Réveil
Ce fut comme après ces trois jours de douleur. Un souvenir douloureux. Encore un. Il y avait 144 ans, un vampire m'avait mordu si profondément que malgré mes origines, j'avais succombé au poison de son sang. Durant trois jours, ce ne fut que souffrance, solitude et haine. Quand tout fut fini, le dégoût se transforma en répulsion immense. Mais le pire était à venir. Le sang. Un appel qu'on ne pouvait repousser, pas après toute cette souffrance. J'avais perdu face à ma volonté. Le premier être vivant qui s'était présenté à moi… Ma vie n'était que souvenirs insoutenables. Et j'allais peut-être commettre l'irréparable dans les minutes à suivre.
On ne me tenait plus la main, mais dans l'ombre, une silhouette s'était endormie auprès de moi. Lorsque j'ouvris les yeux, je ne vis que ce corps de chair et de sang, sans aucune défense. Le liquide cuivré était propulsé avec violence dans chacun de ses membres. Ce bruit si délicieux était un supplice. Je ne pouvais détacher mon regard. C'était beaucoup trop dur.
La couverture glissa le long de mon corps. On m'avait fait passer une chemise bien trop grande pour moi, afin de cacher ma peau dénudée. Les transformations avaient ce désavantage. Heureusement pour moi, mon jean et ma lingerie avaient supportés le déchirement de la métamorphose… J'étais toujours obnubilée par cet être endormi. Pourquoi était-il si paisible avec une créature comme moi auprès de lui ? N'avait-il aucune conscience du danger que je représentais. Mes défenses étaient tombées. Au moment où j'avais perdu le contrôle sur mon corps, mon esprit avait cédé aux instincts sauvages qui me hantaient. Une voix au fond de moi me criait pourtant de reculer, de cesser d'avancer, mais elle était encore trop faible.
Il n'était plus qu'à une dizaine de centimètres de moi. Je n'avais qu'à tendre la main… Ses cheveux étaient restés courts et en bataille, toujours noirs et soyeux malgré la coupe qu'ils avaient du subir. Sa peau satinée, ses muscles saillants et derrière ses paupières endormies des prunelles dorées et tendres. Un sourire persistait sur ses lèvres comme si les événements de la nuit ne l'avaient absolument pas perturbé. Et pourtant, le pire des prédateurs se trouvait devant lui, prêt à attaquer. Je n'avais qu'à tendre la main.
« Mon ange. »
Mon mouvement s'arrêta brusquement. Cette voix. C'était impossible. Il était mort. Pourtant, c'était bien sa voix, celle de l'homme que j'avais aimé lorsque j'étais encore humaine. Me regardait-il ? Non. Il ne devait pas me regarder. J'étais un monstre ! La panique me gagna. Je reculais malgré moi, la tête entre mes mains, comme si ce geste absurde allait faire sortir de mon esprit son souvenir, son sourire, ses yeux réprobateurs me regardant à cet instant précis. Je me cognai contre la commode. Le bruit réveilla Jacob. Sans bouger, il me scruta, inquiet. Ses yeux étaient une torture. Je ne pouvais pas rester plus longtemps dans cette pièce.
Fuir. C'était la seule chose à faire. La porte de la maison claqua et je fondis dans les bois qui entouraient la propriété. Je ne regardais même pas où mes pas me conduisaient. Cela n'avait pas d'importance. Il fallait juste le plus de distance entre lui et moi. Entre n'importe qui d'autre et moi. L'appel résonnait toujours dans mon esprit. Ma prise de conscience m'avait redonné un tant soi peu de contrôle, mais combien de temps allait-il durer ? J'avais mal. Chacune de mes cellules me criait de me nourrir. Mon corps n'était plus capable de continuer de la sorte. Je m'écroulais le long d'un arbre.
Je ne mis que quelques secondes à sentir sa présence. Le loup brun me fixait toujours avec inquiétude. Il avança d'un pas.
---Ne t'approche pas, hurlais-je.
Il fut surpris par mon animosité, mais en voyant les larmes couler le long de mes joues, il comprit. L'inquiétude fut remplacer par de la peine. Il ne supportait pas de me voir ainsi. Il tenta une nouvelle fois de m'approcher. Je n'avais plus la force pour crier.
---S'il te plait…, murmurai-je. Je ne serais pas capable de me retenir…
Son avancé s'arrêta. Mes sanglots se firent plus violents. J'étais pathétique. Je tremblais sans pouvoir me contenir. Je ne supportais pas que ses yeux restent fixés sur moi. C'était encore plus douloureux. Que devait-il penser ? Cette question me tourmentait tout autant que ma faim. Je désirais avoir une réponse mais la craignais tout autant.
Lorsque je risquais enfin un regard vers lui, il avait disparu. J'aurais dû être soulagée, mais mon esprit torturé n'acceptait pas ce départ. C'en était risible. Mes nerfs lâchèrent. Entre les pleurs, des éclats de rire s'entremêlèrent. Avais-je perdu la raison ? Pourquoi ne pas vouloir qu'il me quitte alors que je désirais pourtant qu'il s'éloigne du danger que j'étais ? La réponse aurait dû me sauter aux yeux.
Un instant, je crus l'apercevoir de nouveau, s'approchant de moi d'une allure décidée. Son regard mordoré me fixait toujours avec ce mélange d'inquiétude et de compassion. Je ne vis pas ce que ses crocs retenaient avec délicatesse. Une odeur délicieuse avait empli l'air, mais ce n'était encore qu'une illusion. N'est-ce pas ? Ce ne pouvait être que mon esprit divagant. Rien autour de moi ne pouvait avoir l'odeur du liquide cuivré que mon corps réclamait avec tant d'ardeur. Ce ne fut que lorsque je sentis son souffle brûlant sur ma joue que je compris que rien de tout ceci n'était une illusion.
Jacob laissa choir le cervidé à peine vivant juste à côté de moi. La scène m'horrifia. Je ne pouvais pas. Pas devant lui. Pourquoi me tourmenter de la sorte ? Devant mon regard terrifiait, il comprit mon trouble. Il s'éloigna prenant soin de ne pas me regarder.
L'instinct fut le plus fort. Mes dents déchirèrent la peau encore chaude de l'animal qui fut parcourut d'un dernier frisson. En quelques minutes, il fut vidé de toute goutte de sang. D'un geste désespéré, je rejetais la bête aussi loin que mes forces me le permettaient. Je me remis à pleurer, inconsolable. L'ombre humaine de Jacob se dessina devant moi. Je ne pouvais plus bouger, ni parler. Je voulais que tout disparaisse. Son immense silhouette me couvrit de ses bras et m'enveloppa essayant de calmer mon hystérie. Sans le vouloir, je me cramponnais à lui comme s'il était mon dernier rempart.
Il resta auprès de moi jusqu'à ce que la fatigue reprenne le dessus et m'oblige à me calmer. Je ne sentis pas ses bras me soulever de terre et m'emmener loin de ce lieu de cauchemar.
A mon réveil, une chaleur étrangère m'enveloppait. A intervalles réguliers, un souffle tiède venait caressait le creux de mon cou. Mes yeux s'ouvrirent lentement faisant face à un corps musculeux. Malgré la pénombre, je reconnus cette peau satinée. J'étais hypnotisée par la régularité de ses muscles, la douceur que je pourrais effleurer du bout des doigts. Pourtant, j'hésitais à le toucher.
---Tu veux que je m'en aille ?
Je levais les yeux. Ses paupières étaient toujours closes, pourtant je n'avais pas rêvé.
---Si je dis oui, m'hasardai-je.
Un rire silencieux accentua son souffle sur ma peau.
---J'irais sur le fauteuil au coin de ta chambre.
Sa réponse me fit plaisir. Peut-être plus qu'elle ne l'aurait dû.
---Non, ça va.
---Tu es sûre, me murmura-t-il.
---Oui.
Ses doigts glissèrent dans ma chevelure. A ce simple contact, je dus fermer les yeux.
---Depuis combien de temps… ?
---Une journée seulement.
---Les autres ?
---Tout va bien. Ne t'inquiète pas pour ça.
Ses yeux me scrutaient à présent, peut-être dans l'espoir de trouver des réponses à ses questions. Je n'osais pas quitter son regard. J'étais comme submergée. Je me sentais si fragile alors que j'aurais pu le tuer d'un simple geste. J'aurais dû détester l'effet qu'il produisait sur moi, mais c'était tout le contraire. Il avait vu tellement de choses qui auraient dû le faire s'éloigner de moi. Pourtant, il était à côté de moi, m'enlaçant de son bras gauche sans que rien ne semble le gêner. Même cette proximité aurait dû le révulser. Encore une fois, il sut déchiffrer mon trouble.
Doucement, il pivota. Son corps se retrouva sur le mien. Son regard intense me dévisageait tendrement. Ses lèvres s'approchèrent des miennes. Alors qu'elles se frôlèrent, j'eus le courage de résister.
---Non, soufflais-je.
Je ne voulais pas vraiment le repousser. Ce n'était qu'une tentative misérable pour arriver à garder le contrôle.
---Pourquoi ?
Il ne s'était aucunement offusqué, ne prenant même pas la peine de reculer.
---Pour pleins de raisons.
---Je veux toutes les entendre.
A chacun de ses mots, ses lèvres effleuraient les miennes. C'était un supplice de résister.
---Je ne veux pas te blesser. Il serait si facile de perdre le contrôle et de te…
--Mordre.
A ce mot, mes yeux se fermèrent. Il comprit cette simple raison. Dans un soupir, il glissa sa tête dans le creux de mon cou. Il n'était pas prêt à me laisser seule. J'aurais dû lui demander de partir, mais cela m'était impossible.
---Donne-moi une autre raison.
---Ta meute, les Cullen, le pacte que vous avez scellé et que j'ai violé sans la moindre hésitation…
---Tu as sauvé Paul, ça ne compte pas.
Je soupirais. J'avais beaucoup de mal à me convaincre moi-même que ces raisons étaient valables. Je sentais son cœur battre férocement sous ma poitrine, comme s'il voulait me faire comprendre que lui seul pouvait prendre les décisions. C'était perdu d'avance.
---Je suis plus vieille que toi !
Il ne put s'empêcher de rire. Il était vrai que cette raison-là était dès plus absurde. Je restais avec l'apparence de mes 18 ans, et lui en avait 17. Cela ne représentait qu'une petite année d'un certain point de vue, et non 144 ans.
---Je suis une alpha, murmurai-je.
Il se redressa derechef. Je ne savais pas si son regard était empli de colère ou bien s'il trouvait mon insistance à trouver des raisons de nous séparer irritante.
---Etait. Tu étais une alpha. Si ta condition de suceur de sang peut apporter quelque chose de bénéfique, alors ça sera ça !
---Jake…
---Ne mets pas cet argument sur le tapis. Tu sais très bien que je dois respecter les règles de la meute, alors n'utilise pas ça.
Je n'aurais pas dû parler de ça. Je voyais que mes mots l'avaient blessé, et c'était tout ce que je voulais éviter.
---Je ne vieillirais plus…
Pourquoi m'acharnais-je autant ? C'était d'autant plus douloureux que la tristesse emplissait ses yeux. Il se rapprocha une nouvelle fois de moi. Front contre front, nous fûmes obligés de fermer les yeux.
---Trouve autre chose, me supplia-t-il.
Des larmes roulèrent sur mes joues. Ce n'était pas les miennes mais elles me firent encore plus de mal.
---Je n'en ai plus…
Mes bras s'enroulèrent autour de son corps. J'aurais voulu pouvoir effacer toute cette souffrance en répondant à son étreinte, mais je n'en étais pas capable.
