentive et une bouche qui savait garder les secrets, les élèves ne se firent pas prier pour confesser l'aversion qu'ils avaient pour Kotaki Sunaiki. Cet homme était la terreur du corps professoral ! Il enseignait comme s'il était à l'armée ou si les étudiants étaient tous des délinquants en force qui devaient être terrorisés pour qu'il se fasse respecter. Et gare à ceux qu'il haïssait plus que les autres, là, ça pouvait virer à l'acharnement avec des interrogations surprises, des humiliations et autres.

- Il déteste ses élèves ! s'offusquait une fille en agitant les mains. Même les plus doués, il les rabaisse sans arrêt ! Un vrai tyran ! Toutes ses classes en souffrent !

- Et il est toujours avec son bâton à la main, à le faire claquer dans sa paume pendant qu'il marche dans les allées… rapporta un garçon avec un frisson d'horreur.

Tsuzuki apprit que ce fameux stick blanc était « l'arme » de Sunaiki, son instrument qui l'assistait dans l'établissement de sa dictature. Il lui arrivait fréquemment de « réveiller » les lycéens peu attentifs en claquant violemment le bâton sur leur bureau pour les rappeler à l'ordre avec des semonces sonores en primes. Pas un cours d'histoire ne se déroulait sans qu'il fasse ce geste au moins une fois.

- D'ailleurs, un jour, il a raté son coup et il a blessé accidentellement un élève de la Terminale 3, ajouta Ikuyo que cette conversation passionnait.

- Arrête, Sugio ! rétorqua sa voisine de gauche en fronçant les sourcils. Tout le monde pense qu'il l'a fait exprès ! Il le détestait, ce Sejiku ! Tout ça parce qu'il était trop parfait !

- Sejiku ? s'exclama soudainement Tsuzuki.

Kantarô Sejiku de la T-3 ? Blessé par Kotaki Sunaiki ? C'était incroyable. Il avait eu une violente altercation avec une des victimes, sans parler de la exécration qu'il semblait vouer au trio de la T-4. Le cœur de Tsuzuki se mit à battre à la chamade dans sa poitrine tant ce qu'il venait d'entendre le mettait sous tension. Il venait d'en trouver un, de point commun entre les quatre morts. Enfin une piste sérieuse à suivre. L'affaire était certainement plus compliquée et tordue que cela, il venait de décrocher gros tout de même.

La voix froide d'Ikuyo remonta sournoisement à lui :

- Mais il est sûr qu'un jour où l'autre, Sunaiki-sensei subira les conséquences de ses actes.

Cette déclaration statufiait Tsuzuki sur place. Jamais une adolescente de 17 ans ne parlait avec autant de calme pour dire une chose pareille ! Quelle était donc la véritable personnalité de cette fille à l'apparence parfaite ? Le shinigami mourrait d'envie de répliquer mais il se retint. Il ne devait pas. Cela ne l'enchantait pas de faire cela, mais il devait s'arrêter pour aujourd'hui au risque de paraître trop fouineur.

- Eh bien, je vais en avoir des choses à lui raconter, à Sunaiki-sensei…

- Hééééééé ?! s'horrifièrent les T-4 en bondissant de leurs sièges. Mais Tsu…

- Je plaisantais ! coupa Tsuzuki avec un clin d'œil. Mais maintenant, on arrête les débats enflammés et on reprend les leçons. Prenez vos livres page 34.

Alors qu'il observait les adolescents s'exécuter, Tsuzuki se tourna vers l'horloge au-dessus de la salle de classe. Encore 1h45. Arriverait-il à tenir ? Il avait tellement de choses à raconter à Hisoka…