Lignage Singulier
Après avoir déjeuné succinctement, Delvin descendit aux cachots en compagnie de Phil pour assister au cours de potions. L'absence de soleil au dehors assombrissait considérablement l'atmosphère du château, la rendant pesante et lugubre. Et alors que l'après-midi ne faisait que commencer, plusieurs lampes, cheminées et torches furent allumées pour donner un peu de chaleur et de lumière à l'immense bâtisse. En chemin, certains élèves se retournaient sur le passage de Delvin, ne manquant pas de lui adresser un sourire compatissant et maladroit. Quelques portraits se permirent de chuchoter des commentaires que Delvin ne comprit pas. Céleste, pour sa part, prenait soin de rester à l'écart, trop mal à l'aise pour se sentir le droit de former le trio. Une fois arrivés dans la partie la plus froide du château, ils y retrouvèrent les Poufsouffle qui attendaient déjà devant la porte. Sitôt qu'il les vit, Casper vint à la rencontre des deux Serdaigle.
- Salut, fit le jeune homme d'une voix timide.
- Bonjour, Casper, répondirent Delvin et Phil d'une même voix.
- Delvin, je suis désolé pour ton père. Je sais que ce n'est pas facile…
- Merci, répondit ce dernier un peu embarrassé.
Mais le grincement de la porte qui s'ouvrit évita à Delvin de poursuivre cette conversation délicate, Malva Buddle s'écartant de l'embrasure afin de les laisser entrer. A la place de sa voix mielleuse et sarcastique, elle se contenta de renifler bruyamment et de s'essuyer le nez dans un mouchoir douteux. Comme à son habitude, Delvin s'installa aux côtés de Casper qui sortait déjà ses affaires de son sac. Le professeur de potions était, depuis quelques jours déjà, méconnaissable. Certes, elle avait toujours cette allure de très vieille femme décrépite, mais elle avait abandonné sa traditionnelle robe noire et miteuse pour une autre, tout aussi miteuse, de couleur mauve. Ou pour être exact, une robe qui, dans un temps reculé, avait due être mauve. Personne n'y avait prêté attention jusqu'alors, mais la doyenne des professeurs avait aussi tenté de se maquiller ; et le résultat était à la fois comique et terrifiant. Elle avait manifestement beaucoup pleuré, faisant couler le fard des yeux le long de ses joues flasques, et le rouge apposé sur ses lèvres donnait à sa bouche l'aspect d'une plaie ouverte. Assise derrière son bureau, tenant dans les mains un exemplaire de la Gazette du Sorcier, elle fixait Delvin d'un regard triste et embué.
- Toutes mes condoléances mon garçon, dit-elle d'une voix vibrante d'émotion. C'est un véritable malheur qui s'abat sur vos jeunes épaules…
Delvin ne sut quoi répondre et se contenta, tout comme la plupart des élèves, d'ouvrir la bouche de stupéfaction. A ce moment précis, il se demanda même s'il n'était pas la victime d'un cauchemar particulièrement tordu.
- Vous savez, mon garçon, je l'ai très bien connu, votre père. C'était un élève très brillant, mais… je ne l'aimais pas du tout, précisa-t-elle avec une pointe de regret dans la voix.
Heureusement pour Delvin ainsi que pour ses camarades, les manifestations physiques à l'étonnement sont limitées, car dans le cas contraire, il eut été fort probable que leurs mâchoires touchassent le dessus de leurs tables…
- D'ailleurs, je n'ai jamais aimé qui que ce soit, poursuivit Buddle. Vous et votre voisin véritablement moins que les autres. Mais c'est différent aujourd'hui, et je trouve très triste ce qui vous arrive. Je suis littéralement bouleversée…. Si vous avez besoin de quoi que ce soit mon petit, vous savez que vous pouvez compter sur moi, n'est-ce pas ?
- Heu… répondit Delvin.
En réagissant de la sorte, Delvin avait le sentiment qu'il venait de fournir la réponse la plus complète possible. Cette fois, il en était sûr, il était bel et bien en train de rêver. Le professeur de potions le gratifia d'un sourire bienveillant, s'essuya le nez, puis les yeux avec son mouchoir crasseux, et se racla la gorge pour s'éclaircir la voix.
- Ce drame ne doit pourtant pas nous faire oublier notre travail et le fait que je dois vous préparer pour vos ASPIC de l'année prochaine. Mais pour nous remonter un peu le moral, j'ai décidé de vos révéler les secrets de L'Amortentia. Oui, vous avez bien entendu ma petite poule, rajouta Buddle en tapotant gentiment la joue de Josy McRail. Vous allez enfin savoir comment préparer le plus célèbre des filtres d'amour…
C'en était trop. L'opinion de Delvin, partagée par la majorité de la classe, était que la vieille venait de gagner un aller simple pour St Mangouste. Il voulut que Casper confirme sa sentence mais il remarqua que ce dernier était le seul à ne pas afficher un air ahuri. Au contraire, il avait du mal à contenir le sourire de ceux qui viennent d'assouvir une vengeance jubilatoire.
- C'est toi qui es responsable de ce changement, n'est-ce pas ? interrogea Delvin.
- Tout à fait, confessa-t-il l'air faussement coupable.
- Qu'est-ce que tu lui as fait ?
- J'ai profité des retenues pour endormir sa méfiance, chuchota Casper. Comme j'exécutais sans broncher toutes les corvées qu'elle me demandait, elle a finit par se lasser de me harceler. En secret, j'ai étudié un sortilège qui permet d'enfermer l'esprit de quelqu'un dans un flacon. Il se nomme Spiritus Privatus. Mais dans ce cas, je ne voulais enfermer que le côté "noir" de la personne, tout ce qui fait qu'elle est détestable.
- Tu es en train de me dire que tu as inventé une variante à ce sort ? questionna Delvin admiratif.
- Oui, admit simplement Casper. La difficulté résidait dans le fait que c'est à la fois un sortilège et une potion, et il m'a fallu presque deux semaines d'exercices intensifs sur des rats pour le maîtriser. Le samedi avant Halloween, j'ai profité qu'elle était partie chercher quelque chose dans son armoire pour introduire dans une de ses fioles le breuvage qui prépare la victime à recevoir le sort. Il ne restait plus qu'à attendre qu'elle ait une petite soif, ce qui ne fut pas bien long ; elle doit avaler régulièrement toutes sortes de fortifiants pour être capable de tenir debout.
Casper se retourna car Phil venait de se pencher vers eux pour prendre part à leur conversation.
- Bref, continua-t-il. Grâce à l'incantation, j'ai réussi à extraire l'âme maléfique de Buddle et à l'introduire dans une flasque. Par précaution, je lui ai jeté un petit sortilège d'amnésie pour qu'elle ne me cause pas d'ennui. Il ne subsiste maintenant d'elle que le côté positif et franchement, qui aurait cru qu'il y en eût autant dans cette vielle carcasse ?
- C'est peut-être parce qu'il n'y a plus sa méchanceté pour contrebalancer, supposa Delvin.
- Peut-être…
- Et la flasque, tu en as fait quoi ? interrogea Phil.
- Elle est là-haut, répondit Casper en désignant une poutre près du plafond. Fixée bien à l'aplomb de son bureau. Comme ça, Buddle la tyrannique est obligée de supporter à longueur de journée une Buddle débordante de bonté…
- Je pense qu'on ne pouvait pas trouver un châtiment plus adapté, dit Delvin.
- Mais pourquoi avoir pris un tel risque ? demanda Céleste qui intervenait à son tour. C'est à cause de ce qu'elle t'a dit la dernière fois ? Tu imagines si ton plan avait échoué ? Elle t'aurait probablement écharpé… Et si elle ne l'avait pas fait, tu purgerais…
- Une peine de prison à Azkaban, termina Casper. Je sais. Il y avait des exemples cités dans le livre où j'ai trouvé la formule.
- Alors pourquoi ? insista-t-elle.
- Parce que ma sœur a eu un accident pendant un de ses cours, expliqua Casper.
- J'ignorais que tu avais une sœur, s'étonna Delvin.
- C'est normal, elle a cinq ans de plus que moi et je n'en parle jamais. Le cours de potions était la matière où elle avait le plus de difficultés, et bien sûr, Buddle se faisait un devoir de la persécuter. Un jour, elle s'est trompée dans la préparation d'un breuvage cognitif… et… depuis, elle est incapable d'apprendre quoi que ce soit. Elle ne sait même plus parler… Si je me suis énervé en classe, c'est parce que Buddle m'a dit que ma sœur avait eu ce qu'elle méritait et que de toutes façons, on ne voyait pas une grande différence entre avant et après l'accident.
- C'est épouvantable, fit Céleste horrifiée. Si j'avais su, je t'aurais apporté mon aide…
- Moi aussi, ajouta Delvin. Encore que je pense que la punition est trop douce.
- Allons, allons, coupa Buddle qui passait dans les rangs. Veuillez vous concentrer mes chéris, c'est un exercice difficile que de faire naître l'amour.
Les quatre amis la regardèrent s'éloigner avec dégoût. Peu importait ce qu'elle était devenue, elle resterait à jamais l'incarnation de la méchanceté : un chancre qui témoigne de l'infection souvent invisible, mais pourtant bien présente, qui gangrène insidieusement les qualités humaines.
Le reste de l'après-midi étant libre, Céleste proposa à Delvin et à Phil de rattraper le cours de Défense contre les Forces du Mal auquel ils n'avaient pu assister le matin-même. Seulement, des images de la nuit précédente revenaient sans cesse à l'esprit de Delvin si bien que cela affectait grandement sa capacité à se concentrer. Il décida donc d'aller se promener dans le parc, afin que son ami profite pleinement de ce que Céleste avait à lui apprendre.
Les pieds de Delvin s'enfonçaient légèrement à chacun de ses pas sur la pelouse du domaine en produisant des petits bruits d'éclaboussement. Le ciel était toujours aussi couvert, ce qui donnait au lac une couleur inquiétante de bière brune. Sur les rives, un élève utilisait le sortilège de lévitation pour propulser le plus loin possible des petites pierres dans l'eau. En approchant, Delvin reconnut le jeune garçon de Gryffondor brutalisé quelques semaines plus tôt par Vladimir et Cruor. La dernière fois qu'il était venu près du lac, Delvin avait lui aussi été agressé par ces mêmes individus. Il scruta les alentours pour être certain que ces brutes ne se cachaient pas dans les parages, mais seul le vent donnait vie aux buissons qui venaient mourir à quelques mètres de l'eau.
- Bonjour, fit Delvin à l'intention du jeune Ghast.
- Bonjour Delvin, salua-t-il en retour. Je ne t'avais pas entendu.
- Tu connais mon nom ?
- Bien sûr que je le connais. Tu es préfet, et je n'oublie pas que c'est toi qui m'a sauvé. De plus, avec la Gazette de ce matin, tout le monde sait qui tu es, désormais.
- La Gazette, j'avais presque oublié…
- Je n'ai jamais eu l'occasion de te remercier pour ce qui tu as fait. Merci. Et tu remercieras aussi ton amie.
- Je le ferai, dit Delvin. Mais ni elle ni moi ne connaissons ton prénom…
- C'est Mathias, répondit le jeune garçon.
- Dis-moi, Mathias : Tu sais ce que te voulaient les deux Serpentard ?
- Ils voulaient… me… punir, répondit-il soudain angoissé.
- Te punir ! s'exclama Delvin surpris. Mais de quoi ?
- Ils voulaient m'obliger à dérober un vieux livre dans la réserve de la Bibliothèque. Mais j'ai refusé…
- Et quel livre était-ce ?
- Je ne sais pas. Ils ne m'auraient donné le titre que si j'avais accepté.
- Comment sais-tu alors qu'il était vieux ? déduisit Delvin. Beaucoup de livres sont très vieux à la Bibliothèque.
- C'est la seule chose qu'ils m'aient dite : "Tu vas aller nous chercher un très vieux livre dans la réserve" récita Mathias.
- Mais pourquoi toi ?
- Je pense que c'est parce que je suis le neveu du bibliothécaire, et qu'il me laisse aller où je veux.
Alors que Delvin quittait Mathias pour prendre des nouvelles de Fulgur chez Hagrid, deux petites mains sales écartaient précautionneusement les buissons. Une créature observait de ses yeux jaunes le jeune Serdaigle s'éloigner. Elle esquissa un sourire diabolique car, malgré son oreille manquante, elle en avait suffisamment entendu pour en faire le rapport à son maître.
D'après Hagrid, le faucon se remettait lentement de sa blessure car il avait été la victime d'un sortilège de dislocation. Tous les os de sa patte se déboîtaient chaque fois que le géant enlevait la petite atèle qu'il avait confectionné. On ne connaissait qu'un seul remède à ce maléfice : le temps. Pendant plus d'une heure, les deux jeunes gens discutèrent de choses et d'autres. De la mort, notamment. Mais Delvin réalisa quelle était sa chance, combien il était précieux d'être entouré. Quelques heures plus tôt, il s'était senti désespérément seul. Mais seul, il ne l'était pas.
Sur le chemin du retour, Delvin aperçut des joueurs sur des balais et il décida de faire un détour par le terrain de Quidditch. Il observait depuis une vingtaine de minutes l'équipe des Serdaigles quand il se résolut à rentrer au Château afin de se réchauffer. Le froid mordant devait faire subir aux joueurs une véritable épreuve et il se félicita intérieurement de ne plus avoir à endurer les séances d'entraînement par mauvais temps. C'était le seul aspect de ce sport qu'il ne regrettait pas.
Les portes de la Grande Salle étaient grandes ouvertes et sur la table la plus proche, des plateaux d'argent proposaient des boissons chaudes, quelques petits gâteaux ainsi que des viennoiseries. Delvin opta pour un chocolat bouillant et monta les escaliers en direction de la salle commune. A cette heure, la pièce était remplie d'élèves discutant joyeusement, chahutant ou, pour les plus courageux, tentant de travailler. Assise, recroquevillée dans un fauteuil près de la fenêtre, Céleste, manifestement absorbée par ses pensées, observait la pluie qui s'écrasait à nouveau contre les carreaux. Les ombres que produisaient les gouttes de pluie projetées sur son visage donnaient l'illusion qu'elle pleurait. Delvin s'approcha d'elle et lui posa une main sur l'épaule.
- Tu vas bien ? questionna-t-il d'une voix douce.
- C'est à toi qu'il faut demander ça.
- Ça dépend des moments, mais ça va, avoua-t-il.
- Delvin, commença Céleste. Je voudrais...
- Pas ici, coupa-t-il. Viens, nous serons plus tranquilles là-haut.
Ils montèrent ensemble l'escalier en colimaçon et Delvin ferma la porte de son dortoir pour étouffer le brouhaha de la salle en contrebas. Au moment où Céleste ouvrit la bouche pour parler à nouveau, elle remarqua qu'une enveloppe était posée sur le lit de son ami.
- Regarde, dit-elle. Il y a une lettre pour toi.
- C'est l'écriture de Dumbledore, dit Delvin en ouvrant l'enveloppe. Oh !
- Qu'est-ce qu'il y a ?
- Sur le côté du lit. Il y a le… coffre…de…mon père.
Le bois et les ferrures étaient noircis par la suie de l'incendie, mais le coffre devait être ignifugé magiquement car il demeurait parfaitement intact. Céleste et Delvin s'assirent sur le bord du lit et lurent la lettre du professeur de métamorphose.
Cher Delvin,
Les enquêteurs du ministère m'ont apporté ce coffre qu'ils ont retrouvé dans les décombres. Je ne pense pas qu'ils aient été en mesure de l'ouvrir car il semble très bien protégé. Malgré l'insistance de Vinitius, je me suis refusé à lui apporter mon concours pour forcer la serrure car je ne pense pas que Melchior l'eût souhaité. Toutefois, si tu y découvres des éléments qui peuvent éclaircir ce drame, je te demande d'avoir la gentillesse de m'en faire part.
Je souhaiterais également que tu viennes me voir demain dans mon bureau à neuf heures. J'ai pris les dispositions nécessaires pour les funérailles de ton père et je voudrais en discuter avec toi.
A demain
Albus Dumbledore.
PS : N'hésite pas à demander un somnifère à notre ravissante infirmière si tu as des difficultés pour trouver le sommeil.
C'était la première fois que Delvin essayait de rouvrir ce coffre depuis bien des années. Mais alors qu'il y avait toujours échoué, principalement du fait qu'à l'époque, il ne possédait pas encore de baguette, il avait la certitude qu'il y parviendrait cette fois-ci. Il prononça la formule magique qui ouvrait les serrures et le cliquetis libérant le mécanisme se fit entendre aussitôt. Les vielles robes de sorcier de Melchior, posées sur le dessus, étaient soigneusement pliées et dégageaient une odeur familière. Une boule se forma dans la gorge de Delvin. Céleste remarqua l'émotion de son ami et lui prit la main.
- S'il te plait Céleste, demanda Delvin. Tu veux bien vider le coffre pour moi ?
- Bien sûr.
Elle sortit les quelques livres, les fioles et enfin, la boîte de métal.
- Ce sont les anneaux dont tu m'as parlé une fois, c'est ça ? Ceux qui permettent de communiquer par la pensée ?
- Les anneaux de Télès, oui.
- Je sais à qui tu devrais l'offrir, dit-elle en regardant Delvin d'un air entendu.
- Tu crois que Chloëlle accepterait ?
- Je ne pensais pas à elle, banane. Mais à moi…
- Tu n'en loupes pas une, toi.
- Et bien quoi ? Il n'y a pas de mal à essayer, si ?
- Non, dit Delvin en souriant. Il n'y a pas de mal.
Delvin tendit la boîte à Céleste afin qu'elle la range dans le coffre, mais elle arrêta subitement son geste.
- Attends, il y a quelque chose dans le fond. C'est un grand parchemin, je crois.
Ils déplièrent ensemble le document qui, au final, mesurait plus d'un mètre de haut.
- L'arbre généalogique de ta famille, Delvin. L'arbre des Malbranche.
- J'ignorais qu'il y en eut un, dit Delvin décontenancé.
Pendant cinq minutes, ils s'amusèrent à remonter dans la généalogie des Malbranche. Au cours des siècles, l'orthographe avait légèrement changée car le nom s'écrivait autrefois "Malebranche". Le plus troublant, hormis le fait qu'il remontait à une période éloignée, c'était la simplicité de l'arbre. Melchior, qui était enfant unique, n'avait eu qu'un fils. Ça, Delvin le savait. Ce qu'il ignorait en revanche, c'était que son grand-père n'avait jamais eu de frère ou de sœur. Pas plus que son arrière grand-père, et son père avant lui…
- Tu as vu ça, Céleste ? à chaque génération, il n'y a qu'un seul enfant. Et à chaque fois, c'est un garçon !
- Mince ! lui répondit-elle. Moi qui voulais des filles…
- Tu veux bien être sérieuse une minute ! s'agaça Delvin en se replongeant aussitôt dans l'histoire de sa famille.
Céleste se recula légèrement et fit un pied de nez à Delvin qui ne le remarqua pas. Puis à son tour, elle se concentra à nouveau sur le document.
- Ce n'est pas tout, observa-t-elle au bout d'un moment. Je crois que toutes les femmes sont des moldues ! Regarde, il y a un "m" entre parenthèse à côté de leur nom !
- C'est peut-être ce dont mon père voulait me parler. Il voulait me dire quelque chose à propos de notre famille. C'est sûrement ça !
- Tu crois vraiment ? demanda Céleste septique.
- Et qu'est-ce que ça pourrait être d'autre ? Tu ne trouves pas bizarre qu'il n'y ait à chaque fois qu'un seul enfant mâle, né d'une mère moldue et d'un père sorcier ?
- Tu as peut-être raison, Delvin. Mais pourquoi ?
- C'est peut-être lié à une malédiction ou à quelque chose dans notre sang, supposa Delvin. Comment savoir ?
- Tu devrais en parler à Dumbledore, suggéra Céleste. Il pourra peut-être t'en dire plus. C'était la seule personne en qui ton père avait confiance, non ?
- Oui, le seul sorcier.
- Alors, s'il reste quelqu'un qui sait pourquoi vous n'aimez pas les sorcières dans votre famille, ce qui est, si tu veux mon avis, complètement stupide, c'est bien lui.
Comme l'avait supposé Dumbledore, Delvin avait dû prendre un somnifère afin de trouver le sommeil. Il en avait résulté que sa nuit lui avait semblée presque inexistante, comme un vide dans l'espace et le temps. Mais c'est relativement bien reposé qu'il frappa, légèrement en avance, à la porte du directeur adjoint. Il avait apporté dans son sac l'arbre généalogique.
- Entre, Delvin, fit Dumbledore.
- Bonjour professeur, dit le jeune Malbranche en pénétrant dans le bureau parsemé d'objets variés et souvent précieux.
- Bonjour Delvin, répondit Dumbledore d'une voix chaleureuse. Comment vas-tu ce matin ?
- Un peu mieux, monsieur. Merci.
- À la bonne heure. Aurais-tu quelque chose à me demander ? l'interrogea-t-il en le regardant par-dessus ses lunettes en demi-lune.
- Oui, professeur, acquiesça Delvin. Mais avant, je voudrais vous montrer ceci, dit-il en posant le parchemin devant Dumbledore. Je l'ai trouvé dans le coffre de mon père.
Le vieux sorcier le déplia délicatement de ses mains longues et fines, réajusta ses lunettes sur son nez aquilin, et l'examina attentivement pendant plusieurs minutes. Quand il releva la tête, Delvin remarqua que Dumbledore fronçait les sourcils, manifestant ainsi sa perplexité.
- Voilà un arbre bien inhabituel, finit-il par dire.
- Savez-vous quelque chose à son sujet ? demanda Delvin impatient.
- J'ai bien peur que non, admit Dumbledore. A ma connaissance, c'est un lignage sans précédent…
- Professeur, je pense que c'est en rapport avec ce que mon père voulait me dire. Dans sa lettre, il parlait d'une révélation sur notre famille.
- C'est plus que probable, en effet. Et il est possible que nous tenions-là le motif de l'agression de Melchior. Comme je le craignais, je pense que c'est toi qui es la véritable cible des meurtriers de ton père.
- Nalia, la fée Sylvestre que vous avez vue près de moi, pense également que je suis menacé. Mais pourquoi moi ? Qui pourrait vouloir me tuer ? Qu'ai-je de spécial à la fin ? enchaîna Delvin d'une voix plus forte qu'il ne l'aurait voulu.
- Ainsi elle se nomme Nalia, répéta Dumbledore pour que Delvin se focalise sur autre chose que le danger qui planait au dessus de sa tête. C'est charmant. Mais pour répondre à tes questions, Delvin, ce n'est pas nécessairement à ta vie que l'on en veut. Je ne le pense pas, d'ailleurs. Cela n'aurait pas de sens.
- Pourquoi donc ?
- Parce qu'on aurait pu le faire avant. Quand tu étais chez ton père par exemple. Votre ferme était isolée, il était plus aisé de t'atteindre là-bas plutôt qu'à Poudlard. Non, je pense que c'est autre chose.
- Professeur, toujours d'après Nalia, il est possible que j'ai un lien avec…Merlin, acheva Delvin après un moment d'hésitation.
- Ah oui ? s'étonna Dumbledore vivement intéressé. Et pourquoi pense-t-elle cela ?
- C'est à cause de ma baguette. Elle renferme un poil de sa barbe. Nul autre que moi ne peut s'en servir. Et il y a aussi que, d'après le professeur Sangfrousse, je maîtrise le sortilège de multiplication mieux que n'importe quel autre sorcier. Or, il parait que Merlin était célèbre pour ça, pour apparaître aux quatre coins du pays en même temps.
- Et aussi pour le formidable métamorphomage qu'il était, ajouta Dumbledore en réfléchissant. Voilà qui est très intéressant.
- Mais je ne peux pas être son descendant, argumenta Delvin. De ce qu'on sait, Merlin n'a pas eu d'enfant, et cet arbre généalogique remonte assez loin pour que …
Mais Delvin s'interrompit en même temps que Dumbledore relevait soudainement la tête. Tous deux venaient de mettre le doigt sur un élément important.
- Remarquablement observé, Delvin, dit le sorcier le regard pétillant. Cet arbre nous permet de formuler une hypothèse… Si l'on prend en considération la longévité étonnante des sorciers, l'origine de cet arbre, qui commence avec Taëlsin Malebranche, nous ramène approximativement... mille cinq cents en arrière… Soit l'époque où vécu Merlin, à peu de choses près.
- Ainsi, mon aïeul aurait connu Merlin ? demanda Delvin.
- C'est envisageable. Merlin lui aura peut-être confié une mission, ou plus vraisemblablement un pouvoir. Ce pouvoir constituant depuis quinze siècles l'héritage ancestral des Malbranche. Chacun d'entre vous le lègue depuis à un fils unique. Fils qui, chaque fois, à pour mère une moldue. Et ce pouvoir, Delvin, c'est toi qui en es aujourd'hui le détenteur.
- Mon père le savait ! Il voulait me le dire et c'est pour l'en empêcher qu'on l'a tué.
Pour la première fois depuis sa rencontre avec Nalia, Delvin détenait enfin un élément de réponse. Une base sur laquelle il pouvait s'appuyer.
- J'ai quelques amis au Royaume Uni et en France qui pourraient peut-être nous aider, dit Dumbledore. Je vais leur écrire dès aujourd'hui.
- En France ? s'étonna Delvin.
- A l'époque, le Royaume de Bretagne regroupait l'actuelle Angleterre, le Pays de Galle et ce que l'on nommait la Petite Bretagne ou si tu préfères, l'actuelle Bretagne française. Avec un peu de chance, des archives concernant Merlin se trouve peut-être là-bas. Il faut collecter un maximum de renseignements sur lui et sur ta famille, Delvin. A ce sujet, je te suggère de faire un tour dans les rayons de notre bibliothèque. Poudlard recèle des trésors d'informations et de secrets. Je vais te signer une autorisation pour que tu jouisses d'un libre accès aux livres de la réserve. Seulement, je te recommande la plus grande prudence car tu n'es pas sans savoir que certains ouvrages sont très dangereux.
- Professeur ?
- Oui, Delvin.
- Devons-nous parler de tout ça à Vinitius de Falstor ?
Dumbledore s'adossa contre son fauteuil et sembla prendre quelques secondes de réflexion.
- Je ne crois pas, finit-il par dire. Vinitius est très intelligent, ce qui pourrait nous être utile, mais plus encore, il est très ambitieux. Je crains qu'il ne se serve de cette affaire pour prétendre à une nouvelle promotion. Peu lui importera si c'est à ton détriment.
- Bien, dit simplement Delvin.
- A ce propos, Vinitius m'a informé que le bout de tissu retrouvé dans la gueule de Bergamote provenait d'une étoffe de très grande qualité. Nous pouvons donc en déduire qu'un des agresseurs est fortuné. Malheureusement, c'est insuffisant pour savoir où le vêtement a été acheté.
A l'évocation du nom de sa chienne, Delvin éprouva un sentiment de tristesse. Melchior la lui avait offerte quelques années avant son entrée à Poudlard. Dumbledore remarqua le changement d'attitude de son élève et répugna intérieurement d'avoir ravivé chez Delvin des souvenirs douloureux. Néanmoins, il devait encore aborder avec lui un sujet délicat.
- Delvin, dit-il de sa voix la plus posée. Les funérailles de Melchior se dérouleront samedi dans neuf jours. Il faut que tu t'attendes à ce que beaucoup de gens soient présents, notamment des personnes influentes. Ton père était très apprécié de notre communauté quand il était en fonction. Le ministre de la Magie en personne a prévu de faire un discours. Voudras-tu également en faire un ?
- Je n'y avais pas pensé, avoua Delvin. Non, je ne pense pas.
- Comme tu le souhaites. Il y a un dernier point dont je veux te parler. Conformément à ce que souhaitait Melchior, un bûcher sera installé près du Loch… Je te demande te réfléchir à la personne qui doit se charger de…
- Accepteriez-vous, monsieur ? s'empressa-t-il de demander. Je sais que vous étiez amis.
- Ce sera un honneur pour moi, Delvin.
- Merci, monsieur.
- Je t'en prie, Delvin. Je t'en prie.
Les jours qui suivirent ne furent pas pour Delvin des plus agréables. Pendant les cours, son esprit se focalisait machinalement sur tout autre chose que la matière enseignée, et il recourait tous les soirs au sortilège de multiplication pour ne pas prendre trop de retard dans ses devoirs. C'était le seul domaine dans lequel il faisait des progrès considérables, si bien qu'il décidait lui-même quand dissiper ses doubles. Mais il apparut toutefois un revers à la médaille : plus il utilisait le sort fréquemment et longtemps, plus ses copies semblaient acquérir une personnalité propre. Un soir, l'une d'elle refusa même de travailler prétextant qu'elle préférait rejoindre Chloëlle. Le lendemain, Delvin se querella violemment avec une autre réplique de lui-même qui lui reprochait d'avoir choisi la Serpentard plutôt que de lui avoir préféré Céleste. Les rumeurs concernant l'incident ne tombèrent évidemment pas dans l'oreille d'une sourde… Delvin craignit qu'elles ne deviennent complètement autonomes et décida qu'il n'utiliserait cette capacité que dans les situations les plus extrêmes.
La seule bonne nouvelle fut le retour de Nalia, parfaitement rétablie. Sans doute en raison du froid précoce et des premières neiges qui commençaient déjà à tomber, la chevelure de la fée s'était teintée d'un blanc nacré qui lui conférait une aura de sagesse. Sa présence se révéla pour Delvin des plus réconfortante car elle jouait de son invisibilité pour garder constamment un œil sur lui. Il parvenait néanmoins à se réserver des moments d'intimité lors des rendez-vous avec Chloëlle, ce dont Nalia semblait s'irriter grandement, elle aussi. Mais à mesure que leurs liens se renforçaient, Delvin en apprit d'avantage sur les fées Sylvestres ainsi que sur la faune et la flore qui peuplaient la Forêt Interdite. Depuis plus de deux mille ans, Nalia et ses sœurs veillaient sur les arbres en soignant les plus vieux, en aidant les jeunes à se fortifier et en essayant de tempérer les plus agressifs. Autrefois, la forêt abritait un millier d'entres-elles, divisées en petites communautés réparties à divers endroits, chaque fois rattachées à un arbre nourricier. La longévité des fées, véritablement considérable, ne les avait pourtant pas protégées de la quasi extinction. La raison principale était la disparition des fées mâles au cours des siècles précédents. Car ces fées ne naissaient pas d'un arbre, mais bien de l'amour entre deux individus. Ce n'était qu'une fois adulte, c'est-à-dire vers trois ans, qu'elles choisissaient un arbre pour y vivre définitivement.
Inexorablement, le samedi arrivait bien trop vite au goût de Delvin que la cérémonie angoissait un peu plus chaque jour. La veille des funérailles, il repoussa au maximum le moment du coucher en discutant très tardivement avec Céleste et Phil, et il ne consentit à les libérer que lorsque ces derniers baillèrent à s'en décrocher la mâchoire. Au petit matin, n'ayant pas ferme l'œil de la nuit, Delvin se rendit dans la salle de bain des préfets à une heure où il savait qu'il serait seul. Il resta très longtemps sous un jet de douche bien chaude, les mains appuyées contre le carrelage, espérant que l'eau le débarrasserait de son malaise. En se rasant, il passa la main sur le miroir complètement embué à cause de la vapeur d'eau, et fut légèrement surpris par le reflet qui lui était renvoyé : celle d'un jeune homme qui avait mûri brusquement. Une sévérité dans le regard le faisait un peu plus ressembler à son père, désormais. Son malaise se mua soudain en détermination. Il se jura de venger la mort de son père, coûte que coûte, et puisque sa vie aussi était menacée, de vendre chèrement sa peau. Il enfila une robe couleur saphir, sa plus belle, et noua au tour de son cou une cravate noire.
Lorsqu'il sortit au dehors, une fine couche de neige recouvrait l'ensemble du parc et scintillait sous les premiers rayons de soleil. Le ciel, limpide et froid, annonçait une journée magnifique, la première depuis ce jour tragique. Vêtu d'un épais manteau de velours, Dumbledore, dans une posture élégante, contemplait l'aube mourante.
- Bonjour, professeur, dit Delvin dont les pas faisaient crisser la neige.
- Bonjour, Delvin, répondit le vieux mage. Je suppose la nuit à été longue.
- Effectivement, monsieur. Mais je vais bien, s'empressa-t-il d'ajouter.
- Avec le temps, Delvin, beaucoup de temps, tu t'habitueras à cette douleur. Et ce faisant, elle te fera moins mal…
- Parleriez-vous en connaissance de cause, monsieur ?
- Je suis un déjà un vieil homme, Delvin. Et les expériences d'un vieil homme ne sont pas faites que de joies…
- J'en suis navré, dit Delvin avec sincérité.
- Non, il ne faut pas, répondit Dumbledore, un sourire bienveillant illuminant son visage. Mais dis-moi, ajouta-t-il en regardant par-dessus l'épaule du jeune homme. Pourrais-je te demander un service ?
- Bien sûr, monsieur !
- En réalité, c'est de ton amie Nalia dont j'aurais besoin, si elle y consent, naturellement.
Delvin fut très étonné par cette requête même s'il n'avait pas oublié que le professeur de métamorphose était en mesure de voir l'invisible.
- J'ignorais qu'il y eût encore des sorciers capables de telles prouesses, dit Nalia stupéfaite.
- Vous me flattez, très chère, répondit Dumbledore souriant, en regardant la fée par-dessus ses lunettes. Vous me feriez rougir si ce froid matinal ne s'en était pas déjà chargé.
- Je pense savoir ce que vous voulez me demander et j'accepte bien volontiers. Seulement, pour que je puisse y parvenir, il me faut savoir s'il y a un chêne suffisamment grand près de la demeure de Delvin.
- Un chêne ? s'étonna-t-il. A environ un kilomètre de chez moi, il y a un bosquet et je crois bien qu'il y en a plusieurs.
- Voilà qui nous arrange grandement, conclut Dumbledore.
Céleste et Phil arrivèrent quelques minutes plus tard, bientôt suivis par Casper, Chloëlle, quelques autres élèves, principalement des Serdaigles de sixième année, ainsi que par l'ensemble des professeurs, le directeur excepté. Sans doute craignait-il que ses moustaches perdent en élégance au cours de la cérémonie. A la vue de Malva Buddle qui commençait déjà à pleurer, Dumbledore remarqua sur le visage de Delvin une expression de franche désapprobation, voir de dégoût.
- Chère Malva, intervint-il. Auriez-vous l'extrême gentillesse de bien vouloir assister le professeur Dippet pendant les quelques heures où nous serons absents ? Je ne voudrais pas que nos élèves pensent que Poudlard est sans surveillance.
- Vous croyez, Albus ? demanda Buddle dans un reniflement.
- J'en suis certain. Vous savez qu'elle importance notre Directeur accorde à la discipline.
- Bien, dans ce cas, je vous retrouve tout à l'heure, dit-t-elle en s'en retournant vers le château.
Dumbledore en tête, le petit groupe se mit en marche en direction de la bordure de la forêt. Ils s'arrêtèrent devant un chêne imposant et attendirent quelques minutes, dans un silence interrogateur. Le professeur de métamorphose croisait ses mains dans son dos, lançant des regards à l'assemblée de temps à autres. Soudainement, l'arbre se mit à produire des bruits de craquement inquiétants, tandis que deux de ses branches les plus massives se mouvaient à la manière de bras géants. Les rameaux convergèrent vers le centre du tronc et commencèrent à en écarter les parois. A la stupéfaction générale, un grand creux permettait désormais à un homme de pénétrer à l'intérieur du chêne. Dumbledore s'y engouffra pour y disparaître aussitôt. Après une courte hésitation, Delvin pénétra à son tour tout en se demandant ce qui allait se passer. Face à lui, un autre passage de taille à peu près identique permettait de ressortir de l'arbre, comme s'il le traversait simplement. Mais une fois au dehors, Delvin constata qu'il n'était plus du tout à Poudlard, mais bien dans le bosquet qu'il avait mentionné quelques minutes plus tôt. Derrière lui, un autre chêne maintenait le passage ouvert à l'aide de ses branches.
- Le voyage est bien plus calme qu'avec la poudre de cheminette, observa Delvin.
- N'est-ce pas ? approuva Dumbledore. Les fées Sylvestres ont des pouvoirs étonnants. Nous vous remercions, très chère, ajouta-t-il à l'intention de Nalia.
Mais la fée ne répondit pas afin de pas trahir sa présence. Quelques minutes plus tard, le petit comité commentait cette nouvelle façon de voyager avec enthousiasme. De l'avis de tous, c'était Dumbledore qui en était à l'origine.
Quand ils arrivèrent à la demeure de Delvin, il n'y avait pas moins de deux cents sorcières et sorciers réunis devant un immense bûcher sur lequel reposait le corps inerte de Melchior. Des bancs de bois alignés sur deux rangées permettaient à la foule de s'asseoir et d'avoir une vue sur une petite estrade qui trônait en tête. Vinitius de Falstor se tenait aux côtes du ministre de la Magie, lui adressant parfois discrètement une petite phrase. Delvin ne put s'empêcher d'être impressionné par la présence de tout ce monde. C'était comme s'il assistait aux funérailles d'une personne qui n'était pas son père. De lui, il ne connaissait que l'homme simple et solitaire, pas le sorcier qui avait occupé les plus hautes fonctions, bien connu du tout magique. Bertus Delafouille fut la première personne à venir à la rencontre de Delvin pour lui présenter ses condoléances. Mais il s'ensuivit un véritable défilé de personnes inconnues qui s'empressaient de venir serrer la main du jeune homme. Rapidement, Delvin en eut le tournis et ne fit plus que répondre machinalement à ces petites phrases adaptées à ce type de circonstances. Quand tous eurent accompli ce devoir, Delvin s'installa au premier rang, Chloëlle à ses côtés qui lui tenait la main. Puis, le ministre monta sur la petite estrade et commença son discours. Delvin n'écouta rien de ce flot de paroles assénées par un étranger, tout ministre qu'il fut. Il regarda pendant tout ce temps l'amoncellement de bois et adressa mentalement ses derniers messages d'amour à son père.
Quand le ministre eut terminé de parler, Dumbledore se leva pour accomplir le dernier vœu de Melchior. Tous les regards convergèrent dans un même mouvement vers le grand magicien. A ce moment, Chloëlle enserra le bras de Delvin et lui parla doucement.
- Delvin, je sais que ce n'est pas facile, mais ne crois-tu pas que ton père aurait préféré que ce soit toi qui l'accompagnes pour ce dernier voyage ?
Delvin reçut cette remarque avec la violence d'une gifle et éprouva subitement une profonde honte. C'était à lui de le faire, à lui et à personne d'autre. Il se leva donc, les jambes légèrement tremblantes, provocant au passage quelques commentaires murmurés, et arrêta son professeur qui était sur le point d'embraser le bûcher.
- Monsieur, commença Delvin la gorge serrée. Je vais le faire.
- En es-tu sûr ? demanda Dumbledore légèrement troublé.
- Je crois que c'est ce que papa aurait souhaité.
Dumbledore s'écarta pendant que Delvin saisissait sa baguette. Il la pointa lentement vers le bois et prononça la formule magique :
- Incendio !
Le bois s'embrasa aussitôt et gagna rapidement l'ensemble du bûcher funéraire. Discrètement, Dumbledore fit un petit geste avec sa propre baguette qui passa inaperçu de tous, faisant ainsi souffler un vent léger en direction du Loch.
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