Chapitre 9 (non violent) :
Charlie a froncé les sourcils et a resserré ses bras autour de Don qui dérivait sans cesse entre la conscience et l'inconscience. Sa fièvre était telle qu'il ne cessait de murmurer des mots inintelligibles et tournait sa tête dans les deux sens sur l'épaule de son petit frère. Charlie avait réussi à le calmer en le berçant de temps à autre et en lui chuchotant quelques mots rassurant dans son oreille. Mais Don devenait de plus en plus agiter au fur et à mesure que sa fièvre augmentait, rendant ses efforts inutiles.
« Maman !…Non…t'en va pas…Me laisse pas».
« Shhh Donnie. Ça va aller, on va s'en sortir. Shhh ».
Charlie a senti son rythme cardiaque s'accélérer encore plus lorsqu'il a entendu Don appelait leur mère désespérément en lui priant de ne pas le laisser. Lui-même rêvait de leur mère de temps à autre. Des rêves d'un tel réalisme qu'il en restait à chaque fois bouleverser pendant plusieurs jours. Il savait que son père aussi rêver de Margaret parfois. Mais il n'a jamais su pour Don. Encore une de ces choses qui appartenait exclusivement à la vie privée de Don Eppes. Charlie s'était longtemps demandé si son frère avait pleuré la mort de leur mère et s'il allait souvent se recueillir sur sa tombe. Don a toujours été stoïque. Il ne montrait jamais ses émotions à qui que ce soit, même à sa famille. Il n'avait même pas versé une seule larme à son enterrement. Ce jour-là, Don n'avait pas quitté son masque impassible, ne laissant échapper aucun signe de faiblesse. Après le service funèbre, Charlie avait entendu quelques bribes de conversations des personnes venues témoigner leur soutien. Beaucoup de personnes, étonnées par l'attitude de Don, s'étaient demandé s'il avait aimé sa mère, s'il était touché par sa mort. Il avait même entendu une des tantes de sa mère dire que son frère avait toujours eu une pierre à la place du cœur et qu'il n'était pas étonnant qu'il soit devenu un agent fédéral aussi compétent. Mais Alan et Terry comprenaient Don mieux que personne. Ils savaient que Don menait une lutte intérieure pour ne pas s'effondrer. Il avait beau essayé de cacher n'importe quelle trace d'émotion, il ne pouvait pas empêcher son corps de parler à sa place. Une mâchoire serrée, les poings serrés lors de la cérémonie et un maintient raide sur ses jambes l'avaient trahi ce jour-là. Mais seules les personnes qui le connaissaient vraiment pouvaient s'en apercevoir. A cette époque, Charlie ne connaissait pas son frère aussi bien que maintenant. Aussi il s'était demandé si la vieille tante avait raison. Don était-il capable d'aimer, était-il capable de pleurer ou avait-il vraiment une pierre à la place de son cœur. Aujourd'hui, il avait la réponse à sa question. Même si Don n'avait pas pleuré lors de l'enterrement, Charlie était à peu près certain qu'il l'avait fait lorsqu'il est rentré chez lui, seul, dans son appartement. En y repensant, le jeune génie a ressenti une pointe de culpabilité. Don avait été là pour lui et leur père. Il leur avait offert son épaule pour qu'ils puissent pleurer et il s'était occupé de tout. Il s'était occupé des arrangements funèbres, de la famille, des amis. Mais qui avait offert une épaule à Don ? Qui l'avait consolé ?
« Maman. Me laisse pas…s'il te plaît»
Charlie a été tiré de ses pensées par la voix suppliante de Don. Si ses propres rêves étaient toujours merveilleux et agréables, celui de son frère ne l'était certainement pas à en juger par la tonalité de sa voix et les contractions de plus en plus rapide de ses paupières.
« Tout va bien Don. Tout va bien. »
Charlie devenait à court d'idées pour apaiser son frère. Plus rien ne semblait fonctionner et il n'avait rien pour soulager son malaise. Mais une idée lui est subitement venue à l'esprit. Pourquoi ne pas lui parler de sa théoried'émergencecognitive sur laquelle il travaillait actuellement ?! Après tout, un jour son frère lui avait demandé comment ses étudiants faisaient pour ne pas s'endormir pendant les cours, à écouter toute la journée les grandes théories mathématiques. D'autant plus, que son idée aurait un double effet : non seulement elle serait susceptible de calmer Don en l'endormant un peu plus profondément et elle permettrait à Charlie de s'évader dans ses nombres. Fier de cette idée, Charlie a commencé à expliquer à Don sa théorie sur le même tonalité qu'il utilisait pendant ses cours. Il parlait d'une voix calme et posée. A sa grande satisfaction, Don est devenu moins agité et sa respiration est devenue régulière et profonde indiquant qu'il se reposait paisiblement.
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A leur arrivée au poste de police de Salina, l'équipe de Don, Alan et Billy Cooper ont été accueilli par le shérif en personne. Après quelques brèves présentations et mises au point sur l'affaire, ils sont entrés directement dans le vif du sujet. Tout en leur versant du café, le shérif les a informé que son adjoint téléchargé en ce moment même des photos satellites du lac et du hangar.
- « Autant vous prévenir tout de suite, le hangar est très difficile d'accès aussi bien par terre que par « mer ». Cela fait maintenant une dizaine d'années qu'il est abandonné et la végétation a recouvert tous les moyens d'accès. Un seul chemin y mène, enfin si on peut appeler ça un chemin. Ce chemin est l'œuvre des jeunes du coin. Ils adorent aller y faire des feux de camps la nuit. On leur a souvent interdit d'y aller car le hangar est très vieux et il risque de s'effondrer. Mais vous connaissez les jeunes, ils n'en font qu'à leur tête. On peut y accéder en voiture jusqu'à environ 300 mètres du hangar. Il faut ensuite faire le reste à pied. Sinon, le seul autre moyen pour s'y rendre est le bateau. »
- « Justement, à ce sujet, comment se fait-il qu'il y ait très peu de bateaux sur cette partie du lac ?» A demandé Megan.
- « A cette époque de l'année, en hiver, cette partie du lac est soumise à des courants dangereux. Les courants ascendants et descendants ont provoqués de nombreuses noyades et de nombreux chavirages de bateaux. En apparence, le lac parait calme mais je vous conseille de ne pas vous y aventurer seul. Il peut être très dangereux. Plus personnes ne s'y aventurent dans ce coin. Seul des plaisanciers très expérimentés naviguent dans cette partie du lac mais ils sont peu nombreux. Salina est essentiellement une ville touristique. Les gens ne font que passer. Aussi, très peu de personnes connaissent le lac. En général, les touristes s'en tiennent à la navigation sur le versant sud. Rares sont ceux qui vont sur le versant nord, là où se trouve le hangar. En conclusion, je dirais que ce hangar est une excellente cachette. D'autant plus que les jeunes y vont de moins en moins. Apparemment, ce ne serait plus assez cool à ce qu'ils disent. »
- « Vous avez combien d'hommes de disponible ? » A demandé Colby qui devenait de plus en plus impatient de passer à l'action.
- « Salina est une petite ville et il y a très peu d'actes de délinquance. Dans ce poste, nous ne sommes que huit, y compris moi et mon adjoint. Nous vous apporterons toute l'aide dont vous avez besoin mais nous ne sommes pas formés pour ce genre d'intervention. »
- « Oui, c'est pour cela que nous avons demandé à une équipe du SWAT de venir nous rejoindre. Elle ne devrait pas tarder. Les gars du SWAT avaient une intervention ce matin. C'est pour cela qu'ils ne sont pas arrivés en même temps que nous ». A répondu Colby.
Ils finissaient tous de finir leur café lorsque l'adjoint du shérif les a appelés pour leur dire qu'il avait les images satellites.
Ils sont alors entrés dans une petite pièce qui semblait servir pour les rares interrogatoires. L'adjoint a étalé, en plus d'une photo du hangar, les photos satellites sur la table et les a informé que deux de ces photos dataient de la veille et les dernières d'à peine deux heures. Chacun a regardé les photos et ils se sont tous rendus compte, y compris Alan, que l'intervention serait délicate. Intervenir par bateaux serait trop risqués. Ils seraient vite repérables et, le temps qu'ils accostent, les ravisseurs auraient le temps d'exécuter les otages. La meilleure solution serait donc d'intervenir en empruntant le petit chemin. L'unique chemin d'accès. Mais le problème est qu'ils devront laisser les véhicules à environ 300 m et faire le reste à pied avec tous leurs équipements sans se faire repérer. Si par malheur ils se font repérer, les ravisseurs auront le temps de s'échapper en bateau.
David a pris une photo dans ses mains pour la regarder de plus près :
« J'ai l'impression qu'ils ont un bateau de forte puissance. Regarder ».
Il a passé la photo à Megan avant qu'elle passe de main en main.
« Oui. Il va falloir qu'on fasse très attention. On doit préparer à la seconde près notre intervention. On doit tout prévoir et envisager toutes les hypothèses. Une erreur, même la plus petite qui soit et ils nous filent entre les doigts. »
« Et ils auront le temps de tuer mes enfants » A conclu Alan, la gorge nouée.
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Plus le temps passait, plus l'inquiétude de Charlie pour son frère prenait des proportions exorbitantes. Il devenait de plus en plus certain que son frère allait mourir dans ses bras s'il ne recevait pas des soins bientôt. Seul un Don très affaibli se laisserait bercer par son petit frère, lui permettrait de passer ses doigts dans ses cheveux mouillés par la sueur et qui l'autoriserait à imiter le geste magique de leur père. Enfants, lorsque Don et Charlie étaient malades ou n'arrivaient tout simplement pas à dormir, Alan s'asseyait à côté d'eux sur le lit. Il posait sa main sur leur joue et traçait de petits cercles dans un geste hypnotique sur leur temple avec son pouce tout en leur ronflant du Sinatra. LE Frank Sinatra, l'idole d'Alan Eppes ! LE Frank Sinatra que la presse surnommait « The Voice » ou « Frankie ». LE Frank Sinatra qui a été au bout de son ambition lorsqu'il était jeune : égaliser l'idole du pays, le crooner Bing Crosby. Il ne l'avait pas seulement égalisé, il l'avait remplacé dans le cœur de l'Amérique. Solidaire de ses enfants, Margaret avait vaillamment essayé de persuader son mari que son pouce magique avait assez de pouvoir pour les emmener au pays des rêves. Mais Alan n'avait de cesse de défendre sa théorie envers et contre tous : pouce magique + Sinatra dodo. Au final, Margaret avait déposé les armes et abandonné ses enfants aux mains de leur père.
Souriant à ces souvenirs, Charlie a inconsciemment commencé à chantonner tout en traçant de petits cercles sur la temple de son frère avec son propre pouce magique.
« Mmh»
« Shhh. Tout va bien. Shhh».
Charlie a continué à chantonner mais la théorie d'Alan version Charles Eppes semblait être pouce magique + Sinatra reprise de conscience.
« Papa ? »
« Non Don. C'est moi, Charlie ».
« Charlie ? »
« Oui. C'est moi. Ton charmant petit frère».
Confus, Don a ouvert progressivement ses yeux et est parvenu à lever sa tête pour regarder son frère. Remarquant que ce simple geste lui demandait beaucoup d'efforts, Charlie a reposé la tête de Don sur son épaule sans laisser une seule seconde de repos à son pouce magique.
« Sinatra ? »
« Oui Don. Tu te rappelles que papa nous chanter tout le temps ses chansons quant on n'arrivait pas à dormir ou quant on était malade. Il y a même eu des périodes où j'étais content d'être tellement fiévreux que je l'entendais à peine chanter. »
Le sourire de Charlie s'est agrandit en voyant son frère sourire. Son sourire n'était pas plus grand qu'un petit rictus mais il était suffisant pour faire renaître de l'espoir dans le cœur de Charlie.
« Et lorsqu'on l'a surprit en train de chanter « Strangers in the night » devant la glace de la salle de bain. Il avait pris sa brosse à dent pour un micro. »
Submerger par cette vision soudaine, Don a laissé échapper un petit rire très vite remplacer par une toux douloureuse. Charlie l'a incliné sur le côté tout en lui tapotant doucement son dos.
« Respire Donnie. Détends-toi Don et essaie de respirer profondément ».
Don essayait de faire ce que lui disait son frère mais son corps persistait à ne plus lui obéir. Il avait l'impression que sa cage thoracique était prisonnière d'un étau qui se resserrait encore et encore, empêchant tout air de passer. Ses côtes cassées ne l'aidaient pas non plus à respirer. A chaque toux, Don sentait des pointes lancinantes sur ses côtés lui envoyant des déferlantes de douleur. Après une éternité, Don, essoufflé, s'est effondré en arrière dans les bras réconfortant de son frère.
« Doucement Don. Calmes-toi…Voilà c'est bien. Respire. Inspire et expire. »
Don a fermé ses yeux et a essayé de se détendre en s'accrochant à la voix douce de son frère. Il est resté silencieux tellement longtemps que Charlie a pensé qu'il s'était une nouvelle fois évanouit. Aussi, il a été surpris quant il a senti Don serré faiblement sa main.
« Char…lie »
« Oui Don ».
« J'ai…quelque chose à te dire. »
« Tu vas enfin m'avouer que c'est toi qui a ruiné mes parterres de fleurs dans l'allée en reculant avec ton camion. »
« Non »
« Aller avoue. Je sais que c'est toi. J'ai trouvé une trace de pneu correspondant curieusement aux roues de ton SUV ».
« Charlie »
« Non Don. Arrête. Ne fais pas ça. On s'en sortira. Tu m'entends ? »
« Charlie, écoutes-moi. » Don a pris un souffle profond et a rassemblé toutes ses forces avant de continuer à parler : « Mon équipe va…te trouver. »
« Don ! Elle nous trouvera tous les deux ! »
« Charlie…s'il te plaît. Ecoutes-moi »
« Non, je ne veux rien entendre ! »
« Charlie ! »
Don a élevé sa voix pour obtenir toute l'attention de son frère mais son effort n'a fait qu'aggraver ses douleurs l'obligeant à arquer son corps dans les bras de son frère.
« Don ! Je suis désolé. Ça va ? »
Après quelques souffles profonds, Don est parvenu à répondre à son frère :
« Ouais. S'il te plaît… »
Ne voulant pas provoquer plus de souffrances à son frère, Charlie s'est radouci et a écouté son frère à contre cœur.
« Charlie…Je veux que tu saches…que je suis fier de l'homme que tu es devenu. Papa est aussi fier de toi. Et maman le serait aussi…Mais c'est moi qui suis le plus fier. N'oublie…jamais ça ».
« Don ! S'il te plaît, arrêtes ».
« Non. Je t'ai toujours aimé p'tit frère. Tu diras…à papa que je l'aime et…que je sais…qu'il ne pensait pas ce qu'il m'a dit. Dis-lui que je…ne lui en veux pas. Je vous ai…toujours aimé tous les deux et…maman, même quand j'étais loin de la maison ».
« Don, je t'en prie ».
« Charlie, promets-moi que…tu t'enfermeras pas dans le garage avec ton équation insoluble…pour seule compagnie…Je suis tellement désolé Charlie mais je sais…que tu peux te débrouiller sans moi…Je sais que tu es fort. Beaucoup plus…que tu ne le crois. Je t'aime…p'tit frère. N'oublie jamais ça ».
Lâchant un dernier soupir, Don a fermé ses yeux et Charlie a senti le corps de son frère se ramollir dans ses bras.
« Don ! Réveilles-toi. Don ! Tu m'entends ?! ».
Mais Charlie n'a obtenu aucune réponse. Don avait déjà dérivé au loin.
« Don ! ».
Pour la nième fois, Charlie, en larmes, a recherché une impulsion.
« Non ! »
L'impulsion de Don était quasiment indétectable et sa respiration était de plus en plus peu profonde. Charlie a enterré son visage souillé par les larmes dans les cheveux de son frère tout en le tenant étroitement serré contre son torse, essayant de le défendre contre la mort.
« S'il te plaît Don tiens le coup, s'il te plaît ».
Il a bercé son frère tout en priant l'arrivée de Megan, David et Colby avant que leurs ravisseurs ne torturent une nouvelle fois son frère.
- « Je t'aime Donnie. Papa aussi t'aime. Ne nous laisse pas. On a besoin de toi. J'ai besoin de toi Donnie».
A suivre
