Chapitre 2

- Liven ! Liven, réponds-moi ! Tu vas bien ?

La voix prend maintenant des inflexions inquiètes. Je m'empresse de la rassurer.

Ça va. J'ai juste été un peu surpris, c'est tout. Et toi ?

Tu es sûr ?

Sacrée Ewie. Même à cette distance, elle perçoit mon trouble. Je mens avec aplomb.

Sûr.

Tu me cherchais ?

Heu…

Que répondre à cette question ?

Quelque part, je suis heureux qu'elle ne soit pas là en ce moment précis. Ainsi, ses yeux violets, limpides, ne peuvent capter le tremblement qui s'est emparé de mon corps. Ses sourcils ne se froncent pas à la vue de mes mains secouées de spasmes comme celles d'un vieillard. Dans l'espoir de contenir leurs mouvements involontaires, je les serre de toutes mes forces mais en vain. La crispation ne tarde pas à se faire douloureuse. Découragé, je m'abandonne aux frissons exaspérants.

Je pensais à toi.

En vérité, mon désir de la revoir était si puissant que je l'ai réellement appelée, de toutes mes forces, et elle m'a entendue. Mais je lui dissimule soigneusement cette pensée.

Ewie, où es-tu ?

En route. Ecoute-moi, Liven. J'aimerais que tu me fasses une promesse…

Une promesse. Mais oui, bien sûr. Comment te refuser un cadeau aussi simple ?

Je t'accorderai tout ce que tu voudras ; mon amour, ma déesse, le moindre de tes désirs sera un ordre pour mon âme enfiévrée. La demande n'est pas grande, et cela me fera plaisir à moi aussi. Plaisir de te faire plaisir : des frissons agréables me parcourent à l'idée de ton regard brillant et approbateur. Toi mon idole, tellement aimée, tellement adorée… Moi aussi je veux te faire une surprise. Je ne dirai pas le point auquel j'ai hâte de te revoir : tu le constateras de tes yeux et tu en seras émue. J'en suis sûr. J'en suis sûr…

Je suis tellement pressé de t'avoir contre moi, car tu le sais, j'ai besoin de ton odeur, de ta chaleur, besoin de te voir, de t'entendre et de te toucher. Je brûle de te serrer contre moi, de passer ma main dans tes cheveux. Je te veux, je te veux à un point, j'en suis fou et l'attente me rend d'autant plus fébrile. Et je me j'agite, et je me retourne, et je piaffe comme un cheval à l'écurie entend son avoine approcher et cogne du sabot tandis que la brouette avance lentement et que la manne tant rêvée s'abat en cliquetant dans la mangeoire des voisins.

Ewilan revient à Gwendalavir !

Cette phrase est désormais mon refrain, mon hymne intérieur, ma berceuse qui rythme mes jours, accompagne mon sommeil et enchante mes nuits.

Forcément, nul ne saisit les raisons de ce sourire béat qui flotte sur mon visage, un visage transfiguré, vivifié, presque méconnaissable. Le chagrin m'avait rendu si sombre, et en un jour le bonheur m'enflamme et me fait rayonner.

- Est-ce bien Liven ?

- Oui !

- Ça alors ! Que lui est-il arrivé ?

Voilà, les ragots ont changé, et bien sûr, ils s'interrogent. Peu importe, je ne dirai rien. Ils me respectent trop pour me poser la question, et cela m'arrange car j'ai promis de ne point parler et je tiendrai parole. Comment pourrais-je mentir à mon adorée ?

Elle fait des mystères, eh bien moi aussi. Je fais fi de mon impatience. La promesse de son retour agit sur moi comme un élixir ; elle me ramène à la vie, m'ouvre les yeux sur un monde que je refusais de voir dans sa plénitude, dans l'éclat éblouissant de sa lumière, pourtant évidente.

Je ne me souvenais pas comme il était agréable de voir un sourire sur les lèvres de quelqu'un. Je ne me souvenais pas de la fraîcheur du vent, ni de sa musique, celle qu'il fredonne comme une valse pour me pousser à danser à chacun de mes gestes. Et depuis quand les couleurs du palais sont-elles si vives ?

Je vivais dans un bourbier de malheur et je m'y complaisais, je me prélassais dans les ténèbres, je me jetais amoureusement dans les bras de la démence. Son départ me tuait, son retour me ressuscite. A tout poison il existe un antidote, et le mien revient à temps pour me sauver.

Je traverse une ère de béatitude hébétée. De l'enfer, j'ai directement rejoint le paradis, mais je ne fais pas plus partie de la réalité que par le passé. Je me sens léger, j'ai l'impression de flotter en permanence sur un nuage porté par un souffle d'espoir invincible.

Bien sûr, je travaille encore, j'accomplis mes tâches quotidiennes avec un enthousiasme communicatif, une énergie débordante. Je suis un cerf qui galope, qui franchit tous les obstacles et échappe aux chasseurs pour rejoindre la seule biche de sa vie. Je l'attends ; de toute mon âme, je l'attends et je la désire.

Je prends bien garde à ne plus la contacter par accident. Elle aussi, elle a un emploi exigeant une surveillance de tous les instants, j'ai cru le comprendre en tout cas. En outre, elle craint de me révéler par erreur la raison de son retour, de gâcher une partie de sa surprise. Je la comprends et je lui cède bien volontiers, car j'éprouve également de la peur ; la peur de me trahir, la peur de la tenter, la peur de l'effaroucher. Quelque part, cette inquiétude me rend malade mais c'est là une souffrance bien moindre comparée à celle provoquée par son absence. Cette inquiétude-là tendrait plutôt vers l'agréable. Elle présage un événement heureux. Elle se rapproche de l'excitation et de l'impatience.

Ewilan revient à Gwendalavir !

Et un sourire idiot stupide niais naïf absurde vient fleurir sur mes lèvres.

Plus haut tu t'élèves, plus dure sera la chute, dit l'adage. J'aurais mieux fait de m'en souvenir, mais je navigue en eaux troubles depuis trop longtemps. Etouffé par la sensation de manque, obnubilé par ma propre obsession, oublieux de la réalité, je ne faisais rien d'autre que baigner dans une autre forme de folie.

Deux mois plus tard, Ewie se présentait aux portes du palais.

Deux mois plus tard, Ewilan brisait tous mes espoirs et me précipitait dans le pire des enfers.