Confidences

---Je suis désolée…

---Le lycée, c'est pas si mal, Bella. Ne t'inquiète pas.

Alice marchait devant nous avec sa démarche toujours aussi enjouée. Elle était aussi peu soucieuse que moi de nous retrouver une heure de plus dans notre cher lycée ! Ici ou ailleurs, cela n'avait pas vraiment d'importance, et puis à cette heure-ci, peu d'élèves restaient dans ce lieu qu'ils souhaitaient tant quitter. Nous étions aussi tranquilles pour discuter ici que chez moi ou dans la demeure des Cullen.

Alice poussa la porte de la bibliothèque et nous conduisit dans le coin aménagé pour les moments de détente. Comme j'en avais l'habitude, j'attendis qu'Alice s'installe pour reposer ma tête sur ses jambes. Bella s'assit dans les coussins posés juste en face de nous. Nous aurions pu nous retrouver dans le parc, mais comme à sa grande tradition, Forks nous avait offert une journée de grisaille accompagnée de pluie. Tout en nous installant, Bella continua à plaider sa cause.

---Charlie commence à se demander si j'étudie vraiment quand « je suis chez Cassie ».

Elle accompagna ses derniers mots, en nous montrant bien qu'elle avait employé les guillemets pour citer l'endroit où elle devait se trouver alors qu'elle et Edward passaient du temps ensemble. Alice et moi ne pûmes nous empêcher de rire.

---Bella, ne te tracasse pas, repris Alice. Si devoir rester au lycée de temps en temps nous permet toujours d'avoir une certaine liberté, c'est un sacrifice que nous pouvons faire !

---Et puis, j'aime bien cet endroit.

Mes deux amies me regardèrent assez perplexes.

---Bon d'accord, je m'y ennuie à mourir mais malgré tout… ça reste un lieu neutre. A chaque fois que je parviens à vous faire douter de moi, revenir au lycée et vous voir vous comporter comme si tout avait été oublié… j'aime ça. C'est bête, je sais, mais bon, on va pas me changer !

Les deux jeunes femmes me regardèrent avec tendresse, comprenant parfaitement ce que je voulais dire. Cependant, je n'étais pas certaine de la réaction des autres membres du clan. Jasper avait dû s'absenter avec Emmett. Les deux hommes devaient sûrement être dans les forêts du Nord à l'heure où nous parlions, face à je ne sais quel animal sauvage. Quant au reste de la famille… je n'avais pas eu de nouvelles. Edward se montrait distant, mais aucune animosité ne se lisait dans ses yeux. Je n'espérais pas une approbation complète. Je voulais simplement qu'on comprenne mes choix, qu'on ne me juge pas… Nous n'avions pas réellement abordé le sujet ce matin, lors de nos retrouvailles, et cela me préoccupait. N'y tenant plus, je me mis à questionner Alice.

---Comment a réagi Carlisle ?

Alice soupira. Une mimique qui en disait long se dessina sur son visage. Visiblement, les choses avaient dû être plus compliquées qu'elle ne l'avait espéré.

---Il nous a passé un sacré savon.

Fronçant les sourcils, Bella semblait essayer de s'imaginer Carlisle en colère et hurlant sur ses enfants. Je devais avouer qu'il était difficile de se représenter la scène.

---J'y arrive pas, souffla notre amie.

---De quoi, est-ce que tu parles ? s'étonna Alice.

---Carlisle en train de vous passer un savon. C'est hors de mes capacités.

Le rire clair d'Alice retentit dans la pièce. Tout ça ne l'avait semblait-il pas le moins du monde affectée.

---Oh, je te rassure, il est capable de se montrer terrifiant quand il le souhaite, surtout que… nous avons dépassé les bornes cette fois-ci. Les choses auraient pu très mal tourner. Il a eu raison de nous sermonner.

---Je suis aussi fautive que vous…

---Cassie… Tu n'as voulu mettre personne en danger. Tu cherchais simplement à tous nous protéger, à ne pas nous obliger à faire un choix.

Je lui rendis un sourire triste. Comment parvenait-elle à me comprendre et m'épauler malgré mes erreurs, mes mensonges ?

---Quoi qu'il en soit, reprit-elle avec entrain, il est certain que nous ne remettrons pas les pieds sur le territoire des Quileutes avant un très long moment. Je n'ai pas vraiment mémorisé tous les mots de Carlisle, mais je crois qu'il a utilisé plusieurs fois l'expression « vous vous en souviendrez », et je ne suis pas sûre que ce soit de bonne augure pour aucun d'entre nous.

---Et en ce qui me concerne ?

---Je n'ai raconté ton histoire qu'à Carlisle et Esmée. Et si tu crains que la maison te soit fermée, il n'en est rien. Ils m'ont écoutée tous les deux avec beaucoup d'attention. Le seul moment où Carlisle a réagi, c'est lorsque je fais mention du vampire qui t'avait mordue. Ça n'a été que pendant un bref instant, mais sa mâchoire s'est crispée violemment. Il n'a pas toléré qu'un vampire puisse agir de la sorte. J'ai préféré lui dire que tu n'avais pas pu retrouver celui qui t'avait fait ça. Je n'aurais peut-être pas dû, vu sa réaction, mais je me suis sentie obligée de l'en informer.

---Ce n'est pas un problème, Alice.

---Après ça, ils m'ont tous les deux souris et m'ont affirmée qu'ils comprenaient tes choix et les respectaient.

Je fus soulagée, peut-être plus que je ne l'aurais dû car Alice m'interpella.

---Tu pensais qu'ils allaient te demander de faire un choix ou de t'éloigner de nous ?

---Non… pas vraiment. Je me dis juste que j'aurais dû leur faire assez confiance pour tout leur avouer. Ca nous aurait éviter pas mal d'ennuis… Et pour tes frères et sœurs ?

---Edward a dû entendre notre conversation. Il est resté enfermé dans sa chambre toute la soirée... Ce n'est pas forcément une mauvaise chose, il a juste besoin d'un peu de temps pour réfléchir à tout ça.

Elle me caressa le bras doucement, voyant ma préoccupation. La réaction d'Edward était légitime, elle n'avait pas besoin de me rassurer, pourtant, elle reprit avec plus de gaieté dans la voix.

---Emmett m'a soufflé quelque chose comme « tant qu'on est pas obligé de jouer à la dînette avec les loups ! », ce que je prends pour une réaction assez positive !

Bella riait sous cape. Apparemment, Emmett était connu pour son manque total de sérieux. J'en avais d'ailleurs été témoin lors de notre première rencontre. Alice passa outre le rire de la jeune femme et continua.

---Jasper fait confiance en mon jugement. Et avant que tu n'émettes un doute quelconque, mon jugement est que tu es une personne tout à fait fréquentable.

Alice tournait en dérision notre discussion, ce qui n'arrangea pas le fou rire de Bella.

---Quant à Rosalie, elle n'a émis aucune remarque. Ce qui dans son jargon signifie aussi qu'elle accepte tes choix.

Bella ne fut plus aussi hilare à ces mots.

---J'abandonne ! Rosalie doit vraiment me détester !

---Eh ! intervins-je.

Je n'étais pas le moins du monde offusquée par les propos de Bella, mais l'ambiance qu'avait installé Alice était devenue contagieuse.

---Oh ! Je voulais pas dire que vu ce que tu as fait, elle n'aurait pas dû te pardonner, Cassie !

---Tu t'enfonces, Bella, se moqua Alice.

Elle comprit rapidement que nous la faisions marcher, et cessa de chercher des excuses potentielles.

---Il n'empêche que Rosalie ne m'aime toujours pas. A chaque fois que je suis en sa compagnie, j'ai l'impression d'être avec ma future belle-mère !

Cette fois-ci, ce fut à mon tour d'imaginer la scène que Bella décrivait. Je ne pus m'empêcher de rire.

---Ce n'est pas drôle… soupira Bella.

---Je suis désolée, Bella, pouffais-je toujours de rire.

Le silence s'insinua doucement, nous aidant à retrouver notre calme. Je m'entêtais à fixer la fenêtre qui se trouvait devant moi, laissant apercevoir la fine pluie qui ne cessait de tomber. J'aimais ce temps brumeux et diffus. Il me rendait sereine et paresseuse. Le cœur de Bella rythmait doucement les gouttes d'eau qui heurtaient la vitre. J'aurais pu m'endormir sans le moindre mal…

---Comment était-il ? murmura Bella.

Je n'eus pas besoin d'entendre son prénom, pour savoir que Bella parlait d'Adriel. Je soupirai.

---Il ressemblait beaucoup à Jacob. J'aimais énormément son côté maladroit. Malgré toute la force qu'il pouvait avoir, il avait toujours su garder ce côté si humain. Il était celui d'entre nous qui n'avait pas succombé à cette part si sauvage que les loups éveillaient en nous. Il restait sensible à tellement de choses. Je n'avais pas besoin de parler. Il lui suffisait de me regarder et il savait ce qui m'ennuyait, ce que je pensais, et il n'avait pas besoin de lire mes pensées pour ça.

---Jacob agissait de la même façon avec moi…

Je souris tendrement à Bella.

---Je n'en doute pas. Tu lui manques beaucoup…

Elle fut surprise de ma confidence.

---Il n'en parle pas… C'est juste des impressions, son attitude quand je parle de toi. Il regrette ce qui a pu se passer. Mais il comprend tes choix, surtout depuis que je suis entrée dans sa vie. Je suis même sûre qu'il t'accepterait même lorsque tu auras décidé de changer. Adriel aurait fait la même chose. Encore une chose qu'ils ont en commun. Contrairement à lui, à une époque, je n'aurais même pas chercher à te comprendre. J'aurais préféré te tuer plutôt que de laisser une humaine devenir vampire... Oh, je suis désolée !

---Non, c'est rien, Cassie. Je comprends ce que tu veux dire. J'aurais été une ennemie potentielle.

Je soupirai.

---Mais beaucoup de choses ont changé… Adriel n'est plus là, je suis une vampire… En repensant à tout ça, je me dis souvent que j'aurais préféré mourir ce jour-là. Et puis, je vous vois autour de moi, si compréhensifs, si aimants. Alors je me dis qu'après tout, la souffrance en valait la peine.

---Comment as-tu fait pour surmonter ça ? Lorsque j'ai cru perdre Edward…

---On ne le surmonte pas, Bella. On apprend à vivre avec… en espérant qu'un jour tout disparaisse… mais ça n'arrive pas.

---Je n'aurais pas dû te demander…

---Ce n'est rien, Bella. Ce ne sont que des souvenirs après tout…

Soudain, je fus attirée par des pensées me concernant. Jacob attendait devant le lycée, se demandant s'il pouvait se permettre de venir me chercher ou pas. Un sourire illumina mon visage.

---Je dois vous quitter, désolée.

Voyant mon humeur plutôt joyeuse, mes amies n'eurent pas besoin de me poser des questions.

Alors que je quittais la bibliothèque, une silhouette familière m'apparut. Edward se tenait adossé aux casiers, attendant sûrement que Bella sorte le rejoindre. Nos regards ne se croisèrent qu'une fraction de seconde. Je n'avais pas vraiment envie d'une joute verbale, pas maintenant. Je le dépassais sans chercher d'autres contacts visuels.

Je fus surprise de sentir sa main se saisir doucement de mon poignet. Me retournant, je vis qu'il était aussi étonné que moi de son geste. Pourtant, il ne pouvait se résoudre à défaire son étreinte. Il fixait ses doigts entrelacés autour de ma peau translucide comme s'il ne comprenait pas ce que tout cela signifiait. Il avait peur. Pas cette peur qui vous paralyse, vous laissant sans défense face au danger qui vous guette. Non, cette peur qui vous vrille l'estomac. Cette peur que vous savez toujours présente et que vous avez envie de combattre plus que tout autre chose. Mon arrivée dans leur vie avait chamboulé un monde dans lequel ils croyaient tout savoir, tout connaître. Pour Edward j'étais la preuve que la vie ne pouvait pas être contrôlée. Bella était si fragile, si vulnérable. Tant de dangers la guettaient sans que personne ne puisse rien y faire. C'était la vie. Rien de plus. Tous les humains devaient faire avec. Mais, lui savait qu'il y avait pire dans ce monde. Des êtres féroces et sadiques qui ne tiendraient pas compte de son amour, de son désespoir le plus profond face à ce petit être si insignifiant qu'était sa bien-aimée. Et moi dans tout cela ? J'étais l'horreur même. La preuve que des êtres encore plus monstrueux foulaient cette terre. Des dangers supplémentaires auxquels Edward ne pouvait rien… Pourtant, ses yeux me fixaient avec une étrange douceur. Malgré tout ce que je représentais, il ne parvenait pas à me regarder avec la haine que lui inspiraient ses craintes.

---Edward ?

Il sembla se rappeler ma présence, plongeant son regard dans le mien.

---Je suis désolé… Je n'aurais pas dû… Je voulais seulement te protéger d'eux…

---Je le sais, Edward. Ce n'est rien.

---Je…

Il voulut continuer, mais quelque chose le dérangea. Je me retournai et vis que Jacob était dans le champ de vision d'Edward. Je soupirai.

---Je ne les accepterais pas, me souffla-t-il.

---Ce n'est pas ce que je demande. Je veux juste que vous acceptiez le fait qu'ils sont aussi ma famille.

Edward baissa les yeux sur sa main. Il tenait toujours mon poignet. Je n'y voyais aucune agressivité, juste un besoin de me retenir. Nous restâmes quelques instants immobiles, puis il relâcha son étreinte. Je sentis son regard me suivre alors que je quittais le bâtiment, mais il était incapable de voir le plus important…

Le froid m'assaillit aussitôt que les portes claquèrent derrière moi. Je n'aurais pas dû le ressentir, pourtant j'étais frigorifiée. Je fixais Jacob, immobile. La partie de moi qui retenait tant de choses obscures venaient de se rouvrir. Je suffoquais sans pouvoir le montrer. J'avais fait tant d'efforts pour ne pas m'effondrer une nouvelle fois. Mais en le voyant, tout s'envola en éclats. Pourquoi devait-il tant lui ressembler ? Pourquoi me faire aimer un homme qui me ramener inlassablement à mon douloureux passé ?

Je m'avançais vers Jacob, un sourire timide sur les lèvres. Il ne vit pas cette autre moi, qui aurait voulu le fuir pour ne plus souffrir. La vie était injuste.


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