Chapitre 8 : Chasseur et proie…

Un bruissement dans les feuilles mortes, une forte odeur d'humus mêlée à celle plus acre du sang séché, un mélange hétéroclite de bruns et de verts s'entrecroisant dans un somptueux ballet d'ombre et de lumière, la douce fourrure de la proie sous les griffes et les crocs acérés, le liquide chaud s'échappant de sa gorge ouverte ravivant la vitalité du chasseur...

Finissant de se nourrir sur la carcasse d'un lièvre tué seulement quelques minutes auparavant, la bête se lécha les babines, puis nettoya consciencieusement toute trace de son repas sur son corps, poussant par moments quelques grognements de contentement. Un craquement dans les bois le fit sursauter et il huma l'air, aiguisant ses sens à l'extrême. Après avoir vérifié l'absence de présence ennemie dans les parages, le prédateur finit par se rouler en boule sur un lit de mousse douillet pour digérer, les yeux mi clos de contentement.

Une demi heure plus tard, il se réveilla et s'étira de tout son long, baillant à s'en décrocher les mâchoires. Puis il finit par renifler quelques fois en l'air puis au sol, avant de se lever nonchalamment et de se diriger vers un ruisseau non loin de là.

L'eau claire sautait de rochers en rocher, chantant une mélodie enchanteresse, donnant à l'air un goût de fraîcheur incomparable. Les rayons de soleil reflétés par le cristal liquide semblaient danser sur les troncs d'arbres environnants, illuminants les sombres sous bois comme par magie.

Le chasseur, réprimant un gémissement, se glissa dans l'onde glacée et commença à s'ébrouer dans le torrent, nettoyant la boue collée sur son corps et se grattant le dos sur le lit de la rivière, jouant avec le courant, un sourire sauvage sur les lèvres.

Puis il finit par sortir de l'eau, s'ébrouant sur les berges et se séchant dans l'herbe, restant au soleil pour profiter de ses derniers rayons. Il lissa consciencieusement sa crinière indisciplinée tout en humant l'air par moments, sentant le sens du vent sur sa peau humide.

Au bout de quelques minutes, il se mit en route, se fondant dans les ombres des arbres, rampant sous leurs racines. Silencieusement, il reprit sa traque commencée il y avait de cela une lune maintenant, suivant les odeurs fortes des humains et les odeurs plus discrètes, plus en harmonie avec la nature, des canidés de la meute. Il n'était pas pressé, ceux qu'il suivait s'arrêtaient toujours durant la journée pour se reposer alors que lui ne ressentait jamais de fatigue, même si une sieste rapide s'avérait nécessaire de temps en temps. Toutefois, il lui fallait réfréner son besoin irrépressible de chasser, non pas par faim mais par soif de sang.

Tuer lui était bien plus vital que le simple fait d'absorber la chair de ses victimes, mais il savait que la meute le sentirait, sentirait la peur dans les habitants de la forêt et la traque se transformerait vite en course effrénée.

Le chasseur ne voulait pas cela. Il suivait les hommes et leurs loups dans un tout autre but, et seuls eux sauraient se repérer dans cet environnement inconnu pour lui, seuls eux sauraient le mener à cette forêt plus familière, ce lieu qu'il n'avait jamais pu appeler « chez lui » faute de famille, mais auquel il était tout de même attaché. Il ne s'avouait pas vraiment les raisons qui le faisaient retourner là bas, après tout une grande partie de lui souhaitait ardemment se baigner dans le sang des personnes qui avaient osé le mettre LUI dans une situation aussi humiliante.

Toutefois, une voix plus paisible grandissait en lui. Un être qui appréciait de jouer dans l'eau fraîche, comme lui, qui appréciait la caresse du soleil sur sa peau nue, comme lui, qui appréciait la vie tout simplement, comme lui.

Le démon reconnaissait là la candeur de l'enfant qu'il habitait depuis maintenant une vingtaine d'années, un enfant qu'il connaissait sur le bout des griffes et qu'il pensait détester au plus haut point… Malgré le fait qu'il réalisait, petit à petit, que Naruto n'avait jamais eu le choix. Il n'était pas responsable de sa situation et en avait, lui aussi, énormément souffert.

Kyuubi grogna de frustration. Que lui arrivait-il pour qu'il se ramollisse à ce point là ? Eprouvait-il véritablement de l'attachement pour son misérable hôte ? Qu'étaient vingt années comparées à l'éternité de méchanceté pure qu'avait connue le démon ? Pourtant, il ne pouvait nier la pointe d'amusement que l'enfant éveillait en lui, il ne pouvait nier sa force dans les situations les plus désespérées… Il ne pouvait nier qu'il respectait le ninja, l'homme qu'il était devenu malgré les épreuves, grâce à elles peut être même…

Au début de la filature, Naruto avait été le seul maître à bord, passant d'ombre en ombre, discret comme un papillon de nuit, toujours contre le vent. Il avait apprécié le fait d'être capable de se jouer des sens hyper aiguisés de ceux qu'il suivait, jouant presque avec la meute. Par moments, les loups avaient senti comme des fourmis sur leur nuque alors que leur instinct leur disait que quelqu'un les observaient, mais toutes les recherches d'un éventuel ennemi avaient été vaines, les laissant méfiants et quelque peu nerveux.

Mais l'instinct de prédateur du renard en lui avait pris le dessus insidieusement, et maintenant il était totalement possédé par lui, bien que restant assez près de la surface, ses émotions et celles du démon se mêlant en un balai inextricable. Une telle cohabitation était très inhabituelle pour les deux protagonistes, et cette situation avait de quoi les laisser songeurs par moments, mais cela ne durait jamais longtemps et l'instinct pur reprenait rapidement le dessus sur les pensées, qu'elles soient humaines ou démoniaques. A ce moment là, les deux être partageant le même corps ne faisaient que vivre dans l'instant, tendus vers leur unique but : la chasse.

La nuit du trentième jour de traque, l'enfant-démon ressentit un frisson le long de sa colonne vertébrale. Il ne pouvait se tromper, les odeurs, les sons, la topographie du lieu lui étaient familiers. Il savait être à moins de deux jours de marche du village de Konoha, et cette certitude le glaça soudainement.

L'unité qu'il avait vécu ce dernier mois lui avait été si agréable, la menace d'une éventuelle perte de contrôle loin derrière lui avait été un poids considérable en moins, il avait été en paix acceptant comme faisant partie de lui ce démon que l'on avait scellé de force dans son petit corps de nourrisson, à peine âgé de quelques heures… Le démon lui aussi avait été agréablement surpris par cette période dans le temps où son corps ne lui avait plus semblé aussi étriqué, où les barreaux de sa cage avaient presque disparus laissant derrière eux un avant goût de liberté.

Une fois rentrés au village, leurs buts allaient à nouveau différer… et l'union serait perdue. Le désir de vengeance contre les ninjas de la feuille était quasi palpable dans l'esprit de Kyuubi, et Naruto ne voulait pas que ses amis soient blessés ou pire, même si pour cela il devait ne plus jamais les revoir .

Avisant une clairière baignée de la lumière de la lune comme une oasis dans la forêt de ténèbres, le ninja, qui n'en avait d'ailleurs plus que le nom, décida de prendre quelques minutes pour déterminer sa ligne de conduite future. Il se sentait perdu et las, tiraillé entre sa conscience et son indéniable besoin de liberté, il avait besoin de faire le point, et quelque chose lui disait que son « squatteur » renardesque était à peu de choses près dans le même état d'esprit, si l'on remplaçait le mot « conscience » par « vengeance » ou « soif inextinguible de sang » bien sûr…

Au bout d'une heure de torture mentale, la frustration avait pris la place de la confusion et le blond jurait doucement dans sa barbe à propos de « soi disant héros » mis en relation avec des objets plus ou moins tranchants et/ou chauffés à blanc, voire même de festins de cuisses de crapauds arrachés à des ennemis plus ou moins vivants… Puis il stoppa brutalement ses imprécations pour lever la tête, remarquant pour la première fois le petit être qui le regardait avec un air plus que amusé sur son visage mutin.

Il ne l'avait pas senti venir, ce qui en soi piquait sa curiosité. Elle était petite, d'une apparente jeunesse, bien que sa puissante aura ne dise le contraire, habillée d'un simple kimono orange et jaune tenu à la taille par un obi vert pomme, le tout dissimulant à peine la nudité de ses pieds. Son visage, comme finement ciselé dans le marbre blanc, semblait avoir été dessiné pour le rire et la gaieté. Ses deux yeux, d'un noir profond, étaient étrécis en une fente, comme si elle riait à gorge déployée… Sauf que aucun son ne sortait de sa bouche, dont les coins se relevaient en un discret sourire. En plus de sa présence imposante, ce qui se remarquait le plus chez elle était ses cheveux : ils descendaient le long de son dos telle une cascade de feu orange en des boucles gracieuses jusqu'à ses pieds.

Le blondinet sentait à nouveau les interrogations l'assaillir : « Comment a-t-elle fait pour rester dans mon dos aussi longtemps sans que je la remarque ? Qui est elle ? Amie ou ennemie ? Qu'est ce que Hitomi fait ici ? »

« Hitomi ? Kyuubi, tu la connais ? »

Pour toute réponse, Naruto sentit le démon s'enfouir au plus profond de son être en… heu… Rougissant d'embarrassement ?

- "Hé !! Tu vas m'ignorer longtemps comme ça !!"

Le jeune homme sursauta quand il constata qu'elle s'était approchée à moins de deux mètres de lui sans qu'il ne l'entende. Son instinct lui hurlait maintenant « attention, fille pas normale » et il ne put qu'acquiescer sombrement. Surtout quand il aperçut ce qui se balançait doucement derrière elle… Neuf queues touffues fauves au bout blanc, neuf queues de renard.

- "Démon !!" Jura-t-il, en bondissant de son rocher, prêt à fuir…

- "C'est comme ça que tu parles à toutes les personnes que tu rencontres dit moi ? Tu dois pas être un gars très sociable toi…" Fit elle, visiblement amusée de sa frayeur.

- "Hé bien… Heu…Vous n'êtes pas n'importe qui… Vous êtes un démon, n'est ce pas ?"

- "Pour être plus précise, je suis un Kitsune, un démon renard à neuf queues. A l'origine, on était plus connus pour notre côté farceur, voire même bénéfique, car nous apportions les rires et la joie dans les maisons… Enfin, du moins la plupart d'entre nous…" Ses yeux auparavant gais reflétaient maintenant une colère sourde, à peine atténuée par le passage du temps. "Il y a toujours des exceptions je suppose," continua-t-elle," mais le préjudice causé à ma race par de tels êtres est au dessus de toute rédemption…"

- "Vous parlez de Kyuubi n'est ce pas ?" Naruto s'était rassis sur son rocher, devenu tout à coup plus curieux qu'effrayé, sentant un certain renard frémir derrière les restes calcinés de ses barreaux…

- "Oui en effet… Je parle de ce traître."

Un gémissement parcourut l'esprit de Naruto, mais pas celui que l'intéressé aurait attendu de la part d'un démon sanguinaire comme son « locataire forcé ». Elle lui aurait planté un couteau dans la poitrine, ça ne lui aurait probablement pas fait moins mal. Il se tordait au fond de son ancienne cellule, les regrets refluant de son aura comme des vagues. Le ninja était quelque peu déboussolé : quelle créature aurait bien pu le faire se sentir aussi misérable ? Ses sourcils se froncèrent imperceptiblement.

- "Comment est-il lié à vous ?" Demanda-t-il, s'attendant probablement à ce qu'elle ne réponde pas.

- "Il est mon mari." Son visage si expressif s'était fermé petit à petit, laissant apparaître un masque d'albâtre. Seuls ses yeux reflétaient la peine qu'elle ressentais au fond d'elle.

- "Vous l'aimez toujours, n'est ce pas ?" Fit-il, sentant Kyuubi se débattre convulsivement mais faiblement pour l'arrêter de parler.

- "Bien sûr. Une fois que deux êtres tels que nous se sont liés l'un à l'autre, rien ne peut les séparer. Je pense juste que le jour ou je retrouverai cet espèce d'animal entêté, je lui ferai regretter le jour ou sa mère lui a donné le jour… Et puis ensuite je le ramènerai au clan par la peau des fesses pour qu'il s'excuse devant le Chef."

- "Ha… Ce n'est pas un peu dur comme traitement ? Après toutes ces années, peut être qu'il regrette ce qu'il à fait… Non ?"

- "Hum…" Elle renifla dédaigneusement, "Tu ne le connais pas n'est ce pas ? J'ai senti son odeur sur toi pourtant, c'est ce qui m'a amené ici… Ce gredin n'est de toutes façons pas capable d'être ou de paraître la moitié aussi gentil que ce que tu as l'air d'être. Je suis désolée de t'avoir dérangé."

- "Heu… attendez… En fait, je le connais un peu oui… Enfin, je l'ai croisé il y a longtemps de cela… Et il a changé. Il a pourtant massacré beaucoup de gens auxquels je tenais avant même ma naissance… Mais dernièrement, il aurait pu tuer bien plus de monde mais il n'a tué personne… Je pense qu'il s'est retenu… D'une certaine manière…"

Hitomi regarda le garçon, intriguée. Elle lut la sincérité dans ses yeux bleus et sut qu'il pensait ce qu'il disait du fond de son cœur. Ainsi, Kyuubi s'était radouci, avait eu de la pitié pour des êtres vivants et les avait laissés en vie. Quelque chose en elle lui soufflait que le jeune homme devant elle y était pour quelque chose, sa nature particulière ne lui échappait pas et elle aurait mis sa main au feu qu'il n'était même pas au courant de ce qu'il était capable de faire. Son visage se radoucit à nouveau, laissant réapparaître un sourire et en retournant sous le couvert de la forêt elle lui dit :

- "Rentre chez toi, cher enfant. Ni les démons, ni les anges comme toi, ne devraient rester trop longtemps loin de chez eux, car ils ont tous une famille qui les attend."

Sa forme svelte se coula entre les arbres, disparaissant dans l'ombre des sous bois, laissant entendre derrière elle un rire cristallin.

Et au fond de sa cellule maintenant sans barreaux, le puissant démon Kyuubi soupira dans sa barbe, laissant la nostalgie d'un temps lointain l'envahir…