Appel

Je n'avais aucune idée du lieu où je me rendais. Je suivais instinctivement l'appel qui ne cessait de bourdonner à mes oreilles. Les vitesses s'enclenchèrent les unes à la suite des autres dans une précipitation qu'un humain n'aurait su gérer. Je quittais rapidement la ville. Les bois m'encerclèrent de nouveau, mais j'étais dans une toute autre direction qu'en début de soirée.

La Push. Le panneau fila devant mes yeux comme une ombre menaçante. Je venais de rompre la première promesse que j'avais faite aux Cullen. Mais à cet instant, tout cela n'avait plus d'importance. Je virais à droite, prenant un chemin de terre qui m'obligea à décélérer. Je poussais un juron. La voiture tanguait dangereusement entre les racines et les bosses qu'offrait mon itinéraire. Les amortisseurs n'allaient pas longtemps apprécier cette manœuvre. Heureusement pour moi, le chemin se termina, mettant fin au supplice du véhicule. Je braquais brusquement tout en arrêtant la voiture. J'éteignis le moteur et ouvris la portière à la volée. Si quelqu'un m'avait vu agir de la sorte, il m'aurait pris pour une folle, d'autant plus qu'à peine sortie, je balançais les clés dans les broussailles. Il n'était pas question qu'elle puisse s'échapper.

Je me mis à courir dans les bois denses et peu accueillants, suivant toujours cet appel de douleur. A chacun de mes pas, je sentais ma volonté s'affaiblir un peu plus. Je ne contrôlais plus rien. Ma respiration s'était accélérée, mes sens s'étaient éveillés avec une douloureuse vivacité. J'avais du mal à voir le monde qui m'entourait comme il y avait quelques minutes seulement. Mes membres tremblaient sans que je ne puisse rien faire. J'avais peur, au plus profond de moi, j'étais mortifiée. Et le pire dans tout cela résidait dans le fait que ce qui me terrifiait n'était autre que moi.

Ce fut lorsque je pris conscience de cela que je le vis. Ce colosse gris sombre qui aurait pu passer pour un ours dans un moment d'affolement. Il était à terre, étendu sur tout le flan gauche, respirant à peine. Une convulsion me secoua. Des souvenirs horrifiants passèrent devant mes yeux ébahis. Soudain, une brindille se brisa. Ma tête pivota derechef vers la direction du bruit sourd. Elle était là. En piteux état, mais encore en pleine possession de ses pouvoirs. Ses cheveux rouges en pagaille, son air insolent et satisfait… Son visage m'était déjà apparu dans les pensées de quelqu'un… Je n'arrivais plus à savoir, et de toute façon cela ne comptait plus. J'avais sombré à la minute même où le loup-garou m'était apparu. Elle allait payer. Elle ne survivrait pas.

Dans un tressautement violent, je tombais en avant. Alors que je n'avais pas encore touché le sol, un déchirement sonore se produisit, et j'explosais. Un poil argent clair recouvrit mon corps, et je m'élançais sous une forme trois fois plus grosse qu'un loup ordinaire. Victoria ne comprit pas ce qui venait de se passer. Pourtant, malgré la terreur qui la paralysait, elle parvint à s'enfuir. Je savais très bien ce qui se passait dans son esprit. Elle avait senti que j'étais une vampire. Mon odeur, ma posture, mon teint blafard, la froideur de ma peau. Tout en moi respirait un suceur de sang. Et en une fraction de seconde, elle avait vu jaillir un loup-garou aussi féroce que dangereux. J'étais passée d'alliée à ennemie mortelle.

La rage me consumait. Je ne voyais plus que sa silhouette essayant tant bien que mal de m'échapper. Elle avait perdu toute sa superbe. J'étais seule. En temps normal, elle aurait pu se débarrasser de moi comme elle l'avait fait avec le loup mourrant que j'avais trouvé. Mais elle faisait face à une erreur de la nature.

Elle ne cessait de se retourner, perdant peu à peu l'avance qu'elle avait pu gagner. Alors que ses yeux pivotèrent encore une fois pour voir où j'étais, elle croisa mes yeux verts. Ses prunelles violacées s'écarquillèrent de stupeur. Dans un effort de protection, elle essaya de m'attraper à la gorge. C'était encore peine perdue. Sous mon poids, elle s'écroula et nous roulâmes à terre. Je la clouais au sol mettant tout mon poids sur mes pattes avant. La haine m'obscurcissait l'esprit. Je rêvais de la voir morte, déchiquetée en mille morceaux. J'essayais de contenir toute cette violence, mais je n'y arrivais pas. Les quelques secondes d'inattention que j'avais eue me coûtèrent chères. Elle me griffa avec toute la force qu'elle pouvait encore avoir. Dans un hurlement de douleur, je fus obligée de reculer. Elle en profita pour se dégager. Elle rampa en me dévisageant. Ma gueule pivota doucement vers elle. Mes babines se retroussèrent, des grognements sortant de ma gorge. Du sang s'écoulait légèrement de la plaie, souillant mon pelage. Je n'avais pas du tout apprécié la manœuvre.

Elle se redressa. Imperceptiblement, son attitude changea. Elle venait de prendre conscience que me blesser était possible. Je n'étais pas invincible. Un sourire malveillant se dessina sur ses lèvres. Elle chargea. Que s'imaginait-elle ? Qu'une simple griffure de plus allait me faire perdre toute ma puissance ! Elle allait vite comprendre qu'elle venait de s'élancer vers un ange de mort.

Victoria fut beaucoup trop sûre d'elle, lorsque nos deux corps entrèrent en contact. Elle ne couvrit pas sa gorge. Mes crocs déchirèrent la peau frêle laissant le sang empoisonner se répandre sur la terre humide. Elle recula de nouveau, mais j'étais la plus rapide, la plus en colère, la plus puissante. Avait-elle la moindre idée du monstre qu'elle avait réveillé cette nuit-là ? Seule, aussi faible, elle ne valait rien. Je replongeai sur elle. Les hémorragies s'accumulèrent. Elle fut rapidement prise de convulsions. La voir ainsi, agonisante, fut un bonheur incontrôlable. Mon corps était pris de frémissements de plaisir. Je me dégoûtais.

Victoria ne mit qu'une minute à perdre toute chose la retenant sur terre. Je la fixais toujours, hypnotisée. Je n'entendis même pas la meute qui venait d'arriver près de nous. Ils me regardèrent tous les quatre, incrédules. Ils essayèrent d'entrer en contact avec moi, mais c'était peine perdue. Je ne pouvais leur répondre. Je n'étais plus une des leurs. Je ne pouvais pas me permettre…

L'un des mâles s'approcha de moi. A son contact, je fis volte face. Mon apparence canine disparut aussitôt. Le loup qui s'était avancé me scruta. Il ne savait quoi penser de moi. Je ressemblais tellement à une vampire, pourtant, je venais de tuer l'une d'entre eux sous la forme d'un loup. Je tremblais. Non pas de froid, malgré le fait que je me retrouvais maintenant assez dévêtue, mais parce que le choc qu'avait provoqué ma transformation me perturbait. L'événement qui avait conduit à tout cela me revint en mémoire.

---Est-il vivant ?

Aucun d'eux ne sembla comprendre ce que je disais.

---Est-il vivant ? hurlai-je.

Des images du loup gris me parvinrent. Il avait été ramené dans un lieu sûr et il était toujours vivant. Un soulagement immense m'envahit. Tout autour de moi devint lumineux, éblouissant. Puis en l'espace d'une minute tout se troubla. Je sentis à peine la chaleur si rassurante des bras d'un homme me retenant.

J'avais chaud. Une chaleur que j'avais perdue, il y avait longtemps. Je n'arrivais pas à ouvrir les yeux. Plusieurs ombres dansaient autour de moi. Je ne me sentais pourtant pas en danger. Quelqu'un caressait doucement les doigts de ma main. Chacun de ces contacts me donnait de légers frissons. Il ne s'en rendait même pas compte.

---Qu'est-ce qu'on fait ?

---Je ne sais pas.

Sam ne paraissait pas irrité. A son odeur musquée, je reconnus le mâle alpha qu'il était. J'avais moi aussi été à sa place. Etre un alpha représentait trop de responsabilités pour des gens de notre âge. Je l'avais toujours su, sans pour autant oser en parler. Mais à quoi bon ? Les Quileutes n'avaient aucun contrôle sur ce phénomène.

---C'est l'une des nôtres, osa Embri. Elle a sauvé Paul… et Bella par la même occasion.

Il avait murmuré ces derniers mots. L'homme qui me frôlait s'arrêta un instant à l'énonciation de ce prénom. Bella… Oui, bien sûr… Le petit rayon de soleil qui avait fait s'envoler ma solitude… Je l'avais sauvée… ?

---Ne t'inquiète pas, Embri, je le sais très bien. Elle n'a aucune crainte à avoir avec nous… Du moins pour l'instant… Elle reste une vampire…

Il soupira. Il ne comprenait pas. Tout ceci était trop dur pour moi. Une larme roula le long de ma joue, brûlant ma peau encore irritée.

---Sam.

---Oui, Jacob.

Jacob. C'était donc lui. Lui, qui m'avait rattrapée, lui qui ne tenait pas à lâcher ma main. J'aimais ce prénom…

---Son odeur…

---Je sais, Jake.

Oui, mon odeur devait être une énigme pour eux. Ma dernière défense était tombée. Je ne pouvais plus cacher cette touche sauvage, auquel le parfum sucré de ma nouvelle vie s'était mêlé avec subtilité. J'avais le don de capturer les odeurs qui m'entouraient. Je les modelais, les masquer, les diviser. La découverte de ce pouvoir avait été une surprise de taille, mais j'avais rapidement compris qu'il allait devenir mon salut. Je savais que les vampires avaient des ennemis jurés, que les hommes étaient attirés par le parfum que dégageaient les vampires, que l'odeur du sang pouvait me rendre folle. Mais tout ceci, ne fut guère longtemps un souci…

Les garçons qui m'entouraient ne pouvaient plus se fier à leur flair. Ils aimaient pourtant ce parfum étrange que je dégageai. Un brin de musc sucré. Ils leur étaient difficile de ne pas me haïr. Mais qu'adviendrait-il si je perdais tout contrôle ? Pourraient-ils se défaire de l'envoûtement que je provoquais en eux ?