Chapitre 3

Nous avons fait un beau voyage...

La potion de Maïté Etchegorria lui donna une impression de chaleur dans l'estomac. Elle n'était pas du tout désagréable à boire et cela le rassura quelque peu. Pourtant, il savait que nombre de substances mortelles peuvent avoir une douce saveur. Il n'avait qu'à penser à la sinistre Amanite Phalloïde, si délicieusement fatale au gastronome !

Cependant la liqueur ambrée qu'il venait d'absorber commençait à produire un effet légèrement euphorisant qui lui fit vite oublier l'affreux champignon.

- C'est amusant, dit-il à l'adresse de Dumbledore, je vous vois tout bleu. Avec des cheveux mauves. C'est joli comme tout. Les bruits ambiants s'estompèrent tandis qu'une brume de coton envahissait l'atmosphère. Lentement elle se peupla de couleurs multiples aux innombrables nuances qui se mirent à danser telles des nains au clair de lune. Puis il se sentit ballotté comme s'il naviguait sur une mer quelque peu agitée, il éprouva un vertige qui lui donna vaguement envie de vomir. Fort heureusement cette impression ne dura qu'un temps fort court et la brume commença à s'estomper.

Il découvrit petit à petit un paysage de montagnes aux sommets arrondis, richement verdoyants. Des maisons blanches aux volets rouges brisaient cette uniformité, tandis que des moutons paissaient tranquillement au son des clochettes qu'ils portaient à leur cou. Le tout rendait le silence encore plus serein. Christophe contempla ce panorama un bref instant puis se retourna. Une vaste demeure aux colombages rouges semblait garder les environs comme le berger surveille ses bêtes.

Bienvenue chez moi.

Christophe reconnut la voix de Maïté avec son accent si caractéristique.

Je vous présente l'Ecole Supérieure Internationale de Haute Magie d'Esnassou, ou plutôt son image qui est en moi, car vous visitez ma propre pensée. Je voulais vous montrer que vous n'êtes nullement passif dans notre expérience.

C'est donc le Pays Basque que je vois en toile de fond ?

Exactement. Vous le voyez tel qu'il est en été parce qu'en moi, c'est ainsi que son image est la plus forte.

Cette école est l'équivalente de celle de Dumbledore ?

Non, pas du tout. Celle qui se rapproche de Poudlard c'est Beauxbâtons, dans le Sud-est de la France. Ici nous prenons des étudiants qui ont dépassé le stade de ces deux établissements après une sélection très rigoureuse des candidats. Ce que nous enseignons pourrait être mal utilisé. Mais ne restons pas là, regardez plutôt.

L'image de l'école se fondit dans une autre, faisant place à une ferme, apparemment isolée dans la montagne. Une petite fille ramenait des châtaignes, amassées dans le pli d'un tablier. Christophe reconnut aisément Maïté.

- Les fermes sont souvent isolées et peu accessibles car les pentes sont très fortes. Je suis née dans l'une d'elle de parents moldus, c'est à dire qu'ils n'avaient aucun pouvoir magique. Les miens se sont éveillés alors que je devais avoir sept ans. Il y avait des coups dans les murs, l'horloge sonnait treize fois à une heure de l'après-midi et des voix se faisaient entendre dans le grenier. A tel point qu'un exorciste est venu mais n'a rien pu faire, il y a plutôt perdu son latin ! Il n'empêche que le reste de la famille me regardait étrangement. En fait ils avaient peur et commencèrent à me persécuter. Et puis vint un vieil homme, habillé comme autrefois. Tenez, regardez ".

L'image changea à nouveau, remplacée par l'homme dont venait de parler Maïté. Il grimpait le sentier rude qui venait du fond de la vallée en s'aidant d'un bâton de pèlerin. Instantanément, un frisson parcourut l'épine dorsale de Christophe.

Vous avez vraiment vu cet homme ? Il était vraiment comme ça ?

Parfaitement, je m'en souviens comme si c'était hier. Du haut de mes petites années je le trouvais chenu et complètement anachronique mais il me parut instantanément tout à fait sympathique. Mais pourquoi me posez-vous cette question ?

Parce que je le connais. Je l'ai vu chez ma mère alors que j'étais aussi très jeune. Plusieurs fois. Je pense qu'ils se connaissaient de longue date, Elle l'appelait le Vieux Chêne et je devinais qu'elle lui témoignait d'une certaine affection. Mais un jour il est parti pour ne plus revenir et, depuis, je n'en ai plus jamais eu de nouvelle.

Moi, je ne l'ai vu qu'une fois, le jour où il est monté à la ferme pour aller voir mes parents. D'abord, ils ont voulu chasser cet inconnu mais, je ne sais trop comment, ils ont accepté de parler avec lui. Alors il leur a expliqué que mes pouvoirs étaient parfaitement naturels et sans danger pour eux. Regardez.

Le Vieil homme était assis face à un couple visiblement assez pauvre. La gamine, intimidée, se tenait à moitié cachée dans la pénombre, près de l'horloge. La peur se lisait dans le regard des adultes. Ne disait-on pas à l'église que certaines manifestations étranges venaient du Diable qui n'attendait qu'une occasion pour emporter les âmes dans un enfer sans nom ? Mais le vieil homme ne parla pas longtemps, ne développa aucun argument sophistiqué :

Vous n'avez pas à avoir peur, déclara-t-il, votre fille n'est pas le jouet de qui que ce soit. Maïté est le soleil de votre famille et on n'empêche pas une étoile de briller sous peine de se brûler cruellement. Tout ceci est parfaitement naturel et ne doit pas vous inquiéter. A partir d'aujourd'hui il ne se passera plus rien. Quand elle aura onze ans, vous recevrez une lettre d'une école de Magie où votre enfant ira apprendre à contrôler ses dons et à les mettre au service des autres. Elle a beaucoup de dispositions et fera de brillantes études dont pourrez être fiers. Je prendrai en charge les frais de scolarité et d'internat. D'ici là vous recevrez tout ce qu'il vous faudra pour son éducation.

Le vieil homme sortit alors un gros portefeuille de son manteau, en sortit quelques billets qu'il posa sur la table. Puis il dit d'une voix douce mais où l'on sentait une grande fermeté :

- C'est pour la gamine. Il y a largement de quoi pour l'habiller et pour améliorer un peu votre ordinaire à tous. Mais ne vous avisez surtout pas d'en prendre pour autre chose.

A ces mots, le Vieux Chêne fit un petit geste de la main droite. Les parents de la petite fille se détendirent soudain en poussant un soupir. Etait-ce ce geste de magie ou le miracle vint-il de ces billets posés sur la table, incongrus et presque indécents ? Le vieil homme se tourna vers l'enfant, se dirigea vers elle et lui chuchota :

Tu n'auras plus jamais d'ennuis, mais ne dis rien à quiconque, ne te fie à personne car viendra un temps où les traîtres seront aussi nombreux que les herbes dans le pré.

Là-dessus, il passa sa main rugueuse dans les cheveux de la petite, puis s'en fut par le chemin pour ne jamais reparaître.

Moi aussi, il m'a dit que les traîtres pulluleraient, reprit Christophe. C'est vraiment curieux. Par contre, jamais je n'ai appris quoi que ce soit en matière de magie et j'ignorais qu'elle existât jusqu'aujourd'hui.

Ainsi nous avons connu le même homme, peut-être à des âges identiques. Et aujourd'hui nous faisons connaissance. Croyez-vous qu'il y ait une signification particulière là-dedans ?

Le mieux c'est d'attendre, sans opinion préconçue. Nous verrons bien ce qui va se passer. Mais après, que s'est il passé, qu'ont fait vos parents ?

Ca n'a pas été si facile que ça. Je passe les détails. Ma mère avait peur. Mon père, pour la rassurer et peut-être éviter que la manne ne se tarisse, affirmait que le diable payait en or, pas en billets de banque. En plus aucun phénomène particulier ne se reproduisit plus et l'argent arrivait régulièrement par la poste. Notre vie courante s'améliora et mes parents suivirent les instructions du vieil homme scrupuleusement. Quand j'eus l'âge d'entrer à l'école de magie, une lettre de Beauxbâtons nous parvint et ils me laissèrent partir. Difficilement parce qu'ils continuaient à avoir peur, mais ils le firent autant par crainte vis à vis du vieil homme que par rapport à moi. Ils n'avaient pas oublié l'expérience du passé.

Et personne ne s'est étonné de tout ça, le train de vie qui s'améliore, la gamine qui disparaît ?

Non. D'abord nous vivions très isolés sur notre montagne, ensuite l'amélioration de la vie quotidienne ne fut pas ostensible et fracassante. Quant à mon départ pour Beauxbâtons, mes parents dirent que ma santé m'interdisait un pays aussi humide que le Pays Basque et que j'avais été envoyée chez une parente de ma mère qui habitait la région. Des nouvelles fréquentes arrivaient périodiquement de cette parente, personne ne posa de question.

Il y eut un silence. Christophe perçut une onde curieuse émanant de Maïté. Apparemment leur découverte l'avait un peu déstabilisée. Enfin, cette dernière demanda :

Si nous allions voir un peu de votre côté ?

L'image changea de nouveau en se fondant dans la suivante. Christophe aperçut un nouveau pays, une nouvelle contrée, mais il ne put la rattacher à aucun lieu qu'il connaissait. Il contempla un moment ce qu'il voyait et comprit rapidement qu'il s'agissait de lui-même, que cet endroit le représentait dans sa conscience éveillée par la potion qu'il venait d'absorber. Il s'avança en pensée avec une grande facilité. Quand il bougeait, tout prenait vie, tout se dynamisait, revêtait une forme bien vivante. Quand il s'arrêtait, la vision devenait inerte comme une peinture dans son cadre.

Des sentiers parfois tortueux traversaient des collines et des forêts, plus ou moins épaisses, constituées de mystères profonds, de choses non réalisées qui attendaient que l'on vienne les élaguer, les éclaircir pour laisser la lumière solaire les pénétrer. Et puis il y avait ce ciel d'un bleu plus profond que l'azur terrestre qui paraissait constituer la source de lumière car le soleil restait invisible.

Un lac, immense, étincelait de mille éclats d'argent entre trois collines.

Vos souvenirs ! fit Maïté. Voyez comme il est immense ! Faites attention, le lac paraît calme mais il est parcouru par d'intenses courants de profondeur. Vous pourriez l'explorer mais le travail peut être assez dangereux et surtout terriblement long.

Christophe s'approcha du lac puis s'aperçut, sans savoir comment, qu'il pouvait survoler les choses par un acte de volonté toute simple et regarder à travers sa surface lisse et transparente. Mais il n'alla pas bien loin car son regard ne réussissait pas à traverser l'eau. Il fallait pénétrer le mystère pour en apprendre plus. Il crut discerner un visage dessiné dans l'onde immobile, construite de reflets changeants dont les points lumineux s'unirent comme mus par une volonté commune.

Sa mère lui souriait, levant le bras droit pour lui adresser un bonjour. Elle paraissait bien plus jeune qu'avant sa mort. Son image commença de s'éloigner doucement, puis de plus en plus vite. Il était à bord d'un train qui partait, laissant Esther Barenton sur le quai. Il perçut une présence à ses côtés qu'il devina être celle de Cécilia. Il se vit partir, peu après son mariage pour aller vivre dans une autre région de France. A travers son bonheur, il sentit une nostalgie montant du fond de lui-même. La main de Cécilia serra la sienne.

Pour une maman, voir partir son fils auprès d'une autre femme, c'est toujours un moment difficile. Pour elle et pour toi, c'est comme si je volais, à elle sa jeunesse, à toi ton enfance. Une maman aime et déteste celle qui lui a pris son fils. Toi tu as la consolation de ton bonheur ; elle, il lui reste ce quai de gare. Mais c'est la loi. Un jour je serais certainement à sa place, agitant un mouchoir blanc dérisoire comme oriflamme de ma joie et de mon chagrin !

Christophe comprit pourquoi le lac des souvenirs pouvait se révéler dangereux. Il fallait être parfaitement préparé au combat avec sa mémoire, pour oser plonger dans ces eaux ambiguës.

- Voilà pourquoi un guide est nécessaire quand on force la porte de son intérieur - dit-il - nos peurs accompagnent souvent nos souvenirs et nous les refusons. Nous passons notre temps à rejeter et à enfoncer nos craintes dans ce lac.

- Exactement ! Prendre ma potion permet de faire ce que nous ne voulons pas au fond de nous-mêmes. Nos peurs rejaillissent alors et nous ne pouvons pas faire la part des choses sans une personne avertie à côté de nous. Ma préparation n'est qu'une modification de ce que réalisent les chamans. Elle est composée de plantes amazoniennes auxquelles j'ai ajouté un jus de cactus mexicain, d'où le nom que je lui ai donné : Aztacopetliabotocl. Eux-mêmes n'administrent leurs potions que dans des buts précis d'amélioration de l'individu, jamais pour une simple curiosité et, surtout, jamais sans contrôle. Absorber certaines plantes peut mettre une vie en danger, si la préparation intérieure de celui qui les prend n'est pas parfaite.

Décidant de laisser là ses souvenirs, Christophe poursuivit son voyage. Après une certaine réticence, il se sentait à présent plus à l'aise. La potion lui conférait une certaine lucidité ainsi que la sensation d'être maître du terrain.

C'est ce que je vous dis depuis le début. La potion n'altère aucune de vos facultés intérieures.

Par contre, je vous entends dans la moindre de vos pensées, poursuivit-elle à voix basse.

Et dans mes intentions ?

Totalement ! Vous avez une impression de lucidité et de maîtrise de vous. Faites quand même attention, Aztacopetliabotocl peut vous induire en erreur. Vous devez être vigilant et moi avec.

C'est comme ça que vous pouvez dire si je suis de bonne foi ou non !

Oui, mais nous devons quand même aller plus loin pour satisfaire les gens du ministère, et puis cette visite doit vous profiter.

Christophe décida de poursuivre son voyage. Le lac s'était complètement évanoui sans qu'il se soit rendu compte comment. Ils parvinrent à la lisière d'une forêt touffue. L'air se refroidit soudainement, tandis qu'une brume grise montait du sol. La lumière émanant de partout devint plus pâle, comme inconsistante. Les arbres, de sombres sapins, s'estompèrent graduellement. Il crut discerner de vagues formes, encore incertaines, qui n'avaient pas encore senti sa présence, mais dont quelque chose en lui certifiait qu'elles étaient hostiles.

Arrêtez-vous, ordonna soudainement Maïté. Ici, se tient le monde de vos hantises, de vos peurs les plus secrètes, de celles qui ont pu agiter votre enfance et qui vous influencent encore. Vous y verrez ce que vos angoisses vous portent à voir. Faire face à cela exige une grande fermeté d'esprit, un courage sans bornes. Laissez ce travail à ceux qui ont accompli un long chemin d'expériences et d'épreuves. Notre but n'est pas là aujourd'hui.

Un frisson fit vibrer notre ami. Une ombre sans visage, paraissant vaguement humaine commençait à s'approcher en volant juste au-dessus du sol, son regard vide cherchant dans l'invisible. Son guide tira énergiquement Christophe par le bras afin de le ramener à la lumière. A son tour, la forêt se fondit en lui comme un rêve disparaît avec la nuit.

J'aurais pu me faire avoir, s'écria-t-il.

Vous ne devez vous fier qu'à vous-même, à votre intuition, à ce que votre intérieur vous dit, et surtout pas à l'impression de sûreté que vous donne la potion. Mais tout se passe bien, continuez .

Le décor changea à nouveau. Il se trouvait à présent dans un verger. Certains arbres se couvraient de fleurs, d'autres de fruits alors que plusieurs ne donnaient rien. Quelques uns de ces derniers paraissaient très jeunes, d'autres tout rabougris.

Vos réalisations, vos échecs, ce que vous donnez, ce pourquoi vous n'êtes pas encore prêt et ce qui meurt en vous parce que vous avez dépassé ce qu'ils représentent ou ces lambeaux du passé avec lesquels vous devez rompre.

Quelque chose, comme un mouvement minuscule plus ressenti que vu, attira l'attention de Christophe. Il se concentra alors sur un arbre, tout en fleur. Une personne se tenait là, dans l'ombre douce, simple forme à peine visible, mais qui l'attirait. Il s'avança lentement vers elle en prenant la précaution, peut-être dérisoire en ce moment, de ne pas l'effaroucher. Les traits de l'apparition se précisèrent. C'était une jeune femme dont l'abondante chevelure brune ondulait sur ses épaules. Elle l'entendit, lui lança un regard immense, couleur d'océan. Un sourire, témoignant d'un magnifique bonheur, illumina le visage régulier de l'apparition. Elle portait des vêtements blancs, totalement anachroniques, comme si elle venait d'une époque si lointaine que la mémoire des hommes l'avait presque oubliée. Le cœur de Christophe accéléra.

Il venait de reconnaître Cécilia !

Mais elle se borna à montrer les branches immaculées de l'arbre, puis s'évapora comme enlevée par un rayon de soleil.

- Parlez à voix basse, proposa Maïté.

Christophe avait visiblement du mal à maîtriser son émotion.

- Qu'est-ce qui s'est passé ? Pourquoi est-elle partie ?

- Je n'en sais rien. Vous seul pourrez répondre à la question quand le moment sera venu. Je pense que si elle a disparu ainsi, c'est pour vous dire que vous comprendrez quelque chose un jour plus ou moins proche. Mais s'agit-il vraiment de votre femme ? Quelque chose a pu prendre la forme de quelqu'un que vous aimez par-dessus tout pour vous transmettre un message. Gardez bien ceci pour vous, vous seul êtes concerné.

Il poursuivit son chemin mais ne voulut pas quitter le verger. Il faisait bon. Le soleil invisible lui réchauffait le dos, un silence bienveillant caressait sa conscience. Il aurait eu envie de s'arrêter un moment pour se reposer.

Le pèlerin doit poursuivre sa route, car il doit creuser son chemin. L'océan est loin et l'attend.

Un cri d'oiseau de mer retentit : un goéland le survola lentement, d'un vol royal qui le plaçait bien au-dessus des choses, mystérieux ambassadeur d'un monde de Lumière et de Force profonde.

Quelque pas plus loin, quelque chose attira de nouveau son attention. Il s'avança et découvrit un puits plutôt large, assemblé à l'aide de pierres finement taillées, sans aucun ciment. Des feuillus assez touffus le cachaient aux regards et des ferrures très anciennes mais en parfait état de conservation, le surmontaient avec élégance. Les entrelacs, très nombreux, montraient avec évidence une grande maîtrise de la ferronnerie de style celtique.

- Qu'est-ce qu'il fait là ce puits ? demanda-t-il, interloqué.

Maïté ne répondit pas tout de suite, plongée dans une profonde réflexion.

Qu'est-ce qu'il fait là ? Voilà la bonne question. Je suis d'accord avec vous, c'est très insolite. Vous n'avez aucune idée de ce que ce pourrait être ?

Comment le voulez-vous ? C'est mon premier voyage, ne l'oubliez pas, mais vous n'avez jamais vu ce genre de choses chez d'autres ?

Non, j'avoue que je suis plutôt surprise.

Il se pencha par-dessus la margelle, pensant deviner la présence d'eau au fond du puits.

Mais aucune onde ne reflétait la lueur du jour. Il n'y avait que de la lumière, tout au fond de l'abîme.

Maïté le retint.

Attendez, fit-elle. Le puits s'enfonce profondément sous terre. Il pénètre donc dans ce qui est le plus fondamental en vous. Cette lumière me fait bien penser à quelque chose… De plus, ne sentez-vous pas quelque chose d'autre ?

Je ne sais pas… Une vibration ou… une présence. C'est terriblement subtil, c'est invisible mais présent. Oui, vraiment présent !

Le puits est gardé, dit-elle lentement. Laissez-moi en faire le tour.

La pensée de Maïté se matérialisa graduellement, puis la jeune femme commença à tourner lentement autour du puits en s'arrêtant de temps en temps. Elle hochait alors la tête en laissant apparaître un léger sourire.

C'est bien ce que je pensais… Magie Blanche ! Protection anti-curiosité, anti-vanité et anti-convoitise. Ca signifie, Christophe, que pour pouvoir entrer dans ce puits, nous ne devons le vouloir ni par curiosité, ni par orgueil d'obtenir une connaissance, ni pour nous emparer d'elle à des fins personnelles. La vibration que vous ressentez provient de la magie qui nous entoure. Et, croyez-moi, elle est puissante !

Mais comment ça se fait ? Je ne savais pas… Comment…

Cette magie a été posée par quelqu'un de l'extérieur. Sinon pourquoi cette protection se manifesterait-elle à votre encontre puisque vous la ressentez ? Nous nous trouvons devant quelque chose qui a été implanté dans votre subconscient à votre insu. Dommage que vos parents soient morts ! Nous savons que votre père était un sorcier de haut niveau.

Ce serait lui qui aurait fait ça ? Mais pourquoi ? Et quand ?

Je sais pas si c'est votre père ou votre mère qui a créé ceci. Je ne peux pas dire à quel moment précis le travail a été fait. Certainement quand vous étiez très jeune ; encore au berceau. Quant à savoir pourquoi… Le mieux serait d'aller explorer ce puits. L'aventure vous tente ?

Oui mais l'entrée est protégée !

Réfléchissez à vos motivations. Pourquoi désirez-vous entrer ? Prenez votre temps.

Le paysage s'assombrit autour de lui. Tout disparut dans une nuit soudaine à part le puits et ses magnifiques ornements, baignant dans une lumière lunaire.

Pourquoi désirez-vous entrer ?

Ses pensées s'agitèrent comme des feuilles au vent. Pourquoi ? Toujours des pourquoi partout et tout le temps. Pourquoi ? Il ne savait pas, tout était si brutal depuis quelques heures. Pourquoi sa mère était-elle morte ? Pourquoi cette baguette, ces sorciers, ce ministère qu'il ne connaissait pas ? Et pourquoi devait-il quitter ce monde qu'il avait si bien connu, aimé, détesté tour à tour ? Et pourquoi Cécilia lui était-elle apparue dans ce rêve ? Il en avait assez de ces mystères, de cette obscurité, de ce monde si nouveau qui s'annonçait encore plus dangereux que celui où il était né. Et pourquoi personne ne lui laissait-il pas le choix de partir, tout simplement et d'oublier ce puits qui le gênait et, pour tout dire, qui lui faisait peur ?

Mais comment se dérober à ce qui nous est intérieur ? Comment fuir au loin puisque notre être nous accompagne, quelles que soient les circonstances, les lieux, les situations ? Christophe réalisa alors pourquoi tout autour de lui était devenu si sombre et qu'aucun espace n'était plus visible en lui. Quelque chose en lui, posait une question. Mais il ne s'agissait pas d'une simple demande à laquelle on fournit une réponse correcte ou non. Il devait débattre en lui-même, se peser, se placer sur le plateau d'une invisible balance pour réaliser un équilibre… Mais lequel ?

Son esprit se déchira. Il comprit la lourdeur de l'épreuve à laquelle il était soumis. Face à lui, dans la nuit, sur l'autre plateau de la balance, se posaient sa curiosité, sa vanité et sa convoitise. Et il les vit dans un crucial face à face qui l'engagea totalement. Oui, il était orgueilleux, oui il voulait savoir parce que l'orgueil voile nos peurs et que l'avidité nous donne la fallacieuse impression de maîtriser le monde.

Mais s'il était important que je connaisse ce qui est en moi, là dans le fond ? Si cette chose ne me concernait pas, moi tout seul ? Si d'autres vies en dépendaient : Cécilia, des amis ou même des inconnus ? Pourquoi leur refuser ce qui m'appelle ?

Alors, malgré la peur qui montait en lui, Christophe accepta l'épreuve. Nous ne pouvons faire le Chemin tout seul. Le pèlerinage, sans les autres, ne prend aucun sens, ne peut même exister, bien que la vie nous laisse apparemment solitaires devant la tempête.

Ils n'ont déjà que trop attendu !

La lumière revint sur cet endroit idyllique et avec elle une douce chaleur se répandit en lui. L'invisible vibration qui se tenait auprès du puits s'effaça.

Et vous ? Vous me suivez, j'imagine.

Je vous accompagne. Vous-vous portez garant de moi.

Christophe et sa compagne pénétrèrent alors dans le conduit qui descendait dans les profondeurs où brillait une étrange lumière orangée.

La descente fut plus longue que ce qu'il imaginait et les ténèbres plus oppressantes que ce qu'il attendait. L'impression de tomber dans un piège tendu depuis une époque si ancienne qu'elle en était révolue depuis longtemps, devint si forte que la tentation de remonter l'étreignit avec force. Mais il réalisa bien vite que plus il pensait cela, plus la lumière du fond s'éloignait et l'ombre, autour d'eux s'épaississait. Il ressentit fortement la vibration, dont il savait maintenant qu'il s'agissait de magie, qui l'environnait de toutes parts.

Mirage de la peur, et tentation de retourner au passé, fit Maïté doucement. Alors que nous sommes en quête de votre passé, justement, et qu'il influencera votre avenir de façon absolue et irréversible. Vous pourriez renoncer et remonter.

Non j'ai dit ce que je pensais. Si cette chose est là aujourd'hui, c'est qu'elle doit avoir une signification importante, peut-être pour d'autres que moi. Continuons.

Soudain, ils parvinrent au fond du puits, fait d'une terre moelleuse. La lumière éclairait leur dos, ils se retournèrent et ce qu'ils virent les laissèrent pantois sur le seuil d'une crypte illuminée par des dizaines de bougies.

Laissez-moi voir si aucun piège n'a été posé par là, proposa la jeune femme.

Mais qui aurait eu des intentions malveillantes ? Je ne sens aucune hostilité.

Certains mages noirs sont très forts. Je doute que l'un d'eux ait réussi à s'infiltrer jusqu'ici mais on ne sait jamais. Faute de pouvoir entrer, certains pourraient souhaiter fermer complètement toute possibilité pour quiconque d'autre, y compris vous.

Elle s'avança avec une prudence de chat, très lentement comme pour éviter de placer le pied dans quelque chausse-trappe. Soudain elle s'immobilisa, l'œil aux aguets. Elle pointa l'index vers un coin sombre, juste à l'entrée de la crypte. S'il avait été seul, il n'aurait rien remarqué, mais il voyait à présent ce que le regard exercé de Maïté avait détecté. Une silhouette sombre, à peine différenciée de la pénombre du lieu se tenait là et paraissait attendre, sournoisement pour jeter un filet invisible sur les visiteurs.

Il ne s'agit pas que de mon œil. Vous avez l'impression d'entendre et voir mais ce n'est pas tout à fait comme ça que les choses se passent. Toutes ces images ne sont que celles de ce que votre conscience perçoit en ce moment à travers tout votre corps. Ce que vous vivez ici vous engage autant que si vous vous trouviez dans le monde physique et peut-être même plus parce que, psychiquement, vous n'êtes plus protégé. Cette silhouette constitue l'image d'un sortilège d'oubliette qui, s'il avait fonctionné, vous aurait ramené à la conscience quotidienne avec brutalité en vous faisant perdre tout tout ce que vous avez appris ici. Comme nous sommes sous l'influence de ma potion, je ne sais trop ce qui se serait passé s'il s'était activé contre l'un d'entre nous.

Est-ce qu'on peut l'enlever ?

Il faut d'abord que je l'examine un peu. Elle tendit le bras droit et lança : Videre Privilegium !

Sa voix avait baissé d'un ton et s'était faite impérieuse pour prononcer cette curieuse formule.

L'ombre noire parut vibrer parmi les autres ombres qui demeurèrent aussi massives qu'auparavant. Christophe sentit qu'elle résistait à la sollicitation de sa comparse. Puis une brisure se forma à l'avant de la silhouette et s'ouvrit d'un coup.

- Elle a résisté la bougresse, mais elle a bien été obligée de dire ce qu'elle est. Regardez !

A présent, il distinguait ce qui ressemblait à une statue nimbée d'une pâle lumière. Dans ses mains, elle tenait effectivement un filet. Sur le socle, apparut une inscription :

OLBIDERE SORT suivi de caractères indéchiffrables. Puis, son œil s'habituant vite, Christophe discerna de légères brisures affectant la base de la statue.

Vous progressez très vite, Christophe ! Mais il y a quelque chose qui ne cadre pas : pour la personne qui a posé ce sortilège dont le nom est indiqué en clair, il fallait parvenir jusqu'ici, savoir le poser d'une façon durable sans perturber l'ensemble qui nous entoure. Il s'agit donc de quelqu'un qui disposait d'un savoir évident. De plus, nous devrions voir la signature de celui qui a placé ce sortilège. Or nous ne possédons que des caractères qui constituent en réalité un cryptage. Sans la clé, personne ne peut rien voir. Or ces brisures que vous avez remarquées attestent que le sort a été mal installé, hâtivement, dans une émotion intense ou maladroitement. A moins qu'il n'y ait autre chose…

Maïté contempla l'objet avec encore plus d'acuité, comme un égyptologue observant les poussières sur une statue de la dix-huitième dynastie. Le silence plana quelques instants, lourd du travail intérieur de la jeune enseignante.

Ces fissures semblent récentes. Dans ce cas, j'ai bien une explication. C'est que notre inconnu est mort depuis peu et que son travail se défait de lui-même ou qu'un pouvoir latent le détruit peu à peu.

Et quel serait ce pouvoir ?

Ce qui repose là dans la crypte et qui dissout ce qui ne lui convient pas ou plus. Quelque chose qui s'éveille lentement mais qui est déjà suffisamment fort pour transformer ce qui l'entoure.

Christophe sentit l'inquiétude l'envahir.

Attendez, interrogea-t-il, nous parlons ici de quelque chose qui est en moi. Cette crypte ou Dieu sait quoi fait bien partie de moi, non ?

Oui ! Tout ceci vous appartient. Ceci revient à dire que vous détruisez peu à peu une ou plusieurs protections qui ont été placées en vous par d'illustres inconnus. Je comprends qu'il y a de quoi avoir un peu peur.

Mais pourquoi ? Tout ça ne me concerne pas, je n'ai jamais voulu quoique ce soit ! Qui a commis ce viol de ma pensée ?

Pour ça, il faudrait entrer là-dedans. Mais dans l'immédiat, il faut neutraliser ce jeteur de filet et tout d'abord vérifier qu'il ne soit pas accompagné d'un contre sort qui s'activerait au cas où je neutraliserais le premier. Pour l'instant je ne vois aucune magie noire, c'est plutôt rassurant. Inquisitio Privilegium !

Pendant quelques longues et lourdes secondes, il ne se passa rien. Christophe commençait à se sentir envahi par un sourd désespoir. Puis soudain, sous la figure représentant le sort, ils purent discerner d'autres caractères :

OLBIDERE SORT LINKED HAUNTER SORT SET BY UNKNOWN OPERATOR AT UNKNOWN DATE.

LINKED HAUNTER SORT LOCATION AT 12 YARDS IN FRONT AND 15 YARDS 19 INCHES AT RIGHT.

MAIN : OLBIDERE SORT 4/5 INTENSITY.

SECONDARY : HAUNTER SORT 2/5 INTENSITY.

INEXISTING OTHER LINK.

THE OPERATOR IS DEAD.

Maïté laissa échapper un léger sifflement.

Notre inconnu était anglais parce que le message est en anglais, et il est mort, et d'un. Il connaissait quand même son travail mais n'a pas réussi à implanter des sortilèges durables, et de deux. A moins qu'il ne l'ait pas souhaité. Haunter est un sort de hantise, quelque chose qui est là pour faire peur, pour dissuader quiconque voudrait entrer ici, et de trois. Ce n'est pas vraiment méchant mais peut traumatiser si l'on est mal préparé. De plus, et de quatre, il a fortement perdu de son intensité depuis qu'il a été mis ici. Cherchons-le sur notre droite à un peu plus de dix mètres.

Je vois une colonne, là ! On dirait une ombre mais c'est quelque chose de tangible.

Exact. Je vais tenter de le neutraliser. Somnere Privilegium !

La colonne est devenue transparente !

Et l'homme au filet ne bouge pas. Il ne s'est rendu compte de rien parce que la liaison ne doit pas être parfaite ou qu'elle est en sens unique.

Elle répéta l'opération sur le premier sort qui devint à son tour transparent, puis reprit la parole.

J'ai mis tout ce dispositif en sommeil, je ne l'ai pas détruit au cas où quelque chose nous échapperait encore. Entrons mais prenons garde, il peut y avoir d'autres pièges. Nous sommes en train de pratiquer de l'archéologie magique. Vous voyez que ce n'est pas une mince affaire.

Ils s'avancèrent dans la crypte, vaste pièce arrondie, illuminée par un grand nombre de bougies. Tout était blanc, le sol, les pierres qui constituaient les murs de l'édifice, les bougies qui brûlaient sans jamais diminuer. Quelques piliers soutenaient le plafond et, à part l'étrange atmosphère de ce lieu, on se serait cru dans le sous-sol d'une cathédrale. Mais aucun autel ne semblait érigé ici. Seul un groupe de colonnes entourait un espace circulaire assez restreint situé vers le fond de la salle mystérieuse.

Tous deux s'avancèrent lentement, avec la circonspection et l'excitation d'un chat guettant sa proie. Une paix profonde régnait et ils ne ressentaient plus aucune crainte. Enfin ils parvinrent à la limite de l'enceinte qu'ils avaient aperçue en entrant.

Soudain une voix retentit, venue de nulle part.

- Qu'est-ce que vous faites ?

Ils se raidirent, comme pétrifiés.

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