Sangfrousse
La nuit était tombée à présent. Les trois amis suivaient les petits groupements de lucioles qui virevoltaient dans l'atmosphère humide de la forêt, indiquant le chemin à suivre. Une brume recouvrait le sol, et elle était si dense qu'ils ne pouvaient que deviner l'endroit où ils posaient les pieds. C'est Céleste qui rompit le silence.
- Et c'est en suivant ces insectes que nous trouverons la fleur ? interrogea-t-elle soupçonneuse.
- Tout à fait, répondit Delvin.
- Tu es sûr que tu nous a dit tout ce que tu sais ?
- Oui, je vous ai tout dit, dit-il à la fois partagé entre le remords et l'agacement.
- J'ai trouvé ! s'écria Céleste en s'arrêtant. Delvin, vite, regarde mon front.
- Quoi ?
- Je t'en prie, fais-le ! Et dis-moi ce qu'il y a d'écrit.
- Mais de quoi tu parles, Céleste ? Il n'y a rien du tout sur ton front !
- Vraiment ? demanda-t-elle avec moquerie. J'aurais juré qu'il y avait marqué " Troll " ; Parce que franchement, tu t'adresses à nous comme si nous en étions !
- Je ne vous ai jamais pris pour des idiots, protesta Delvin.
- Bon, à la rigueur, je t'accorde le bénéfice du doute pour Phil. Mais pour moi, c'est franchement vexant !
- Céleste, gronda Phil menaçant. Je te rappelle que ça cogne dur un troll.
- Arrêtez tous les deux, interrompit Delvin. D'accord Céleste, c'est vrai, vous ne savez pas tout. Il s'est passé quelque chose de particulier dans cette clairière, mais je ne dois rien dire. Je vous demande simplement de me faire confiance.
- Nous y voilà, fit-elle.
- Laisse-le tranquille avec tes questions. En ce qui me concerne, il a ses raisons et ça me suffit.
- Moi aussi, ajouta Céleste. J'espère seulement que tu ne te trompes pas, Delvin ; notamment sur les personnes à qui tu peux faire confiance…
- On peut continuer ? demanda Phil. Il se fait tard, je voudrais trouver cette maudite fleur et rentrer au plus vite.
Le froid s'ajoutait maintenant à l'humidité, la rendant plus désagréable encore. De temps en temps, un cri de chouette ou un bruit dans les feuillages venait rompre le silence nocturne. Tous trois utilisaient leur baguette magique pour s'éclairer. Enfin, ils entendirent un écoulement d'eau tellement fort qu'il ne pouvait provenir que d'une cascade, et comme pour confirmer qu'ils touchaient au but, quelques lucioles s'étaient posées au sol près d'une plante qui paraissait tout à fait quelconque : des feuilles, de longues épines sur ses tiges et deux ou trois appendices qui ressemblaient très vaguement à une fleur. Phil et Delvin ne purent s'empêcher d'exprimer à haute voix leur déception.
- Alors on a fait tout ce chemin et risqué notre vie pour cette plante toute moche ? demanda Phil comme s'il voulait qu'on lui dise que tout cela n'était qu'une plaisanterie.
- Comment est-ce possible que les plants femelles soient si beaux et pas les mâles ? interrogea Delvin.
- Pour tout te dire, je n'en sais rien. Je vous rappelle juste les garçons que ce que nous venons de trouver vaut un peu plus de mille Gallions. Avec un petit effort, je suis sûre que vous allez lui trouver un intérêt.
- Maintenant que tu le dis, Céleste, quand on y regarde de plus près, elle n'est pas si tarte cette salade, ironisa Phil.
- Je me demande si je ne préfère pas qu'on se partage mille Gallions plutôt que quelques points qui sont peu de chose au regard des risques que Bellefeuille nous a fait prendre, dit Delvin.
- Je suis bien d'accord ! approuva Phil avec vigueur.
- Vous feriez ça ? demanda Céleste. C'est vrai que c'est tentant, mais il se trouve que le monde des collectionneurs de plantes rares est un cercle très fermé. Ils se connaissent tous, et la rumeur qu'une plante d'une grande rareté a été vendue aurait tôt fait de venir aux oreilles de notre cher professeur. Je vous laisse imaginer la suite…
- Mouais, c'était trop beau, se lamenta Phil.
- Allez, on arrête de rêver. Il va falloir que je fasse très attention à ne pas me piquer. Je ne suis pas certaine que même un bézoard soit efficace contre ce poison. J'en ai quand même apporté un au cas où. Delvin, tu veux bien m'éclairer avec ta baguette ?
- Bien sûr, répondit ce dernier en dirigeant son faisceau lumineux sur la précieuse plante. Phil, tu devrais monter la garde, on se sait jamais.
- Comme tu voudras, acquiesça Phil qui se mit à scruter les alentours.
L'opération s'avéra plus délicate que prévu. La plante était dotée d'une certaine mobilité et elle n'avait manifestement pas envie de se faire déloger aussi facilement, cherchant à piquer Céleste dès qu'elle approchait ses mains d'un peu trop près. Finalement, elle dut recourir à un sortilège d'immobilisation pour continuer son travail sans risque.
- Voilà ! s'exclama Céleste en tenant la plante par la motte de terre. Phil, il y a un petit sac de toile dans ma poche ; aide-moi à y mettre la plante s'il te plaît.
Mais Phil ne répondit pas.
- Phil ? hélèrent Céleste et Delvin à l'unisson.
- Mais c'est pas vrai ! s'écria Céleste. Où est-il passé cet animal ?
- Je n'en sais rien, fit Delvin. J'étais concentré sur ce que tu faisais. Il faut que nous le retrouvions au plus vite.
Céleste enveloppa délicatement la plante dans la toile et la rangea dans son sac à dos, puis ils se mirent en marche à la recherche de Phil. Il faisait trop sombre et il y avait trop de brume pour distinguer des empreintes de pas, aussi décidèrent-ils, en désespoir de cause, de se diriger vers la cascade. Il ne leur fallut pas plus de cinq minutes pour la trouver. Elle coulait le long d'une paroi rocheuse haute d'une dizaine de mètres et se jetait dans un petit lac. Delvin pensa que l'endroit devait être fort joli en plein jour. Grâce à la lumière que projetait sa baguette magique, Céleste repéra quelques rochers qui menaient derrière la cascade. Après s'y être aventurés prudemment, ils découvrirent l'entrée d'une grotte qui était effectivement dissimulée par la chute d'eau.
- Tu crois qu'il est là-dedans ? demanda Delvin. Et crois-tu qu'il y ait des Nymphes dans cette grotte ?
- Il y en a forcément eu en tout cas. La Venusia est là pour le prouver. Reste bien près de moi surtout, souviens-toi de ce qu'a dit Bellefeuille…
Contre toute attente, l'intérieur de la grotte n'était plus humide à quelques mètres de l'entrée. Des champignons luminescents, variants en forme et en taille, diffusaient une lumière bleutée qui éclairait suffisamment pour que Céleste et Delvin n'aient plus besoin d'avoir recours à la magie pour y voir clair. Le boyau s'enfonçait dans les profondeurs de la roche, et curieusement, Delvin n'en n'éprouvait pas la moindre crainte, contrairement à Céleste qui avait le visage crispé par l'attention. Elle s'aperçut de cet excès de confiance et prit la main de Delvin dans la sienne. Aussitôt, il quitta cette torpeur bienfaisante et recouvra ses esprits.
- Je crois qu'il y a bel et bien des Nymphes ici, chuchota Delvin.
- Oui, il semblerait, admit Céleste avec une pointe de mécontentement. Ne lâche pas ma main, c'est plus prudent !
- Attends, je crois entendre de la musique, et des chants !
- Oui, tu as raison, fit-elle en tendant l'oreille. Ça vient de cette direction.
Ils avancèrent ainsi main dans la main dans le couloir qui serpentait de gauche et de droite jusqu'à ce qu'il s'élargisse soudainement, donnant naissance à une vaste salle dont la voûte était parsemée de stalactites cristallines. Les champignons y diffusaient une lumière plus vive, et partout poussaient des plantes aux fleurs odorantes sur de l'herbe aussi épaisse qu'un tapis moelleux. Il y avait même quelques arbres miniatures. Au fond de la salle, Phil était allongé sur le dos, la tête posée sur les cuisses d'une très jolie nymphe à la chevelure flamboyante qui lui caressait le visage en fredonnant un chant mélodieux dans une langue inconnue. Quatre autres nymphes, dont l'une jouait de la Lyre, étaient près de lui, assises ou allongées. Elles étaient drapées dans un tissu dont la légèreté et la transparence ne cachaient en rien leur beauté et leur jeunesse éternelles. Phil arborait une expression tout simplement extatique. Delvin quant à lui, semblait pouvoir résister à cette vison enchanteresse grâce à la présence de Céleste qui jugea tout de même préférable de se rapprocher un peu plus de lui, au cas où…
- Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai le triste sentiment que si je me mets à chanter toute nue sur un lit de feuilles ça ne produira pas le même effet, fit Céleste avec amertume.
- Je n'en sais rien, répondit Delvin qui ne put réprimer un sourire. Et puis elles ne sont pas toutes nues.
- Tu te fiches de moi ? tu as vu ce qu'elles portent ? c'est pire !
- C'est vrai, admit Delvin l'air gêné.
- Non, parce que sérieusement, s'il suffit de ça pour te faire craquer, je m'y colle dès demain. Je pense même pouvoir trouver une ou deux copines pour m'aider, et si elles ne veulent pas, je leur lance un sortilège d'Imperium.
- Tu sais que tu es unique, Céleste ?
- Oui je le sais, et j'aimerais bien que tu t'en souviennes plus souvent, lui dit-elle en le regardant dans les yeux.
- En attendant, ça ne nous dit pas comment nous allons sortir notre Phil de là.
- Et si on le laissait ici ?
- Rappelle-moi ce qu'il risque ?
- De mourir. Beaucoup d'hommes perdent toute volonté et se laissent dépérir. Mais certains ont suffisamment de volonté pour résister, et quand ils y arrivent, ils prennent toujours une nymphe pour épouse. Mais c'est très rare, précisa-t-elle.
- Et à ton avis, Phil se trouve dans quelle catégorie ? Ceux qui se marient ou ceux meurent ?
Ils se regardèrent brièvement comme pour s'accorder un temps de réflexion et répondirent d'une même voix: CEUX QUI MEURENT !
Ils s'approchèrent prudemment, mais les nymphes ne montraient aucun signe d'agressivité et leur adressèrent même des sourires.
- Heu… commença Delvin. Phil, il est temps d'y aller maintenant, tu viens ?
- Ah vous êtes là les copains ? c'est chouette ici, vous ne trouvez pas ?
- Pour toi, sûrement Phil, répondit Céleste qui commençait à s'impatienter. Mais il faut partir, toutes les bonnes choses ont une fin.
- Allez-y sans moi, je crois que je vais rester un moment, mais pas plus de dix ans, c'est promis !
- Ce n'est pas possible Phil, dit Delvin. Tu dois rentrer à Poudlard, il y a Josy là-bas, tu te souviens ? je suis sûr qu'elle est impatiente de te voir, ajouta-t-il avec espoir.
- Non, ça ira, je vais rester là.
- Céleste, prends-lui la main s'il te plaît, demanda Delvin. Ca va peut être l'aider à revenir avec nous.
Céleste s'exécuta, mais ne lâcha pas la main de Delvin pour autant. Ensemble, ils aidèrent Phil à se lever et les nymphes n'opposèrent aucune résistance ; elles avaient l'air néanmoins un peu triste. Phil se laissait guider par ses amis et marchait un peu à la manière d'un somnambule. Il se retourna en arrière avant que les nymphes ne disparaissent de sa vue et leur cria:
- A bientôt les filles, je reviendrai !
Le trajet du retour se déroula sans encombre mais leur prit tout de même trois heures, notamment à cause de Phil qui marchait toujours bizarrement. Pendant tout ce temps, il n'avait pas prononcé le moindre mot et semblait être en état de choc. Minuit était passé depuis longtemps quand ils arrivèrent devant les portes de l'école qui étaient fermées… Ils n'eurent d'autre choix que de frapper et d'attendre que quelqu'un daigne leur ouvrir. Fort heureusement, c'est le professeur Bellefeuille qui vint les accueillir et son visage, d'ordinaire impassible, exprima un soulagement.
- Vous voilà enfin ! j'ai remarqué votre absence durant le repas, aussi ai-je décidé d'attendre votre retour. Avez-vous la plante ?
- Oui, professeur, répondit Céleste. Nous l'avons. Mais je vous prie de croire que cela n'a pas été sans mal, ajouta-t-elle avec un certain culot.
- Hein ? heu oui, oui, mademoiselle. Et bien cela mérite une récompense. Voyons, j'accorde cent points à Serdaigle. Maintenant, donnez-la moi et allez vite rejoindre votre dortoir, dit Bellefeuille qui retrouvait sa fermeté habituelle.
Quelques minutes plus tard, Céleste était partie se coucher, et Delvin enfilait son pyjama tandis que Phil restait assis sur le bord de son lit, impassible.
- Tu ne te déshabilles pas ? interrogea Delvin. La journée a plutôt été longue, non ?
- …
- Hé, Phil, il faut dormir, tu veux que je t'aide à te coucher ?
Mais pour toute réponse, Phil leva vers Delvin un visage triste au regard embué, puis il se jeta subitement dans les bras de son ami, et éclata d'un un sanglot incroyablement bruyant.
Deux semaines s'étaient écoulées depuis leur périple dans la Forêt Interdite et Phil n'était toujours pas ressorti de l'infirmerie. Miss Plumal, se désespérant de ne pas trouver un traitement adéquat, envisageait sérieusement à l'envoyer à St Mangouste si son état ne s'améliorait pas de façon significative. Car non content de se voir infliger des sortilèges de gavage pour de pas mourir de faim, Phil avait tenté, entre autre, de se jeter du haut de la tour d'astronomie ou encore de nager dans le lac avec une pierre attachée autour du cou. Céleste et Delvin venaient lui rendre visite au moins une fois par jour pour tenter de lui remonter le moral, mais en vain ; Phil demeurait aussi gai qu'un Détraqueur dépressif.
Bien qu'il n'y eût aucun examen à passer en fin d'année, la charge de travail était colossale. Ceci ajouté aux fonctions de préfet, Delvin n'avait que peu de temps libre pour se changer les idées. Il avait cependant effectué quelques recherches à la bibliothèque sur les Fées Sylvestres pour apprendre qu'elles avaient été longtemps pourchassées par des sorciers en quête d'immortalité. Mise à part cette information, il n'apprit rien d'autre.
Malva Buddle tint toutes ses promesses et fit son possible pour rendre la vie impossible à Delvin pendant les cours de potions, cherchant sans succès à lui infliger des retenues. Toutefois, elle n'en n'oubliait pas sa victime favorite : Casper Doussin. Ce dernier était heureusement très doué, quoi que Buddle put en dire, et il fut celui qui réussit le mieux la potion de catalepsie.
Céleste et Delvin se rendaient au cours de Défense contre les Forces du Mal ce jeudi après midi, discutant et marchant dans les couloirs du château. Le professeur Sangfrousse était devenu en un temps record un enseignant apprécié de tous les étudiants de Poudlard. Sa voix, douce et posée, savait capter l'attention de chacun. Il expliquait clairement les exercices à effectuer et ne perdait jamais patience avec les élèves en difficulté. Quand ils arrivèrent, légèrement en avance, devant la salle de classe, tous les Serpentard étaient déjà là. Ni Chloëlle, ni Delvin ne se risquèrent à esquisser le moindre sourire ou la plus petite attention que Vladimir aurait pu relever. Guilbert Sangfrousse arriva, la tête éternellement fumante, une bouteille d'eau à la main.
- Veuillez prendre place, dit-il en ouvrant la porte.
Il attendit que tous fussent installés avant de parler à nouveau.
- Ne sortez pas vos livres, s'il vous plaît. Nous allons étudier aujourd'hui un sort très difficile à maîtriser mais néanmoins très pratique. Mais avant cela, je voudrais attirer votre attention sur un point : il ne faut jamais sous estimer un adversaire, jamais. Même s'il vous semble faible et inoffensif. C'est la pire des erreurs qu'un sorcier puisse commettre, croyez-moi…
- L'auriez-vous commise, professeur ? demanda Alice Lafournaise, une amie de Céleste.
- Tout juste mademoiselle. Il y a quatre ans de cela. A l'époque, je travaillais pour le ministère en qualité d'auror. Albus Dumbledore venait de terrasser Grindelwald, comme vous le savez tous. Ses principaux lieutenants étaient enfermés à Azkaban ou avaient été tués. Aussi, je ne me suis pas assez préparé quand on m'a confié la mission de retrouver un petit sorcier sans talent du nom de Elfrus Noirbubon. Je savais, grâce à nos services de renseignement, qu'Elfrus n'avait jamais participé à des opérations de grande envergure, principalement à cause de son incapacité à transplaner. Je l'ai retrouvé après cinq mois de traque dans un pub malfamé d'Inverness, en Ecosse. Il a pris la fuite dès qu'il m'a vu. Comme je le disais, il était petit, ne courait donc pas très vite et sans balai à portée de main, il n'avait aucune chance de s'échapper. Je n'ai donc eu aucun mal à le rattraper et à le coincer dans une ruelle déserte. Je m'apprêtai à le stupéfixer quand il m'a lancé un très puissant sortilège de bouillonnement. J'ai tout juste eu le temps d'utiliser le contre-sort qui ne s'est révélé que partiellement efficace. Mon corps a pris feu de l'intérieur et je me suis évanoui. Bien sûr, Elfrus s'est volatilisé et nous n'avons plus jamais entendu parler de lui. Aujourd'hui encore nous ignorons où il se cache. Pour ma part, je me suis réveillé quinze jours plus tard à St Mangouste, dans le service des soins intensifs. Depuis, je suis contraint de boire vingt litres d'eau par jour et à dormir la nuit dans une baignoire remplie d'eau froide. Puisse mon expérience vous servir d'exemple. Maintenant, prenez vos baguettes et levez-vous.
- Le sort que nous étudions aujourd'hui est très pratique lorsqu'on se retrouve en infériorité numérique. Il permet de créer une réplique exacte de soi-même qui peut agir de façon indépendante. Les avantages sont multiples : vous avez deux fois moins de chance d'être la cible d'un maléfice et votre double peut attaquer vos adversaires. La durée de ce sort est généralement courte et dépend de la puissance du sorcier, mais c'est suffisant pour renverser une situation mal engagée. Quand j'étais élève à Poudlard, un concours consistait à tenir le plus longtemps possible. Le record était de seize minutes et je sais qu'il n'a jamais été battu.
Voyons si vous allez faire mieux… ajouta-t-il après avoir bu un peu d'eau.
La formule est : Multiplicatis. Répétez après moi.
Tous les élèves répétèrent l'incantation d'une même voix, plusieurs fois de suite.
- Voilà, très bien. Formez un cercle. Ecartez-vous bien les uns des autres pour ne pas vous gêner et pointez votre baguette sur votre cœur. Quand je vous le dirai, concentrez-vous et prononcez la formule. Ceux qui parviendront à un résultat obtiendront dix points pour leur maison.
La première à réussir à se dédoubler fut Chloëlle mais seulement pendant quelques secondes. Puis ce fut au tour d'Alice qui tint une minute et ensuite à Céleste qui, à la stupéfaction générale, atteignit six minutes. Delvin était certain de pouvoir y arriver et de battre le record. A l'appel de son nom, il fit le vide dans son esprit, pointa sa baguette sur son cœur et murmura : Multiplicatis.
Quand il ouvrit les yeux, ce n'est pas un autre Delvin qui se tenait devant lui mais deux. Une fille de Serpentard poussa un cri d'effroi lorsqu'un autre lui tapota sur l'épaule alors qu'un dernier choisissait un livre dans la bibliothèque de la classe. Au total, il y avait donc cinq Delvin parfaitement identiques qui se tenaient dans la pièce.
- Par la barbe de Merlin ! comment faites-vous, Delvin ? demanda le professeur Sangfrousse dont la voix trahissait l'étonnement.
- Je ne sais pas, répondit-il. J'ai fait ce que vous aviez indiqué.
- Il s'agit là d'une première ! je dois faire un rapport au ministère pour déclarer votre capacité à employer ce sort. Mais avant, je dois voir pendant combien de temps vos doubles vont rester parmi nous.
L'impression que Delvin ressentait était très curieuse. Il n'avait pas besoin de donner d'ordre à ses répliques pour qu'elles agissent d'elles-mêmes mais en même temps, il avait conscience de chacun de leurs actes. Il connaissait le contenu de ce qu'était en train de lire un des Delvin et quand le professeur Sangfrousse en interrogea un autre, il lui répondit comme Delvin l'eût fait si on lui avait directement posé la question. Ce n'est qu'au bout de vingt et une minutes que les quatre Delvin s'évanouirent dans une pluie d'étincelles bleutées.
Sangfrousse lui accorda quarante points pour sa performance exceptionnelle et dix pour Alice et Céleste. Les Serpentard gagnèrent trente points au total.
Le matin du samedi, Delvin avait rendez-vous avec Chloëlle pour la première sortie organisée à Pré-au-lard. Vladimir et Cruor étant toujours de corvée, c'est bras dessus, bras dessous qu'ils firent le chemin en direction du village des sorciers. Chloëlle raconta la vie qui avait été la sienne quand elle était en France, la sévérité d'un père souvent absent pour son travail, la gentillesse et la douceur de sa mère, et la tendresse qu'elle avait pour sa jeune sœur, Jade. Delvin, quant à lui, parla des quelques souvenirs qu'il avait de sa mère qui était morte quant il avait cinq ans, du refus de son père à utiliser la magie et de la vie à la ferme. Ils flânèrent dans les rues du village toute la matinée. Delvin offrit à Chloëlle une rose rouge qui, d'après le vendeur, était censée ne jamais faner tant que l'amour les unissait. Puis, après avoir déjeuné aux Trois Balais, ils se débrouillèrent pour demeurer à l'abri des regards le reste de l'après midi…
Céleste ne se montra pas de la soirée et Delvin découvrit sur son lit un petit mot qu'elle avait laissé à son attention. Elle lui expliquait qu'elle passerait tout le week end en compagnie de Miss Plumal car elle avait peut-être trouvé un moyen de guérir Phil de sa mélancolie amoureuse.
Après avoir travaillé toute la matinée du dimanche, Delvin envoya Fulgur prévenir Hagrid qu'il pourrait venir l'aider sur sa maison. Avant, il fit un détour par l'infirmerie pour rendre visite à Phil tout en espérant voir Céleste qui, d'après ses amies de chambrée, n'avait pas dormi dans son lit. Phil était maintenant attaché aux barreaux de protection pour l'empêcher de commettre une bêtise irréparable. Delvin s'inquiéta un peu de ne pas voir Céleste.
Lorsqu'il eut rejoint Hagrid peu de temps après, il fut surpris par l'avancement de sa cabane. Les murs étaient maintenant dressés, toute la charpente était montée et les fenêtres installées.
Le programme de la journée consistait à s'occuper du plancher. Bientôt, ils n'auraient plus qu'à recouvrir le toit de chaume et à meubler la maison. Hagrid éprouvait une joie intense et une fierté qui se lisait dans chacun de ses regards. Pendant qu'ils travaillaient, Delvin avait demandé à Fulgur de chercher Céleste mais pas une seule fois il n'eut besoin de se concentrer pour voir à travers les yeux de son faucon, car l'animal ne la trouva pas.
Tout comme la veille, elle ne se montra pas dans la Grande Salle le soir venu, et Delvin l'attendit en vain jusqu'à une heure tardive dans la salle commune des Serdaigle. Il était plus de minuit à présent et même les préfets n'avaient plus le droit de se trouver dans les couloirs du château. Une vieille horloge sonna la demie quand il frappa à la porte de l'infirmerie.
- Qu'est-ce que c'est ? demanda la voix de Miss Plumal.
- C'est Delvin Malbranche, mademoiselle.
- Que faites-vous hors du lit à cette heure ? fit-elle en ouvrant la porte. Vous allez avoir des ennuis si vous vous faites pincer par Tortionos. Entrez vite !
Delvin se faufila rapidement. Hormis Phil qui dormait paisiblement au fond de la salle, l'infirmerie était déserte. Miss Plumal n'avait pas eu le temps d'enfiler une robe de chambre, et sa chemise de nuit était assez courte pour que Delvin se sente obligé de détourner les yeux. Il dut se ranger à l'opinion générale de ses congénères masculins : elle était décidément très jolie. Elle remarqua la gène du jeune homme et s'en alla enfiler quelque chose de plus approprié.
- Que voulez-vous Delvin ?
- Je voulais savoir si Céleste était ici, mademoiselle. Je ne l'ai pas vue de la soirée et j'ai pensé qu'elle pouvait être encore avec vous. Vous travailliez sur un remède pour Phil, non ?
- Tout à fait. Nous avons passé une partie de la journée ensemble mais elle m'a quittée vers cinq heure. Je sais qu'elle devait aller à la serre numéro trois mais pour le reste, je ne sais rien.
- Et Phil, comment va-t-il ?
- Guère mieux. Une équipe de St Mangouste va venir le chercher demain après midi. Céleste pensait finir sa préparation avant mais je doute qu'elle y arrive…
- Merci mademoiselle, je suis désolé de vous avoir dérangé.
- Je t'en prie Delvin, répondit la jeune infirmière. Va vite te coucher maintenant. Et fais attention à ne pas te faire voir.
Où avait pu passer Céleste ? Delvin n'en avait pas la moindre idée et il commençait maintenant à ressentir une peur réelle. Qui pouvait bien l'aider à la retrouver, ou tout au moins lui apporter une information ? Le Directeur ? Non, certainement pas. Delvin imaginait déjà ses moustaches pendantes pour le simple fait d'avoir été réveillé. Bellefeuille était bien trop strict et la vieille Buddle l'accueillerait sans doute avec enthousiasme, mais pour le découper en morceaux et le faire rentrer dans des bocaux. Son choix se porta alors sur le minuscule professeur Flitwick. En qualité de directeur de la maison Serdaigle, il avait la responsabilité de ses élèves et le pouvoir, le cas échéant, de signer des dérogations. Delvin marchait dans un couloir sombre en direction du bureau du professeur de d'Enchantement quand il entendit quelqu'un venir en sens inverse : c'était sans nul doute Tortionos, le concierge.
- QUI VA LA ? hurla-t-il d'une voix qui semblait encombrée par des glaires.
Mais en guise de réponse, Delvin prit la fuite à toutes jambes. Etant plus jeune et plus rapide que le concierge, il parvint à distancer quelque peu son poursuivant qui crachait des injures en même temps que des sécrétions verdâtres. Un éclair rouge frôla l'épaule de Delvin pour finalement frapper de plein fouet une armure qui vola en éclats. Il devenait urgent de trouver un abri. Delvin parvint au pied d'un escalier et se cacha provisoirement dessous pour mettre à profit les enseignements de l'école : il pointa sa baguette sur son cœur, et murmura la formule de multiplication. Il n'avait besoin que d'un seul double qui apparut aussitôt. Le faux Delvin lui adressa un bref sourire et courut le plus vite possible dans la direction opposée à celle de Delvin. Blagen Tortionos repéra le fuyard et se lança immédiatement à sa poursuite.
- MAUDITE CHAROGNE, VIENS ICI !
Delvin attendit que le concierge disparaisse de sa vue pour monter les escaliers quatre à quatre. Bien que maintenant séparés par une grande distance, il entendait toujours, grâce à sa réplique, Tortionos vociférer à pleins poumons. Il franchit la porte que gardait la statue et pointa une fois encore sa baguette sur son cœur.
- Finite incantatem, dit-il à peine essoufflé.
Il sourit en imaginant la tête que devait faire en cet instant l'infortuné concierge. Mais en montant les escaliers pour aller se coucher, Delvin repensa à Céleste et son sourire s'effaça aussitôt.
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