Chapitre 4 – Décryptage.

Passé le premier moment de stupéfaction, Maïté réalisa soudain :

- Bésatout ! Je l'ai complètement oublié, celui-là !

Puis tout haut :

- Ne vous inquiétez pas, tout va bien, mais nous voyageons dans la mémoire de monsieur. Nous-nous débattons avec pas mal de données personnelles, mais nous progressons.

- Vous en avez encore pour longtemps ?

- Nous n'en aurons pas fini dans la minute, c'est sûr mais nous progressons bien. Vous êtes pressé ?

- Pas encore mais ça risque de venir !

- D'ici une petite demi-heure, ça ira encore ?

- D'accord !

Dans l'enceinte décrite par les piliers - Christophe en dénombra douze - le sol était légèrement surélevé en formant un cercle régulier. Autour de ce dernier, un cordon rouge était soutenu par quelques piquets dorés, gravés d'entrelacs. Il s'interrompait sur environ deux mètres juste à l'opposé de l'endroit où ils se tenaient. Tout était blanc. Au centre, ils virent clairement une dalle légèrement plus grise où figuraient des inscriptions. Sur leur gauche, ils découvrirent un coffre de bois rouge, assez grand et l'air robuste, peut-être de l'acajou, mais rien ne permettait de l'affirmer avec certitude. A côté de lui, plus près de l'ouverture du cordon, se dressait une statue de bois foncé presque noir. Elle représentait un homme finement sculpté, d'une hauteur d'environ un mètre trente à un mètre cinquante. Il tenait une épée pointant au sol et regardait en direction de leur droite ; en suivant son regard, on découvrait à l'opposé de la sculpture ce qui ressemblait à un rosier ou un églantier. Venue d'en haut, une clarté diffuse, légèrement teintée de mauve très clair, noyait le haut de la crypte dans une irradiation étrange.

- Qu'est ce que c'est ? demanda Christophe. On dirait une nécropole !

- Ca se pourrait mais je n'en vois pas du tout le sens ici, au fond de vous. Et puis je n'en ressens pas l'atmosphère. Faisons le tour.

Ils s'avancèrent à pas lents en contournant l'enceinte par la droite mais au bout de quelques pas, ils durent se rendre à l'évidence, ils ne pouvaient plus progresser. Un mur invisible, mou mais hermétique, s'y opposait. Repartant dans l'autre sens, ils parvinrent sans encombre de l'autre côté. A présent la statue semblait les observer, le regard tendu dans leur direction, attentive à l'extrême, ne perdant pas un seul de leurs mouvements, comme prête à lever son épée contre eux.

- Il faudrait entrer là-dedans. Allez-y doucement, soyez prudent. A la moindre anomalie, revenez. Entendu ?

- Je serai prudent, c'est promis. Je ne suis pas une tête brûlée.

- Et j'espère que vous ne le deviendrez pas.

Christophe sentit son cœur s'accélérer doucement. Des situations à risques, il en avait connues dans sa carrière et personne ne pouvait dire qu'il était du genre peureux. Mais là, sa situation revêtait un aspect tout différent. Il nageait dans l'irrationnel. Et encore, même cela ne l'inquiétait guère. Ici, rien n'était comme ailleurs, ni comme avant. Le barrage qu'il ressentait ne consistait pas en une présence hostile, un sortilège ou un maléfice quelconque. C'était quoi, exactement ? Il aurait eu envie de parler à la statue, de lui demander ce que signifiait tout cela, cette lumière si pure qu'il n'en avait jamais vue ainsi, tout ce blanc et ces autres impressions confuses qui l'assaillaient. En fait, il se sentait déchiré entre l'envie d'avancer et celle de fuir à toutes jambes. Christophe percevait la présence de la vie et de la mort entrelacées, comme les ferrures ornant le puits par où il était venu. Son corps voulait partir mais son être profond lui murmurait de rester, face à l'irradiation d'une dimension qu'il avait toujours ignorée.

Il ne remarqua pas qu'il avait fait un pas à l'intérieur de l'enceinte.

Puis il en fit un autre.

Mais tout son être était tendu vers l'inconnu et oubliait le reste.

Il se sentit environné de brumes légères et profondes. Une délicate odeur, qu'il ne parvint pas à identifier l'effleura comme une caresse. Un rayon de lumière, venu d'en haut, le transperça. A présent, la crypte lui semblait beaucoup plus profonde qu'auparavant et il crut ressentir un souffle ténu. Les piliers qui l'entouraient disparurent. C'est alors qu'il entendit…

Des murmures très doux, à peine audibles retentirent, répercutés par des voûtes invisibles. Dialogues d'imperceptibles entités, aériennes proclamations, incantations dans une langue inconnue et belle. Les voix se précisèrent un peu. Il y en avait des basses, d'autres semblaient plus claires. Certaines se faisaient plus proches alors que d'autres se cantonnaient en une position plus réservée. Ces voix, incontestablement humaines, venaient-elles d'hommes ou de femmes ? Combien étaient-elles exactement ? Appartenaient-elles à ces ombres évanescentes qu'il voyait flotter dans la brume ? Mais le voyaient-elles ? Il lui parut que non et cela l'étonna.

A présent, Christophe se sentait bien, toute peur mais aussi toute prudence l'ayant abandonné. Il voulut regarder ses pieds mais le sol s'était dérobé à sa vue, noyé dans la brume. Tout paraissait disparaître et une douce musique retentissait, aérienne, venant de nulle part, se répercutant d'écho en écho en le faisant frémir jusqu'à la plus petite fibre de lui-même.

- Revenez !

Il entendit, mais qui parlait ainsi ? Sa mémoire se diluait tant, à présent ! Il comprit alors qu'il ne savait même plus comment il s'appelait.

- Christophe ! Revenez !

Christophe ? Ah oui ! C'était peut-être son nom après tout. Certainement, même. Mais revenir où ? Je suis si bien ici. C'est si rafraîchissant !

Soudain une autre voix retentit, inquiète, forte et impérieuse .

- Christophe ! Ne reste pas là ! Tu n'es pas prêt ! Va-t-en !

Mais il n'avait pas envie ! Après tout il était très bien là où il se trouvait et il ne voyait pas pourquoi il serait revenu à ce monde de questions sans réponse, de tumulte et de combat qui l'attendait.

Pourtant un lien l'unissait à l'extérieur. Et cela l'appelait, le tirait, le déchirait. Le visage de Cécilia traversa sa conscience. Alors il la chercha au sein de cette brume qui s'était refermée sur lui comme un piège.

- Cécilia où es-tu ?

Sa voix, étouffée par les brumes, se perdit. Pourtant, la réponse se fit entendre, lointaine, comme à travers un masque de coton :

- Mais ici, à côté de toi, voyons. Ca va ?

Alors tout se déchira.

Ce ne fut pas sa femme qu'il découvrit près de lui, mais une Maïté Etchegorria tendue, visiblement inquiète.

- Surtout parlez à voix basse. Les gens du ministère ne doivent rien savoir. Que s'est-il passé ?

Je n'en sais rien, tout était tellement bizarre… Je suis fatigué.

- Nous allons revenir à la conscience normale.

- Qu'est-ce que c'était ? De la Magie ?

- Justement je ne sais pas… Je suis presque aussi surprise et troublée que vous. Je vous propose de revenir à la réalité, nous en reparlerons. Vous en avez assez vu pour aujourd'hui.

Ils entreprirent de revenir par le chemin qu'ils avaient déjà emprunté. Le mur invisible se dressa à nouveau pour les empêcher de continuer. Faisant volte-face, ils découvrirent que l'on ne pouvait longer le cordon que dans le sens des aiguilles d'une montre.

Soudain Christophe s'arrêta. Son regard se posa sur l'homme à l'épée.

- Regardez, Maïté, il porte une couronne sur la tête. Je ne l'avais pas remarquée.

- Moi non plus, effectivement, je ne suis même pas sûre qu'il en avait une tout à l'heure.

- Bon ! Il est temps de rentrer parce que je crois que je vais péter un plomb.

Elle le regarda avec un petit sourire en coin.

- Je vous admire, Christophe, moi, il y a longtemps que ce serait fait, je l'avoue. Venez, mais restons prudents, certains pièges ne fonctionnent qu'à la sortie : c'est là qu'on s'y attend le moins. /b

Cependant le retour vers le puits ne leur réserva aucune mauvaise surprise. Ils se disposèrent alors à remonter vers la surface.

- Vous ne remettez pas les sortilèges que vous avez neutralisés ?

- C'est inutile, ils vont bientôt s'éteindre et puis ce ne sera plus à recommencer si nous revenons.

Christophe, à qui cette éventualité ne souriait guère, ne dit mot. Les deux comparses sortirent dans le verger. L'atmosphère avait changé. A présent, le ciel n'était pas aussi bleu et de lourds nuages laissaient planer la menace d'une pluie imminente. Le vent avait levé son souffle pour agiter la cime des arbres.

Maïté sourit.

- Petite secousse intérieure, dirait-on. Nous allons revenir en volant, ceci vous évitera de nouvelles découvertes qui pourraient vous fatiguer davantage.

Un seul effort de volonté, et les voilà planant au-dessus du paysage intérieur de Christophe. Il reconnut des lieux qu'ils avaient visités, en aperçut d'autres, les uns sombres et les autres plus clairs, mais aucune envie d'en savoir plus ne se manifestait. C'était comme s'il s'était lassé de lui-même, comme si de trop en savoir ôtait sa saveur à la vie.

Et puis les choses commencèrent à se brouiller, les couleurs se confondirent, les formes s'estompèrent pour, graduellement, faire place à d'autres qui s'agglomérèrent en un visage, quelque peu anxieux, celui de Cécilia, penchée au-dessus de lui. Alors il se réveilla complètement.

Elle lui passa la main sur le front, se forçant un peu à sourire.

- Ca va ? demanda-t-elle.

- Merveilleusement ! j'ai la tête qui tourne, les jambes en coton et j'ai envie de vomir. A part ça, tout va très bien !

Une bouffée de colère l'étreignit. Il imagina, là-bas, les nuages s'amoncelant en orage. La tempête menaçait. Il entendit la voix un peu pâteuse de Maïté.

Ne vous inquiétez pas, notre sortie à été un petit peu rapide et c'est ce qui produit ces quelques effets secondaires. Tout disparaîtra dans quelques instants.

Il pensa : tout va toujours bien, tout est normal, mais pour un peu, ça finissait très mal, cette affaire. Elle en a de bonnes !

Mais Christophe dut se rendre à l'évidence : peut-être, certainement même, grâce aux petites attentions de sa femme, il se remit bien vite de sa curieuse expédition.

Voyant que tout allait bien, Dumbledore, toujours aussi souriant, s'adressa à Maïté :

- Alors, Miss Etchegorria, rassurez-nous ! Qu'avez-vous découvert dans les profondeurs de notre ami ?

- Pas mal de choses intéressantes et parmi elles, une bonne foi tout à fait limpide !

- Vous en êtes bien sûre ?

La voix chargée de doute de Bésatout avait interrogé.

- Aucun problème possible. L'atmosphère était parfaitement claire, le climat correct, rien, qu'une quelconque magie aurait pu tenter de faire ressentir artificiellement. Ma potion est totalement fiable en la matière. Je peux également dire que monsieur place sa vie dans le cadre d'une éthique rigoureuse mais ouverte.

Puis, avec un large sourire à l'intention de Cécilia :

- Chère madame, je peux dire aussi que votre mari vous aime profondément !

Cécilia lui rendit son sourire, porta les lèvres sur la main de son mari, pour lui donner un baiser.

- Je sais, dit-elle, nul besoin de magie pour le comprendre. Mais c'est gentil de me le dire quand même !

Elle regarda Christophe, l'émotion entrant dans son cœur. Cependant elle ne pouvait s'empêcher d'éprouver une sourde inquiétude, sans savoir quelle en était la cause. Elle sentait son conjoint angoissé après son voyage. S'était-il passé si bien que cela ? Une partie d'elle-même se dressait en elle, sur le qui-vive, et elle n'aimait pas du tout cette sensation. Son intuition ne la trompait pas souvent ; il s'agissait bien d'un signal d'alarme, subtil mais dont elle ressentait la justesse. Elle ne devait à aucun prix le négliger.

- Ceci dit, reprit l'enseignante, j'ai également localisé des pouvoirs magiques indéniables qui gagneront à être éveillés et contrôlés. Rien qui soit vraiment hors normes ou alarmant. Aucune magie noire, c'est certain.

Et bien, s'enthousiasma Dumbledore prévenant toute velléité de la part de l'homme du ministère, voilà qui vous rassurera, vous et votre chef, monsieur Bésatout. Quant à Poudlard, elle sera ravie d'accueillir cet étrange élève, même si le cas se révèle totalement inédit.

- Voilà qui est parfait, déclara Bésatout, je me fie à votre expertise, mademoiselle, puisque vous êtes agréée auprès de nos services. Nul doute que Rossignol se rangera à votre avis. S'il est d'accord, nous ferons une déclaration provisoire qui vous permettra de vous exercer un peu sans secouer l'Administration. Permettez-moi de vous quitter, je vous tiendrai au courant de la suite.

Il se leva, aussitôt imité par les autres.

- Dites à Mr Rossignol que mon rapport lui parviendra demain, au plus tard après-demain, proposa Maïté.

Bésatout après avoir approuvé, salua tout le monde puis sortit dans le jardin où il transplana. Dumbledore laissa passer un instant pour qu'un ange passât, puis il prit la parole.

- Je pense que nous en savons assez pour aujourd'hui. Maïté, je propose que nous laissions nos nouveaux amis à leur intimité et à un peu de repos. Des choses sérieuses nous occuperont demain mais elles peuvent attendre. Retrouvons-nous donc en début après-midi car nous avons une réunion le matin au ministère. Disons quatorze heures, quatorze heures trente.

- Voilà qui me paraît être une bonne idée, approuva Cécilia. Christophe ?

- Pas de problème !

- Pas de problème pour moi non plus, certifia Maïté.

- Très bien ! Il ne nous reste plus qu'à nous séparer pour aujourd'hui, se félicita Dumbledore. Ah ! Avant que je n'oublie !

Le vieil homme chercha dans une poche de son manteau pour en sortir le livre que Cécilia avait posé sur la table.

- Je l'avais, disons, subtilisé. Il est inutile que le ministère en sache plus qu'il n'en faut, surtout que Rossignol n'y tenait pas plus que ça. Il est ravi que je prenne les choses en mains.

Maïté leur tendit un petit flacon apparu comme par enchantement dans sa main en souriant.

- C'est pour faire une bonne nuit sans trop de rêves. Prenez-en chacun une goutte sous la langue une fois au lit. Une goutte, pas plus, sinon vous pourriez dormir plusieurs jours et nous avons besoin de vous demain.

Tout le monde se sépara après les salutations d'usage, alors que le jour commençait à baisser.

Cécilia et Christophe se contemplèrent, le regard chargé d'interrogations, puis :

- Je vais tout te raconter, mais d'abord je voudrais prendre quelque chose.

La jeune femme esquissa un mouvement pour se lever mais il la devança d'un geste et se rendit à la cuisine. En fait, ce fut plus difficile que prévu. Ses jambes le soutenaient avec un peu de difficulté et sa pensée marchait à côté de son corps. Il lui sembla qu'une partie de lui-même restait ailleurs après son retour à la conscience. Effet secondaire et normal de la potion ou, plus sérieusement, un morceau de lui-même ne gisait-il pas à l'intérieur de cette crypte, bloqué par un piège qu'ils n'auraient pas remarqué ?

Une étrange lourdeur lui serra le cœur, une douleur sans réelle souffrance, plutôt un poids. Un poids indéfini dont les fibres les plus intérieures de son être attestaient qu'il resterait en lui encore longtemps. Un poids provenant de la perception aiguë que ce n'était pas un morceau de lui-même qu'il avait perdu mais bien son ancienne perception du temps. L'image de ce dernier, jusque-là claire et bien définie dans sa conscience avait fait place à une sensation extrêmement nouvelle, construite d'une antiquité profonde , mêlée à un abîme d'avenir. La vie prenait forme d'une bouée flottant sur cet océan infini, et son petit moi s'y accrochait désespérément.

Quelle étrange porte, quelle mystérieuse issue se creusait-elle ainsi, maintenant que ce qui gisait, là, en son fond, quittait le sommeil dans lequel il était plongé depuis des lustres ?

Pendant qu'il réfléchissait, son corps trouva mécaniquement ce qu'il cherchait : deux bouteilles de jus de fruit et quelques biscuits pour apéritif. Pour l'heure, il n'avait aucune envie de se servir à quelque bar magique que ce fût. Dans les circonstances qu'il traversait, la bonne méthode de ses ancêtres convenait parfaitement.

Il servit lentement Cécilia, respectueuse de son silence, puis lui-même, le geste comme suspendu dans l'air. Il s'assit dans l'un des fauteuils puis raconta. Elle, les yeux fermés, la tête reposant sur le dossier, l'écoutait. Cette pose apparemment relâchée, témoignait chez son épouse, d'une attention extrême. De temps en temps elle ouvrait son regard couleur de mer, où rien ne se lisait sinon une réception totale, puis retournait à sa position première.

A aucun moment elle ne l'interrompit.

Quand il eut fini, elle demeura immobile, plongée dans ses réflexions ou dans quelque état de pensée inhabituel. De temps en temps elle laissait échapper un profond soupir peut-être pour se détendre. Puis elle se redressa et ouvrit définitivement les yeux. Elle regarda Christophe avec une acuité qu'il n'avait pas connue depuis longtemps, depuis le jour où…

En voyant cela, un frisson le parcourut de son courant glacé. Il se souvenait de ce soir-là : il devait partir en opération pour prendre des gens de la pègre en flagrant délit. Le regard de sa femme avait été le même…Mais la voix de Cécilia interrompit ses réflexions.

Tu as failli y passer, laissa-t-elle finalement tomber.

Je ne sais pas. C'était si exaltant ! Il y avait quelque chose de fondamental dans ce que j'ai vécu. C'était comme si je me dilatais sans grossir. En fait c'était mes limites qui tombaient les unes après les autres. Mais tu as raison, si je n'étais pas revenu tout de suite, si je n'avais pas pensé à toi, peut-être serais-je mort à présent.

C'est ton amour pour moi qui t'a sauvé, alors ?

Oui. J'ai entendu une voix qui m'ordonnait de partir parce que je n'étais pas prêt. Elle ne m'a jamais dit de fuir un mauvais sort ! Je ne devais pas rester parce que tout ce qui m'entourait était bien trop fort pour moi. Ce n'est pas ça qui m'a angoissé mais bien l'effondrement de mes propres limites, de tous mes repères habituels. Je ne sais pas ce que tout ça me rapporte, je sais ce que ça m'enlève, et de le savoir, ça me fait peur. Et ça aurait pu me tuer, j'en suis sûr.

Cette constatation le rasséréna quelque peu car il connaissait un peu mieux le danger qu'il sentait tapis en lui. Mais le pourquoi de son expérience lui échappait et le futur qu'elle ne manquerait pas d'engendrer restait terriblement incertain.

Voilà qui n'avait rien d'engageant !

- Je n'y comprends rien, reprit-il. Cette journée a été complètement folle. Ce n'est pas l'irrationnel qui m'inquiète, nous y sommes habitués tous les deux. C'est autre chose que je n'arrive pas à cerner.

- C'est le propre de toute angoisse : ne pas savoir de quoi on a peur, ni vraiment pourquoi. Mais au lieu de nous poser des questions aujourd'hui insolubles, demandons-nous ce que ça peut nous apporter et en quoi d'autres que nous pourraient avoir besoin de ce que tu viens de vivre.

Comprenant ce que les propos de Cécilia impliquaient, Christophe préféra avouer son ignorance.

- Je ne vois pas, lâcha-t-il.

- Devons-nous répondre à toutes ces questions dès maintenant ? On dit qu'il y a un temps pour tout, non ?

- Ca m'arrangerait que ce soit fait le plus tôt possible, parce que je me demande si je ne suis pas en train de devenir fou !

Cécilia le regarda en souriant.

- Les fous, seuls, ignorent qu'ils le sont ou qu'ils le deviennent.

Il ne dit rien pendant une seconde ou deux puis dit :

- Je t'admire pour ta sérénité.

- Je ne le suis pas autant que ça, Christophe, mais j'ai peut-être plus confiance dans le temps que toi. Les hommes se croient obligés de réagir au quart de tour, de se montrer efficaces tandis que les femmes vivent beaucoup plus avec le temps. Elles sont bien obligées de compter avec lui de par leur nature. Alors je me dis que les réponses et les solutions viendront à condition d'être patients. Mais il est clair que notre petit monde vient de s'effondrer. A nous d'accueillir le nouveau.

Un silence s'imposa.

- Tout ce qui nous reste, reprit-elle avec gravité, notre seule richesse, c'est notre amour.

- Justement ! Que deviendra-t-il si je me transforme ? Aimeras-tu un autre homme que celui que tu as épousé ? Et si je devenais méchant ?

Cécilia eut un grand sourire qui découvrit toutes ses dents. Elle s'approcha de lui, l'embrassa doucement :

- Mais non voyons ! Et puis, si tu deviens méchant, je te ferai tant de charme que tu deviendras aussi doux qu'un agneau !

Puis redevenant sérieuse :

- C'est le monde, la vision que nous en avons qui change au cours de nos âges mais, au fond, nous restons éternellement ce que nous sommes. Nous pensons changer parce que nous accédons à des révélations qui ne sont, en fin de compte, que des éclairs de mémoire.

- Pourtant combien de gens changent du tout au tout face à des circonstances atroces ! J'en vois assez avec mon métier.

- C'est la personne, le masque que tu vois tomber, remplacé par un autre. Mais si tu noues une vraie relation avec ces gens-là, tu te rends compte que dans le fond ils restent les mêmes. L'évolution n'est rien d'autre que l'émergence du souvenir de ce que nous sommes et de qui nous sommes. Quand nous aimons, nous devenons lucides parce que l'amour fait voir ce qu'est l'autre en profondeur, enfin, d'une certaine manière. L'amour est une force d'éternité et je sais que tu m'aimes. Ca ne changera pas. Tout mais pas l'amour.

- Cécilia ! des fois, tu me fais peur avec tes idées. Tu attends tant de moi que je me demande si je serai jamais capable de te donner le dixième de ce que tes propos supposent.

- Alors oublie-les, ce ne sont que mes sensations intimes. Ce n'est pas très important.

- Si je ne t'aimais pas, ce ne serait pas important pour moi.

Il laissa filer deux ou trois secondes puis prenant sa décision :

- Après le quart d'heure philosophique de Mme Barenton, je propose de dîner et d'aller nous coucher. Il y a une chambre d'amis que ma mère tenait toujours prête et puis un petit restaurant un peu plus loin. Je n'ai pas très envie de rentrer maintenant, je suis un peu fatigué.

- Entendu, on fait comme ça, dit-elle gaiement.

Elle eut la finesse de ne pas lui proposer d'utiliser sa baguette magique !

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