Amitiés Salvatrices
Malgré un vent puissant qui soufflait à flanc de colline, l'air ambiant était chargé d'une atroce odeur de chair calcinée. La dépendance où se trouvait le bétail avait, elle aussi, été dévorée par les flammes, et tous les animaux y avaient péri. C'était un véritable spectacle de désolation qui s'offrait aux yeux de Delvin. Rien. Il ne restait absolument rien qui pu rester encore debout. Delvin sentit un profond désespoir l'envahir car il mesurait à présent l'ampleur du désastre. Les larmes lui coulèrent sur les joues en même temps qu'une rage inégalée commençait à bouillonner en lui. Il hurla de toutes ses forces pour exorciser sa souffrance mais il en fut pour ses frais. Cela ne l'apaisa en rien. Il s'essuya les yeux du revers de sa robe et tenta de se calmer. Près de la bâtisse principale, deux sorciers continuaient de lancer des sorts pour maîtriser l'incendie. Dumbledore posa sa main sur l'épaule de Delvin et l'aida à se relever.
- Viens mon garçon, dit-il d'une voix douce. Ton père est un peu plus loin. Je sais que c'est très dur pour toi, mais je pense qu'il faut que tu le voies.
- Très… très bien, bredouilla Delvin.
Delvin et Dumbledore contournèrent la maison pour découvrir trois sorciers qui entouraient à bonne distance un corps étendu dans l'herbe mouillée, et à coté duquel gisait le cadavre d'un animal : un chien en l'occurrence. En s'approchant, Delvin reconnu Bertus Delafouille, le sorcier du ministère qui l'avait interrogé quelques semaines plus tôt. Ce dernier avait les yeux rougis.
- Bonsoir Delvin, dit ce dernier d'une voix chargée d'émotion. Un de mes amis m'a prévenu de ce qui était arrivé et je suis venu aussi vite que j'ai pu. C'est terrible. Je… je te présente toutes mes condoléances.
Pour toute réponse, Delvin lui adressa un sourire forcé.
- Si tu as besoin de qui que ce soit, mon garçon, tu peux faire appel à moi, ajouta-t-il.
- Je suis sûr que Delvin apprécie votre geste, Bertus, dit Dumbledore. Et je vous en remercie également.
- Vous avez appris quelque chose ? demanda Delvin en s'adressant aux deux enquêteurs du ministère.
L'homme qui lui répondit avait un air renfrogné et ne semblait pas être coutumier des actes de compassion.
- Il s'agit d'une affaire de meurtre, jeune homme. Et je ne suis pas autorisé à en parler à des personnes étrangères à l'enquête.
- Maintenant vous l'êtes, Galfon, coupa une voix derrière eux.
Un homme venait d'arriver derrière eux. Il ne devait pas avoir plus de trente cinq ans, mais il émanait de lui une aura extraordinaire. Sa peau noire contrastait magnifiquement avec des yeux marron clair. Son regard témoignait d'une vivacité d'esprit que Delvin n'avait rencontré qu'une seule autre fois en la personne de Dumbledore. Mais contrairement à ce dernier, la bienveillance laissait place à une capacité méthodique et analytique d'examiner une personne ou une situation. Sa grande taille renforçait sa prestance pourtant déjà impressionnante.
- Monsieur, ce garçon est mineur et …
- Discuteriez-vous mes ordres ? Dois-je vous rappeler qui est la victime ? Je suppose que non. Vous vous adressez à son fils et j'exige que vous lui témoignez le respect qui lui est du.
Delvin n'entendait pas grand-chose à ce qui se passait autour de lui. Il lança un regard interrogateur au sous-directeur de Poudlard qui comprit aussitôt ses questionnements et vint à son secours.
- Delvin, je te présente Vinitius de Falstor, fit Dumbledore. Grand Prévôt de la police des sorciers.
- Navré de faire votre rencontre en de si tristes circonstances, Delvin, dit Vinitius.
- Vous connaissez mon nom ? demanda Delvin surprit.
- Vu le poste qu'occupait votre père quand il était en fonction, il me serait difficile d'ignorer qui vous êtes, dit Vinitius en regardant Galfon.
- Le jeune Malbranche ignore tout du passé professionnel de son père, intervint Dumbledore. Je le lui expliquerai tout à l'heure. Mais pour l'heure Galfon, pouvez-vous nous dire quels sont les éléments que vous possédez ?
- Il y a eu un affrontement violent, capitula-t-il. Il y a des traces de sortilèges un peu partout autour de la maison qui le prouvent. Certains ont fait éclater la pierre. D'après les traces au sol, il y avait au moins deux sorciers, sans compter la victime. Et surtout, il y avait un troll. D'après les empreintes, il est énorme, pas loin de quinze pieds de haut, je dirais. Il est à peu près certain que la victime a été tuée par l'Avada Kedavra, vu qu'elle n'a aucune blessure apparente. Le chien en revanche a été broyé par un coup de masse ou quelque chose du genre. Le troll, sans aucun doute. Il avait dans la gueule un morceau d'étoffe de très bonne qualité. L'analyse nous en dira peut-être plus. C'est tout pour l'instant, conclut-il.
- Est-ce que je peux aller voir mon père ? demanda Delvin à Galfon.
Mais c'est Vinitius qui répondit.
- Bien sûr que tu le peux, fit-il. Essaye seulement de ne toucher à rien.
Delvin s'approcha lentement vers le corps de son père. Il était étendu sur le dos, les bras en croix, le visage tourné sur le côté, la bouche très légèrement entrouverte. Delvin chercha des yeux la baguette magique de son père mais ne la vit pas. Delvin s'était machinalement attendu à ce que le visage de son père ait quelque chose d'impressionnant. Peut-être une expression de peur face à la mort ou encore tendue à cause du combat. Or, il n'en n'était rien. Il avait l'air presque… paisible. Si la pluie torrentielle n'avait pas détrempé tous ses vêtements, on aurait pu croire que Melchior dormait tranquillement. Delvin, stupéfait, regardait son père depuis plusieurs minutes quand il lui sembla tout d'un coup l'avoir vu respirer de façon imperceptible. C'était absurde car il savait au fond de lui qu'il n'en n'était rien, et pourtant… Il s'agenouilla et dirigea sa main vers celle de son père qu'il avait tenu si souvent petit garçon. Au moment où leur peau entrèrent en contact, l'intolérable vérité s'abattit avec force sur les épaules de Delvin. Cette main, autrefois chaleureuse, était trop froide pour appartenir à un vivant. Non loin de là, le cadavre de Bergamote faisait tant de peine à voir que Delvin en détourna les yeux pour ne pas contempler l'horreur plus que nécessaire.
Il s'en retourna vers Dumbledore et les hommes du ministère. Ils discutaient entre eux des évènements et en semblaient tous très préoccupés.
- Excusez-moi, les interrompit Delvin. Est-ce que quelqu'un a retrouvé la baguette de mon père ?
- Non, répondit Galfon. On n'a pas eu assez de temps pour chercher. Je suppose qu'elle a été perdue dans la bagarre.
- Cette baguette peut nous fournir de précieuses informations, rétorqua Vinitius. La retrouver est donc une priorité.
- Bien, Monsieur, approuva Galfon en fusillant Delvin du regard.
- Delvin, interpella Vinitius. Aurais-tu la gentillesse de répondre à quelques questions ?
- Bien sûr, répondit-il d'une petite voix.
- Sais-tu si ton père avait des ennemis ?
- Pas que je sache, fit Delvin. Je suis presque certain que non. Mon père voyait très peu de gens. Des moldus pour la plupart.
- Avait-il des problèmes, ou des dettes ? poursuivit Vinitius.
- Non, je ne pense pas.
- Et toi ? As-tu des ennuis actuellement ? demanda le Prévôt en sondant Delvin de son regard perçant.
Delvin réfléchit à toute vitesse. Il ne pouvait parler de Nalia qui l'avait mis en garde. Mais il y avait eu l'incident avec l'elfe et la blessure de Fulgur. Tout ça dans la même journée.
- Tu sembles hésiter, dit Vinitius.
- Je réfléchissais. Mes seuls soucis sont des soucis de collégiens. Mais il y a un évènement qui m'est arrivé aujourd'hui qui doit avoir un rapport. J'ai écrit à mon père il y a une dizaine de jours. Or, je n'ai reçu sa réponse qu'hier, et l'oiseau qui m'a apporté la lettre a été attaqué.
- Que disait cette lettre ? L'as-tu avec toi ?
- Non, elle est à Poudlard. Mon père y disait qu'il voulait me parler au plus vite. Je suis allé voir Albus Dumbledore pour lui demander une autorisation spéciale pour me rendre chez moi le week-end prochain.
- C'est rigoureusement exact, confirma ce dernier. J'ai cherché à joindre Monsieur Malbranche toute la journée ; sans succès. Aussi ai-je décidé de lui rendre visite sitôt le banquet que nous donnons pour Halloween terminé. Quand je suis arrivé sur les lieux, il était trop tard… J'ai découvert le corps de Melchior et, voyant qu'il n'y avait plus rien à faire, je me suis rendu aussitôt au ministère pour vous prévenir. Je suis ensuite retourné à Poudlard afin de quérir son fils.
- Autre chose, Delvin ?
- Oui, un elfe de maison a fouillé mon dortoir pendant le banquet de ce soir. Je l'ai surpris en train de lire la lettre de mon père. Il s'est malheureusement échappé dès qu'il m'a vu.
- Comment s'est-il échappé ? demanda Dumbledore soudain curieux.
- Il est monté sur le dos d'un aigle qui était perché sur le rebord de la fenêtre.
- Intéressant, fit Dumbledore.
- Qu'est-ce qui est intéressant ? interrogea Vinitius.
- Seuls les elfes qui servent Poudlard ont la capacité de transplaner dans l'enceinte du Château. Les sorciers ne le peuvent pas. Même le directeur serait dans l'incapacité de le faire. Cette dérogation leur a été accordée il y a environ deux siècles, afin de faciliter leur travail. Mais un elfe servant une famille en serait tout aussi incapable que moi. Comment était cet elfe, Delvin.
- Il avait des dents limées en pointe et son oreille gauche était en partie coupée.
- File au ministère pour vérifier si un elfe correspondant à la description est répertorié au bureau des régulations des créatures magiques, dit Galfon en s'adressant à son collègue qui prenait des notes.
L'homme recula de quelques pas et transplana dans un claquement sonore.
- C'est tout, Delvin ? demanda Vinitius.
- Oui, c'est tout, confirma-t-il.
- Très bien, les informations que tu nous as fournies nous aideront sûrement, dit Vinitius. Il se peut que nous ayons d'autres questions à te poser ultérieurement mais je pense qu'il est préférable que tu retournes au Château maintenant. Tout le ministère se joint à moi pour te présenter nos plus sincères condoléances, Delvin.
Après leur avoir dit au revoir, Delvin et Dumbledore s'éloignèrent pour transplaner ensembles. Les portoloins n'avaient d'utilité que pour sortir de Poudlard, non pour y entrer. Il aurait été relativement aisé pour une personne mal intentionnée d'introduire un objet ainsi enchanté dans le Château. Delvin, qui n'avait pas encore son permis de transplanage, prit Dumbledore par le bras et, après s'être regardé un bref instant, ils disparurent en même temps. Quelques secondes plus tard, ils se trouvaient tous deux devant les grilles du parc. Ils marchaient à grandes enjambées quand le directeur adjoint prit la parole.
- Je suis sincèrement navré de ce qui t'arrive, Delvin. Mais crois bien que je ferai tout mon possible pour te venir en aide. Te voilà sans ressource maintenant, mais l'école dispose de bourse pour les élèves qui sont sans moyen. Avec ton accord, j'organiserai les funérailles de Melchior. Sais-tu s'il avait une préférence ?
- Il m'a dit un jour qu'il souhaiterait être incinéré et que ses cendres soient dispersées sur le loch qui est près de la maison, répondit Delvin d'une voix étranglée.
- Il en sera donc ainsi, fit Dumbledore.
- Professeur ?
- Oui, Delvin ? Tu veux savoir ce que faisait Melchior avant de vivre comme les moldus ? Et pourquoi Vinitius s'est déplacé en personne ?
Delvin acquiesça d'un hochement de tête.
- Ton père a été pendant huit ans Directeur du Bureau des Aurors. Il était probablement le meilleur d'entre eux.
- Je ne m'en serais jamais douté, fit Delvin. Directeur ?
- Ce n'est pas tout, il a aussi occupé le poste de Premier Ministre, mais pendant trois mois seulement.
- Premier Ministre ? demanda Delvin qui n'en croyait pas ses oreilles. Mon père a été Premier Ministre de la Magie ? Mais que s'est-il passé pour que ce soit si peu de temps ?
- J'eus aimé que tu l'apprennes par Melchior. C'est à cause de ta mère, Delvin. A l'époque, Grindelwald était l'ennemi public numéro un. Tous les aurors de plusieurs pays étaient à sa recherche. Ton père avait été choisi comme premier ministre pour lutter efficacement contre lui. Dès les premiers jours de son investiture, ton père a prit des mesures qui se sont révélées particulièrement efficaces et en quelques semaines, la moitié des hommes de main de Grindelwald étaient enfermés à Azkaban. Pour mettre fin à ces arrestations qui décimaient ses troupes, Grindelwald a voulu faire pression sur ton père en enlevant ta mère.
- Quoi ! s'exclama Delvin. Mais je devrais m'en souvenir, j'avais cinq ans. Qu'est-ce qui s'est passé ?
- On t'a partiellement jeté un sortilège d'amnésie pour effacer le traumatisme. Grindelwald a mal jugé la détermination de ton père. Melchior n'a pas cédé à ses exigences et ta mère a été exécutée. Ton père ne s'est jamais remis de sa décision et des conséquences qui en ont résultées. Il a démissionné de son poste et il est parti vivre avec toi à la façon des moldus. Il n'a prévenu personne, sauf moi.
- Je n'avais jamais soupçonné que les choses avaient pu se passer de cette façon, fit Delvin. Papa ne parlait jamais de ma mère. Je comprends mieux pourquoi maintenant.
- Il ne faut pas blâmer ton père, Delvin. Il a fait ce qu'il pensait être juste.
- Je ne le blâme pas, professeur. Je le plains. Je ne sais pas ce que j'aurais fait à sa place.
- Bien malin celui qui affirme comment il réagira face à une situation donnée. Ou peut-être bien stupide, c'est au choix. A la réflexion, je pencherai pour la deuxième solution, ajouta-t-il avec malice.
Mais aussitôt, le ton de Dumbledore retrouva son sérieux.
- Delvin, je souhaiterais que tu fasses plus attention à toi. Ton absence de cette nuit m'a fait craindre le pire.
- Je suis désolé, professeur. Je ne risquais rien, j'étais avec…
- La personne avec qui tu étais ne me regarde pas, coupa gentiment Dumbledore. Je veux juste que tu sois plus prudent. Je pense que tu es en danger, et comme je ne peux être tout le temps avec toi, je désirais que tu prennes quelques leçons particulières avec le professeur Sangfrousse. Mais seulement si tu es d'accord, bien entendu.
- Je le suis, fit Delvin.
- Très bien. Voilà qui me rassure un peu. Tu verras, Guilbert possède quelques bottes secrètes des plus utiles… La nuit touche à sa fin, dit Dumbledore en regardant le ciel qui commençait tout juste à s'éclaicir. Comme tu ne trouveras pas le sommeil, nous allons réveiller la charmante Miss Plumal pour qu'elle te donne une potion qui t'empêchera de t'endormir pendant les cours. Ensuite, je te propose de partager ensemble un solide petit déjeuner, tu pourras me poser toutes les questions que tu souhaiteras.
- Je n'ai pas faim du tout, professeur. Mais je veux bien vous accompagner.
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