Delvin ne prit congé du professeur de métamorphose que vers huit heures. Mais assister aux cours, entendre les inepties des autres élèves et même devoir répondre aux questions de ses amis était au-dessus de ses forces. En cet instant, il ne souhaitait voir personne. Il voulait être loin, quitter Poudlard, peut-être même quitter l'Angleterre et son cortège de souvenirs. Il prit la direction du terrain de Quidditch et une fois arrivé, pénétra dans les vestiaires. Il saisit son balai, qui se trouvait dans un des placards, et sortit au dehors. La matinée était à l'image de son humeur : grise et froide. Delvin enfourcha son balai et s'envola dans les airs aussi vite qu'il le put. Il fit le tour du Château à haute altitude, puis, se dirigea vers la petite montagne qui surplombait le lac sombre. Il se posa finalement sur une partie de roche en saillie, au dessus du vide. De là, le paysage s'étendait à perte de vue. Delvin s'assit sur l'extrême rebord et contempla l'immense domaine de Poudlard. Il se sentait au bord du gouffre, tant physiquement que moralement, en équilibre précaire. Il ferma les yeux. Il suffisait d'un rien pour le faire pencher d'un côté ou de l'autre. La solution de facilité lui sembla tentante, libératrice et presque facile. Mais au plus profond de lui, il n'en avait pas du tout envie. Cela ne lui correspondait pas. Pour autant, Delvin décida de tirer un trait sur sa vie de sorcier, comme Melchior l'avait fait avant lui. Il prenait maintenant toute la mesure de ce qui se tramait, même si bien sûr il n'en connaissait pas la nature exacte. C'était son lien avec la magie qui, d'une certaine façon, était responsable de la mort de son père. Il était certain d'une chose : un combat se profilait à l'horizon. Mais un horizon si proche, qu'il aurait pu toucher du doigt s'il avait tendu le bras. D'autres êtres qu'ils lui étaient chers en pâtiraient peut-être et cette pensée lui était parfaitement intolérable. Il prit sa baguette magique dans les mains, serra fortement les deux extrémités et commença à exercer une pression en son centre. Delvin ressentit immédiatement une douleur dans la poitrine. C'était comme si une lame glacée pénétrait sa chair, dans le but d'atteindre son cœur. Et plus il y mettait de force, plus la lame s'enfonçait profondément. Le bois pourtant, ne s'incurvait pas. Les mots de M. Ollivander lui revinrent à l'esprit : "Cette baguette est incassable, M. Malbranche". Il stoppa la pression qu'il exerçait et la douleur disparut aussitôt. Delvin considéra sa baguette pendant plusieurs minutes. Non seulement on ne pouvait la briser, mais elle semblait retourner le désir destruction contre son auteur. Delvin rangea sa baguette dans une poche de sa robe regarda le lac en contrebas. Une petite silhouette se déplaçait à vive allure et grossissait à mesure qu'elle s'approchait de lui. C'était quelqu'un qui volait sur un balai. Un instant plus tard, Céleste était arrivée à son niveau. Elle posa pied à terre juste à côté de Delvin et avant de prononcer le moindre mot, elle le gifla de toutes ses forces. Delvin chancela sous le choc et du prendre appuis contre la paroi pour ne pas tomber.

- PLUS JAMAIS ! hurla Céleste dont les joues étaient mouillées de larmes.

- De quoi tu parles ? se défendit Delvin, une main sur la joue.

- Tu me prends pour une idiote ? Continua Céleste sur le même ton de rage. Tu as voulu te tuer ! Je le sais !

- Et quand bien même ? s'énerva Delvin. En quoi ça te regarde ? Comment sais-tu ce que je ressens, Céleste ? Et quand comprendras-tu qu'il y a des domaines où je n'ai pas besoin de toi ?

Delvin aurait pu tout aussi bien gifler la jeune fille en retour que l'effet n'eut pas été différent. Céleste fit trois pas en arrière en titubant légèrement et s'arrêta. Elle prit sa baguette et projeta dans le ciel des étincelles rouges. Elle enfourcha ensuite son balai, jeta à Delvin un regard mêlé de colère et de tristesse, et s'en fut. Delvin esquissa un geste pour la retenir mais elle était déjà trop loin. Bientôt, il aperçut deux autres personnes qui n'étaient autre que Chloëlle et Phil volant sur des balais. Dès qu'ils se posèrent sur la corniche, Chloëlle se précipita dans les bras de Delvin et le serra contre elle.

- Ça fait une heure qu'on te chercher partout, dit Chloëlle. Nous avons appris pour ton père. C'est terrible…

- Comment savez-vous ? demanda Delvin.

- Par la Gazette du Sorcier, répondit Phil en tendant le journal. Ça fait les gros titres…

- Déjà ? dit Delvin qui sentait sa colère monter davantage. Comment ont-ils fait pour savoir ?

- C'est le Grand Prévôt qui a fait une déclaration à la presse, dit Phil. Il demande à toute personne qui possèderait des informations de bien vouloir en référer au ministère.

Delvin déplia le journal et lut la première page.

Un ancien Ministre de la Magie assassiné…

Dans la nuit de mardi à mercredi, Melchior Malbranche, ex-ministre de la magie, a été retrouvé assassiné dans sa demeure, près de Glasgow. C'est le directeur adjoint de Poudlard, Albus Dumbledore, qui a fait cette macabre découverte alors qu'il venait rendre visite à la victime. Les premiers éléments de l'enquête donnent à penser que les criminels étaient au nombre de quatre, dont très vraisemblablement un Troll. Leurs identités sont pour le moment inconnues des enquêteurs mais M. Vinitius de Falstor, Grand Prévôt, a déclaré que tout serait mis en œuvre pour que toute la lumière soit faite sur cette triste affaire. Nous n'avions plus eu à déplorer d'attaques de Troll depuis la disparition du mage noir Grindelwald quand ce dernier sévissait à travers le pays.

Melchior avait démissionné de ses fonctions de Ministre après que son épouse eut été enlevée puis assassinée par les sbires du Mage noir. On se souviendra de lui comme de l'homme aux prises de positions difficiles, mais néanmoins efficaces, du temps de sa direction au Bureau des Aurors et de sa courte charge à la plus haute fonction du ministère. Il laisse derrière lui un fils âgé de seize ans qui poursuit actuellement ses études au collège Poudlard.

La suite de notre article p.5.

- La Gazette n'a pas perdu de temps, dit Delvin avec mépris. Toute l'école est au courant maintenant.

- Est-ce vraiment ça l'important ? fit remarquer Chloëlle. Les regards et les commérages ne dureront qu'un temps.

- Tu as raison, admit Delvin. N'empêche que je n'ai aucune envie d'assister aux cours.

- Et tu comptes faire quoi ? demanda Phil d'un air soupçonneux. Nous quitter ?

- J'avoue que j'y ai pensé…

Chloëlle leva vers Delvin un regard intrigué.

- Et pour aller où ? demanda-t-elle.

- Je n'en sais rien. Loin de Poudlard en tous cas.

- Tu as pensé à moi ? dit Chloëlle. Et à tes amis ? Ce n'est pas comme si tu étais seul.

- Ça n'a rien à voir avec vous, coupa Delvin. C'est juste que mon père a peut-être eu raison de laisser la magie de côté et de vivre comme un moldu.

- Tu ne le sauras jamais, contesta Phil. Ce n'est pas en fuyant que tu résoudras tes problèmes. Tu as même intérêt à sacrément te préparer si, comme je le crois, tu es en danger. Et il n'y a qu'à Poudlard que tu peux le faire. Et puis, tu sais que tu peux compter sur moi, non ?

- Sur moi aussi, ajouta Chloëlle.

- C'est gentil à vous et croyez bien que j'apprécie énormément. Mais le danger est vraiment trop grand. Je ne veux pas courir le risque de perdre qui que ce soit d'autre !

- Ce n'est pas une décision qui t'appartient, Delvin. Mais à nous. On a bien risqué notre peau l'autre jour dans la Forêt Interdite. Est-ce que tu nous as laissé tomber Céleste et moi ? Non ! Alors maintenant pose-toi cette question : Que ferais-tu si les rôles étaient inversés, que je sois à ta place et toi à la mienne ?

- Je ferai tout mon possible pour t'aider, capitula Delvin en esquissant un sourire.

- Bravo, bonne réponse ! Maintenant que tu connais ma position et que tu sais que je n'en démordrai pas, je pense qu'on peut rentrer, non ?

- Oui, je crois qu'on peut. Merci… à vous deux.

- Il n'y a vraiment pas de quoi, dit Phil.

- Phil ? interpella Chloëlle. Tu veux bien nous laisser seuls un instant ?

- Bien sûr, si tu me promets de nous le ramener au Château.

- Je pense y arriver, ne t'en fais pas.

- Alors je file retrouver Céleste. Elle avait l'air furibond. Je ne sais pas ce que vous vous êtes dis, mais d'habitude, c'est mon privilège que de me chamailler avec elle…

Dès que Phil eut disparut, Chloëlle posa son doigt sur la mâchoire de Delvin pour lui incliner légèrement la tête.

- Je suppose que c'est Céleste qui t'a fait ça… Elle n'y a pas été de main morte.

- Oui, admit-il. Je n'ai pas été très agréable avec elle. Mais elle se mêle un peu trop de ma vie.

- Elle est amoureuse de toi. Essaye de comprendre.

- Je t'aurais cru plus jalouse, s'étonna Delvin.

- Je le suis ! confirma-t-elle. Mais je me vois mal te faire une crise de jalousie en ce moment… Et puis, s'il avait du y avoir quelque chose entre vous, ce serait fait depuis longtemps, non ?

- C'est possible, oui.

- C'est moi qui les ai prévenu tout à l'heure. Tu aurais dû la voir, elle était folle d'inquiétude.

- J'essaierai de lui parler tout à l'heure. Mais on ferait mieux de rentrer pour l'instant.

- Delvin, je suis désolée pour ton père. Ça va aller ?

- Il me faudra un peu de temps, mais oui, ça va aller.

Ils s'embrassèrent brièvement, avant de prendre la direction du Château. L'air frais sur le visage de Delvin lui fit du bien. Ce qu'il avait pu être stupide ! Il en avait presque honte. Le renoncement eût été la pire chose qu'il aurait pu infliger à ceux qu'ils l'aimaient, et bien sûr et surtout, à son père. Delvin se jura bien qu'à l'avenir, il ne les décevrait plus.

Le cours de Défense contre les forces du Mal était commencé depuis bien trop longtemps pour que Chloëlle, Phil et Delvin puissent y assister. Céleste quant à elle, semblait avoir été admise malgré son retard. Du fait que tous les élèves étaient en classe, les couloirs du collège étaient déserts, ce qui constituait pour Delvin un avantage appréciable. Chloëlle, après s'être assurée une dernière fois que Delvin allait suffisamment bien, prit congé des deux "garçons" pour s'en aller terminer quelque devoir à la bibliothèque. Delvin et Phil décidèrent qu'un bain bien chaud dans la salle de bain des préfets leur ferait le plus grand bien. Certes, Phil n'était pas préfet et l'usage de ce lieu lui en était par conséquent interdit. Mais vues les circonstances, il n'était pas contre enfreindre un peu plus les règlements de l'école. En réalité, Delvin soupçonnait son ami de ne pas vouloir le laisser seul, ce dont il lui était reconnaissant. Evidemment, ils choisirent des baignoires séparées plutôt que l'immense bassin, Phil étant toujours affublé des atouts féminins. Quand il eût pénétré dans l'eau chaude et savonneuse, Delvin sentit que toute la tension de son corps se dissipait, ses muscles se détendaient peu à peu, mais en même temps, une grande fatigue le gagnait. Heureusement, les paroles de Phil l'aidaient à se maintenir éveillé.

- Si ce n'est pas malheureux ! se plaignit-il. Être obligé de me déshabiller à l'abri des regards des copains. J'ai vraiment hâte de redevenir moi-même !

- C'est si terrible que ça ? s'enquit Delvin.

- Ça dépend pour quoi. Par exemple, je suis assez gêné pour courir si tu me comprends bien…

- Je comprends, répondit-il Delvin un peu amusé. Et c'est tout ?

- Non ! Tu savais que les filles se faisaient parfois pincer les fesses ? Il y a vraiment des pervers !

- Qui t'a pincé les fesses ?

- Je n'ai pas eu le temps de le voir. C'était en sortant de la Grande Salle. Il y avait beaucoup de monde et je n'ai rien vu venir. Remarque, c'est peut-être mieux ainsi, car je serais peut-être en train de moisir à Azkaban si j'avais mis la main sur celui qui m'a fait ça.

- Tu aurais peut-être bénéficié de circonstances atténuantes, se risqua Delvin.

- Ça m'étonnerait franchement. Avec ce que je lui aurais fais…

Phil s'octroya quelques minutes en se tenant le menton, l'air pensif, histoire de ne pas omettre un désavantage que lui imposait sa nouvelle condition.

- Ah oui ! Céleste m'a dit qu'il fallait que je m'attende à avoir… Tu sais… Des règles… Elle m'a donné d'ailleurs quelques conseils…

- C'est surréaliste. Si on t'avait dit que tu aurais une conversation de ce genre avec Céleste…

- En fait, le seul point positif, réfléchit Phil. C'est que je me trouve jolie. J'en deviens un peu trop narcissique d'ailleurs…

- Si je comprends bien, fit Delvin sur le ton de la provocation. Tu n'es pas très différent du Phil que je connais. Tu es certain de ne pas t'être pincé toi-même les fesses ?

- Ha Ha Ha ! Comme c'est drôle ! Je vais t'en faire boire moi, de cette foutue potion. Tu ricaneras moins quand tu seras dans ma situation. Et là, c'est moi qui te harcèlerai le postérieur !

Avoir cette conversation légère avec son ami fit à Delvin le plus grand bien. Plus tôt dans la matinée, il avait cru que plus rien dans sa vie ne lui prêterait à rire ; pas avant très longtemps du moins. Mais le temps d'une discussion, tout était pour ainsi dire redevenu normal, si tant est qu'on puisse qualifier de "normal" le fait d'étudier la sorcellerie et que du jour au lendemain, vous pouviez vous retrouver avec des ailes de chauve-souris à la place des oreilles, ou, comme dans le cas présent, transformé en fille. Puis, les évènements de la nuit revinrent à l'esprit de Delvin. Tous n'étaient pas dramatiques, loin s'en faut. La problématique était d'isoler un souvenir en particulier de tous les autres, beaucoup plus funestes.