Chapitre 5 – Crépuscule.

Ils transplanèrent en sortant de chez Christophe pour se retrouver devant la maison de Maïté. Les derniers feux du crépuscule, en cette fin août, baignaient les sommets avoisinants tandis que la nuit violette montait des fonds de vallées. La maison, héritée de ses parents, bien rénovée, pimpante à l'image de la plupart des habitations du Pays Basque, avait fière allure. Comme les autres, elle était blanche à colombages de ce rouge si particulier à la contrée. Un petit jardin situé à l'entrée de la propriété, accueillait en son centre une fontaine joyeuse.

Seul régnait le silence ponctué de temps en temps par le bruit des cloches rudimentaires portées par les moutons, quelque part dans la montagne. Ce léger tintinnabulement donnait à l'instant un parfum d'éternité. Ici le temps paraissait avoir conclu une trêve avec les habitants pour s'arrêter un moment et se joindre à eux dans la contemplation de ce paysage magnifique.

Dumbledore céda à cette invitation muette et resta un moment à goûter la paix environnante et ses lambeaux de chaleur rémanente, après une journée ensoleillée.

Maïté respecta son silence, préférant, elle aussi, se laisser aller un instant. La guerre avec les forces de l'Ombre était si loin ! Puis le vieil homme, comme résigné, secoua sa quiétude.

- Quand la guerre sera finie, je me demande si je ne prendrai pas ma retraite par ici. Mes vieux jours y trouveront enfin la paix, dit-il gaiement.

- Vous ne renieriez tout de même pas Alba, votre chère Ecosse, plaisanta Maïté.

- Je m'en garderai, bien que je sois anglais, mais je me sens plus un fils de la Terre qu'autre chose. Ceci dit, Alba est pleine de merveilles, magiques, non magiques ou autres. Mais ici, règne une telle paix…

- Venez, entrons dans la maison que je vous prépare un petit dîner.

Ils pénétrèrent dans l'ancienne ferme où les souvenirs, muets, ne demandaient qu'à sortir des anciennes murailles, tels des fantômes.

La maison est très ancienne et de nombreuses générations ont vécu ici durant des siècles. Parfois, dans le silence de la nuit, j'ai l'impression que des yeux me contemplent ou que des oreilles veillent, aux aguets.

- Donc il y a des fantômes au Pays Basque ?

Maïté se mit à rire.

- Certainement, répondit-elle. A moins que tout ça ne soit dans ma petite tête, évidemment. Ce sont peut-être les souvenirs de la vieille maison qui se promènent dans ma mémoire.

- Pas besoin d'Aztacopetliabotocl pour les découvrir ?

La jeune femme se mit à rire de plus belle.

- Bravo, s'écria-t-elle en faisant un geste de la main comme en salutation, vous y arrivez parfaitement. Lancez-vous donc dans l'exomagie !

Le rire du vieil homme retentit en écho.

- Je vous laisse ce soin de grand cœur. Moi qui pense à ma retraite ! Et puis j'ai assez à faire, croyez-moi. Mais pour parler plus sérieusement : quelles sont vos impressions concernant notre ami ?

Le visage de Maïté prit une gravité soudaine. Elle réfléchit un instant, puis :

- Je suis sur l'expectative, finit-elle par dire. Ce que j'ai déclaré tout à l'heure aux gens du ministère reste valable mais autant vous dire que nous sommes tombés sur quelque chose d'inhabituel, voire exceptionnel.

- Tant que ça ?

Derrière un ton plutôt allègre du directeur de Poudlard, se cachait une attention extrême. Maïté connaissait suffisamment le vieux professeur pour le savoir parfaitement.

- Au fond de cet homme, continua-t-elle, il y a quelque chose que je n'avais jamais vu chez personne. De plus je suis certaine qu'il n'existe aucune description d'un tel cas dans la littérature magico scientifique. Le mieux c'est que je vous raconte tout.

Maïté rapporta alors ce qui s'était passé en tâchant de n'omettre aucun détail. Quand elle eut fini, les sourcils en accent circonflexe de son interlocuteur témoignaient fidèlement de l'intensité de sa réflexion.

- Il faudra que vous l'interrogiez sur ce qu'il a exactement vécu dans ce cercle, déclara Dumbledore. Quant à vous, quel est votre sentiment ?

- Que quelque chose m'échappe, que quelque chose m'a échappé, et que le tout a failli mal finir.

- Protection ?

- Justement, non. J'en ai remarqué une à l'entrée, facile à neutraliser, relativement récente, dont l'opérateur qui était anglais, est mort. J'ai également détecté l'existence de pouvoirs magiques particulièrement intenses mais dont quelqu'un a soigneusement interdit l'accès à Christophe. C'est le coffre situé dans l'enceinte. Mais là, la serrure est abîmée, prête à céder. Tout comme le sortilège en entrée. Je suis donc tentée d'affirmer qu'il s'agit d'une seule et même personne qui a placé toutes ces protections. Il est clair que les pouvoirs de Christophe commencent à sortir de leur sommeil et il faudra les aider en veillant à ce qu'ils ne fassent brutalement irruption.

- Nous pouvons faire face à ce problème, non ?

- Oui, à condition que les pouvoirs en question restent relativement conventionnels. Or, depuis le début, cet homme est capable d'inventer des sortilèges, pour l'instant anodins, certes, mais le resteront-ils ? Nous ignorons totalement le contenu de ce coffre ! Mais il reste une autre chose : cette vibration, à l'intérieur de l'enceinte, est aussi puissante que non magique. J'ai essayé de l'analyser : rien, pas un écho. Le vide ! Autant essayer d'analyser de l'air.

- Je comprends que vous parliez de choses exceptionnelles, mais comment en savoir plus ?

Maïté ne répondit pas immédiatement.

- A mon avis personne d'autre que Christophe ne peut entrer dans ce champ. S'il y avait de la magie, un expert finirait par passer, mais là personne ne peut entrer parce que tout se passe comme s'il n'existait pas de porte pour pénétrer. Nous-nous trouvons devant un vide magique !

- Un champ de non magie ?

- Oui, ce serait ça. Mais, à ma connaissance, ça n'existe pas.

- A part quelques zones d'ombre, le champ magique couvre toute la Terre.

- Oui mais une zone d'ombre est un endroit où aucune magie ne fonctionne. Cependant il pourrait un jour être possible d'en créer, moyennant des progrès techniques de notre part. Ici, rien, la magie est simplement impossible ! Inenvisageable ! Comprenez-vous ?

- D'accord, mais qui a pu mettre un tel dispositif en place ? Pas M Barenton !

- Non, certainement pas. Je ne peux rien dire, le champ reste totalement muet.

Puis, soudain, elle s'arrêta net.

- Attendez, reprit-elle. Maintenant que j'y pense… A moment donné, il a fallu créer ce champ. Si notre magie ne réagit pas, c'est que c'est peut-être une autre sorte de magie qui a servi !

- Une magie qui aurait servi à créer de la non magie ?

- Exactement. Une magie qui aurait ouvert la voie à cette vibration d'une nature inconnue pour nous.

Dumbledore rit doucement.

- En somme, dit-il, nous avons sur les bras un inconnu qui possède des pouvoirs inconnus, mis en place par un ou plusieurs inconnus et qui recèle un champ de vibrations inconnues !

- Notre seul réconfort c'est qu'aucune magie noire ne se trouve là-dedans.

- Le mieux, comme je l'ai proposé, c'est d'étudier tout ça tranquillement à Poudlard.

- Mais le ministère laissera-t-il faire ?

- Les Français sont très inquiets de la guerre en Grande-Bretagne, d'autant plus qu'elle se propage en Europe. L'Est a déjà basculé et votre pays se voit pris en tenaille. Le temps et les moyens manquent à nos amis. De plus, ils me connaissent bien et m'honorent de leur confiance. La venue d'un phénomène comme M Barenton les embarrasse terriblement, et comme je me propose de les aider, ils sautent sur l'occasion.

- Et les Anglais ?

- Ce sera la même chose. Le tout c'est que personne ne puisse se douter de l'ampleur des dons de ce monsieur. Ils savent, évidemment, qu'il invente des sortilèges et ça suffit bien, croyez-moi.

- Et Voldemort ?

- Il sera vite au courant et ne tardera pas à agir parce qu'il ne peut se permettre de laisser passer l'occasion de s'emparer d'un pouvoir ou de manipuler celui qui le possède. Raison de plus pour faire vite. Nos amis courent déjà un danger qui se précisera avec le temps.

Maïté baissa les yeux, comme si elle contemplait ses mains.

- Je les plains ! Ce qui leur arrive est injuste. Ils étaient bien tranquilles et puis, tout d'un coup, leur vie bascule. Un danger terrible les menace venant d'un monde qui n'est pas le leur.

Dumbledore hocha la tête.

- Harry Potter n'avait qu'un an et demi quand Voldemort a voulu le tuer, et sa vie s'est complètement transformée. Et pas toujours en bien pour lui, croyez-moi.

- Oui je sais, et combien d'autres ? J'y pense souvent. Il y a tant de gens que la vie change avec la soudaineté d'un éclair ! Croyez-vous que tout ça ait un sens ?

Le vieil homme souleva les sourcils en accents circonflexes en laissant échapper un petit rire :

- Je ne sais pas trop. Mais au fond qu'importe ? N'est-ce pas à chacun de nous de donner un sens à la vie, sans attendre que quelqu'un ou quelque chose d'autre le fasse à notre place ?

- Avec le jeu de cartes que nous recevons à la naissance et toutes ses inégalités.

- Oui ! Voyez-vous Maïté, je suis un vieux magicien, et à mon âge, je reste un tissu d'incertitudes. Même, plus j'avance et plus je sens que le savoir que j'avais accumulé dans ma jeunesse ne sert à rien. Je sens plus la vie que je ne la connais et ça, c'est très difficile à communiquer. Quant aux idées, j'en ai de moins en moins et je me sens moins encombré, il faut bien le dire. J'en suis venu à penser que l'Absolu réside dans la relation que nous soutenons avec le monde et les autres, dans le cadre d'une éthique rigoureuse.

- Vous êtes un philosophe, Albus. Je suppose qu'on a déjà du vous le dire, non ?

Soudain elle fit un geste vif, se souvenant de quelque chose d'important.

- Ca me revient maintenant, s'écria-t-elle. Avant de travailler en Christophe, je lui ai montré quelques images me concernant pour le tranquilliser et lui faire voir que lui aussi pouvait agir. J'ai évoqué un vieil homme et il se trouve que nous le connaissions tous les deux, sans le savoir évidemment.

- Intéressant, reprit le directeur de Poudlard, peut-être inquiétant. Un processus serait donc en route ? Etes-vous sûre qu'il s'agisse bien du même homme ?

Christophe l'a parfaitement reconnu et sa réaction a été spontanée. Mais je vous raconte :

La jeune femme fit le récit de ses souvenirs et de ce que Christophe lui avait dit sur le Vieux Chêne. Dumbledore reprit la parole.

- Tâchons de ne pas oublier l'incident. La coïncidence est trop grosse pour n'être due qu'au hasard. Vous parliez de sens, juste à l'instant. Peut-être existe-t-il un lien entre vous. Pour l'instant, je ne puis en dire plus. J'avoue que je nage dans l'incertitude la plus grande.

- Alors laissons un peu tous ces problèmes, puisque, pour l'heure, nous ne détenons pas les clés de l'énigme. Je vous propose de dîner : jambon du pays avec piperade, préparée à la moldue, s'il vous plaît ! Ce ne sera pas long. Qu'en dîtes vous ?

L'invité de Maïté, ravi, eut un large sourire. Cette dernière en profita pour dresser le couvert en usant d'un sortilège particulier.

- Mon estomac tarabuste mon petit cerveau depuis un moment, je l'avoue. Et puis la paix qui règne ici n'incite pas à l'évocation de tous les problèmes du monde ! Je me laisserais bien envoûter par le charme de votre demeure !

- Vous avez bien raison, Albus, profitez-en. A force de prendre le destin de la planète entre vos mains, vous risquez d'oublier les bons moments de la vie.

- Rassurez-vous, je ne me laisse pas faire. C'est ce qui irrite le plus mes ennemis : malgré la dureté des temps, je laisse l'existence avoir le sourire. Ca les gène cruellement. Savoir dire " Demain il fera jour " de temps en temps, peu de gens le comprennent.

- Je vous laisse quelques instants.

Peu soucieuse d'entamer un nouveau débat philosophique Maïté, n'hésitant pas à laisser là son hôte, s'en fut à la cuisine. Dumbledore permit alors au silence des lieux de l'imprégner, comme s'il ne voulait pas oublier ce que ses yeux contemplaient afin de pouvoir y retourner en imagination ultérieurement. Aucun bruit extérieur ne parvenait à ses oreilles, la nuit avait tout envahi restreignant l'attention du vieil homme à la pièce où il se tenait. Il chassa de sa pensée les idées noires qui menaçaient de faire irruption dans sa conscience. La matière ne manquait pas, la guerre, il le savait, approchant de sa phase décisive. Le pire était que l'issue du conflit se trouvait dans les mains d'une poignée d'individus, et peut-être pas entre les siennes. Alors, il valait mieux, au moins pour quelques heures laisser le charme d'une soirée d'été le pénétrer et l'apaiser. Que serait demain ? Peut-être l'occasion de trouver le sens des choses et de guider cette jeunesse dont il portait la responsabilité, vers sa victoire afin de vivre pleinement. Ou au contraire cette future journée verrait-elle la victoire de Voldemort ? Il laissa échapper un profond soupir et fit un geste de la main comme pour chasser une mouche importune. Ou pour précipiter certaines idées dans ses oubliettes intérieures.

Le pas de Maïté se fit entendre. Elle portait un plat fumant qu'elle posa sur la table, fit venir celui qui contenait le jambon cru grâce à la magie et s'assit.

- Piperade : tomates, piment d'Espelette, œufs, s'écria-t-elle avec enthousiasme. Certains n'aiment pas le spectacle des œufs brouillés dans les légumes, mais c'est ça la piperade. J'aurais pu faire cuire légèrement le jambon, mais je le préfère cru. Laissez-moi vous servir.

Ils dégustèrent en silence, l'invité manifestant un plaisir évident, ponctuant le calme ambiant de courtes exclamations.

- Je n'avais jamais mangé un tel plat ! finit-il par admettre avec enthousiasme. Je vois que vous faites merveilleusement la cuisine.

- C'est un de mes menus plaisirs, en effet. Quand mes occupations à l'école ou ailleurs me le permettent, je fais des petits plats et j'invite un ou deux amis à partager avec moi un moment toujours sympathique.

Le reste du repas se poursuivit dans le calme, les deux comparses échangeant parfois quelques propos légers, refusant de retomber dans un débat sérieux. Cela fait, Maïté lança un sortilège de vaisselle puis de rangement. Elle laissa Dumbledore s'installer dans la chambre qu'elle lui avait réservée, puis tous deux se couchèrent en vue d'une nuit paisible.

Christophe se réveilla le premier. Un rayon de soleil filtrait par les volets mal jointoyés. Il entendit le chant des oiseaux au dehors et réalisa qu'il n'avait pas dormi dans son lit. Puis il comprit la raison de cela et la fragile protection face à la dure réalité des choses, que le sommeil avait élevée, s'effaça impitoyablement.

Ainsi sont certains matins que nous aimerions faire reculer pour rester encore un peu dans les limbes d'un sommeil salvateur. Malheureusement l'astre du jour poursuit sa course inéluctable, quoique apparente, et nous voilà mis en demeure de faire face à la vérité quotidienne.

Christophe se souleva puis se tourna vers sa femme encore endormie et la regarda un instant. Son visage paisible lui faisait face, enveloppé de son bras gauche dont la blancheur contrastait avec les cheveux bruns qui s'étalaient avec insouciance sur l'oreiller. Manifestement, son épouse était loin de réaliser que ce matin destructeur de rêves s'était levé. Ce tableau paisible le fit sourire, puis discrètement, il se leva, s'habilla et quitta la pièce à pas de loup. Il descendit à la cuisine, prépara le petit déjeuner et s'attabla dans le silence ancestral de la vieille demeure.

Il entendit un bruit furtif.

- Gwen ? Mais où étais-tu donc passé depuis hier ?

- Miouw !

- Tu veux manger ? Attends, nous allons voir ce que nous trouvons.

- Mraouw !

Soudain, avisant l'assiette du chat dans un coin, il réalisa qu'elle était pleine.

- Mais qui t'as donné à manger ? Cécilia ?

- Non ! C'est moi, fit une voix derrière lui.

Morbleu ! Cette voix… Il se retourna à la vitesse de l'éclair. Rien ! Personne n'était là. Et pourtant, il avait bien entendu, alors que le matin emplissait la cuisine d'une aura de lumière tendre, ce ton à la fois impérieux et chargé de douceur, avec une pointe indéfinissable d'accent, une émotion furtive comme à chaque fois qu'elle s'adressait à lui et qu'il connaissait bien en raison des années partagées avec elle. Il retrouva dans ces trois mots jetés en pâture au silence, l'amour pour que la vie éclose comme une fleur et la distance nécessaire afin qu'une existence s'épanouisse.

Un frisson émotionnel fit naître un embryon de sanglot et il dut modifier sa respiration pour le faire taire. Il se forçait à accepter l'inéluctable pour fermer les portes au chagrin. Les souvenirs pourraient venir plus tard. Quand l'apaisement serait là. Quand la tempête aurait cessé.

A moins que cet ouragan ne s'arrête jamais…

Gwen s'approcha de son assiette, flaira précautionneusement sa nourriture, puis mangea lentement en paraissant déguster. Christophe, sans mot dire, beurra une solide tartine de pain et fit de même que le chat, joint à ce dernier par la complicité du moment. Une vieille pendule Westminster sonna l'heure de son carillon joyeux.

Pourtant une pendule de ce genre s'arrête au bout de dix jours…

Mais qui l'avait remontée, au juste ? La mélodie ne se languissait pas comme quand le mécanisme arrive en fin de course. Au contraire elle paraissait joyeuse, comme stimulée par une nouvelle jeunesse.

N'oubliez pas le rendez-vous… N'oubliez pas le rendez-vous ! chantait l'horloge.

Le rendez-vous ! Croisement de multiples chemins, de plusieurs personnes dans un même espace et un même temps, prévu par des gens parfois si différents ! Voilà ce que sont ces moments de la vie où tout bascule, des rencontres d'âmes déchaînant des séismes intérieurs. La vie de Christophe et celle de Cécilia basculaient par la force de ce qu'il avait découvert dans sa crypte intérieure.

Quel était ce nouvel abîme ? Celui de la Vie ou celui de la Mort ? Peut-être celui des deux ?

Et qui avait fixé le rendez-vous ?

La porte de la cuisine s'ouvrit doucement, la fine silhouette de Cécilia se profilant dans l'embrasure, les yeux encore chargés de sommeil. Christophe la rejoignit pour lui souhaiter le bonjour, puis ils se rendirent à la table où la jeune femme entreprit un solide petit déjeuner propre à la replacer sur les rails.

- Tu t'es réveillée bien tôt, tu paraissais dormir si bien.

- Je ne sais pas, j'ai ressenti comme un vide ou une présence et je me suis réveillée.

- Ce n'est pas moi qui ai donné à manger au chat.

Il lui raconta tout. Elle leva le sourcil gauche, signe chez elle d'une grande perplexité.

- J'ai bien reconnu sa voix, reprit-il..

- J'imagine ! Tu n'es pas trop secoué ?

- Ce n'est même pas le mot. Je réalise mal, il me semble que l'onde de choc viendra un peu plus tard.

Cécilia coula un regard vaguement inquiet sur son mari. Tiendrait-il la longueur ? Un être peut être si fragile et si fort à la fois, malgré tout ce que l'on peut croire de lui. Elle se rapprocha de Christophe.

- Je t'aime, lâcha-t-elle en lui caressant les cheveux.

Ces mots venaient pour les rassurer tous deux, pour rompre la chaîne infernale des questions lancinantes destructrices du moral. Autant tabler sur cette certitude, afin d'exorciser un peu toutes ces interrogations auxquelles les événements viendraient tôt ou tard répondre. Il lui rendit un sourire.

- C'est bon, se contenta-t-il de dire.

Ils s'enlacèrent afin qu'un baiser dise à leurs deux cœurs que leur chemin resterait droit malgré les circonstances. Gwen se joignit à eux en grimpant sur la table. Il s'assit en contemplation du couple amoureux, bailla, puis se mit à ronronner. Au moins, quelqu'un semblait content de la situation : l'animal savait que son orphelinat avait pris fin et, dans son petit esprit, cela dépassait de loin tous les tourments et les guerres du monde.

Après le petit déjeuner et la toilette, Christophe préféra s'atteler à une tâche matérielle. En compagnie de Cécilia, il se mit à examiner et ranger les papiers de sa mère. Il tomba sur la comptabilité de la défunte. Tout paraissait parfaitement ordonné par une volonté méticuleuse, ce qui était réconfortant : rien de pire que de fouiller dans les affaires de quelqu'un, surtout d'un proche défunt, et ne pas s'y retrouver. Le déplaisir s'en trouverait abrégé !

Soudain il avisa une boîte pratiquement aussi grande qu'un carton à chaussure. Il se saisit de l'objet en bois verni, vraisemblablement précieux, joliment sculpté d'entrelacs dessinant la forme d'animaux fantastiques. Le couvercle s'ornait d'un miroir entouré de fines torsades. Contemplant sa découverte sous tous les angles, il ne remarqua aucune serrure, rien qui aurait accroché la main. A la voir ainsi, la chose pouvait sembler taillée en un seul bloc.

- Elle est bien belle, remarqua-t-il, mais je ne vois pas comment on l'ouvre. Avec toute la magie que nous avons découverte, ça ne m'étonnerait pas qu'il y ait encore de la sorcellerie là-dessous.

- Nous la montrerons tout à l'heure à Maïté. Elle trouvera bien quelque chose pour l'ouvrir.

Ne pouvant démêler cette énigme, ils continuèrent à ranger les papiers de la défunte qui, du reste, n'offraient rien d'autre de particulier. Bien que tout se trouvât dans un état impeccable, la tâche leur prit pas mal de temps et la matinée s'écoula, laissant le soleil dominer le ciel de midi. Ils ne firent aucune nouvelle découverte et aucun mystère ne se manifesta plus.

N'ayant pas plus envie de se préparer à déjeuner que le soir précédent, le couple reprit le chemin du restaurant de la veille.

Ils s'installèrent au même endroit un peu reculé de la pièce, préférant garder un semblant d'intimité. Aucun des deux n'avait évoqué les derniers événements : il est des moments où le silence prend des vertus curatives. Trop d'inconnues les avaient préoccupés ces dernières heures, trop de questions assaillaient leur conscience comme les flots agités par un vent trop fort, lancés à l'attaque de la côte. Chacun ressentait que ces quelques heures passées ensemble dans une sorte de sérénité, représentaient un dernier havre pour leur navire en partance vers des contrées situées au-delà des mers.

La tempête viendrait après le calme, ils le savaient tous deux et leurs deux mains se nouant sur la table manifestaient cette force qui les unissait, si fragile et pourtant si puissante. Ils devaient lui confier leur destinée comme les passagers laissent la leur au capitaine de leur bateau. Il en était toujours ainsi depuis qu'ils se connaissaient, mais à partir de cet instant-là leur abandon total devenait nécessaire et surtout, aucun retour en arrière ne serait possible.

Pourquoi parler dans un pareil cas ? Leurs mains et les sourires un peu timides qu'ils s'adressèrent l'un l'autre, face à cette aventure, les dispensèrent de toute éloquence. Leurs cœurs battaient, lourds de l'éternité jaillissant de ces fugaces instants.

Quand ils eurent terminé ces agapes dans cette curieuse ambiance, ils rentrèrent, toujours dans cette sorte d'alanguissement qui les avait tenus durant ces moments. Une fois à la maison, ils n'eurent guère de temps à patienter pour voir Dumbledore et sa comparse revenir.

- Alors jeunes gens, comment vous portez-vous ? demanda gaiement ce dernier.

Aucun des deux concernés n'eut envie de répondre, faute de mieux qu'une banalité à proférer. Puis Cécilia se décida.

- Nous avons fait une découverte. Et elle montra la boîte qu'ils avaient trouvée le matin même, trônant sur la table.

Dumbledore s'en saisit délicatement, la contempla sous tous les angles puis la remit à Maïté qui en fit de même.

- Fermée puis verrouillée par magie, bien sûr, déclara cette dernière. J'imagine que vous voulez savoir ce qu'elle a dans le ventre ?

Personne ne répondit, leur silence en guise de réponse. La jeune enseignante continua à retourner l'objet dans tous les sens, plongée dans une profonde réflexion. Puis :

- Apparemment quelqu'un a utilisé beaucoup de magie pour protéger cette boîte. D'abord un sort de fermeture, bien sûr, mais là où ça devient intéressant c'est que j'ai trouvé deux sortilèges de destruction du contenu entrelacés. Autrement dit, si vous tentez de lever l'un ou l'autre sort, c'est celui qui est à côté qui répond. Dans ces conditions il devient très difficile de forcer l'ouverture en peu de temps. Si je le confie à mon labo d'expertises, il nous faudra plusieurs semaines pour avoir un résultat. Autre chose : le miroir est ensorcelé pour recevoir une formule magique, ou un mot de passe déclenchant l'ouverture. Dernier détail, l'auteur de cet ensemble est anglais, il est mort et sa signature tout aussi cryptée que celle qui est en vous.

- Conclusion, dit Christophe, il existe beaucoup de chances que celui qui a verrouillé cette boîte et l'individu qui a agi en moi, soient une seule et même personne.

- Oui, un anglais qui est mort, et qui chiffre sa signature, proposa Cécilia. Ta mère connaissait des anglais ?

- Certainement, répondit Christophe. Il arrivait que des amis viennent en visite, peut-être qu'il y en eut qui étaient anglais. Mais je pense que nous partons dans la mauvaise direction, parce que j'imagine mal ma mère laisser quelqu'un bidouiller en son fils pour mettre la protection que nous avons découverte. Ca pourrait être elle-même mais voilà : ma mère n'était pas anglaise.

- Retour à la case départ, fit Maïté. Voyons plutôt cette boîte. A mon avis, elle s'ouvre si quelqu'un prononce une formule ou un mot déterminé. Il se peut même que le sort ne fonctionne qu'avec certaines personnes, et peut-être un ton particulier ou un accent. Ces sorts peuvent être très fins. Christophe, connaissez-vous une expression particulière, un mot revenant souvent qu'aurait pu utiliser votre maman ?

Christophe réfléchit un instant puis répondit par la négative.

- Je vous propose donc de passer à un autre sujet, dit Dumbledore. Pour la boîte, peut-être que quelque chose vous reviendra, nous aviserons. J'ai une bonne nouvelle : Rossignol est entièrement d'accord pour que je vous aide à domestiquer vos pouvoirs mais à condition que cela se fasse sous mon contrôle. Votre déclaration auprès du ministère est prête, il suffira de la remplir. Dès lors vous devenez sorcier à part entière et du même coup, membre de notre communauté. Bien entendu, votre instruction se fera à Poudlard, disons… par commodité. Mon école est relativement sûre pour un travail qui doit rester secret. N'oubliez pas que si nous découvrons quelque chose d'important, les ministères peuvent se montrer rapaces : ce sont des organismes politiques par dessus tout.

- Et si je refuse ?

Théoriquement tout devrait en rester là, vous devrez arrêter complètement la magie sous peine de sanctions plutôt graves, mais ce sera tout. Cependant le monde de la sorcellerie est en guerre et la menace de notre ennemi, qui se fait appeler Voldemort, restera suspendue au-dessus de votre tête. Cet homme est puissant et dénué du moindre scrupule, alors je ne veux pas vous soumettre à quelque chantage que ce soit, mais s'il met la main sur vous, il vous tue. Et n'oubliez pas que vous vivez auprès d'une femme que vous aimez : qui résisterait en voyant son épouse torturée ?

Un silence s'imposa, lourd de craintes et de réflexions.

- Soit, je comprends, reprit Christophe, mais d'une part je veux que ma femme vienne avec moi, et d'autre part nous travaillons tous deux : Cécilia comme infirmière et moi comme policier. Nous sommes tous deux fonctionnaires.

Dumbledore eut un grand sourire et, regardant Cécilia :

- Infirmière ? Je comptais organiser des cours de secourisme à cause de la guerre. Mon infirmière connaît les blessures magiques, grâce à vous nous pourrions avoir le point de vue moldu. Les deux pratiques se révéleront merveilleusement complémentaires. Accepteriez-vous un service partagé avec l'infirmière de l'école ?

Puis s'adressant à Christophe :

- Quant au reste, tout pourrait s'arranger assez rapidement. J'ai eu l'occasion, je vous l'ai dit, de rendre pas mal de services à certaines personnes des ministères européens de la magie, et même au-delà chez leurs collègues moldus. L'affaire ne devrait pas poser trop de problème. Alors, Mrs Barenton, qu'en dîtes vous ?

- Ce serait une expérience à tenter, je l'avoue. Je pense, pour ma part, accepter cette proposition. Et toi Christophe ?

- Difficile de faire autrement, il me semble. Comme je n'ai aucune envie de tomber entre les mains de l'autre… Comment s'appelle-t-il, de nouveau ?

- Voldemort, répondit Dumbledore. Il se fait appeler Lord Voldemort mais son vrai nom, c'est Jedusor, Tom Jedusor. Je suis touché par la confiance que vous me témoignez. Je pensais que vous hésiteriez davantage. Je serai ravi de vous accueillir à Poudlard. Nous allons en parler un peu. Un certain temps sera nécessaire pour tout mettre en place, surtout du côté anglais. Grâce à la collaboration du ministère français, vous pourrez entrer en Grande Bretagne comme sorciers. Officiellement Miss Barenton occupera donc les fonctions d'infirmière adjointe et pour vous, Christophe, je dispose d'un poste de conseiller d'éducation que je n'ai jamais réussi à pourvoir.

La suite se déroula sur un mode nettement plus détendu. Christophe matérialisa de nouveau du thé et des petits gâteaux, le tout servi dans une porcelaine anglaise du meilleur goût. En observant soigneusement la théière, il remarqua bien qu'une couronne était soigneusement peinte. Elle lui rappela bien quelque chose mais quoi ? Il fit remarquer ce détail aux autres mais ils restèrent tout aussi perplexes que lui. En tout cas, le service qu'ils avaient sous les yeux se révélait particulièrement raffiné.

Puis la conversation continua. Soudain, Christophe se leva :

- J'ai une idée ! répondit-il aux visages tendus vers lui. La formule ! Pour la boîte ! Ma mère se regardait souvent dans une glace pour vérifier son maquillage. Quand je la voyais faire, je me moquais d'elle en reprenant Blanche Neige et les sept Nains.

Il se saisit de l'objet, regardant fixement le miroir, puis continua :

- Miroir, miroir magique, dis-moi qui est la plus belle au pays, s'exclama-t-il.

Ne me mens pas, je sais que c'est toi Christophe ! La beauté de Cécilia se pare de l'amour que tu as pour elle, répondit le miroir d'une voix étrangement flûtée. L'aime-tu ?

Oui ! lança Christophe joyeusement.

Clic !

Les visages se penchèrent sur la boîte dont le mécanisme d'ouverture venait de réagir. L'intérieur, délicatement capitonné de pourpre, se montra garni de papiers. Christophe en prit un avec beaucoup de précautions et l'étala sur la table. Ils virent alors ce qu'Esther Barenton protégeait avec tant de précautions…