Chapitre 6 – Le Secret de Pandore.

Leur mine curieuse fit place au désappointement.

- Tu parles d'un romantisme, dit Cécilia, visiblement déçue.

Personne ne dit mot. Que voulez-vous découvrir dans une boîte de bois précieux garnie d'un miroir, sertie avec soin et, de plus, fermée par des sortilèges sophistiqués ? Des parchemins datant d'une époque ancienne, le secret de Pandore, une formule magique pour débarrasser définitivement le genre humain de Tom Jedusor ? Le trésor des pirates de la Jamaïque, le dernier évangile apocryphe ou la combinaison des coffres de Gringott's ?

La vie nous réserve parfois d'étranges facéties : la précieuse boîte ne contenait que des extraits de compte bancaire ainsi qu'une carte de crédit au nom d'Esther Barenton !

- Je connais bien la Banque Templars à Inverness, déclara Dumbledore. Il s'agit d'un établissement à la fois sorcier et moldu, à double guichet, en somme. Les sorciers Ecossais voulaient leur banque particulière, n'ayant aucune confiance dans celle de Londres.

- Mais qu'est-ce que ma mère avait à voir avec une banque écossaise ?

- Difficile à dire, poursuivit Maïté. Regardez, toutes les recettes proviennent d'une seule et même source, vraisemblablement une orfèvrerie : Mac Cianàn Jewlery également à Inverness. Les débits, quant à eux, ont tous été réalisés à l'aide de la carte de crédit.

- Autrement dit, rien ne transitait par le compte courant en France, constata Christophe. Ma mère touchait des revenus substantiels, il n'y a qu'à voir les sommes, d'une orfèvrerie britannique au nez et à la barbe des contributions françaises.

Dumbledore se mit à rire devant la mine incrédule du policier :

- Votre mère devait avoir le sens des affaires, à ce que je vois. Pourtant quelque chose me chiffonne : elle était sorcière, or les comptes de cette sorte sont libellés en galions, et non en livres sterling. Si elle avait voulu dissimuler parfaitement ses affaires au fisc, britannique ou français, elle aurait pu demander que son compte fonctionne dans l'unité monétaire sorcière et l'administration moldue n'aurait rien eu à y voir.

Maïté sourit à son tour.

- Les sorciers ne disposent pas de cartes de crédit, dit-elle, et Mme Barenton ne devait pas avoir envie de passer par le système magique, comme si elle avait voulu garder son indépendance par rapport à notre univers. Albus, vous qui semblez connaître Inverness comme votre poche, que savez-vous sur la Mac Cianàn ?

- Vous me prêtez là une bien grande science, Maïté. Je connais la banque de par ma fonction de Directeur, puisque des paiements nous parviennent de chez Templars, mais l'orfèvrerie… par contre le nom de McCianàn m'est quelque peu familier, parce qu'ils sont de notre côté face à Voldemort. Mais ils n'habitent pas Inverness.

Un long silence suivit les propos du directeur de Poudlard.

- J'aimerais voir ces gens, demanda Christophe.

- Il n'y aura aucun problème, je pourrai arranger ça dès que possible, promit le vieil homme. Mais que déduire de ce que nous venons d'apprendre ?

- Que ma mère menait une double vie, du moins sur le plan financier, qu'elle touchait des revenus réguliers et substantiels d'une orfèvrerie écossaise. Elle prélevait l'argent par le biais d'une carte de crédit et devait le dépenser en liquide pour éviter de laisser des traces. La parfaite exilée fiscale en somme. Et pourtant, la France est loin d'être un paradis fiscal et elle aurait pu dissimuler ces fonds de bien meilleure façon.

- De plus, ta maman m'a toujours paru parfaitement honnête, certifia Cécilia, sa comptabilité paraît bien claire, non ?

- Exact, pour autant que je puisse en juger ! Mais les deux systèmes financiers n'ont aucune liaison entre eux.

- Et alors ? Peut-être pensait-elle se trouver en règle avec les impôts ? Peut-être aussi réglait-elle ses contributions anglaises dans ce pays ?

- Aucune trace ne figure sur les relevés, à part les prélèvements.

- Peut-être qu'un courtier ou un mandataire s'en chargeait à sa place ?

- Oui, Cécilia, mais là nous spéculons. Nous n'avons aucune preuve de ce que tu avances. De plus, je n'ai trouvé aucun papier pour l'attester.

- Il s'agit, je le rappelle, d'une banque sorcière et moldue, glissa Dumbledore. Les relevés que nous avons peuvent être une simple traduction, pour ainsi dire. Pour utiliser sa carte, il devait falloir que le compte soit rédigé en livres sterling.

Le silence de tous lui répondit. Après quelques secondes, il reprit :

- Je crois que pour l'instant, nous n'avons plus grand chose à dire sur cette nouvelle découverte. Ceci nous amène au sujet d'aujourd'hui, à savoir la suite des événements. Qu'en pensez-vous ?

Tout le monde exprimant son accord, Dumbledore poursuivit :

- Nous allons prendre le temps de régler les formalités essentielles avant votre départ pour le Royaume-Uni. Puis quelqu'un viendra vous chercher et vous vous rendrez à Poudlard avec son aide. Pour se faire reconnaître il vous dira " crème au beurre " et vous lui répondrez " café crème ".

Tout le monde sourit devant le choix de ce grand magicien et de son humour permanent malgré ce que promettait la situation.

- Autant se reconnaître en évoquant de bonnes choses, non ? répondit-il.

- Certainement, rétorqua Cécilia, d'ailleurs j'ai très envie d'un baba bien arrosé avec beaucoup de Chantilly. Ne peux-tu rien pour moi, Christophe ?

Ce dernier fit un tour des regards et leur expression le dispensa de poser la moindre question.

- Ma mère faisait un baba au café de toute beauté et tellement bon que je n'en n'ai jamais mangé depuis. Elle y mettait toujours des violettes de Toulouse dessus. Essayons… babacommemaman ! lança-t-il non sans avoir brandi sa précieuse baguette magique.

- Génial ! s'écria Maïté en applaudissant, quand elle vit un somptueux gâteau surgir au milieu de la table, avec des violettes de Toulouse dessus, ainsi que des assiettes et des couverts. Elle éclata de rire, aussitôt imitée par le reste du groupe.

- Monsieur Barenton, je m'incline devant autant de pouvoirs merveilleux ! s'exclama Dumbledore. Ma collègue de Métamorphoses serait sûrement enchantée de voir ça. Mais n'en restons pas là, dégustons mes amis, dégustons !

A ce moment, Gwen se coula dans l'entrebâillement de la porte. Il grimpa sur les genoux de Cécilia pour se joindre à eux. Tous goûtèrent lentement, appréciant chaque bouchée de ce magnifique baba préparé avec amour. Peu importait d'où cela venait, c'était onctueux, gouleyant, fascinant, bref, un parfait délice ! La couronne peinte sur chacune des assiettes achevait de rendre royal ce plat si bien préparé.

Quand ils eurent fini, que chacun eut son petit rot socialement contrôlé, tout disparut de soi-même sans qu'il restât une seule miette ou une trace quelconque sur le mobilier.

- Merci à ta baguette magique ! déclara Cécilia ravie de ce moment agréable.

Dumbledore se leva, suivi de Maïté.

- Nous voilà, fort malheureusement obligés de vous quitter. Permettez-moi de vous laisser ce miroir quelque peu magique, à vrai dire, destiné à nous appeler Miss Etchegorria ou moi-même en cas de besoin. Il suffit de vous regarder dedans et de murmurer l'un de nos deux noms. Quoi qu'il en soit, nous-nous reverrons à Poudlard la veille de la rentrée des classes.

- Cela dit, il tendit à Christophe un petit miroir un peu vieillot, à l'entourage ouvragé avec soin. Celui-ci le tourna plusieurs fois dans ses mains, l'examinant minutieusement, sans, cependant, y déceler quoi que ce soit d'anormal.

- Ce n'est qu'un miroir tout à fait banal, auquel nous avons fait subir une certaine préparation. Il fonctionne dans les deux sens : Maïté et moi, pouvons également vous appeler. Dans ce cas vous entendrez un grelot discret. Gardez-le autant que possible sur vous. En cas de nécessité, n'hésitez surtout pas à nous appeler.

- Dans ce cas je le prends, décida Cécilia en souriant, il fera moins insolite dans mon sac à main que sur toi, mon chéri. Qu'en penses-tu ?

- Que tu cèdes à un réflexe bien féminin, répondit Christophe en riant, mais tu as raison, garde-le sur toi, je ne saurais où le mettre.

C'est ainsi que Cécilia s'empara de l'objet pour le ranger soigneusement dans son sac. Leurs visiteurs durent alors les quitter. Un petit moment de regret les unit : en si peu de temps, une relation commençait à se nouer.

Dumbledore et Maïté se rendirent dans le jardin afin d'y transplaner à l'abri des regards. Le vieil homme prit la parole.

- Maïté, avant de partir je voudrais vous dire quelque chose. Nous avons oublié un détail.

- Oui, quoi donc ?

Il le lui dit. L'enseignante fronça légèrement les sourcils.

- C'est vrai, l'arbre a caché la forêt, constata-t-elle. Enfin, peut-être. Qu'en concluez-vous ?

- Rien de plus pour l'instant mais je ne crois pas au hasard.

Elle rit doucement.

- Tout le monde s'est fait avoir, y compris les gens du ministère.

- Exactement, répondit-il en souriant, mais rien n'indique qu'il y ait quoique ce soit de négatif là-dessous. Ce qui est étrange, c'est que nous ayons tous oublié la même chose. Voilà tout.

Leur conversation s'arrêta là et ils disparurent.

A l'intérieur, Cécilia servit une tasse de thé à Christophe puis en fit autant pour elle-même.

- Je vais finir par me demander comment je m'appelle, lança sourdement Christophe.

Sa femme préféra garder le silence, en attente de ce qu'il avait à dire.

- Voilà tout un pan de la vie de ma mère qui m'avait échappé, que je n'ai pas vu ou su percevoir. La sorcellerie, cette maison que je croyais connaître, tout ce que maman a peut-être trafiqué en moi… Je n'ai rien vu, rien compris. Pourquoi ?

- Parce que jusqu'à présent, tu ne pouvais rien percevoir pour des raisons qui nous échappent encore, mais songe qu'en l'espace d'une seule journée, nous avons progressé à pas de géants !

- Nous avons surtout fait une bonne récolte de questions !

Cécilia sourit.

- Et que serait la vie sans quelques débats intérieurs ? Quelle monotonie ! Je pense que ta maman avait une bonne raison d'agir ainsi.

- Et laquelle, selon toi ?

- Quelque chose qui l'a empêchée de te révéler ce qu'elle était, quelque chose qui a fait qu'elle a préféré souffrir plutôt que de te mettre au courant, ne serait ce que d'un détail infime.

- Par exemple ?

- Aucune idée ! Mais ce serait quelque chose de si sombre que, pour elle, il n'était pas question de t'en révéler quoi que ce soit. Elle devait penser que ta vie pourrait être en jeu.

- Une sorte de secret alors ?

Elle s'approcha de lui et lui prit le bras.

- Une chose dont elle avait très peur, en tout cas. Peut-être pour elle, mais surtout pour toi. C'est pour ça qu'elle a fait toutes ces manipulations. Ce n'est pas des Moldus dont elle a voulu se préserver mais bien des sorciers. Elle n'a jamais voulu te cacher des choses à toi, elle a cherché à vous faire oublier tous les deux de certaines personnes.

- Ce n'est pas très rassurant, ce que tu me dis. Mais alors, pourquoi cette banque à Inverness ?

- Là, j'avoue que je n'en sais rien. Elle a pu acheter des actions de la fameuse orfèvrerie mais le fait est qu'elle ne t'en a jamais parlé…

- Ce qui pourrait prouver que c'est bien lié au secret dont tu parlais à l'instant, continua-t-il. Tu excuseras mon obstination, mais ne crois tu pas qu'elle aurait dû me parler de tout ça ? Parce que maintenant nous-nous trouvons face à ce secret sans la moindre information et en danger potentiel.

- Elle avait peur, et quelqu'un qui a peur est prêt à tout pour y mettre fin. Dans mon service, je le vois bien : non seulement beaucoup de malades refusent de reconnaître la gravité de leur état, mais même certains médecins conjurent leur angoisse par une attitude complètement fermée.

Elle s'interrompit une ou deux secondes, puis reprit, un peu plus bas :

- Je ne t'ai pas dit une chose parce que je ne voulais pas t'inquiéter outre mesure après toutes nos découvertes d'hier. J'ai vu ta maman, hier après-midi.

Cécilia sentit la main de Christophe se crisper dans la sienne.

- Plus exactement, j'ai perçu sa présence. Elle m'a demandé de te protéger. Je n'en sais pas plus que ça, ni comment m'y prendre. Elle n'a même pas dit quel danger pouvait bien te menacer. Ce que je peux dire, c'est que sa demande était pressante. Elle avait peur.

- Et toi, Cécilia, comment ressens-tu tout ça ?

- Je ne sais pas, j'avoue que je n'ai pas d'autre information en dehors de ce que je t'ai dit mais ce que nous avons vécu depuis hier ne me dit rien qui vaille. Et si nous ne connaissons pas tout, ça vaut peut-être mieux pour nous.

- Ah bon ? Pourquoi ?

- Nous avons tous deux été secoués. Tu as fait une découverte que je pense majeure, et bien je pense que tout ça n'est que le côté émergé de l'iceberg. Bien des choses restent encore dans l'ombre et beaucoup à faire dans un monde qui nous est inconnu. En voyageant hier avec Maïté, tu as ouvert la Boîte de Pandore.

- Et il ne le fallait pas !

Elle sentit la crainte dans la voix de son mari.

- Si, il le fallait, assura-t-elle. Oh oui il le fallait, tout comme la vraie Pandore devait ouvrir la sienne. Peut-être ta mère aurait-elle pu t'aider mais elle a voulu tromper le temps et, sans le vouloir, elle t'a jeté la réalité à la figure, alors qu'elle s'était, pour ainsi dire, retirée des affaires. Une fois de l'autre côté, elle a enfin compris que le danger se serait manifesté d'une manière ou d'une autre et a souhaité que je reprenne sa place en tant que protectrice. Je crois pourtant que jamais je ne la remplacerai, une femme ne se substitue pas à une mère, c'est impossible. De plus, je suis loin, bien loin de posséder une once de ses pouvoirs.

- Mais ce n'est pas d'une mère dont j'ai besoin. C'est de toi, tout simplement. Quant à une quelconque protection…

- Nous verrons bien de toute façon.

Gwen sauta sur la table pour se mettre à leur niveau.

- Si tu pouvais parler, toi, dit Cécilia en s'adressant au chat, je suis sûre que tu en aurais des choses à nous dire !

- Miouw !

- Cet animal me paraît doué d'une intelligence prodigieuse, fit-elle en réponse à Gwen.

Elle caressa le poil immaculé un moment, puis, passant du coq à l'âne :

- Si nous sortions un peu dans le jardin ? proposa-t-elle. Il fait beau. Profitons-en, nous pourrions continuer à parler.

- Miouw !

Gwen avait soufflé la réponse à Christophe.

- Et bien, déclara ce dernier, allons-y. Ce que chat veut, Dieu le veut, non ?

Ils sortirent dans le jardin qui se trouvait à l'arrière de la maison. L'endroit était bien plus vaste que ne le laissait supposer la façade donnant sur la rue. Il était enceint de vieux murs parfaitement entretenus, parcourus de vigne vierge rougissant par endroits. De nombreux arbustes, dont certains fleurissaient encore, ménageaient des recoins plus ou moins cachés, permettant une parfaite intimité à d'éventuels visiteurs.

- Viens, je vais te montrer l'endroit que préférait ma mère.

Le couple, enlacé comme deux amoureux le dimanche, se dirigea vers ce qui devait constituer le centre du jardin. L'endroit était délimité par une haie assez haute, interdisant toute vue de l'extérieur, une seule entrée en fournissant l'accès. Ils s'y rendirent pour découvrir une étendue circulaire d'une dizaine de mètres de diamètre, environ. Au centre, trois marches de pierre claire permettaient de franchir une porte en ogive sur laquelle poussait un églantier, éclatant de fleurs. Au delà figurait une fontaine de pierre dont le bassin montrait plusieurs visages humains, aux traits particulièrement fins, sculptés avec grâce. Tous regardaient vers le haut, en direction de l'endroit d'où venait l'eau. Une femme gracile portait un vase d'où sortait le liquide transparent, semblable à un diamant aqueux. Ils remarquèrent, gravés sur le bord du bassin, une série de caractères incompréhensibles, formant comme des volutes ou des feuilles. A l'opposé de l'endroit où ils se tenaient, une pierre plate, posée sur deux autres en soutien, faisait penser à un dolmen miniature.

- Maman appelait cet endroit le Jardin des Elfes, affirma Christophe en baissant la voix sans vraiment savoir pourquoi il le faisait.

Cécilia, sans mot dire, comme si quelqu'un l'avait appelée, se sépara de son mari. Il sembla à Christophe que sa femme avait perdu contact avec le monde environnant. Elle approcha de la fontaine à pas lents, presque prudemment, comme pour en humer l'atmosphère particulière. Un instant elle contempla l'eau parfaitement limpide, puis entreprit de contourner le bassin par la gauche, laissant traîner sa main sur le bord, poussée par son seul instinct. La jeune femme regardait dans le vague, son immense regard perdu, comme dans une autre dimension. Elle respirait lentement, un vague sourire éclairant son visage régulier. Puis elle parvint derrière le dolmen miniature, sembla chercher un endroit où se placer, puis l'ayant trouvé, se figea dans une parfaite immobilité.

Elle avait découvert une petite pierre blanche située à l'arrière de ce qui ressemblait en fait à un autel, contrastant avec toutes les autres posées là. Puis elle fit face au soleil qui éclaira son visage. Une vibration, mieux, un rayon de chaleur la toucha dans le dos, juste sur la colonne vertébrale, au niveau du cœur. Elle laissa cette radiation la pénétrer jusqu'au tréfonds de sa personne et irradier dans son corps. La couleur claire qu'elle discernait derrière ses yeux fermés se brisa lentement en lézardes recourbées puis se fondirent en une image apparaissant progressivement. Un léger vertige la saisit, comme si une partie d'elle-même s'envolait dans les airs.

Son esprit se trouvait à présent dans une forêt de feuillus parfaitement déserte. Les humains ne s'y rendaient quasiment jamais car ils en avaient peur mais Dieu savait pourquoi. L'endroit lui était inconnu, et elle ne parvint pas à savoir si ce qu'elle voyait était actuel ou issu d'un passé immémorial. Cette forêt semblait suspendue entre deux époques. Tout était recouvert de neige, et le silence imprégnait les lieux. Elle vit une clairière assez vaste pour contenir toute une assemblée. Au centre se dressait une fontaine dont elle put s'approcher. Elle constata, alors, que l'objet ressemblait en tous points à celui auprès duquel elle se trouvait dans le jardin d'Esther Barenton. Cependant aucune eau ne coulait et le bassin paraissait complètement sec. En fait, personne n'en avait fait usage depuis longtemps, peut-être plusieurs siècles. La lumière atténuée en raison de la saison, laissait planer une lourdeur dans l'atmosphère, une inquiétude s'insinuant entre les fûts, l'impression d'éloignement de tout monde vivant. Un autel similaire se dressait également près de la fontaine. A quoi pouvait-il servir ? A quel sacrifice se verrait-il destiné ? Cécilia crut un instant avoir été transportée dans un lieu différent, en un autre temps avec toute une partie du jardin, mais ici, l'atmosphère se montrait plus pesante, angoissante. De plus elle remarqua qu'elle voyait la scène de haut, comme perchée sur un arbre, en ayant l'impression de rêver. Pour renforcer ce curieux décalage, elle sentit la fraîcheur d'une petite brise lui caressant la joue. Elle restait donc en compagnie de Christophe tandis que son esprit se trouvait en quelque sorte projeté dans un endroit totalement inconnu, en un temps qui pouvait ne rien devoir au présent.

Elle remarqua qu'un chemin, à peine marqué, traversait la clairière de part en part. Soudain quelqu'un arriva lentement par la gauche, presque furtivement. Il s'agissait d'une femme à en juger par le vêtement qu'elle portait, mais elle ne la reconnut pas. Sa démarche était un peu incertaine comme celle de quelqu'un se sentant un peu perdue dans un lieu inconnu. Elle parcourut la clairière du regard, figée par la crainte d'entrer dans un cercle recelant quelque magie profonde et inquiétante. La femme franchit deux ou trois pas en direction de la fontaine mais elle se raidit soudain, entendant un bruit de voix provenant de l'autre côté. Elle sembla hésiter un court instant entre s'enfuir ou rester. Cependant, quelque chose, un sourd instinct inexplicable, l'incita à courir se dissimuler à l'abri d'un gros chêne, étendant généreusement une vaste couronne de branches au-dessus du chemin.

Un petit chapelet de secondes s'écoula. Trois hommes, aux visages dissimulés derrière des cagoules, retenant une femme fermement, en tenue de soirée, entrèrent à leur tour dans l'espace dénué d'arbres et la poussèrent vers la fontaine. Elle paraissait d'un certain âge et Cécilia vit clairement qu'elle comprenait mal ce qui lui arrivait. La femme se débattait sans, malheureusement, parvenir à se dégager. Un des hommes la gifla violemment, envoyant sa tête dans la direction opposée avec force, lui arrachant un gémissement de douleur que Cécilia entendit parfaitement malgré l'éloignement. Cependant elle ne se résigna pas, se tordant dans tous les sens, poussant ça et là, tirant ce qu'elle pouvait, sortant bec et ongles, parvenant parfois à déstabiliser légèrement l'un ou l'autre des trois hommes pourtant robustes.

L'un d'eux cracha un juron, en touchant sa joue gauche qui se marquait de sang, puis brandit son poing. Un autre, plus petit et replet, arrêta son geste.

- Arrête, ordonna-t-il sèchement. Le Maître la veut intacte. Il a quelques questions à lui poser. Amusons-nous mais surtout de l'abîmons pas.

L'autre poussa un grognement mais rabaissa son poing, soumis.

Ce moment provoqua un instant de relâchement qui n'échappa pas à la victime. Celle-ci, faisant preuve d'une souplesse et d'une vigueur inattendues pour son âge, se coula par en dessous, arrachant au passage la baguette que tenait un troisième homme, puis partit en roulé-boulé pour se redresser à une vitesse stupéfiante. Les trois malfrats se reprirent immédiatement, amorçant un mouvement tournant pour prendre leur prisonnière à revers. Mais le temps ne les aida pas, trois éclairs rouges avaient déjà jailli dans leur direction, envoyant deux d'entre eux au tapis.

Le troisième, ayant eu le réflexe de s'aplatir au sol se redressa, rapide comme un serpent, pour intercepter sa rivale. Fort heureusement, son pied butant sur une pierre, il se retrouva de nouveau à terre. Il lança un nouvel éclair rouge avec sa baguette, mais le tir mal ajusté finit dans un arbre dont quelques branches tombèrent. La femme en profita pour gagner une position plus sûre, derrière un rocher. Elle évita de justesse une lumière d'un vert de mauvais augure qui écrêta ce dernier, envoyant des petits morceaux dans tous les sens en vrombissant. L'agresseur amorça alors un mouvement tournant, se rapprochant petit à petit du chêne où se tenait l'observatrice, mais ne s'aperçut pas qu'elle était là. Un nouvel éclair rouge en provenance de sa rivale lui montra qu'il n'échappait pas à sa vigilance. Il grogna et lança une injure, peut-être pour se donner de l'allant, face à une femme dont rien n'indiquait une telle force et un tel courage.

C'est pourquoi il n'entendit pas le léger bruit qui se produisit derrière lui. Quand il se retourna, il était trop tard. Brandissant une grosse branche tombée à terre, l'autre femme l'abattit sur son crâne. L'homme resta debout un instant, un drôle de sourire aux lèvres, puis s'effondra massivement.

La première femme arriva, contempla celle qui venait de l'aider de façon si inespérée avec une stupeur qui la figea une ou deux secondes.

- Vous ? se borna-t-elle à dire.

Cécilia retrouva alors la réalité, les images normales se substituèrent à celle de sa vision. Elle se rendit compte que son mari s'était porté à son côté, inquiet de son long silence. Tous deux se dirigèrent vers un petit banc de bois où ils s'assirent. Christophe resta en attente, le temps que sa femme puisse trouver les mots qui convenaient. Il devina ce qui se passait. L'expérience lui dicta de ne pas la forcer à parler. Elle tenait sa tête penchée en avant, prise entre ses mains, pour tenter de récupérer tous ses esprits. Un tel moment ne se montrait certainement pas facile pour elle, son visage portant la trace d'un choc émotionnel.

Durant son étrange expérience, elle avait d'abord semblé baigner dans la sérénité, puis son visage avait exprimé un vif intérêt, mais ensuite une inquiétude avait surgi de quelque néant et enfin un tremblement des mains avait attesté de sa profonde angoisse. Puis, revenant à elle, une certaine paix avait repris le dessus.

En attendant qu'elle se décidât à parler, Christophe se laissa quelque peu aller. Sa mémoire le transporta soudainement un certain soir, il y avait déjà quelques années, où, implorante de son attention, elle l'avait pris dans ses bras, mue par une soudaine impulsion :

Tu ne dois pas y aller Christophe ! Surtout ne va pas à ce rendez-vous. On t'attend pour te tuer, c'est un guet-apens, surtout n'y va pas !

Le regard de Cécilia avait alors pris une ampleur inhabituelle. Ses yeux avaient presque doublé de volume, comme deux lacs d'eau profonde emplis d'une antique science, ses mains avaient tremblé comme aujourd'hui sous le coup d'une intense émotion, et quelques larmes avaient coulé sur ses joues. Elle l'avait serré dans ses bras, dans une étreinte où il avait perçu une supplication si forte qu'il ne put se permettre le moindre doute.

Il l'avait alors laissée parler, dire tout ce qu'elle avait sur le cœur et qu'elle n'avait osé lui communiquer, tant ce qu'elle éprouvait pouvait paraître invraisemblable. Il l'avait écoutée en lui caressant doucement la main pour l'encourager, lui montrer qu'il ne rejetait rien à priori.

Elle lui avait alors décrit les lieux où il devait se rendre avec une précision impossible pour quelqu'un n'en ayant jamais eu le moindre aperçu. Elle lui avait fourni également le nombre des ennemis qui l'attendaient, leur position précise, leurs armes et le nom du traître qui l'avait donné à ces hommes sans scrupule. Christophe, sans hésiter, avait pris les dispositions nécessaires et tout s'était terminé par un coup de filet qui avait défrayé la chronique. Personne ne comprit jamais comment ce jeune inspecteur de province avait fait pour arriver à un tel résultat, aussi rapidement et avec si peu de dégâts. En outre, les paroles de Cécilia sauvèrent deux autres personnes dont elle avait perçu la mort durant l'opération.

Nul ne sut jamais ce qui s'était produit, tant le secret qu'avait respecté le couple était resté scellé. C'est également à la vision de sa femme que le policier dut sa promotion au grade de Commissaire. En fin de compte, finissant par rire de cette affaire, il avait alors traité Cécilia de sorcière et, aujourd'hui, il se demandait si lui aussi n'avait pas eu une prémonition.

Enfin, Cécilia trouvant apparemment les paroles nécessaires, se mit à raconter ce qu'elle venait de vivre. L'émotion transparaissait aux contours de ses propos, faisant baisser la voix ou trembler les mains imperceptiblement. Mais Christophe avait appris à observer sa compagne dont le corps et le regard témoignaient davantage que ses paroles. Son calme apparent cachait quelle émotion la faisait vibrer ainsi. Chaque fois qu'elle traversait une situation difficile pour elle, rien ne paraissait à la surface, tellement elle se contrôlait. Dans de tels cas, il se bornait à la caresser doucement sans rien dire.

Puis le silence revint. Tous deux le laissèrent poser un baume sur des questions qui les blessaient. Christophe, du regard, fit le tour du jardin. Il crut le découvrir pour la première fois. Certes, beaucoup de souvenirs remontaient de sa mémoire, arrêtant ses yeux un court instant mais le bleu du ciel prenait une nuance différente, le soleil brillait autrement, jusqu'à l'odeur de ce lieu fleuri qui ne lui rappelait rien du passé. Tout est changement en ce monde, rien n'est permanent, aujourd'hui n'est pas forcément le lendemain d'hier. Notre vie peut basculer d'un instant à l'autre et nous transformer radicalement. C'était précisément ce qui advenait à ce moment même. Ce n'était pas comme au cinéma, un changement de décor, la tempête qu'ils essuyaient actuellement exigeait d'eux une transformation intérieure allant jusqu'à bouleverser leur carte du monde.

Et tous deux savaient en cet instant précis que le temps n'était pas de leur côté, peut-être parce que sa mère avait trop retardé leur basculement dans cette histoire. Un instant, il lui en voulut de son protectionnisme exacerbé, de lui avoir caché toutes ces choses qui, en fin de compte, lui appartenaient aussi. Mais sa colère ne pouvait résister au bon sens : la peur s'insinue dans nos raisonnements et nous inspire d'absurdes décisions. L'intelligence et la culture n'y peuvent rien, dans bien des cas elles rendent plus vulnérable, au contraire. Celui qui se contente de développer un côté de son être en laissant tout le reste en jachère devient si fragile devant la résistance du monde !

- Christophe…

- Oui ?

- Christophe, quand tout ça sera fini…

Elle laissa sa phrase en suspens, hésitante. Il la serra alors dans ses bras, lui offrant sa chaleur rassurante.

- Ca passera comme le reste, dit-il doucement. Les épreuves finissent toujours, comme les bonnes choses. Que cherches-tu à me dire ?

Cécilia sourit devant l'évidence, hésita encore un petit instant.

F- ais-moi un enfant ! lâcha-t-elle enfin.

Christophe la serra davantage, sans mot dire.

- Et si nous nous envoyions tout balader ? Nous partirions n'importe où, au Brésil, au Nicaragua, que sais-je ? Là, nous le fabriquerions, ton mouflet. Et tout de suite encore. Comment l'appelleras-tu ?

Elle se mit à rire.

- Au moins tu vas vite en besogne toi ! Sachez, monsieur Barenton qu'il faut d'abord que je sois enceinte avant de penser à donner un nom à l'enfant, et puis… et puis, je pense que ça vient tout seul…

- De quoi ? L'accouchement ?

- Mais non ! Le nom ! Elle rit franchement puis reprit : J'ai une amie à qui c'est arrivé : elle a eu plusieurs gamins et, à chaque fois, l'idée est arrivée toute seule !

- Arrivons-y. Ceci dit, le Brésil, le Nicaragua c'est tout aussi agité, non ?

- Tu préférerais un garçon ou une fille ?

- C'est la frimousse qui est importante, non ?

Cécilia ne répondit pas mais le regard qu'elle envoya à son mari était rempli de bonheur.

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