Chapitre 6 :
Tard dans la nuit, Charlie était assis dans le salon, emmitouflé dans une couverture sur le divan, regardant de vieux albums photos. Il venait de passer la précédente heure à passer du rire aux larmes. Il regardait les photos de vacances avec sa mère, des week-ends à la pêche au bord du lac qu'il avait passé avec son père et son frère. Il y avait même des photos de lui et de Don dans leurs costumes d'Halloween ou bien encore des photos de leurs premiers pas. Charlie avait l'impression qu'il avait vécu tout cela dans une autre vie. L'insouciance qu'il voyait sur les photos lui paraissait inaccessible aujourd'hui. Il se demandait si un jour lui et sa famille connaitrait enfin le bonheur sans qu'à un moment donné et inévitablement un malheur arriverait.
Charlie était tellement profondément plongé dans ses souvenirs et ses interrogations qu'il n'a pas entendu son père s'approchait.
- « Charlie ? Tu ne dors pas ? ».
Le jeune génie a levé sa tête et a vu son père se tenir devant lui, l'air encore endormi.
« Non ».
Alan l'a regardé un moment puis s'est assis à côté de son cadet.
« Qu'est-ce que tu regardes ? Oh…ce sont nos vieux albums.» Alan a souri en repensant aux nombreuses soirées qu'il avait passé avec Margaret à les concocter. Il en a pris un dans ses mains et a parcouru quelques pages avec nostalgie. Il repensait à sa vie avec Margaret avant la naissance des garçons, les premiers pas de Don et de Charlie, de leurs premiers jours d'écoles et à bien d'autres souvenirs. Il a été interrompu dans ses pensées par une question de Charlie.
« Papa…Est-ce que tu regrettes ? »
« Je regrette quoi Charlie ? ».
« D'avoir sacrifier Don, toi et maman, pour s'occuper de moi et de mes besoins spéciaux. »
Alan n'a pas été surpris par la question. Il savait qu'un jour ou l'autre l'un de ses fils la lui poserait. Mais il avait toujours pensé que ce serait Don qui la poserait. Il avait beaucoup pensé à cette question mais il n'avait vraiment jamais réfléchi à la réponse. Aussi, il a répondu à son fils en hésitant :
« Charlie…Il y a beaucoup de chose que je regrette dans ma vie mais je ne regrette pas de t'avoir permis de développer tes capacités ».
« Même au détriment de Don ? »
Alan a laissé échapper un soupir de tristesse et a pris quelques minutes avant de répondre.
« Tu sais, ce n'est jamais facile d'être un parent. On essaie de faire tout ce que l'on peut pour aider ses enfants lorsqu'ils en ont besoin, pour les aider à devenir adulte mais…ce n'est jamais assez. On a beau faire le maximum, on ne peut jamais être un parent parfait. Aucun parent n'est à l'abri d'une erreur. » Il a regardé Charlie en espérant que sa réponse suffirait. Mais il a constaté que Charlie attendait plus d'explications.
- « Charlie, je ne dis pas que je ne regrette pas d'avoir sacrifié Don. Ta mère et moi...On…On a pris conscience beaucoup trop tard de notre négligence envers Don. Moi je travaillais durement pour pouvoir t'offrir l'éducation dont tu avais besoin et pour préparer ma retraite. Ta mère aussi travaillais dure. Elle s'inquiétait beaucoup pour toi. Tu étais vraiment petit pour ton âge et tu n'avais pas la force de Donnie. Ta mère avait toujours peur que le monde te mange vivant alors elle a passé son temps à te surprotéger. On a toujours compté sur ton frère pour comprendre que tu avais besoin de plus d'attention et qu'il devait apprendre à être indépendant, à se débrouiller seul. »
- « Et résultat des courses : il est tellement indépendant qu'il est incapable de demander de l'aide. Il pense qu'il doit toujours se débrouiller seul, même maintenant. Regarde où ça l'a mené. Dans un lit d'hôpital !» Charlie était de plus en plus amer.
- « Lorsque nous nous sommes rendus compte que Don se sentait abandonner, il était trop tard, le mal était fait. Donnie était devenu un adulte sans qu'on l'ait vu grandir et il se préparait à partir pour l'université. Il ne nous l'a jamais reproché mais je sais qu'au fond de lui il nous en veut. »
Alan, les yeux humides, a regardé de plus près son fils avant d'ajouter en tapotant avec son index le torse de Charlie : « Oui Charlie je regrette d'avoir manqué l'enfance de Don, de lui en avoir demandé beaucoup trop mais je ne regrette pas de m'être occuper de toi. Et ta mère non plus. Je sais que tu te sens coupable de tout ça mais tu n'as pas à l'être. Ce n'est pas ta faute si tu es né avec un QI plus élevé que la normale. Et ton frère ne t'en a jamais voulu ».
- « Tu en es vraiment sûr ? Alors pourquoi est-ce qu'il est resté loin de la maison jusqu'à la mort de maman. On le voyait à peine et il nous appelé rarement. Quant il travaillait à la section de recherche des criminels en fuite, je peux comprendre que ça pouvait être difficile pour lui de rester en contact avec nous. Dieu sait jusqu'où il a pu dépister les criminels. Mais quant il était instructeur à Quantico et lorsqu'il travaillait à Albuquerque, il aurait pu nous donner beaucoup plus facilement de ses nouvelles. Mais il ne le faisait pas ! » Charlie a avalé son nœud dans sa gorge avant de continuer : « S'il a fait ça c'est parce qu'il en avait marre de vivre dans mon ombre ! C'est vrai, depuis qu'on à découvert mon génie, ça toujours été Charlie par ci, Charlie par là. Maman se vantait constamment de moi à qui voulait l'entendre. Au moins, lorsqu'il était loin de nous, il pouvait être Don Eppes, pas le grand frère de Charles Eppes, le génie ! Et j'ai l'impression que depuis qu'il est revenu, son complexe d'infériorité par rapport à moi a repris le dessus ».
Alan ne savait pas quoi répondre. Il savait que son fils avait raison. Don s'est toujours senti rabaisser par rapport à son petit frère et qu'il avait trouvé le soleil lorsqu'il était loin de la maison.
« Charlie, tu dois savoir que ce n'est pas contre toi. Comme je te l'ai dis à l'instant, je suis sûr que ton frère, au fond de lui, nous en veut de t'avoir toujours trop surprotégé mais il l'a toujours fait aussi. Pas parce qu'on le lui demandait, mais parce qu'il t'aime et qu'il ne veut pas que quelque chose de mal t'arrives. Il le fait toujours d'ailleurs. Tu crois vraiment qu'il se comporterait comme ça s'il t'en voulait ? Je ne crois pas».
Après un moment de réflexion, Charlie a convenu.
« Il y a aussi autre chose que je regrette ».
Charlie, ressentant le besoin de son père de se confier, l'a laissé continuer sans rien dire.
- « Je regrette de n'avoir jamais eu une vraie relation père-fils avec ton frère. Tous les deux…On s'est toujours comporté comme de vieux amis. Lorsqu'il a choisi de rester à Los Angeles après la mort de ta mère, je m'étais juré que cela changerait. Mais je n'ai pas réussi. Oh bien sûr, aujourd'hui Donnie est peut-être un peu plus ouvert, et je dis bien un peu, ton frère est un vrai livre fermé ! Il vient de plus en plus souvent à la maison et je crois qu'il apprécie de passer plus de temps avec nous mais il conserve toujours ses distances. J'ai toujours l'impression qu'il est sur ses gardes, qu'il se prépare à encaisser de nouveaux coups…En définitive, je crois qu'on aura jamais une vraie relation père-fils lui et moi ». Alan a essuyé subtilement une larme qui menaçait de tomber.
Pendant un long moment, Alan et Charlie sont restés assis à feuilleter les albums sans échanger un mot. Alan a été le premier à rompre le silence :
« Je suis très fier de toi Charlie ».
Etonner, Charlie a regardé son père sans répondre :
« Je suis fier de toi parce que tu t'es parfaitement occupé de Don ».
« C'est mon frère. Je devais être là pour lui, surtout après tout ce qu'il a fait pour moi. J'aurais dû le faire pour maman».
« Pour être honnête, j'avais peur que tu retournes t'enfermer dans le garage à travailler à ton P égal non P. Au lieu de cela, tu as été là pour Don. Tu ne l'as pas abandonné. Je suis vraiment fier de toi ». Alan a honoré son fils d'un sourire affectueux.
« C'est grâce à Don. Il a réussi à me faire sortir de ma petite bulle. Depuis qu'il est revenu et qu'on travaille ensemble, j'ai l'impression que je suis désormais capable de faire face à beaucoup plus de chose. Il a réussi à me donner de l'assurance. Je n'ai plus peur des obstacles. En tout cas, moins qu'avant ».
« Oui. Au début je n'aimais pas l'idée de te voir travailler avec lui. Je sais qu'il faisait en sorte de ne pas d'exposer aux photos les plus horribles mais tout de même…Je ne voulais pas que tu entres dans son monde, que tu sois confronté à toute cette violence que ton frère voit tous les jours. J'avais peur que tu n'ais pas les épaules assez large pour ça. Mais je me suis rendu compte que l'inverse s'est produit. Tu t'es développé et tu es devenu plus fort. Le plus beau dans tout ça, c'est ce que vous devenez de plus en plus complices tous les deux. Vous commencez à avoir une vraie relation fraternelle. C'est beau à voir. Ta mère aurait voulu voir ça ».
« Je suis sûr qu'elle le voit ».
« J'espère du fond du cœur que tu as raison mon garçon ».
Alan et Charlie ont passé le reste de la nuit sur le divan. Ils se sont remémorés des souvenirs et ont fait des petits commentaires sur les photos avant de tomber endormis, l'esprit un peu plus léger.
Deux jours plus tard, l'état de Don s'était amélioré. Le respirateur avait été enlevé et remplacé par un masque d'oxygène. Il était toujours légèrement fiévreux et éprouvait toujours des difficultés pour respirer mais il était sur le chemin de la guérison.
Don était en train de somnoler lorsque son frère est entré dans la chambre. Il a tourné sa tête en direction de la porte et à lever sa main gauche en guise de salutation.
« Hé ! Comment tu te sens ?» A demandé son petit frère en s'asseyant dans le fauteuil. Charlie a enlevé le masque pour permettre à son frère de parler. « Le médecin a dit qu'on pouvait t'enlever un peu le masque lorsque tu n'es pas endormi ».
« Je vais bien ».
« Je l'aurais parié. » A répondu sèchement Charlie. En voyant l'expression déroutée de son frère, il s'est radouci : « Excuse-moi Don. Je ne voulais pas être brusque mais je voudrais que tu sois honnête avec moi ».
En voyant l'expression blessée du jeune génie, Don a décidé de jouer la carte de l'honnêteté :
« Disons…que j'ai…déjà été mieux ». Don était hors de souffle en prononçant ses simples mots. Parler lui demandait beaucoup d'efforts et le fatiguait.
« Eh ben tu vois. Le monde ne s'est pas effondré parce que le grand Don Eppes a avoué qu'il ne sentait pas très bien ».
Son frère lui a souri en retour mais son sourire n'a pas atteint ses yeux.
« Papa a une réunion ce matin avec Stan. Leur client est très exigeant et il n'a pas pu s'échapper ».
« …pas grave. Vous deux…avaient déjà…fait beaucoup pour moi ».
« Don. On est ta famille. Quand vas-tu finir par comprendre qu'on sera toujours là pour toi comme toi tu es toujours là pour nous ? Je voudrais que tu comprennes que tu n'es pas seul. Tu sais ce que ça nous a fait de te voir dans cet état…Mon dieu Don ! J'ai cru que tu allais mourir ! Et il y a même un moment où j'ai vraiment cru que tu étais mort ! ».
« Je suis…désolé. Je ne voulais…vous inquiéter ».
« Tu n'as pas à t'excuser. Seulement, moi et papa, on voudrait que tu nous fasses confiance et que tu nous laisses t'aider. On n'est pas fait en porcelaine tu sais ».
Les mots de Charlie ont touchés Don profondément. Il n'avait jamais entendu son petit frère lui parlait aussi ouvertement. Charlie a remarqué les émotions passées sur le visage de son grand frère, bien que celui-ci faisait tout son possible pour laisser en place son masque impassible.
« Je sais que tu veux toujours nous protéger, surtout moi. Mais on peut se protéger tout seul. Je peux me débrouiller. J'ai grandi Don ! »
« Tu seras toujours…mon p'tit frère. Même quand tu seras…un vieillard…tu seras toujours…mon p'tit frère ». Don était hors de souffle après avoir prononcer cette phrase. Charlie lui a replacé pendant quelques secondes le masque d'oxygène le temps que son frère reprenne son souffle.
« Tu es impossible. Tu sais ça ?».
« J'ai une…réputation…à tenir ».
Charlie a laissé échapper un petit rire. Son frère était décidément sur la voie de la guérison.
- « Don. Promets-moi que tu nous demanderas de l'aide dorénavant. Ne reste plus à souffrir seul dans ton coin. Je sais que tu ne peux pas changer du jour au lendemain. Mais je te demande juste d'essayer ».
Après quelques minutes de réflexion, Don a finalement répondu : « Je vais…essayer ». Il a serré faiblement la main de son frère. Celui-ci l'a serré en retour. Scellage du pacte.
Après un petit moment de silence, Don a posé une question :
- « Charlie…Qu'est-ce que papa et toi…ne me dites-pas ? »
Charlie a eu un haut le cœur. Il savait très bien de quoi Don parlait et il ne savait pas s'il devait le lui dire ou non. Son frère se rétablissait mais il était encore faible.
« Rien. On ne te cache rien du tout Don ».
« Charlie ». Don a adressé à son petit frère un regard insistant. Il savait qu'avec ce regard, son petit frère s'émietter en un rien de temps. Et effectivement, Charlie a eu soudainement l'impression d'avoir dix ans.
« Don…Papa va me tuer si je te le dis ».
« Charlie…s'il te plaît ».
Rencontrant le regard de plaidoirie de son frère, Charlie s'est décidé à contre cœur à dire la vérité :
- « Ton embolie pulmonaire peut guérir sans laisser subsister aucune séquelle… ».
- « Mais ? » A insisté Don en remarquant l'hésitation de son cadet.
- « Mais un essoufflement plus ou moins invalidant peut persister ».
- « Un essoufflement… ». « Charlie ! » En entendant cette révélation, Don a éprouvé un sentiment de panique qui s'est traduit par une petite accélération de son rythme cardiaque. Charlie s'en est rendu compte en entendant la voix tremblante de son frère et par l'élévation des chiffres sur le moniteur cardiaque. Il a ressenti lui-même un sentiment de panique. Mais reprenant vite ses esprits, il a essayé de calmer son frère après avoir une nouvelle fois replacé le masque d'oxygène pendant quelques secondes.
- « Donnie, c'est une simple possibilité. Je suis sûr que ça ne se produira pas ». Instinctivement, il a posé sa main sur la tête de son frère et a caressé sa temple avec son pouce. « Shhh, ça va aller Donnie. Tu dois te calmer ».
- « Charlie…Je suis un agent…de terrain. Si j'ai un essoufflement…je ne pourrais…plus… ».
- « Shhh » A coupé Charlie en continuant ses caresses avec son pouce. « Tu ne dois pas penser à ça pour le moment. Pour l'instant, tout ce que tu dois faire est de travailler à aller mieux ».
L'émotion étant trop forte et mettant sa perte de contrôle sur le compte de toutes ces drogues qui lui sont injectées, Don n'a pas pu empêcher quelques larmes de tomber. En les voyants, le cœur de Charlie s'est resserré. Il savait trop bien que son frère détestait perde les commandes de ses émotions et que c'était une torture pour lui de se retrouver faible et dépendant. Aussi, il a essuyé les larmes avec son pouce sans faire de remarque. Il a continué à rassurer Don d'une voix douce :
« Donnie, tu n'as pas à t'en faire. Tu n'as jamais perdu un combat jusqu'ici. Il n'y a aucune raison pour que cela change. »
« Shhh, on s'en sortira tous ensemble, d'accord ? Papa et moi, on ne te laissera pas. Fais-nous confiance.»
Don a faiblement incliné la tête et resserré un peu plus la main de son frère sans dire un mot. Sa gorge était trop serrée pour pouvoir parler.
Estimant qu'il était temps de changer de conversation, Charlie a commencé à raconter une petite histoire drôle à son frère, espérant ainsi lui remonter le moral.
« Tu te souviens de l'affaire sur le sniper ? ». Au petit signe d'assentiment de son frère, Charlie a continué : « Je travaillais sur cette affaire pour te fournir de nouvelles données avec Amita et Larry dans le solarium. Larry nous a dit qu'il avait une tante qui habitait sur les lieux du premier meurtre et qu'elle avait peur de sortir dans son jardin. Je lui ai répondu qu'il devrait lui dire que statistiquement elle avait plus de chance de se faire attaquer par un ours. Et tu sais ce qu'il a répondu ? Que statistiquement, il y avait plus de chance que ce soit sa tante qui attaque l'ours ! ».
Don a répondu à son petit frère par un petit sourire. Quelques larmes tombées toujours. Charlie les a essuyé subtilement et a continué à lui raconter la conversation qu'il a eu avec Amita et Larry se jour là.
« Ensuite, Larry nous a parlé de son envie d'avoir des enfants. Mais tu connais Larry, il ne pense jamais comme tout le monde. Son désir d'enfant ne vient pas de son éventuelle envie de pouponner. Non, il veut des enfants pour transmettre l'étendard des Fleinhardt! Amita et moi, on ignorait qu'il voulait des enfants. Et alors là il nous a dit que les enfants sont comme des trous de charançons ! Ce seraient des portails vers un futur hors d'atteinte et un passé improbable. Il a ajouté qu'en l'état actuel des choses ils n'existaient plus que dans son fantasme.».
Au fur et à mesure qu'il parlait, Charlie se rendait compte que son frère s'endormait. Il lui a remis le masque d'oxygène et a essuyé les quelques larmes restantes. Puis il a continué à lui parler d'une voie douce tout en filetant ses doigts à travers ses cheveux.
- « Amita a alors dit à Larry qu'elle pensait percevoir à quel point ça devait être difficile de convaincre une femme de porter ses trous de charançons ! »
Certain que son grand frère était tombé profondément endormi et qu'il se reposait paisiblement, Charlie s'est penché en avant et à déposer un baiser sur son front.
- « Tout se passera bien Donnie. Je te le promets ».
A suivre
NB : Pour l'histoire de la tante de Larry et des trous de charançons, j'ai repris la scène où Charlie, Amita et Larry sont dans le solarium dans l'épisode n°9, « Le sniper », de la saison 1.
