Eden
---Merci encore, Bella.
---Je repasse demain ?
---Oui, j'ai bien peur que ma voiture ait besoin d'une journée supplémentaire.
---Pas de soucis. Demain à la même heure, alors !
J'opinais. Claquant la portière, j'attendis de ne plus voir la camionnette rouge pour rentrer chez moi. En me retournant, je vis que la fenêtre de ma chambre était ouverte. Les rideaux virevoltaient doucement sous les caprices du vent. J'entrais faisant tomber les clés dans le vide poche de la table de la cuisine. Je mis quelques secondes avant de me décider à monter. Je n'étais pas sûre de savoir gérer la conversation que je voulais avoir avec lui. En fait, j'avais surtout peur de connaître l'issue de la discussion.
Je me décidais enfin à monter les marches. Il était là. Les yeux clos, il semblait dormir paisiblement.
Tout en déposant mon sac, je m'installais dans le fauteuil qui faisait face à mon lit. J'aurais dû me douter qu'il ne dormait pas.
---Tu épies souvent les gens dans leur sommeil ?
---Et toi, tu entres souvent par effraction chez les gens ?
Ma pique le fit rire. Il n'avait pas l'air de me reprocher ce qu'il s'était passé hier. Son insouciance me désarmait. Comment pouvait-il rester aussi serein ? Tout comme Bella, il ne mit guère longtemps à voir mon trouble.
---Tu préfères que je parte ?
Je relevai les yeux, surprise par sa question. Ses traits étaient devenus plus durs, ses yeux sans émotion. Que devais-je lui répondre ?
---Ton père sait où tu es ?
Ma question ne lui plut pas. Je donnais l'impression d'éluder la réponse qu'il attendait.
---Oui.
---Et la meute ?
Sa mâchoire se crispa. Je faisais tout pour le faire sortir de ses gonds. C'était stupide. Je m'efforçais de l'éloigner de façon si déloyale pour ne pas avoir à poser les véritables questions qui me hantaient depuis ce matin. Face à lui, je n'arrivais pas à contrôler le gouffre qui s'immisçait dans ma poitrine. C'était trop dur. Je me rendis compte que je pouvais le perdre à n'importe quel instant. Il ne m'appartenait pas. Peut-être même appartenait-il encore à une autre que je ne pouvais combattre.
---Si tu as quelque chose à me dire, vas-y !
Sa colère était palpable. Il se redressa prêt à venir me faire face.
---Si tu ne veux plus que je vienne, très bien ! J'ai l'habitude qu'il me vole ce à quoi je tiens ! Mais ne prends pas mes frères ou mon père comme excuse !
Il. Voulait-il parler d'Edward ? Bella avait dû s'éloigner de lui à cause de sa relation avec le vampire. Je m'étais moi-même rapprochée du clan Cullen… Tout cela était risible. Essayait-il au moins de comprendre combien tout ceci n'avait pas de rapport avec Edward ? Il n'avait jamais été le problème. Ce n'était pas Edward qui s'interposait entre lui et moi.
---Qu'est-ce qu'il y a entre Bella et toi ?
Ma voix n'était pas assurée. J'essayais de garder une certaine contenance, mais c'était beaucoup trop dur. L'attitude de Jacob changea.
---Nous étions amis.
---Tu l'aimes encore ?
J'étais à deux doigts de laisser mes larmes couler. Je ne supportais pas le regard triste qu'il posa sur moi. Je voulus quitter la pièce mais il parvint à me retenir. Il me plaqua contre l'un des murs, m'encadrant de son immense silhouette. Son visage frôlait ma joue. J'étais incapable de bouger.
---Et si je réponds oui, me souffla-t-il.
Mes yeux se fermèrent laissant une larme rouler le long de ma joue.
---Tu auras le mérite d'être honnête avec moi.
Ses poings se resserrèrent. J'étais prête à le laisser partir sans aucune autre explication. Il suffisait qu'il me dise qu'il l'aimait encore et j'aurais compris. Je ne leur en voudrais pas, ni à lui, ni à Bella. On ne pouvait choisir ceux qu'on aimait.
Le silence qui s'était installé, devint une torture. Jacob finit par glisser sa tête dans le creux de mon cou. Il soupira.
---J'ai aimé Bella. Vraiment. Je savais pertinemment que je n'étais qu'un ami pour elle, mais ça m'importait peu. J'étais prêt à croire qu'avec le temps, elle finirait par ne plus me voir comme un rempart, comme celui qui la consolait du départ d'Edward. Et puis, il est revenu vers elle…
Bella avait ensuite choisi son camp. Il n'était pas difficile d'imaginer le chagrin et l'amertume de Jacob. Il se dégagea doucement de moi. Je ne n'osais croiser son regard. Il souleva mon menton m'obligeant à lui faire face.
---Et tu es arrivée, souffla-t-il. Si fragile, si apeurée. Ce soir-là, dans les bois, j'ai d'abord cru que la louve que j'avais eue devant les yeux n'était qu'une illusion, qu'un subterfuge ridicule que mon esprit avait créé pour me laisser espérer. Ton odeur était comme une drogue. Un mélange sucré de musc et de fleurs sauvages. Une louve dans le corps de mon ennemi mortel. J'ai cru que le destin s'acharnait sur moi. Comment pouvais-je avoir autant peu de chance en amour ? Je désirais une femme que n'importe lequel d'entre nous aurait dû haïr au plus profond de son être. Et pourtant, il était impossible de te haïr. Nous n'avions qu'une seule envie : te protéger. J'ai aimé Bella. Mais la personne qui hante mes pensées ce n'est pas elle. Je suis angoissé à la simple idée de ne pas te voir, ne pas pouvoir te toucher est un supplice…
---Tu me touches tout le temps, Jake.
---Je t'effleure à peine.
Ses lèvres frôlèrent les miennes. Un frisson de plaisir me parcourut. Cette fois-ci, je n'aurais pas le courage de le repousser. Le contact de sa bouche sur la mienne me fit tout oublier. Ses mains caressèrent mes joues, descendant doucement le long de mon cou. Je pouvais sentir son cœur battre violemment sous sa poitrine, et pourtant, il était le seul à garder le contrôle à cet instant précis.
Notre étreinte fut cependant troublée.
---Tu vibres, murmura-t-il en souriant.
Devoir décrocher mon cellulaire était la dernière chose que je voulais faire. Mais une seule personne sur terre avait ce numéro, et les informations qu'elle allait me fournir pouvaient être importantes.
---Oui, Carl, je vous écoute.
Jacob voulut s'éloigner pour me laisser un peu d'intimité mais je refusais de lui lâcher la main. Il me regarda en souriant, revenant vers moi.
---C'est au sujet de la voiture. Il semblerait que cette fois-ci, vous y soyez allé un peu trop loin.
---Elle n'est pas réparable ?
---Je crains fort que non.
Jacob s'amusait avec les boucles de mes cheveux, me chatouillant par la même occasion. J'avais du mal à rester concentrer sur la conversation que j'avais avec mon avocat.
---J'ai pris l'initiative de vous commander le même modèle. Elle vous sera livrée demain en fin d'après-midi.
---C'est parfait, Carl. Autre chose ?
---Rien à signaler. J'ai suivi vos instructions et aucune activité… étrange n'a eu lieu récemment.
---Merci, Carl. Je vous rappellerais demain pour vous dire si la voiture est bien arrivée.
---Très bien. Bonne soirée.
---A vous aussi, Carl.
Je raccrochais, me focalisant de nouveau sur mon invité.
---Est-ce que ça va ? me demanda-t-il doucement.
---Hmm, hmm.
---Plus de doute ?
---Nan. Désolée pour tout ça.
Pour toute réponse, il me serra contre lui, embrassant mon front. Je soupirai.
---Tu as faim ?
Il me regarda circonspect.
---Tu as de la vraie nourriture chez toi ?
---Je suis très offensée par cette remarque, mon cher. Est-ce que tu insinues que je suis une piètre hôtesse ?
---Pour être franc, je n'aurais jamais osé critiquer ta manière de recevoir.
---Je préfère ça.
Il hésita à rire franc mais voyant que j'étais moi aussi au bord du fou rire, il ne résista pas longtemps. Une fois notre calme retrouvé, je l'entraînais vers la cuisine. Il s'installa face à moi, attendant de voir ce que j'allais bien pouvoir lui servir.
---Pas de sang en conserve, hein ?
Je me retournais, prenant l'air d'être courroucée par sa remarque désobligeante. Il fit semblant de se pincer les lèvres. Pour le rassurer, j'ouvris mon réfrigérateur et sortis une entrecôte. Il fut un peu étonné de voir que ma cuisine recelait de tels trésors mais ne chercha pas à comprendre.
Tout en lui préparant des macaronis au fromage, la viande rissola dans la poêle. Il ne me quittait pas des yeux, peut-être intrigué par ma façon d'agir. Je n'avais pas eu à me nourrir de la sorte depuis longtemps, mais c'était une habitude que j'avais gardée. Toujours avoir quelque chose sous la main, au cas où… C'était une attitude dénouée de tout sens, mais j'étais heureuse qu'elle me permette de cuisiner ce soir-là.
Une fois le repas prêt, je tendis une assiette pleine à Jacob, et déposais une bouteille d'eau sur la table. J'avais préparé une quantité astronomique de pâtes, mais si mes souvenirs étaient bons, je n'aurais rien à jeter ce soir. Les vampires ne mangeaient plus, les loups-garous dévoraient tout ce qu'ils pouvaient. Nous étions vraiment opposés à tout point de vue.
Je m'installai juste en face de Jacob, le regardant manger. Il ne se plaignit pas, j'en déduisais donc que je n'avais pas perdu la main. Voyant que j'avais décidé de rester en attendant qu'il finisse, Jacob entama la conversation.
---Je ne veux pas paraître jaloux, mais qui est Carl ?
Je souris à sa question.
---Mon avocat.
---Tu as un… avocat. Intéressant.
---Je te rassure, il ne m'aide pas à camoufler des meurtres sanglants. Il est plutôt du genre paperasses.
Intrigué, il me fit signe de continuer mon explication.
---Il me protège des indiscrets en se faisant passer pour mon tuteur. Il s'occupe de mes transferts, il gère mon argent et… il surveille certaines choses pour moi.
---Quel genre ?
---Morts par exsanguination, incendies criminels, phénomènes étranges.
---Pourquoi ?
---J'ai gardé l'habitude de vouloir protéger le monde dans lequel je vis.
Cette révélation là me gêna quelque peu. Jacob, lui, trouva cela plutôt amusant, et me voir me confier avec autant de facilité, l'incita à continuer son interrogatoire.
---Il ne te pose pas de questions ? Je veux dire, il ne s'étonne pas de ne pas te voir vieillir, par exemple ?
---Il n'est pas du genre à se soucier de ce genre de détails. Carl n'a que quelques clients, et de ce que j'ai pu voir, chacun d'eux à des secrets qui feraient mieux de le rester. En plus, je le paye gracieusement, ce qui me procure certains avantages. Quoi ?
Il me regardait toujours avec cet air amusé sur les lèvres.
---Tu es fascinante.
S'il avait voulu me gêner, c'était réussi. Je sentis mon sang monter, incapable de contrôler le rougissement de mes joues. Il se délectait de ce petit jeu. Mais cela m'était égal. Enormément de choses avaient changé ce soir-là, et j'étais décidée à les accepter sans aucune concession. Pour la première fois depuis plus d'un siècle, j'étais heureuse, et j'allais tout faire pour le rester.
Les semaines suivantes s'écoulèrent avec une monotonie qui ne me déplut pas. Mes journées n'étaient qu'un défilé de bonne humeur. J'arrivais à concilier mes deux familles sans qu'aucune des deux ne soient délaissées.
Alice, Jasper, Edward, Bella et moi, avions pris l'habitude de nous retrouver chez Carlisle. Comme à l'accoutumée, nous discutions de tout et de rien. J'avais certes la fâcheuse tendance à me laisser aller aux murmures de la conversation, somnolant sur les genoux d'Alice, mais mes compagnons ne m'en portaient jamais rigueur.
Leur soutien était une bénédiction, d'autant plus que j'avais décidé de ne plus me laisser dépérir par la faim. Alice avait été la première à être mise au courant de ma décision. A n'en pas douter, la confiance que je lui avais accordé alors, avait été une source de bonheur pour notre petit lutin sautillant. Les premières fois furent aussi terribles que la nuit où Jacob avait dû m'apporter un cerf pour calmer ma faim. Alice avait dû calmer mes crises d'angoisse, restant patiemment à mes côtés, attendant que je me calme. Elle refusait avec entêtement tous remerciements de ma part. J'étais pourtant consciente de tout ce que cela représentait pour elle comme pour moi. Je n'aurais jamais pu y arriver seule. Je lui étais reconnaissante, mais encore plus touchée par l'amour qu'elle me portait.
Peu à peu, je regagnai un semblant de couleur. Mes yeux perdirent un peu de leur brillance, me rendant un regard plus humain, moins maladif. Je parvins même à retrouver un brin de chaleur. Je ressemblais de moins en moins à une vampire, ce qui rendit mes visites à La Push plus aisées.
Je continuais bien sûr à me faire discrète. Ma présence était appréciée par tous les garçons de la meute, mais je restais une intruse. Etrangement, ce détail ne semblait guère les gêner. Jamais, ils ne firent allusion à mon état, ni même aux Cullen ou tout autre chose qui se serait rapprochée de près ou de loin au monde des vampires. Je leur en étais reconnaissante. Pourtant, j'aurais préféré qu'ils n'oublient pas cet aspect là de mon existence. J'avais toujours cette peur sourde au creux de l'estomac. Une peur qui me susurrait que j'étais un danger potentiel pour eux, même s'ils préféraient ne pas le voir.
A leurs contacts, une part de moi que j'avais voulu oublier, avait refait surface. L'esprit de meute me manquait. J'avais été si longtemps seule. Les liens qui les unissaient n'étaient semblables à aucun autre. Je ne me lassais pas de les voir si insouciants lorsqu'ils étaient tous les cinq ensemble. J'avais l'impression que rien ne les inquiétait quand toute la meute était réunie. Je les privais pourtant souvent de Jacob.
Il avait pris de très mauvaises habitudes à mon contact ! Billy, son père, me le reprochait souvent en riant. Il ne voyait son fils que lorsque je ne pouvais être en sa compagnie. Mais il semblait heureux de voir son garçon sourire de nouveau. Sourire… Oui, il était vrai que depuis quelques temps, Jacob ne cessait de sourire. Quelque part, j'étais soucieuse de ce bonheur. J'avais peur que notre relation ne devienne trop passionnée, bien qu'à en juger par notre attitude, il était déjà trop tard. Toutes les nuits, il venait me rejoindre. Je ne m'en plaignais pas, loin de là. Il restait à mes côtés jusqu'à ce que le jour se lève, dormant paisiblement. J'aimais ces moments d'intimité.
J'aurais dû pourtant me douter que ce paradis ne pouvait durer éternellement.
