Murmures

La vie pouvait sembler étrange à plusieurs points de vue. Le fait que je sois toujours en vie, l'existence même de créatures comme moi, les Cullen ou même Jacob. Tout cela était aussi absurde qu'anormal. Je m'étais mise à ruminer dès que Bella et Edward m'avaient quittée. Jacob n'était pas revenu cette nuit-là. Je n'avais pas été assez stupide pour croire qu'il oublierait tout ce qu'il s'était passé, mais j'avais espéré... Je ne savais plus où j'en étais. Trop de bouleversements. Trop d'incertitudes… Pour une fois, je ne parvins pas à dormir.

Le lendemain matin, le bruit fracassant de la camionnette de Bella me parvint alors qu'elle n'était encore qu'à plusieurs kilomètres de chez moi. J'avais cinq minutes pour finir de me préparer. Cinq minutes à perdre. Je descendis sur le perron, en l'attendant. Ma voiture n'était plus vraiment en état de me conduire ou que ce soit, et Bella s'était proposée pour m'accompagner au lycée. Une manière détournée de s'assurer que je n'allais pas faire d'autres bêtises !

La Chevrolet se gara devant moi. Je ne laissais pas le temps à Bella d'arrêter le moteur, et me glissais sur le siège passager.

---Merci de faire le détour.

---C'est normal.

Elle perçut tout de suite que quelque chose me préoccupait. Ma tension était palpable. Elle comprit que je n'étais pas d'humeur à discuter, mais le silence gênant qui s'installa et son inquiétude furent les plus forts.

---Tu n'as pas à t'inquiéter.

---Hmm ?

---A propos de ce que tu as dit à Edward.

---Je sais, Bella.

J'étais trop distraite pour remarquer qu'elle essayait seulement de me remonter le moral. Je ne me souciais pas trop de la réaction de Carlisle. Edward m'avait assuré qu'il ne m'en voudrait pas, tout comme le reste de la famille. Non, c'était autre chose. Je fixais le paysage qui défilait à ma droite, une jambe ramenée contre moi, le reste de mon corps faisant dos à Bella. Je donnais l'impression d'être tourmentée. Pour ne pas l'inquiéter d'avantage, je changeais d'attitude.

---Tu n'es pas obligée de faire semblant que tout va bien, murmura-t-elle.

---Ca va, Bella. Ce n'est rien.

Elle esquissa un sourire que je ne compris pas. Voyant mon air interrogateur, elle m'expliqua son geste.

---Tu es la seule à être montée dans cette voiture, sans critiquer la vitesse à laquelle je roule.

Je ne pus que rire à sa remarque.

---Ca ne me dérange pas. Je n'aime pas trop la vitesse quand je ne suis pas derrière le volant, et puis à ce que j'ai pu voir, je préfère que tu conduises lentement. Je ne risque rien, mais toi, c'est une autre histoire.

Elle comprit tout de suite que je faisais allusion à sa maladresse maladive.

---Je suis très douée pour m'attirer des ennuis.

---Ca nous fait une autre chose en commun dans ce cas.

Nous rîmes toutes les deux. Plus je regardais Bella et plus je voyais en elle, la jeune femme que j'étais avant que ma vie soit bouleversée. Elle avait tellement à vivre, et pourtant, elle avait continuellement une épée de Damoclès au-dessus d'elle.

---Cassie ?

---Oui.

---Je peux te poser une question ?

---Bien sûr.

Elle hésita malgré mon assentiment. Je ne compris pas vraiment pourquoi. Au point où nous en étions, elle aurait dû ne pas avoir cette gêne.

---Lorsque tu as rencontré les Quileutes…

---Tu veux dire la meute ?

---Oui… Est-ce qu'il y avait un loup brun parmi eux ?

Je sus en regardant ses yeux que cette question devrait rester entre nous.

---Oui.

Elle connaissait donc bien la meute. Embri n'avait pas fait allusion à elle sans raison. Je me souvins aussi qu'à l'énonciation de son nom cette nuit-là, Jacob s'était crispé. Les coïncidences n'existaient pas.

---Tu connais Jacob ?

---On était amis, et puis les choses se sont compliquées.

Le souvenir de cette période lui était douloureux. Mon cœur se serra. L'espace d'une seconde, une angoisse s'empara de moi. La tristesse de Bella cachait plus qu'une simple amitié. Cette constatation me fit mal.

---Il avait l'air d'aller bien.

Je prononçais ces quelques mots malgré la douleur qu'ils produirent. Je ne supportais pas de voir Bella attristée. J'avais cette envie incontrôlable de la protéger à chaque fois que je me trouvais auprès d'elle.

---Tant mieux, souffla-t-elle.

Je désirais tant la questionner. Mais pouvais-je m'accorder une telle folie ? Je me rendis compte que je n'étais qu'une étrangère qui s'était immiscée dans les vies de personnes dont les liens étaient si complexes et douloureux qu'ils ne pouvaient s'effacer. Qu'est-ce qui me permettait de croire que tout ceci allait disparaître ? Je désirais pourtant me faire une place dans ce monde, aussi minime soit-elle.

La Chevrolet s'arrêta enfin sur le parking des élèves. Le temps des questions était révolu. C'était mieux ainsi, non ?

A peine sorties, Edward se tenait déjà auprès de Bella. Il me gratifia d'un sourire chaleureux. Je ne le méritais pas, mais à quoi bon se torturer. Il découvrirait bien assez tôt que je n'étais pas la parfaite camarade à laquelle ils croyaient tous avoir affaire.

---Tu sais que laissait Bella conduire peut s'avérer dangereux, se moqua-t-il gentiment.

Bella leva les yeux au ciel relevant à peine la remarque.

---Je la surveillais, ne t'inquiète pas, lui lançais-je à mon tour. Elle ne risquait rien, et puis, je n'ai pas eu une seule seconde le sentiment que nous allions avoir un accident. Votre petite amie conduit très bien, mon cher.

---Merci, me gratifia Bella avec un regard qui en disait long.

Je ne pus m'empêcher de rire. L'espace d'une seconde, mon amie me scruta pour s'assurer que ma bonne humeur n'était pas feinte. Elle ne savait que trop penser de mes sautes d'humeur. Oui Bella, j'étais une créature difficile à sonder, et c'était beaucoup mieux comme ça.

Jasper et Alice nous rejoignirent peu de temps après. La jeune vampire avait dû se rendre au secrétariat pour gérer certaines absences des enfants Cullen. Mme Cope avait semble-t-il poser des problèmes et l'entretien n'avait pas dû être aussi agréable que prévu. Alice retrouva cependant le sourire en nous voyant tous les trois en si bonne disposition.

---On vous accompagne, lança-t-elle derechef.

Personne ne se soucia du fait que le couple avait cours dans un tout autre bâtiment. Les autres élèves qui nous croisèrent nous fixaient avec une certaine jalousie dans le regard. Il était si facile à cet âge-là de faire titiller la susceptibilité des autres. Le clan des Cullen, même privé de Rosalie et Emmett, restait bel et bien intrigant. Et le fait que je les aie rejoint avec autant de facilité n'améliorait pas ma réputation. A entendre les pensées qui fusaient autour de moi, j'étais une grande manipulatrice qui était prête à tout pour se faire remarquer. Ceci me fit sourire. Si les choses avaient pu être aussi simples.

« Est-ce que ça va ? »

Je n'eus pas besoin de me retourner pour savoir que la jeune femme qui me tenait la main était la source de cette interrogation. Alice agissait avec moi comme si au plus profond d'elle, elle craignait que je ne disparaisse. Je ne savais pas si son don lui avait permis de voir quelque chose me concernant ou bien si c'était seulement dû à mon attitude.

« Ne t'en fais pas, Alice. Je vais bien. »

Je ne fus pas assez convaincante. Elle resserra ses doigts entre les miens. Edward avait dû faire allusion à ma récente chasse aux cervidés. J'avais fait tant d'efforts pour ne pas succomber, et il avait été si facile de… Je n'y avais pas trop repensé depuis, mais mon corps se révoltait pourtant bel et bien. C'était déroutant. Perturbant même. Alice le savait, c'était pour cela qu'elle semblait si soucieuse à chacun de ses regards. Elle était prête à m'aider. Cependant, je préférais gérer cela seule.

Mes enseignants ne semblèrent pas surpris de ne pas m'avoir vu en cours pendant plusieurs jours. Ils agirent comme si de rien n'était, ce qui fut, à mon grand soulagement, un problème de moins à gérer. Forks avait décidément des avantages non négligeables.

Le reste de la journée se déroula aussi paisiblement que possible, d'autant plus que notre deuxième heure de cours de l'après-midi sauta. Nous en profitâmes pour nous retrouver tous les cinq dans un coin ombragé du parc du lycée. Le temps restait couvert, mais aucune bruinasse ne semblait vouloir troubler cette journée. Assis dans l'herbe, la conversation entre Bella et Alice allait bon train. Les garçons les regardaient amusés. Qui aurait pu dire que nous n'étions pas des adolescents comme les autres ?

Je m'étais allongée, bercée par les voix de mes compagnons. Somnolente, je crus d'abord que la conversation s'était transformée en murmures pour me permettre de me reposer. Mais quelque chose me gêna. Les voix que je percevais à peine n'étaient pas vraiment des chuchotements. J'avais la désagréable impression qu'elles étaient couvertes par un voile, m'empêchant de les entendre distinctement. Je n'aimais pas la sensation déplaisante que les mots sourds me procuraient. J'ouvris les yeux soudainement. Me redressant, je cherchais à me concentrer pour palier ma frustration grandissante.

---Cassie ?

D'où pouvaient provenir ces murmures ?

---Cassie ?

Je pris subitement conscience que mon attitude avait alerté mes amis. Edward me scrutait attendant une réponse. Les voix disparurent aussitôt.

---Ce n'est rien. J'ai cru percevoir quelque chose, mais ça vient de disparaître.

---Tu es sûre ?

---Oui, soupirais-je. J'entends parfois des conversations trop lointaines pour être perceptibles. C'est perturbant, mais ce n'est rien de grave.

Les sourires qu'ils me rendirent tous les quatre m'avertirent qu'ils me croyaient et n'allaient pas se soucier plus longtemps de ça. Je me convainquis moi-même du peu d'intérêt de la chose.