Cette petite histoire ne devait pas avoir de suite...j'en ai fait une finalement, je ne pouvais me résoudre à laisser mes deux chouchous dans cette situation, surtout après avoir vu AWE...! Petite consolation! Bonne lecture ;)
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Souvenirs d'une vie II
Port Royal, 1740
James Norrington porta à ses lèvres le verre de cristal, rempli du précieux liquide. Il vida un verre de brandy, puis encore un autre. Il s'arrêta avant d'entamer le troisième et soupira. Rosetta n'aimait pas le retrouver comme ça. Depuis sa dernière expédition en mer, il y avait trois mois de cela, James avait recommencé à boire. Non pas des quantités énormes, il n'était jamais ivre, mais régulièrement, un peu chaque soir, ou même dans la journée, lorsqu'il ne se sentait pas bien. Cela l'aidait. Un peu. L'amiral fronça les sourcils. Il devait bien reconnaître que depuis ce jour où il avait entre-aperçu Sparrow, dans cette taverne mal éclairée, tout avait refait surface brusquement, et sa lassitude des années passées s'était encore accentuée.
Il reposa définitivement le verre sur son bureau en bois d'acajou et tourna son regard vers les grandes fenêtres, donnant sur le port. Le soleil d'un après-midi chaud et lourd remplissait la pièce d'une lumière presque aveuglante. James reporta son regard sur la pile de documents qui s'accumulaient sur le meuble et qui l'attendaient. Des autorisations, des promotions, des avis de recherche, des dossiers en tout genre. En un mot, passionnant…. Amer, il se demandait ce qui lui plaisait le plus, remplir des papiers sans intérêt durant des heures, ou naviguer sous les couleurs de la Compagnie sans but réel…
Un bruit provenant des quais le tira brusquement de ses tristes pensées. Un navire venait d'accoster, et les marins et les soldats s'étaient déjà attelés au déchargement des cales remplies d'or et d'argent provenant des taxes collectées par Lord Beckett et sa précieuse Compagnie. James Norrington vint jusqu'aux fenêtres suivre le va et vient des marins, et constata, d'un air morne, que les denrées n'étaient pas les seules richesses qu'ils ramenaient. Des prisonniers… Solidement entourés par deux rangées de gardes, cinq hommes pieds et poings liés étaient escortés jusqu'aux sinistres cellules de Fort Charles. James n'eut pas le temps de détailler davantage les nouveaux arrivants qu'on frappait à la porte.
« Lord Beckett vous attend dans son bureau, Amiral »
La voix sèche de l'homme de main de Beckett lui glaça le sang. Il ne s'y habituerait donc jamais. Il lui indiqua d'un signe de la main qu'il arrivait, et, quelques secondes plus tard, lui emboîtait le pas, résigné.
Cela faisait déjà maintenant plusieurs minutes qu'il était là, debout face à son supérieur, à l'écouter donner ses nouvelles directives. Durant toutes ces années, Lord Cutler Beckett n'avait pas changé. Toujours aussi élégant, richement vêtu de ses chemises de soie et de ses gilets de brocart. Toujours aussi hautain et méprisant aussi. James soupira intérieurement. Il détestait cet homme, même si avec le temps, il avait compris qu'il haïssait plus le système qu'il représentait que l'homme en lui-même. Il reporta son attention sur lui lorsqu'il sentit qu'il avait terminé.
« Vous avez vos ordres Amiral, je vous remercie de vous en acquitter le plus rapidement possible. »
« Bien, Lord »
Il s'apprêta à quitter la pièce lorsque il remarqua le regard étrange qu'il lui lançait. Debout derrière son bureau, Lord Beckett ne pouvait s'empêcher de sourire, un sourire mauvais, comme il pouvait en avoir parfois, et qu'il n'augurait jamais rien de bon, de toute façon. James sentait qu'il perdait patience. De toute évidence, Lord Beckett s'amusait à le faire patienter avant de lui révéler ce qui semblait tant lui faire plaisir.
« Autre chose monsieur ? » demanda l'officier, plus irrité qu'autre chose.
« Oui, il y a autre chose, en effet. Ne me regardez pas ainsi Norrington. Je vous rappelle que je suis votre supérieur, vous feriez mieux d'adopter une autre attitude. Du reste…. Je crois que c'est une nouvelle qui vous comblera tout autant que moi. »
Intrigué, James se relâcha quelque peu, et consentit à l'écouter plus calmement.
« Voilà qui est mieux… Vous avez sans doute remarqué l'arrivée du H.M.S Liberty, qui est l'un de nos plus puissants bâtiments. Ils ont sur leur route fait plusieurs prisonniers… des pirates… »
« Ils seront mis en cellule avant d'attendre leur pendaison monsieur »
« Je n'en doute pas. J'aimerais néanmoins vous faire rencontrer l'un d'entre eux. »
De plus en plus intrigué, James Norrington se tourna vers la porte que Mr Mercer ouvrait déjà, laissant entrer ledit pirate.
« Inutile de faire les présentations je suppose… »
Norrington sentit sa mâchoire se crisper.
« Sparrow… ! »
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C'était bien lui, identique à l'homme qu'il avait laissé sur cette île perdue des Caraïbes, pensant ne jamais plus le revoir. Face à lui, l'ancien pirate gardait le silence, le regard neutre, comme ailleurs. Lorsqu'il tourna enfin la tête et qu'il croisa le regard de l'amiral, il eut un léger sourire avant de se retourner, l'air mauvais, vers Lord Beckett, ce dernier reprenant d'ailleurs la parole.
« Il se trouve, Amiral Norrington, que l'un de vos hommes a remarqué cet homme avec qui vous discutiez aimablement lors de l'une de vos escales, durant votre dernière mission en mer. Vous ne m'aviez point rapporté, à votre retour, le fait que vous aviez retrouvé le capitaine Sparrow. Heureusement, on s'en est chargé à votre place… »
James n'ignora pas le ton lourd de menaces avec lequel il s'était adressé à lui, mais il n'en avait cure. Il gardait le silence, et regardait son ancien ennemi. Il avait des fers au poignet, en plus de la corde qui lui entravait les mains. James réprima un sourire. De toute évidence, on craignait encore une de ses évasions dont il avait le secret, et on n'aurait pas tort… Il croisa le regard de Jack, et constata qu'il avait repris son air détaché.
« Et bien Amiral, n'êtes-vous point satisfait ? Vous allez enfin pouvoir punir l'un des pirates les plus célèbres et malfaisants des Caraïbes ! »
« Depuis le temps, y'a prescription vous croyez pas Beckett ? »
James regarda Beckett se retourner dans un sourire crispé, à la remarque du pirate.
« Il n'est jamais trop tard pour la vermine » lui souffla-t-il
« J'ai donc encore de l'espoir de vous voir frire en enfer, comme le vieux reptile que vous êtes, Beckett ! »
« Suffit ! Mr Mercer, ramenez-le dans sa cellule, et faites-le garder à vue nuit et jour, jusqu'à sa pendaison. »
James le regarda quitter la pièce, un sourire en coin, tandis que Lord Beckett s'approchait déjà de lui.
« Amiral, je vous préviens, la prochaine fois que j'apprends que vous manquez à vos devoirs, je vous fais arrêter vous aussi. »
Gardant son calme, James le toisa de sa hauteur, avant de le saluer d'un sourire narquois et de quitter la pièce.
Trois jours s'étaient écoulés. Trois jours durant lesquels James Norrington tentait tant bien que mal de garder les idées claires et de se calmer. Depuis l'arrivée de Jack Sparrow, il ne savait plus où il en était. Naïvement, il pensait que le pirate allait continuer de vivre sa petite vie, en naviguant d'un port à l'autre, sans plus causer le moindre tort à personne. Mais il avait fallu qu'on le remarque, qu'on le retrouve, presque par hasard, c'était trop bête ! Durant quelques secondes, il s'était demandé pourquoi il réagissait ainsi. Sparrow était son ennemi, son devoir était de l'arrêter, et de le condamner. Il était officier, et lui, c'était un pirate, quoi de plus simple ? Mais rien n'était simple, bien au contraire. Et malgré lui, il devait reconnaître, qu'une fois de plus, Jack Sparrow avait raison. Il y avait prescription. Tant de temps s'était écoulé depuis les exploits et les méfaits du Capitaine du Black Pearl ! Ca n'avait aucun sens, sinon une rancune personnelle, de le condamner à mort maintenant. Assis à son bureau, James Norrington pesta contre son supérieur.
Il attendit le soir avant de se décider. Depuis son arrestation, il n'était pas encore allé le voir, dans sa cellule. Et pour cause, il n'aurait pas su quoi lui dire, ni encore moins quoi faire. Lui dire qu'il était désolé ? Qu'il regrettait ? Ridicule. Et puis ce n'était pas lui qui l'avait arrêté, mais les hommes de Beckett. Lui dire qu'il allait le faire évader ? Plus facile à dire qu'à faire… ! Beckett devinerait vite qu'il en serait le complice. Il soupira. Il s'était, ce soir, décidé à aller le voir mais il n'était pas plus avancé.
Il parcourut les couloirs sombres et humides des cachots de Fort Charles, sans un regard pour les quelques malheureux qui gémissaient ou demandaient grâce à son passage. Arrivé devant la dernière cellule, il fit signe aux deux gardes de le laisser seul avec le prisonnier. Beckett avait de toute évidence bien préparé ses hommes. Norrington dut s'y reprendre à deux fois pour que les soldats consentent enfin à quitter leur poste, pour quelques minutes seulement avaient-ils cependant précisé. Le regard noir, Norrington les regarda partir avant de s'approcher enfin des barreaux de la cellule. Il le retrouva, comme à son habitude, allongé sur la paille, les bras croisés derrière sa tête.
« Ce vieux Jack leur fait toujours peur j'ai l'impression, n'est-ce pas Commodore ! » commenta-t-il, en se redressant d'un geste vif.
Norrington eut un geste d'étonnement.
« Vous m'avez l'air en forme pour quelqu'un qui…, qui est emprisonné »
« Ca me rappelle le bon vieux temps ! »
Il se leva enfin, dépoussiéra ses vêtements d'un geste distrait, et se rapprocha des barreaux, l'air subitement plus calme.
« Vous en avez mis du temps pour venir me voir… »
James sentit la gêne monter, même s'il avait bien perçu que c'était la plus un constat de la part du pirate qu'un véritable reproche. Et déjà, il devinait dans son regard que Jack Sparrow n'attendait rien de lui.
« Je ne sais pas quoi vous dire…. Que puis-je faire pour vous ? »
Jack eut un petit rire, tant cette phrase lui paraissait impossible dans la bouche d'un officier de la Royal Navy.
« Absolument rien, j'en ai peur ! Vous voyez, vous avez finalement réussi à capturer le célèbre Capitaine Jack Sparrow ! » lança-t-il avec emphase.
Et pourtant, James le regarda, attristé, baisser les bras presque aussitôt et rependre cet air résigné et las, qui lui ressemblait si peu.
« … Ou ce qu'il en reste… Je ne suis qu'un maudit pirate, un forban. Vous connaissez la chanson. J'ai pillé, saccagé des villes, tué, volé, il est normal que je paie. Ca ne m'a jamais fait peur. Et pourtant…. »
Il marqua une pause. Sa voix subitement basse inquiéta Norrington. A travers sa voix, il avait senti la fatigue qui était la sienne, celle qu'il avait décelée, lorsqu'ils s'étaient croisés dans cette taverne improbable.
« …j'aurai pas cru que ca m'arriverait un jour. »
« Pour être honnête, moi non plus. »
Il ne savait plus quoi faire pour lui venir en aide. Et plus les minutes s'écoulaient, plus il sentait la colère revenir. Non, il ne voulait pas voir ce pirate-la se balancer au bout d'une corde, comme n'importe qui. Tellement de temps s'était écoulé. James avait perdu toutes ses illusions, les unes après les autres. Dans ce monde si plat, si commun, guidé uniquement par l'or et l'argent, par l'honneur corrompu par des titres achetés, Jack Sparrow était un des derniers valant encore quelque chose. Et puis…ca lui ferait trop plaisir…à lui, à Beckett. La colère revenait, et en même temps, il savait qu'il s'était décidé. Il trouverait quelque chose pour le faire évader. Même si ce n'était la que pure folie.
James Norrington n'était pas resté longtemps en compagnie du pirate, et l'avait laissé de nouveau seul, après un bref « au revoir ». Il s'était aussitôt rendu chez lui, et avait passé la nuit à réfléchir.
En vain. Force était de constater qu'avec n'importe quelle tentative d'évasion, Lord Beckett ne pourrait que conclure à sa complicité et son implication dans l'évasion du pirate. Et il ne pouvait prendre ce risque. Non pas qu'il craignait pour sa vie, mais plutôt pour celle de sa femme. Elle n'avait rien à voir avec tout cela et ne méritait pas d'en subir les conséquences. Car James Norrington le savait, Lord Beckett ne manquerait pas de se venger sur elle. Il l'avait déjà fait. Comble de la situation, Beckett avait interdit à l'Amiral l'accès aux clés de la cellule de Sparrow, preuve ultime s'il en fallait, de la méfiance qui régnait entre les deux hommes. Furieux, il jeta son verre vide contre le mur de sa chambre qui se brisa en mille morceaux.
« Où est donc ce maudit forgeron quand on a besoin de lui ?! »
Il sombra dans un sommeil lourd, sous l'effet de l'alcool et de la fatigue. Dans ses rêves, il se revit le temps d'un instant, lorsqu'il n'était encore que premier lieutenant. Naviguant sur les océans, en quête d'exploits et de reconnaissance, le monde n'était alors pour lui encore que lumière.
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Le jour se leva sur ce qui devait être la dernière journée de Jack Sparrow. Le lendemain à l'aube, il serait pendu. Lord Beckett était lui-même venu, au petit matin, lui annoncer la nouvelle, froidement. De l'autre côté des barreaux, Jack n'avait pas cillé. Pas une remarque, ni même un regard moqueur en direction de l'homme qui était, il y avait une éternité de cela, son ancien employeur.
Jack était resté le dos tourné au grand patron de la Compagnie des Indes, et l'avait entendu s'éloigner, tandis qu'il gardait son regard ancré dans l'horizon lointain. Petit à petit, son esprit revenait en arrière. Comment en était-il arrivé la… Alors qu'il avait jadis si souvent défié les soldats du Roi, c'était maintenant qu'on le condamnait, maintenant qu'il n'était plus qu'un vieil ivrogne sans but ! Il se revoyait, encore assis à une table dans une taverne insalubre. Il avait changé d'endroit depuis la dernière fois que Norrington l'avait vu, mais les hommes de Beckett n'avaient pas eu de mal à suivre sa trace et à le retrouver… Les soldats avaient fait irruption dans la salle et l'avaient encerclé et emmené sans ménagement jusqu'au navire de la Compagnie. Le Liberty, avait lu l'ancien Capitaine, amer. Quelle liberté restait-il avec des hommes tels que Beckett ? Aucune.
Il poussa un long soupir. Même si la lassitude était de plus en plus présente, il n'était pas encore résigné. Il considéra durant quelques secondes les barreaux placés devant la petite ouverture qui servait de fenêtre, donnant sur le port, mais il savait qu'il n'y avait rien à faire de ce côté la. A moins qu'un boulet de canon ne vienne transpercer les murs… pensa-t-il, nostalgique. Mais à l'horizon, pas de Black Pearl, ni aucun autre navire d'ailleurs. On avait oublié le capitaine Sparrow depuis longtemps… Il se retourna vers les grilles épaisses de la cellule et s'en approcha lentement, appuyant son front contre le fer humide. Il jeta un œil dans les couloirs. Cela faisait longtemps que le chien était parti avec les clés…. Et Will n'était plus la non plus… Ignorant les regards soupçonneux des deux gardes, il se retourna et s'assit par terre, le dos appuyé contre le mur froid. Plus qu'un jour…. Un petit jour pour trouver une idée, quelque chose…. Mais il sentait que le peu d'énergie qui lui restait s'envolait au fil des minutes. Il n'avait plus vingt ans.
Peut-être était-il temps pour lui de quitter ce monde pour s'envoler vers d'autres horizons….
James Norrington avait passé la matinée dans ses appartements, l'air maussade et de mauvaise humeur. Il avait demandé à ce qu'on ne le dérange pas, afin de pouvoir, encore, réfléchir à une échappatoire pour Jack Sparrow. Curieusement, il avait eu l'impression que, par le pirate, c'était lui-même qu'il essayait de sauver… Sauver son âme, et ce qui restait de sa dignité…
Peu avant le dîner de midi, un soldat était venu le chercher, lui rappelant que Lord Beckett désirait le voir à son poste, c'est-à-dire derrière son bureau à Fort Charles, à signer encore et encore des papiers inutiles. L'Amiral n'eut plus qu'à s'exécuter, de mauvaise grâce. Si d'habitude il obéissait sans trop se révolter, force était de constater qu'aujourd'hui, il ne le supportait plus. Il avait Beckett en horreur, jusqu'à en devenir malade. Malade de devoir lui obéir, et de ne rien pouvoir changer à cela.
Attelé à sa table de travail, James Norrington remplissait les dossiers et signait les arrêtés les uns après les autres. Depuis plusieurs mois maintenant, les activités de la Compagnie s'étaient accrues. Les taxes à percevoir étaient plus nombreuses, les arrestations se multipliaient, mais pas seulement… Les exécutions aussi. Et l'Amiral, chargé de signer les condamnations à mort, devait reconnaître qu'il le vivait de plus en plus mal. Jusqu'à quand serait-il capable de supporter la tyrannie de Lord Beckett ? Jusqu'à quand serait-il capable de se taire…. Avec un pincement au cœur, il repensa au gouverneur Swann. C'était lui, autrefois, qui était chargé de signer ces exécutions en masse. Le pauvre homme était mort, il y avait plusieurs années de cela, sans que l'on sache exactement pourquoi…
Prenant un nouveau dossier, le regard de Norrington s'arrêta brusquement sur l'un des documents. Une liste. Une liste de condamnés à mort, encore une, mais cette fois la liste était impressionnante… Elle s'étendait sur presque deux feuillets. Examinant de plus près l'identité des personnes, James eut un haut-le-cœur. Certains prisonniers étaient jeunes, très jeunes. Trop… Depuis que Beckett avait supprimé les tribunaux civils, tout lui était permis et il n'y avait rien à y redire. James froissa la page de colère. Un jour ou l'autre, c'est lui qui serait arrêté. Le jour où on n'aurait plus besoin de ses services, on le mettrait hors jeu, d'un seul geste, rien n'était plus facile.
« Hors de question que cela n'arrive…. »
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La lune était maintenant haute dans le ciel. Allongé sur la paille sèche, Jack la contemplait à travers les barreaux, le regard vide. Il s'était résigné. Finalement, il avait vécu en pirate, il allait donc mourir en pirate, quoi de plus normal… Pourtant, c'était bien la ce qu'il redoutait le plus… Mourir. Mourir, et perdre sa liberté. Il ferma les yeux.
Un bruit dans les couloirs attira son attention. Un frottement, des bruits étouffés, puis des bruits de pas, qui se rapprochaient… Intrigué, il se releva et constata que les deux gardes n'étaient plus la. Jack Sparrow s'approcha lentement des barreaux pour jeter un œil dans les couloirs, perplexe. Il n'y avait rien, de ce qu'il pouvait en voir, jusqu'au moment où une forme surgit brusquement devant lui et le fit sursauter. Sortant de l'ombre, Jack reconnut, sous des vêtements civils, l'Amiral Norrington…
« Pas de temps à perdre, suivez-moi » lui chuchota l'ancien Commodore.
Stupéfait, Jack Sparrow ne sut pas quoi dire, tandis qu'il observait l'officier déverrouiller la porte de la cellule et l'ouvrir. Il resta un instant interdit, face à Norrington qui lui faisait signe de sortir.
« Qu'est-ce que vous faites… ? » parvint-il enfin à articuler.
« Ce que j'aurai du faire dès le début… maintenant suivez-moi Sparrow, vite, nous n'avons pas beaucoup de temps. »
Réagissant enfin, Jack emboîta le pas à Norrington et sortit de la cellule.
« Pas sans mes.. »
« Les voici ! » le coupa-t-il, en lui plaquant contre lui, son pistolet, son sabre et son tricorne. « Maintenant, vite ! »
Jack haussa les sourcils de surprise, avant de s'exécuter. L'amiral avait apparemment tout prévu ! Jack hâta le pas, silencieusement, tandis que James avançait d'un pas rapide et assuré. Ils remontèrent les longs couloirs, pour arriver enfin à une petite porte donnant sur une cour. Sur le pas de la porte, les deux soldats gisaient, inanimés.
Jack eut un mouvement d'hésitation mais se décida à suivre Norrington jusqu'à une petite calèche noire. Alors qu'il lui faisait signe de monter, Jack l'arrêta pourtant.
« Vous aurez des ennuis Commodore si je vous laisse faire ça » lui dit-il à voix basse. « Beckett va vous tomber dessus ! »
« Je sais ce que je fais Sparrow, maintenant montez, c'est un ordre, ou je vous laisse la, vous débrouiller avec les deux soldats qui ne tarderont pas à reprendre connaissance ! »
Sparrow eut un petit sourire et grimpa enfin, Norrington à sa suite.
La calèche fila, dévalant rapidement les rues étroites de Port Royal, silencieuses et endormies. Pas de patrouille, pas de soldat, nota Jack. Mais il se doutait que l'amiral avait fait en sorte de prendre des chemins surs. Les quelques minutes de voyage se passèrent cependant dans le plus grand silence, chacun des deux hommes redoutant une mauvaise surprise. La voiture s'éloigna et laissa derrière elle les dernières habitations pour se diriger vers une crique, plus éloignée, mais moins surveillée que le port. Lorsqu'ils arrivèrent au rivage, Jack découvrit un navire qui se découpait à l'horizon. Un canot les attendait sur la berge.
Descendus de voiture, Norrington entraîna le capitaine Sparrow vers l'homme qui les attendait près du canot, le pressant du bras. Il avait tout prévu, mais on pouvait encore les surprendre. Alors qu'il allait monter à bord, Jack se retourna une nouvelle fois, plantant son regard dans celui de James.
« Pourquoi vous faites ça Norrington ? Vous vous condamnez tout seul si vous restez la ! »
Il eut un petit sourire.
« Qui vous dit que je vais rester la ? Sparrow, pour l'amour du ciel, pour une fois, faites-moi confiance ! Grimpez maintenant ! »
Jack n'osa pas protester une nouvelle fois. Norrington semblait sur de lui, et puis le temps pressait. Plus il tardait, plus les risques de se faire prendre augmentaient. Ils grimpèrent finalement tous les deux dans le canot, qui prit rapidement la direction du navire qui les attendait à quelques dizaines de mètres de la. Durant le trajet, Jack osa une autre question.
« Comment avez-vous fait… ? Beckett contrôle tout… »
« Il me reste encore quelques amis sur cette île sur qui je peux compter…heureusement… »
Jack ne répondit pas, devant l'air subitement triste de l'amiral, et ils gardèrent le silence jusqu'à parvenir jusqu'au navire. Une fois montés à bord, Norrington ordonna au capitaine du bâtiment de mettre immédiatement les voiles vers le large, puis revint vers Jack.
« Nous naviguerons jusqu'à une île voisine où l'un de mes navires, plus grand que celui ci, nous attend. J'en ai le commandement, mes hommes me sont dévoués. Nous pourrons quitter sans encombre les eaux contrôlées par la Compagnie. Ensuite vous aurez tout le loisir de partir où bon vous semblera, loin d'ici. »
« … Merci. »
Gêné, Jack Sparrow ne savait pas quoi dire de plus, devant ce complice improbable, autrefois son ennemi, qui lui avait sauvé la vie, au risque de perdre la sienne. Il se demanda pourquoi il avait ainsi tout sacrifié pour quelqu'un qui n'était au fond qu'un maudit pirate, mais n'osa pas lui poser de nouvelles questions. Il grimaça.
« Maintenant, Sparrow, excusez-moi mais j'ai à faire. Demain nous serons à bord de mon navire, en sécurité »
Jack hocha de la tête, réalisant encore avec peine ce qu'il venait de se passer, et suivit du regard l'homme disparaître sous la passerelle, vers les cabines.
James s'arrêta devant la porte close, alors qu'il s'apprêtait à frapper, et se rendit compte qu'il tremblait légèrement. Il réalisait qu'il avait commis la une folie, et que sa vie allait en être changée à jamais. Il prenait des risques, mais c'était devenu une nécessité, et Jack Sparrow avait été l'occasion de prendre ces risques, et de reprendre le contrôle de sa propre vie.
Depuis cet après-midi, James n'avait pas arrêté, allant et venant afin de préparer, aussi discrètement que possible, l'évasion de Jack Sparrow ainsi que sa propre fuite. Il avait fallu paraître comme si de rien n'était, devant les hommes de Beckett, qui n'auraient pas manqué de rapporter à leur supérieur la moindre chose qui leur aurait paru suspecte. James avait du trouver un navire, près à les emmener hors de Port Royal. Il avait fallu attirer les deux gardes au dehors pour ensuite les assommer, sans pour autant alerter les autres soldats. James Norrington avait fait tout cela, fébrilement, mais déterminé.
Reprenant ses esprits, James se redressa et frappa légèrement à la porte avant d'entrer dans la cabine. Il se mit à sourire doucement, s'approcha de la jeune femme brune, et la serra dans ses bras.
Il était bien sur hors de question de quitter Port Royal comme un voleur ou un traître, en laissant derrière lui sa femme et ses enfants, à la merci de la colère de Beckett. James était allé trouver Rosetta dans ses appartements en fin de journée, lorsque son plan semblait être enfin en place. Il lui avait alors expliqué rapidement qu'ils devaient partir, tous, le soir même. Il ne fallait prévenir personne, tout devait rester secret. Il ne lui avait pas donné d'explications, il n'avait pas parlé de Sparrow, il n'en avait pas le temps. James lui avait juste demandé de se préparer à partir en voyage, de ne prendre que le strict nécessaire pour elle et leurs enfants et surtout de n'en parler à personne. Seule la gouvernante ferait partie du voyage. Rosetta avait, le regard perdu, écouté James lui expliquer en quelques mots qu'il ne pouvait plus se résoudre à obéir aux ordres insensés de Lord Beckett, et qu'il préférait prendre le risque d'aller en référer directement au Roi, en Angleterre. Effrayée, Rosetta avait pourtant acquiescé, en silence, prête à lui obéir et à lui faire confiance.
James sentit sa femme se blottir contre lui, et il resserra un peu plus ses bras autour d'elle pour la rassurer. Accrochés à ses jupes, les plus jeunes de ses enfants restaient près de leur mère, et regardaient leur père, le regard interrogateur. Les plus grands n'étaient pas à Port Royal. James, l'aîné, était même déjà en poste en Angleterre, dans la Marine Royale. Norrington n'aurait pas de mal à les rassembler tous, et bientôt, la famille serait réunie à Londres. Si tout se passait bien…. Mais James chassa ses derniers doutes. Tout irait bien, cela ne pouvait en être autrement. Il avait enfin osé se défaire de l'emprise de Beckett. Avec un peu de chance, le Roi ouvrirait les yeux sur la réalité des choses : il ne restait plus guère de pirates dans les Caraïbes, et le monarque constaterait alors que le dirigeant de la Compagnie des Indes outrepassaient ses ordres. A Port Royal, James était prisonnier de Beckett et sous surveillance constante. A Londres, il en était autrement, sa famille était respectée. La-bas, il serait en sécurité. Libre.
James desserra son étreinte lorsqu'on frappa à la porte. Après avoir donné l'autorisation d'entrer, il vit la silhouette de Jack Sparrow se dessiner dans l'entrebâillement de la porte, et poussa un soupir.
« Mr Sparrow….que puis-je pour votre service ? »
« …Pardon je dérange ? »
Jack eut un regard vers la jeune femme ainsi que les enfants qui l'entouraient, et se mit à sourire doucement.
« Mrs Commodore je présume ! Enchanté ! » s'exclama-t-il en se redressant. « Je suis le Capitaine Jack Sparrow ! »
Norrington sourit intérieurement mais n'en laissa rien paraître. Pourtant, il devait admettre qu'il était heureux de retrouver un peu du Jack Sparrow qu'il avait connu autrefois. Ainsi, tout n'était peut-être pas mort… L'amiral s'écarta de sa femme pour se planter devant l'ancien pirate, un petit sourire en coin.
« Mr Sparrow… j'apprécierai assez que vous nous laissiez, effectivement, et je vous conseille de ne pas approcher de ma femme….ou dois-je vous faire mettre aux fers pour le reste de notre voyage… ? » ajouta-t-il en souriant.
« J'ai compris ! Je vous laisse tranquille Commodore ! Pardon, Amiral ! Juste une question cependant…. »
Devant l'air subitement grave du pirate, Norrington fronça les sourcils, intrigué.
« Laquelle.. ? »
« …Est-ce qu'il y a du rhum à bord de ce rafiot ? »
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Trois jours plus tard, l'Amiral Norrington arpentait le pont de son navire, celui-ci filant droit sur l'Europe. A son bord, il n'avait gardé que des marins civils, ceux dont il était le plus sûr, pour plus de sécurité. Mais ils n'avaient, depuis leur départ de Port Royal, rencontré aucun obstacle, et c'est l'esprit serein que James faisait maintenant voile vers le vieux continent.
Il se retourna et observa durant quelques secondes Jack Sparrow, planté à la proue du navire, avant de le rejoindre. La veille, Jack avait décidé de quitter définitivement les Caraïbes, pour retrouver des lieux plus surs. L'amiral avait alors accepté de le garder à son bord jusque sur les côtes d'Afrique du Nord, où il le déposerait. Après, il se débrouillerait, avait ajouté Jack. Il voyagerait, évitant les terres risquées de l'Europe pour partir plus loin encore, vers l'Inde ou l'Extrême-Orient.
James se plaça aux côtés de Jack, face à l'horizon qui s'éveillait à eux sous un soleil levant.
« Les vents nous sont favorables et la saison est bonne pour naviguer. Nous ne devrions pas avoir d'ennuis lors de la traversée. » commenta Norrington, d'un ton professionnel.
« Bien, bien ! Merci de m'avoir pris à votre bord Commodore, j'espère que vous ne regretterez pas… ! »
« Je regrette déjà, Sparrow…. ! »
Jack se mit à sourire, et se retourna vers lui.
« Je pourrais tenir la barre ? »
« Non. »
« Diriger l'équipage alors ? »
« Non ! »
« Surveiller la réserve de rhum ? »
« Encore moins, Sparrow ! »
Le pirate se retourna vers l'horizon, l'air faussement dépité.
« Merci tout de même… »
James ne répondit pas. Il n'avait pas à le remercier. En le sauvant, il se sauvait lui-même, il le savait. Face à lui, le ciel prenait maintenant des teintes orange pâle, faisant miroiter la surface de l'eau.
« La lumière, enfin… » murmura-t-il pour lui.
Le début d'une autre vie, peut-être. Il l'espérait. A ses côtés, il entendit le pirate fredonner doucement, le regard toujours accroché à cet horizon qui s'offrait de nouveau à lui.
« mmm…mmm….Trinquons, mes jolis, yo ho… ! »
oOo
A suivre, prochainement...
