Nalia

Avec le miraculeux traitement de Miss Plumal, les blessures de Delvin avaient complètement disparu pendant la nuit, ce qui lui évita d'avoir à se justifier auprès de ses amis. Mais s'il ne comptait pas divulguer l'incident à quiconque, il s'était néanmoins juré que Vladimir et Cruor ne s'en tireraient pas à si bon compte, et l'occasion de prendre sa revanche lui fut bientôt donnée. Pendant toute la semaine, Delvin avait chargé Fulgur de surveiller les deux Serpentard où qu'ils aillent. Le samedi soir suivant, alors que tous les élèves s'en retournaient vers leur Salle Commune, Delvin, qui était accompagné de Céleste et de Phil, ressentit le besoin impérieux de se concentrer pour se lier à son oiseau. Il en était ainsi chaque fois que le faucon voulait attirer son attention. Il ferma les yeux un court instant et vit que Vladimir et Cruor se trouvaient en haut de la tour qui surplombait le lac sombre. Ils encadraient un jeune garçon qui était manifestement en train de se débattre.

- Céleste, viens avec moi, s'écria Delvin.

- Mais où ? Interrogea-t-elle surprise.

- En haut de la Tour Ouest.

- Et moi ? Je fais quoi ? demanda Phil qui restait figé sur place.

- Va chercher un professeur et rejoins-nous, lui cria Delvin.

Les deux amis coururent aussi vite qu'ils le purent, manquant à plusieurs reprises de bousculer quelques élèves retardataires. Ils arrivèrent au pied de l'escalier en colimaçon et s'arrêtèrent un instant pour reprendre leur souffle. Céleste s'étonna de voir Delvin sortir sa baguette magique de sa poche.

- Tu peux m'expliquer ce qu'on vient faire ici ?

- Coincer deux brutes. Cruor et Vladimir ont emmené un garçon en haut de la tour et ils n'ont pas l'air d'être très tendres avec lui…

- Alors il n'y a pas de temps à perdre, fit Céleste d'un air décidé. Viens !

Ils grimpèrent les marches quatre à quatre et ne s'immobilisèrent qu'une fois devant la porte qui donnait sur le toit. Ils échangèrent un bref regard pour s'assurer qu'ils étaient prêts et se précipitèrent au dehors. La nuit s'annonçait magnifique mais le spectacle qui s'offrait à leurs yeux ne donnait nullement envie de s'adonner à la contemplation. Cruor pointait sa baguette sur un jeune Gryffondor suppliant, recroquevillé à même le sol. Vladimir, quant à lui, était adossé à un créneau et regardait nonchalamment les ongles de sa main. Il releva la tête en direction des deux préfets et interpella son complice.

- Tiens, tiens, tiens ! Regarde qui arrive, Cruor.

- Malbranche et sa petite catin, répondit ce dernier en tournant la tête.

- Si seulement cela pouvait être vrai… fit Céleste en soupirant.

Mais Delvin n'avait pas le cœur à plaisanter. Il ne savait que trop bien de quoi ces deux-là étaient capables.

- Vous allez immédiatement laisser cet élève tranquille ! Menaça-t-il. Et vous limiterez les dégâts. Vous risquez beaucoup plus qu'une simple perte de points.

- Et sinon quoi ? Tu vas te fâcher tout rouge ? ironisa Vladimir.

- C'est bien possible, en effet.

- D'accord, d'accord, répondit Vladimir. Cruor, balance-le dans le lac ! Ordonna-t-il en plissant les yeux.

Cruor s'exécuta sans réfléchir une seconde, il rangea sa baguette dans sa robe pour saisir le jeune garçon par le col et le maintenir en équilibre, au-dessus du vide…

- Mais vous êtes fous ? Cria Céleste soudain paniquée.

- Cruor, si tu fais ça, vous irez tous les deux pourrir à Azkaban, dit Delvin espérant les raisonner.

- Possible, mais vous aurez une mort sur la conscience, rétorqua Vladimir en pointant sa baguette. C'est le genre de chose que les faibles comme vous ont du mal à supporter. Laissez-nous partir, et tout le monde sera gagnant.

Tout se passa alors en un éclair. Fulgur surgit de nulle part à la vitesse d'une flèche, saisit dans ses puissantes serres la baguette de Vladimir et disparut dans le ciel étoilé. Avec horreur, ils virent Cruor pousser le garçon dans le vide et plonger sa main dans sa poche pour saisir sa baguette. Mais Céleste fut plus rapide.

- Stupefix ! Hurla-t-elle pendant que Delvin se précipitait sur le rebord de la muraille.

Le rayon rouge frappa Cruor en plein visage, et avant qu'il ne s'effondre sur la pierre, Delvin pointait déjà sa baguette sur le garçon qui chutait en poussant des cris de terreur.

-Wingardium Leviosa !

Le jeune Gryffondor s'immobilisa à une vingtaine de mètres au-dessus de la surface de l'eau et flotta quelques instants dans les airs. Puis lentement, Delvin le fit remonter et le déposa délicatement sur le sol, près de lui. Le pauvre garçon était blanc comme un linge et semblait incapable de prononcer le moindre mot. Céleste menaçait quant à elle un Vladimir désarmé qui ne bougeait pas d'un pouce. C'est à ce moment que Phil arriva, essoufflé, avec Dumbledore sur ses talons. Contrairement à d'habitude, il n'y avait pas la moindre trace d'amusement derrière ses lunettes en demi-lune.

- Peut-on me dire ce qui se passe ici ? interrogea-t-il d'une voix ferme.

Céleste fit alors le récit des événements, ne manquant pas de préciser qu'ils avaient tout tenté pour dissuader les deux Serpentard. Dumbledore l'écoutait attentivement, l'air grave. Ce n'est que lorsqu'elle eut fini de parler qu'il prit la parole.

- M. Dogaille, ayez l'amabilité de conduire M. Ghast (apparemment, c'était le nom du jeune Gryffondor) à l'infirmerie. J'irai le voir quand il sera un peu remis de ses émotions. Ensuite, retournez à votre dortoir.

Sans prononcer d'incantation, il ranima Cruor d'un léger mouvement de baguette et s'exprima à nouveau.

- Je ne suis hélas pas certain que vous réalisiez pleinement la gravité de vos actes, Messieurs… Comme vous ne faites pas partie de ma Maison, il ne m'appartient pas de décider de votre punition. C'est pourquoi vous allez me suivre avec M. Malbranche jusqu'au bureau du professeur Bellefeuille. Miss Barns, ajouta-t-il en se tournant vers Céleste. Allez prévenir le directeur et rejoignez-nous là-bas, je vous prie.

- Bien, professeur, répondit-elle.

Anatole Bellefeuille était le professeur de botanique. C'était un homme d'une grande prestance malgré son âge avancé et sa seule présence suffisait à imposer le silence pendant ses cours. Néanmoins, il n'était pas homme à se montrer injuste et il n'hésitait jamais à sanctionner les élèves de sa propre Maison si cela le nécessitait.

Pendant le trajet, le visage de Vladimir était devenu blême, ne parvenant pas à dissimuler son anxiété. A l'inverse, Cruor arborait son habituelle expression indifférente, comme s'il était détaché de toute réalité. Tous deux allaient probablement être renvoyés de l'école et si ce n'était pas le cas, le châtiment à venir risquait fort de ne pas être plaisant.

Dumbledore frappa à l'aide d'un heurtoir la porte ornée de superbes ferronneries représentant des entrelacs de racines, de branches et de feuilles. Anatole Bellefeuille leur ouvrit et son visage s'assombrit aussitôt à la vue des visiteurs. Il portait un magnifique pyjama de soie noire qui devait coûter à lui seul une petite fortune.

- Pardonnez-moi de vous déranger à une heure si tardive, mon ami, dit Dumbledore. Mais l'affaire qui nous amène ne peut attendre.

- Je vous en prie, répondit Bellefeuille en s'écartant pour les laisser entrer.

- Le professeur Dippet ne va pas tarder à arriver avec Miss Barns, précisa Dumbledore. Si cela ne vous ennuie pas, nous allons les attendre avant de commencer.

Le directeur adjoint avait à peine fini sa phrase qu'on frappa de nouveau à la porte.

- M. le directeur, fit Bellefeuille.

- Bonsoir Anatole, répondit Dippet dont les moustaches étaient à l'horizontale. Alors, Albus, vais-je enfin savoir pourquoi on me dérange à cette heure ?

Dumbledore raconta à son tour l'attitude des deux Serpentard, leur refus d'obtempérer, la maltraitance infligée au jeune Ghast, et pour finir, la tentative de meurtre. Le directeur affichait une mine totalement déconfite, la moustache molle et tombante. Les yeux du professeur Bellefeuille laissaient transparaître une colère froide et terrible. Il prit la parole en affichant un air de dégoût.

- Avez-vous quelque chose à dire pour votre défense, messieurs ?

- Absolument pas, répondit Cruor de sa voix neutre.

Tous, à l'exception de Vladimir, se tournèrent vers lui avec incrédulité. Non contents d'avoir violé les règles les plus élémentaires de l'école, aucun d'entre eux ne semblait avoir le moindre remords. Le professeur Dippet tira à lui une chaise pour s'asseoir sans la moindre grâce. On aurait dit qu'il se liquéfiait au fur et à mesure des événements.

- Vous n'êtes pas dignes d'étudier dans cette école, finit-il par dire. Anatole, je propose l'exclusion.

- Qu'en pensez-vous Albus ? demanda Bellefeuille.

- Sauf votre respect M. le Directeur, je crois qu'il serait préférable des les garder parmi nous. C'est de cette façon que nous pourrions peut-être leur faire entendre raison. Dans le cas contraire, l'hôpital St Mangouste possède un département psychiatrique… Un séjour plus ou moins prolongé pourrait s'envisager. En attendant, ajouta-t-il, une centaine d'heures de travaux d'intérêt général me semblent adaptées.

- Soit, fit Bellefeuille en s'éclaircissant la gorge. Pour commencer, j'enlève tous les points de la Maison Serpentard pour les donner aux Gryffondor. Nous n'en sommes qu'à la première semaine, mais vos camarades s'étaient montrés particulièrement brillants. Je doute qu'ils apprécient la façon dont vous ruinez leurs efforts. Ensuite, je vous donne à chacun une semaine entière de retenue… aux bons soins de Blagen Tortionos.

A cette dernière phrase, Delvin vit à l'expression de Dumbledore que ce dernier était en profond désaccord avec son collègue. Il s'abstint néanmoins de tout commentaire.

- N'oublions pas pour terminer que se rajoutent les cent heures de travaux. Je m'en vais de ce pas écrire à vos parents. Vous pouvez partir, messieurs !

Céleste et Delvin furent également invités à regagner leur dortoir, après avoir été remerciés par le directeur. Ils avaient parcouru la moitié du chemin quand Céleste rompit le silence.

- C'est très grave ce qui vient de se passer, dit-elle. Et j'imagine mal que Vladimir et Cruor vont changer d'attitude du jour au lendemain. Il va falloir redoubler de vigilance, tous les Serpentard vont vouloir se venger.

- C'est possible, fit-il évasif.

- Tu penses à Chloëlle ?

- Oui, admit-il. Je crois qu'elle ne va plus vouloir me parler après ce qui s'est passé.

- Si c'est une fille aussi bien que tu le prétends, elle comprendra. Et je te promets dans ce cas de ne plus jamais dire du mal d'elle, ou presque…

- Ils vont quand même subir les sévices de Tortionos. Une semaine entière, voilà qui va le combler de joie.

- Ça, ils n'avaient qu'à y penser avant. C'est un miracle si ce garçon n'est pas mort ce soir, et quelque chose me dit que nous aurions pu subir le même sort. Alors, franchement, je me fiche de ce que Tortionos va leur faire.

- Ce n'était pas un miracle, rétorqua Delvin pour détendre l'atmosphère. C'est du talent, voilà tout. Et je le dis en toute modestie.

- Oui, c'est vrai. Je me demande même pourquoi Fulgur et moi t'avons aidé, tu n'en n'avais pas besoin. C'est bien pourquoi je suis si navrée de ne pas être ta catin.

- Tu ne changeras jamais ? demanda Delvin qui ne put réprimer un sourire.

- Pour quoi faire ? demanda-t-elle en feignant l'innocence.

Ils arrivèrent dans leur Salle Commune après avoir répondu correctement à la petite énigme de la statue. Alors que Delvin s'approchait de Céleste pour l'embrasser sur la joue, celle-ci tourna au dernier moment le visage et c'est sur ses lèvres qu'il déposa son baiser… Et avant qu'il ne puisse protester, elle posa son doigt sur sa bouche pour le faire taire.

Ne râle pas vieux grincheux ! fit-elle doucement. Ce soir, tu me dois bien ça…

Delvin la regarda en souriant monter les marches qui menaient aux appartements réservés aux filles, et après un instant, il se dirigea vers son propre lit. Mais avant de se coucher, il avait encore à faire le récit de cette aventure à Phil qui devait l'attendre, impatient.

Si dès le lendemain, rares étaient ceux qui ne savaient rien de l'incident de la veille, le soir venu, plus personne ne pouvait ignorer la nature des sanctions infligées aux deux Serpentard. Le directeur avait demandé au concierge d'utiliser le sortilège sonorus afin d'amplifier, pour quelques instants seulement, les cris des suppliciés. Armando Dippet pensait que c'était là un bon moyen de dissuader les élèves d'enfreindre à l'avenir les règlements. C'étaient des minutes où s'installait un silence pesant et malsain, déchiré par des hurlements à vous glacer le sang. Même Peeves l'esprit frappeur, qui d'ordinaire se réjouissait des malheurs d'autrui, ne goûtait pas à ces exhibitions de souffrance. Mais au bout du troisième jour, tous les professeurs, à l'exception de Miss Buddle, menacèrent de démissionner si ces procédés ne prenaient pas fin. Devant cette levée de boucliers, le directeur n'eut pas d'autre choix que de céder à leur requête… sans lever toutefois la punition initiale.

Céleste et Delvin étaient partagés entre deux sentiments. Celui d'avoir fait leur devoir en défendant le jeune Ghast, et celui de se sentir responsables des traitements subis par Vladimir et Cruor. Que se serait-il passé s'ils n'étaient pas intervenus ?

Le matin du Vendredi, Delvin reçut par hibou un petit mot qui ne faisait que quelques lignes.

Qui est-ce qui t'envoie ce mot ? demanda Céleste son bol de thé à la main.

C'est Chloëlle. Elle veut que je la retrouve ce soir après le dîner.

Ça sent le roussi, déclara Phil en faisant la moue. Si ça se trouve, elle va vouloir venger son crétin de frère…

Le venger ? je ne pense pas, intervint Céleste. Mais mettre un terme à votre relation, c'est possible.

Et ça te réjouit ? fit Delvin irrité.

Non, répondit-elle embarrassée. Oui, je souhaite que tu prennes tes distances avec cette fille, mais pas de cette façon là.

Je suis désolé Céleste, s'excusa Delvin. Tu n'y es pour rien dans cette histoire. Ce sont Vladimir et Cruor les responsables, pas nous.

Tu vas aller la voir ? demanda Phil.

Oui.

Et où t'a t-elle donné rendez-vous ?

Devant la statue de la sorcière borgne, répondit Delvin en relisant le papier.

Dans ce cas, nous ne serons pas loin Céleste et moi, dit Phil décidé.

Ce n'est pas la peine, je peux me débrouiller seul.

Pour une fois je suis d'accord avec Phil, coupa Céleste. C'est une simple précaution.

Comme vous voudrez, capitula Delvin en se levant.

Ils sortirent ensemble du château pour assister à leur premier cours de botanique. Au loin, ils virent Hagrid qui commençait déjà à ériger le premier mur de sa maison. Delvin n'avait pas eu le temps pendant la semaine d'aller lui prêter main forte et il se promit intérieurement d'y remédier. Il arriverait bien à se libérer quelques heures pendant le week end. Bien que le soleil ne fût pas encore très haut dans le ciel, il régnait à l'intérieur des serres une chaleur étouffante et moite. Le professeur Bellefeuille était déjà là, dans son tablier de première qualité, et il prit aussitôt la parole.

Bonjour à tous, dit Bellefeuille de son habituelle voix ferme.

Bonjour professeur, répondirent les élèves à l'unisson.

Aujourd'hui nous allons étudier la Venusia Mortis, communément appelée Vénus de Mort. Qui peut me dire pourquoi on la nomme ainsi ?

Aucun élève ne se risqua à lever la main. Car au cours d'Anatole Bellefeuille, vous vous deviez d'avoir la bonne réponse ; dans le cas contraire, il s'ensuivait une perte importante de points.

Personne ? fit-il surpris. Pas même vous Miss Barns ? Pourtant, vous voulez devenir médicomage, n'est-ce pas ? Vous devez absolument connaître les propriétés de cette plante fabuleuse. Je suis sûr que vous pouvez faire un effort.

La Vénusia Mortis est appelée ainsi en raison de la grande beauté de ses fleurs, commença Céleste qui ne pouvait pas se dérober. Elle pousse dans les forêts à l'endroit précis où est morte une Nymphe. Ces dernières pouvant vivre plusieurs milliers d'années, cela fait de cette plante un spécimen rare. Son nectar est néanmoins un poison violent qui entre dans la composition des potions de catalepsie. Lorsque ce dernier est utilisé et le breuvage correctement préparé, il est quasiment impossible de découvrir une fonction vitale chez la personne qui en a absorbé. Je précise que la plante est aussi pourvue d'épines enduites d'un poison tout aussi dangereux mais qui en revanche, n'est d'aucune utilité en tant qu'ingrédient.

Et bien vous voyez, Miss Barns. Ce n'était pas bien difficile. Je n'accorde que cinq points à Serdaigle car vous avez fait une légère erreur. Il est parfaitement impossible de déceler la moindre fonction vitale, m'entendez-vous ? Parfaitement impossible, répéta-t-il.

Le professeur Bellefeuille enfila une paire de gants en cuir et s'adressa de nouveau à ses élèves.

Les plantes que vous avez devant vous sont toutes des pieds femelles. Les plants mâles sont plus rares encore. Vous allez récolter le nectar de vos fleurs avec le plus grand soin et vous le conserverez bien à l'abri. Votre professeur de potions m'a fait savoir que vous en auriez bientôt besoin. Au travail ! Miss Barns, vous resterez à la fin du cours avec messieurs Malbranche et Dogaille. J'ai quelque chose à vous demander.

Le qualificatif de magnifique était insuffisant pour décrire les fleurs de Vénusia, au point même que certains élèves se contentaient de les admirer, l'air béat, incapables de faire autre chose. Quant aux autres, ils devaient faire de redoutables efforts pour rester concentrés. Chacun néanmoins put récolter suffisamment de nectar dans une petite fiole dont le verre avait été rendu au préalable incassable. Céleste, Phil et Delvin allèrent rejoindre le professeur à la fin du cours, comme il l'avait demandé.

Je voudrais que vous vous rendiez tous les trois dans la Forêt Interdite pour me trouver un pied mâle de Vénusia Mortis, commença Bellefeuille devant les trois Serdaigle surpris. Je vais vous signer une autorisation spéciale.

Mais professeur, fit Céleste. Nos chances de réussite sont minces. Où devons-nous aller ?

Vous nous avez parlé judicieusement des Nymphes, Miss Barns. Il y a dans cette forêt une cascade située à deux heures de marche en direction du Nord-Ouest. Derrière cette cascade serait dissimulée l'entrée de la Grotte aux Nymphes. Je ne doute pas un instant que vous trouverez cet endroit. Il me faudrait cette plante le plus rapidement possible. Je vous donne vingt points chacun si vous m'apportez un pied vigoureux.

Mais pourquoi nous, professeur ? demanda Phil. La Forêt Interdite est dangereuse.

Parce que vous en êtes capables, tout simplement. Et j'insiste pour que Miss Barns soit avec vous à chaque instant. Seule une présence féminine empêchera les Nymphes d'exercer sur vous leur pouvoir…

Peu avant midi, Céleste quitta ses deux amis pour aller faire contresigner par le Directeur l'autorisation du Professeur de Botanique. Elle les rejoignit quelques instants plus tard dans la Grande Salle pour le déjeuner.

Delvin attendait Céleste avant de commencer son repas. En revanche, Phil avait avalé un sandwich en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire et s'était précipité à la table des Poufsouffle pour discuter avec Josy.

Et bien, on peut dire que notre Phil travaille avec acharnement aux bonnes relations entre maisons, fit Céleste d'un ton moqueur.

C'est vrai qu'on ne peut critiquer son sérieux en la matière.

Tu m'attendais ? demanda Céleste ravie.

Oui, je me doutais que tu n'en n'avais pas pour longtemps.

C'est gentil à toi.

Comment ça s'est passé avec Dippet ? interrogea Delvin qui se demandait s'il n'allait pas être la victime d'un autre baiser volé.

Le directeur nous autorise à nous rendre dans la Forêt, dit Céleste soudain préoccupée. C'est curieux, non ?

Oui, il est d'accord pour empêcher la vieille Buddle de nous faire boire ses potions et quelques jours plus tard, il veut bien qu'on risque notre peau en allant cueillir des fleurs.

C'est peut être une histoire d'argent, chuchota Céleste. Je sais que cette plante est très recherchée, et qu'elle n'a quasiment pas de prix.

Tu crois que Bellefeuille graisse la patte du directeur ?

Je ne sais pas, répondit-elle pensive. Mais ce que je sais, c'est que nous devrons être prudents.

Les cours de l'après midi commencèrent par l'Histoire de la Magie avec le très soporifique professeur Binns. Vinrent ensuite les Soins aux Créatures Magiques en compagnie des Poufsouffle. Ils étudièrent un Each Uisage. Cette créature était en tout point semblable à un très grand cheval, qui laissait volontiers monter sur son dos les voyageurs égarés. Il était très amical… tant qu'il se trouvait loin de la mer. Car s'il l'apercevait ou en sentait simplement l'odeur, il fonçait brusquement au galop pour précipiter son cavalier dans l'eau afin de l'y noyer et de le dévorer. Quand bien même Poudlard se situait assez loin des rivages marins, personne ne se risqua à monter l'animal.

Ainsi qu'il se l'était promis, Delvin se dirigea après le dîner vers la statue de la Sorcière Borgne pour y retrouver Chloëlle. Céleste et Phil le suivirent discrètement et se dissimulèrent dans un renfoncement sombre, derrière une armure. De là, ils pouvaient observer toute la scène et intervenir en cas de besoin. Chloëlle était déjà là, et Delvin eut un pincement au cœur en remarquant à quel point elle semblait bouleversée.

Bonsoir Chloëlle, dit Delvin avec une certaine prudence. Tu voulais me voir ?

Oui, merci d'être venu, répondit-elle d'une voix tremblante.

Que voulais-tu me dire ?

Je voulais m'excuser de l'attitude de mon frère. Je ne sais pas ce qui lui a pris. Il… il n'est pas comme d'habitude.

Pas comme d'habitude ? répéta Delvin qui sentait la colère monter. Moi, je pense qu'il a franchi un pas de plus dans sa violence, voilà tout. Lui et Cruor tyrannisent les élèves plus jeunes, il ne cesse de proférer des menaces à mon encontre pour me dissuader de te voir. Qu'est-ce que je lui ai fait ? J'aimerais que tu me le dises enfin !

Notre famille accorde une très grande importance à la pureté du sang, je te l'ai déjà dit. Il pense que tu n'es pas digne de moi.

Alors il est vraiment malade, fit Delvin avec mépris.

Ne dis pas ça ! fit-elle avec force. Tu ne sais pas ce qu'il endure avec Tortionos. C'est horrible, il passe chaque nuit à l'infirmerie pour pouvoir assister au cours du lendemain. Et le soir, ça recommence…

Et le jeune Ghast, tu y penses ? Qu'est-ce qu'ils lui voulaient ? Il serait peut être mort à l'heure qu'il est si nous n'étions pas intervenus.

Bien sûr que j'y pense, et ça me fait mal que mon frère soit mêlé à ça.

Ecoute Chloëlle, dit Delvin qui faisait son possible pour se calmer. Je n'aime pas les méthodes du concierge, mais à mes yeux, c'est moins grave que la mort d'un élève. Sa place est à St Mangouste. Il a besoin de se faire soigner.

Mais pour toute réponse, Chloëlle se contenta de poser sa main sur sa bouche, les yeux embués, attendant avec angoisse ce que Delvin pourrait bien ajouter. Delvin ne savait plus que faire. Les questions se bousculaient dans sa tête. Lui qui était si heureux quelques jours auparavant de retrouver ses amis, Poudlard, et bien sûr Chloëlle, souhaitait à présent être loin de tout ce gâchis. Chloëlle s'approcha doucement, sans mot dire, et se blottit dans ses bras. Elle leva ses yeux vers son visage, souffla quelques mots que Delvin ne comprit pas sur l'instant, et posa ses lèvres sur les siennes. Pour eux, les soucis s'envolèrent et le temps se figea.

Cachée avec Phil derrière la vieille armure, des larmes coulèrent doucement sur les joues de Céleste. Elle avait été stupide de vouloir venir, car Delvin avait eu raison. Il pouvait très bien se débrouiller seul…

Le ciel commençait à se colorer de pourpre et d'orangé, annonçant le tout petit matin. Assise dans un fauteuil près de la cheminée, les jambes repliées et le menton posé sur ses genoux, Céleste attendait en silence que ses deux amis la rejoignent. Elle s'était préparée à une expédition difficile dans la Forêt Interdite. Elle avait attaché ses cheveux en un chignon très serré, portait une chemise blanche au tissu épais, un pantalon brun qui collait à la peau et des chaussures de cuir faites pour la marche. Alors qu'elle pensait patienter encore quelques heures avant que Phil et Delvin ne daignent se lever, elle entendit quelqu'un descendre les marches qui menaient au dortoir des garçons. Delvin entra dans la salle commune, lui aussi vêtu de façon à ne pas se prendre les vêtements dans les branches ou les ronces.

Bonjour Delvin, fit Céleste d'une voix qu'elle voulait normale. Tu es bien matinal…

Oui, mais moins que toi à ce que je vois. Il y a longtemps que tu es debout ?

Un peu plus d'une heure. Je n'ai pas trouvé le sommeil.

Moi non plus. En fait, je voulais avoir une chance de te parler avant que les autres ne soient réveillés.

Ne te donne pas cette peine, répondit Céleste d'une voix douce. Tu n'as pas à te justifier. C'est ma faute si j'ai été témoin de ce qui s'est passé hier.

Je ne voulais pas que tu l'apprennes de cette façon, je suis sincèrement désolé.

Peu importe la façon, c'est douloureux quoi qu'il en soit, et au final, ça finira bien par passer…

Il y a quelque chose que je puisse faire ?

Oui, rester mon meilleur ami, dit-elle en souriant tristement. Et… ajouta-t-elle avec un air de malice : la tromper très souvent, avec moi si possible, avec d'autres c'est égal !

Hé ! fit Delvin, le cœur soudain plus léger. N'y a-t-il vraiment aucune chance de te voir changer ?

Je t'ai déjà répondu : Pour quoi faire ?

Viens ! dit Delvin en prenant Céleste par la main. J'écris un mot à Phil et on va faire un tour dans le parc, ça te dit ?

Oui, un peu d'air frais nous fera du bien.

Phil fit exactement ce qu'on attendait de lui : Il se leva très tard… Il pensa néanmoins à prendre dans un sac suffisamment de provisions pour trois personnes et pour trois jours entiers, le double en se restreignant. Ils suivaient depuis une heure un petit sentier en direction du Nord Ouest, ainsi que l'avait indiqué le professeur Bellefeuille. Au fur et à mesure de leur progression, les rayons du soleil se faisaient de plus en plus rares et l'atmosphère de plus en plus moite. Une épaisse végétation commençait à couvrir les alentours, y compris le sentier qui devenait de moins en moins visible. Philéas sortit sa baguette de sa ceinture, prononça une incantation en même temps qu'il fendait l'air d'un geste vif, comme s'il donnait un coup d'épée invisible. Les feuillages et les broussailles furent tranchés net, laissant devant lui, un passage un peu plus praticable.

Bien joué, Phil, dit Delvin. On te laisse passer devant ?

D'accord, pas de problème.

Alors que Phil s'apprêtait à donner un nouveau coup de baguette, les buissons et les plantes s'écartèrent d'eux-mêmes, laissant apparaître un chemin parfaitement dégagé. Phil s'arrêta aussitôt, visiblement sur ses gardes. Céleste et Delvin sortirent à leur tour leur baguette, prêts à faire face au moindre danger.

Je n'aime pas ça, dit Phil d'une voix sombre. Ça sent le traquenard à plein nez.

Je suis de nouveau d'accord avec toi, fit Céleste. Ça fait deux fois en deux jours, il faudra penser à fêter ça dès notre retour !

Le problème est qu'à moins de faire un très grand détour, le sentier qui s'offre à nous est le seul qui mène à la Grotte aux Nymphes, enfin, si l'on en croit Bellefeuille, ajouta Delvin.

Comment fait-on, on passe un par un ou tous ensemble ? demanda Phil.

Je pense tous ensemble, répondit Céleste. On sera plus à même de se défendre à trois si besoin.

Moi, ça me va, dit Phil.

Ils avancèrent prudemment sur ce layon providentiel, Phil en tête, Céleste au milieu et Delvin fermant la marche. Ils parcoururent une vingtaine de mètres quand ce dernier s'aperçut que le chemin se refermait au fur et à mesure de leur avancée. Maintenant, ils n'avaient plus d'autre choix que d'aller de l'avant. Céleste sentit quelque chose craquer sous son pied et bien qu'elle pensât que ce n'était qu'un morceau de bois, elle regarda machinalement ce qu'elle avait écrasé. En guise de morceau de bois, elle découvrit un petit os cassé en deux. Ses yeux continuèrent à scruter le sol pour finalement en apercevoir un autre. Et puis d'autres…

Phil, arrête-toi ! cria Céleste. On se précipite droit dans un piège, regardez le sol.

Phil et Delvin baissèrent les yeux pour remarquer à leur tour que le nombre d'os croissait à mesure que le chemin s'enfonçait dans la forêt. Phil s'accroupit et commença à gratter la terre pour dégager quelque chose à demi enfoui et couvert de mousse. Mais lorsqu'il se redressa et qu'il présenta l'objet à ses camarades, son origine ne faisait plus aucun doute : C'était un crâne humain…

Je ne sais pas pour vous, dit ce dernier. Mais moi, je préfèrerais être dans mon lit.

Avec Josy ? demanda Céleste dont la voix trahissait malgré tout l'inquiétude.

Et même avec la vieille Buddle, répondit Phil. Au moins, ça me ferait une anecdote à raconter à mes petits-enfants. Là, je ne suis pas sûr d'en avoir un jour.

Ce n'est pas le moment de plaisanter, coupa Delvin. Il ne s'est encore rien passé et …

Mais comme pour le contredire, une énorme liane pourvue d'épines de la taille de petits couteaux surgit de nulle part et fouetta l'air au niveau de leurs têtes. Ils eurent juste le temps de se baisser. Tout autour d'eux semblait s'animer. Phil donna un grand coup de baguette comme il l'avait fait précédemment et trancha ce qui était devant lui.

C'est quoi ton incantation ? demanda Delvin.

C'est « Koupkoup » répondit Phil. Il faut que le mouvement de baguette soit rapide, comme si tu donnais un coup de hache !

Aussitôt, les deux autres Serdaigle se mirent à taillader tout ce qui passait à leur portée. Mais leurs efforts semblaient vains. Plus ils coupaient les lianes meurtrières, plus les plantes alentour attaquaient avec férocité. Bientôt, les trois amis furent encerclés par un enchevêtrement de ronces et de lianes d'une hauteur dépassant deux fois la taille d'un homme. Leurs bras, leurs jambes, leurs visages se couvraient de coupures plus ou moins profondes. Il n'y avait pas la moindre partie de leur corps qui ne soit à l'abri des assauts. Une liane fut plus rapide que Céleste et la saisit au poignet. Elle s'enroula autour de son bras, mutilant sa chair au passage. Elle lâcha sa baguette qui tomba au sol. Son autre bras fut immobilisé, puis ses jambes. La douleur lui fit perdre conscience. Les coups que portait Delvin étaient au moins deux fois plus puissants que ceux de Phil et de Céleste réunis. Il vit cette dernière emportée par les plantes telle une poupée de chiffon. Phil fut à son tour attrapé et emmené dans la même direction que Céleste. Les plantes semblaient les diriger vers un endroit précis. Comprenant qu'il n'avait aucune chance de se sortir de là et encore moins de libérer ses amis, il abandonna le combat et tendit le bras vers la baguette de Céleste. Une idée germait en lui.

Accio baguette !

Cette dernière s'envola et il s'en saisit de sa main libre. Les lianes s'enroulèrent tout autour de lui, le blessant davantage. Maintenant qu'il était transporté tel un vulgaire gibier, il devait rester concentré pour ne pas s'évanouir tant la douleur était atroce. Mais plus important que tout, il ne fallait surtout pas lâcher sa baguette. Quelques minutes plus tard, il sembla qu'ils étaient enfin arrivés à destination. Le pire s'offrait maintenant devant lui. Une sorte de gigantesque méduse verte se tenait au centre d'une petite clairière, ses tentacules suintant d'un liquide huileux et probablement mortel. La créature émettait des bruits de succion inquiétants, semblant se réjouir à l'avance de son futur repas. Delvin était au même niveau que ses deux amis et alors qu'il n'était plus qu'à quelques mètres des appendices frémissants, il pointa brusquement les deux baguettes en direction de la chose.

Incendio ! hurla-t-il de toutes ses forces.

Elles produisirent un puissant jet de flammes dont la chaleur intense chauffait les joues de Delvin. La créature était prise de convulsions et se débattait furieusement, tentant de fuir ce déluge de feu. Mais elle ne pouvait mouvoir son énorme masse aisément. Les lianes libérèrent instantanément les trois prisonniers, les laissant choir sur le sol. Elles bougeaient maintenant de façon anarchique, sans la moindre cohérence. La chose semblait contrôler les plantes et se servait des spécimens les plus dangereux pour lui apporter sa pitance. Delvin ne cessa qu'après plusieurs minutes, quand la créature ne fut réduite qu'à un tas de gelée informe. Une puissante odeur de chair brûlée flottait dans l'air. Delvin se précipita vers les deux corps inanimés de ses amis. Tous trois n'avaient plus que des lambeaux pour vêtements, la peau quasiment recouverte de coupures d'où s'échappaient de minces filets de sang. Il fallait nettoyer ces plaies et les soigner au plus vite, sans quoi ils pourraient bien en mourir rapidement. Tout était calme à présent, il n'y avait même pas le moindre souffle de vent pour alléger la moiteur de la forêt ou la puanteur du cadavre calciné. Delvin vit à une centaine de mètres une clairière très ensoleillée au centre de laquelle se trouvait une mare scintillante alimentée par un petit ruisseau. Il utilisa sa baguette pour faire léviter Céleste et Phil et se dirigea vers ce qui semblait être leur unique espoir de salut. Il était exténué, à bout de force.

La clairière contrastait incroyablement avec le paysage environnant. L'herbe y était douce, parsemée de fleurs délicates et graciles. L'eau était cristalline et agréablement fraîche. Et plus que tout, un magnifique chêne, probablement plusieurs fois millénaire, dominait de sa majestueuse grandeur cet endroit féerique. C'était le plus bel arbre que Delvin eût jamais vu. L'automne arrivant, ses feuilles commençaient à prendre une couleur de feu, son tronc massif imposait le respect et ses racines profondément enfoncées dans le sol témoignaient de sa force et de sa vigueur. Près de lui, Delvin se sentait en sûreté, comme protégé. Il s'agenouilla près de la mare, y plongea les mains pour se désaltérer et nettoyer son visage maculé de sueur et de sang séché. A peine ses lèvres entrèrent-elles en contact avec l'eau qu'il fut délivré de toute souffrance. En même temps, il sentit une agréable torpeur envahir tout son corps et c'est à peine s'il remarqua que ses mains étaient parfaitement guéries. Il sombra instantanément dans un profond sommeil.

Hagrid était en train de terminer sa maison, ou plus exactement son manoir, dans le fond du parc de Poudlard. Il était aidé par le professeur Buddle vêtue d'une robe mauve. Elle était souriante bien que toujours édentée. Hagrid et elle semblaient s'entendre à merveille au point même de se demander s'il n'y avait pas anguille sous roche. Puis l'image se brouilla, devint plus sombre. Delvin était de nouveau dans la Forêt Interdite, en train de combattre l'épouvantable méduse. Cette fois, il avait une épée à la main et les coups qu'il portait étaient d'une telle puissance qu'il dévastait non seulement le monstre, mais tout autour de lui sur plusieurs mètres.

Encore une fois, le paysage changea brusquement, laissant apparaître les couloirs du Château. Delvin était à genou, pleurant, accablé par le chagrin et tenait dans ses bras un corps inerte. Peut-être celui d'un bébé, peut-être celui d'un ami. Delvin avait conscience qu'il était en train de faire un rêve aussi étrange que désagréable. Les événements semblaient tour à tour absurdes puis réels. La panique le gagnait, il fallait à tout prix qu'il se réveille.

« Delvin »

Cette fois, il vit un sorcier, le visage encagoulé, devant un autel. Delvin ne distinguait que ses mains, dont la peau était d'une pâleur extrême, et qui brandissaient un poignard d'argent incrusté de symboles magiques. Sur l'autel se trouvait un bébé, une petite fille, qui hurlait à pleins poumons. Delvin voulait crier, empêcher le sacrifice, mais aucun son ne sortait de sa bouche.

« Delvin, réveille-toi »

L'image suivante fut encore celle de ce sorcier. Il tenait cette fois dans sa main la même épée dont Delvin s'était servi précédemment. Il riait, mais d'un rire dépourvu de toute chaleur, de toute joie.

« Delvin, c'est tout à présent, tu dois te réveiller »

Enfin, il parvint à ouvrir les yeux et il lui fallut quelques temps pour faire la mise au point. Une sorte de petite fée se tenait devant son visage, ses ailes, semblables à de fragiles pétales, battaient doucement, lui permettant de flotter dans les airs. Il n'existait pas de mot dans le langage des hommes pour décrire sa beauté. Elle était nue, comme par simple évidence, car le moindre ornement aurait entaché son éclat. Ses cheveux avaient la même couleur que les feuilles du grand chêne. Elle regardait Delvin de ses grands yeux clairs et bleus.

Bonjour Delvin, dit la fée. Je craignais que tu ne t'éveilles pas.

Comment connaissez-vous mon nom ? demanda Delvin qui oubliait la plus élémentaire des politesses. Qui êtes-vous ? Et combien de temps ai-je dormi ?

Ça fait beaucoup de questions, dit-elle en souriant. Je suis une fée sylvestre et mon nom est Nalia.

Une fée sylvestre ? répéta Delvin. Je n'en n'ai jamais entendu parler.

Ma foi, c'est bien normal, nous n'avons jamais été nombreuses, et aujourd'hui moins qu'hier, dit-elle en désignant d'autres fées qui se situaient près des branches les plus hautes.

Delvin put en dénombrer six, qui observaient la scène avec curiosité. Elles n'avaient pas toutes la même apparence ; leurs tailles différaient grandement, si bien que l'une d'entre elles était deux fois plus haute que Nalia. La peau de certaines devait avoir la texture d'un bois clair que l'on aurait poli jusqu'à en obtenir la plus fine douceur. Elles se tenaient près de cosses grosses comme des ruches qui devaient constituer leur abri.

Les fées sylvestres se lient à un arbre. En ce qui nous concerne, c'est ce chêne que nous avons choisi, et depuis, c'est lui qui nous protège et nous nourrit. Si nous venions toutes à disparaître, il mourrait inévitablement.

Vos cheveux, fit Delvin. Ils sont de la même couleur que ses feuilles.

Oui, c'est ainsi. Mais je ne les perds pas en hiver comme lui perd ses feuilles. Ils deviennent blancs comme la neige qui vient de tomber. Et au printemps, tout recommence, ils sont verts, puis virent au jaunes d'or en été.

Combien de temps ais-je dormi ? demanda-t-il à nouveau.

Ca dépend, répondit Nalia. En ce lieu, nous avons le pouvoir d'accélérer ou de ralentir le temps. Ici, il ne s'est passé qu'un bref moment, mais dans ton monde, six heures environ.

Mes amis ! s'exclama Delvin qui reprenait peu à peu le fil de ses pensées. Comment vont mes amis ?

Ne t'en fais pas, ils sont hors de danger. Je vous ai soignés grâce à cette eau qui a de grands pouvoirs en ce lieu. Nous en avons profité pour arranger vos vêtements.

Merci, dit Delvin. J'ai bien cru que nous n'en sortirions pas vivants.

C'était un plaisir, répondit la fée. Il fallait que je te sauve, quoi qu'il en soit. Je l'ai su à l'instant même où tu as pénétré dans cette clairière.

Pourquoi moi ? demanda Delvin un peu choqué. Pourquoi était-ce moins évident pour mes amis ?

Parce que tu es en quelque sorte l'envoyé de quelqu'un que j'ai connu il y a très, très longtemps. Et je lui ai fait la promesse de vous venir en aide si je le pouvais.

Qui était-ce ? Et pourquoi « nous » ? Nous sommes plusieurs ?

Je veux dire toi, tes aïeux ou encore tes enfants si un jour tu en as. Pour le reste, je ne peux rien dire pour la simple raison que je l'ai oublié. Et c'est une énigme pour moi car je n'oublie jamais rien. J'avais simplement la possibilité de te reconnaître et c'est ce qui s'est produit dès que je t'ai vu. Il y a des choses que tu devras découvrir par toi-même. Encore qu'il me semble que ce ne serait pas souhaitable.

Puis-je te poser une autre question ? demanda Delvin.

Vas-y, je te répondrai sans détour si je le peux.

Mon rêve était très étrange. Je n'en ai jamais fait de semblable jusqu'à maintenant. Certaines situations avaient l'air très réel. Pourquoi ?

Comme je te l'ai dit, le temps ne s'écoule pas la même façon ici. Il arrive que le passé, l'avenir ou le présent se croisent, et ce faisant, ils laissent quelquefois certains indices. Cela ne veut pas dire que ce que tu as vu se produira ou s'est produit obligatoirement.

Mais … fit Delvin.

Pas maintenant, coupa Nalia. Il faut que tu partes à présent, si tu veux trouver ce que ton professeur t'a demandé. La nuit va bientôt tomber. J'ai demandé aux lucioles de t'indiquer le chemin qui mène à la fleur et comment retourner à Poudlard une fois que vous l'aurez.

Nous reverrons-nous ? interrogea Delvin.

Tu peux en être certain, Delvin. Maintenant que je sais qui tu es, je viendrai te voir aussi souvent que nécessaire, et tu seras toujours le bienvenu ici. Mais je dois te demander une chose. Ne parle de moi à personne pour le moment, pas même à tes amis. Si de mauvaises gens venaient à connaître cet endroit, les conséquences pourraient être désastreuses pour nous tous. En temps voulu, je me ferai connaître.

Je te le promets, dit Delvin.

A très bientôt, fit Nalia en s'éloignant. Je serai souvent près de toi, même si tu ne me vois pas.

Elle atteignit une cosse dissimulée par les branches et pénétra à l'intérieur. Céleste et Phil s'éveillèrent, reposés et aussi propres que le matin-même, mais toutes les fées avaient disparu.

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