Chapitre 3
Les brumes du passé
--Viens, Galadhwen, viens ! Ils ne nous trouveront jamais ! Je connais un endroit où personne ne va depuis longtemps !
Les notes cristallines du rire de Nimrodel résonnaient entre les branches des hauts arbres, et les ombres agiles des deux jeunes Elfes évoluaient sans peine dans le dédale de végétation qu'offrait l'épais feuillage des mellyrn.
--Où m'emmènes-tu ? La dernière fois nous nous sommes égarées et nous ne somme rentrées qu'à la nuit tombée !
--Fais-moi confiance, tu ne regretteras pas de m'avoir suivie !
Les souvenirs de Galadhwen resurgissaient ainsi régulièrement depuis qu'elle était partie. Pourtant elle n'était pas seule… A ses côtés se tenaient la Reine Arwen et Elboron, le fils aîné de l'Intendant. Il avait insisté pour accompagner sa souveraine, qui avait accepté, malgré la réticence de la Galadhrim. C'était un bon compagnon, avait assuré l'épouse d'Elessar. Il saurait les protéger en cas de danger.
Les deux Elfes parlaient peu, et cela semblait convenir à Elboron, de nature plutôt taciturne. Le voyage était calme, et agréable, si ce n'était la mélancolie des quelques mots de ses compagnes. Elles discutaient entre elles dans une langue qu'il ne comprenait pas, mais ne l'oubliaient jamais. Il avait été plusieurs fois mêlé à leurs conversations aux thèmes divers et variés. L'Humain avait du mal à cerner Galadhwen, qui semblait tour à tour enjouée puis perdue dans ses souvenirs, le visage empreint de tristesse. Alors Arwen la réconfortait silencieusement, comme si elle partageait sa douleur. Elboron se disait qu'il ne comprendrait jamais les Elfes, mais il était tout de même fier de voyager en si illustre compagnie. Et il avait hâte de revoir ses parents, frères et sœurs !
Galadhwen acceptait la présence de l'homme, elle le trouvait même digne de confiance. Elle avait appris à se méfier d'eux, mais constatait qu'ils étaient bien souvent attachants. Trop jeunes et différents cependant… L'Elfe comprenait que son amie et souveraine du Gondor, consciente de leurs faiblesses, se devait de les protéger. Elle aimait son peuple comme celui-ci aimait et respectait leur Reine.
Galadhwen, habillée d'une tunique ample et d'un corsaire qui disparaissait dans ses hautes bottes en cuir, tentait de se concentrer pour bander correctement l'arc qu'elle tenait en main. Une mèche de cheveux s'était échappée de son sommaire chignon, et la dérangeait. Crispée, elle fixait la cible inerte qui lui semblait lointaine… inaccessible… Elle ajusta une dernière fois la position de sa flèche et retint son souffle. Puis elle ferma les yeux et lâcha la corde de l'arc. Elle rouvrit aussitôt ses paupières et put observer avec désolation la flèche se planter dans le sol à trois mètres de la cible.
La Galadhrim se tourna vers ses « maîtres d'armes », la mine déconfite. Ceux-ci souriaient, sans rien dire, amusés. L'Elfe lâcha son arc en soupirant, et s'appuya contre un arbre. Sa main rencontra l'écorce rugueuse du tronc, et elle ferma les yeux. Elle sentait la vie vibrante de l'arbre sous ses doigts, elle entendait la sève monter, parcourir les branches puis descendre. Le vent et les oiseaux se taisaient, le chant lointain d'une Elfe isolée résonnait faiblement. Mais Galadhwen n'était plus là, n'entendait plus rien. Elle soupirait d'aise au contact de l'arbre, se sentait envahie de joie au bruissement des feuilles, vibrait au rythme des battements de la sève. Elle était l'arbre.
Elle reprit ses pensées peu à peu, et recroisa le regard d'Orophin et de Rumil, qui avaient perdu leur sourire. Ils connaissaient bien leur amie, mais ne pouvaient s'empêcher de frissonner quand elle s'éloignait ainsi pour vivre comme l'arbre. Galadhwen se sentait réconfortée et reposée à chaque fois qu'elle prenait conscience de la quiétude et de la sagesse des arbres. Ils savaient vivre comme personne ne le faisait. Et l'Elfe comprit pourquoi jamais elle ne serait habile à l'arc. Elle serait toujours incapable de prendre la vie à un être, serait-ce un ennemi.
Galadhwen soupira. Un hennissement bref de son étalon l'avait arrachée de ses souvenirs. Machinalement, elle flatta l'encolure de l'animal, et se tourna vers son amie. Celle-ci montait avec aisance une fière jument brune, ses lèvres étirées en un sourire mystérieux. La Galadhrim ralentit sa monture, et régla l'allure de celle-ci sur la cadence calme de la Reine. Le ciel s'assombrissait déjà, et le soleil entamait sa lente descente derrière l'horizon.La température s'était rafraîchie, pourtant cela n'incommodait aucun des voyageurs.
--Nous allons devoir nous arrêter pour la nuit, remarqua Arwen.
La Galadhrim hocha la tête sans rien dire. Pendant que la souveraine du Gondor expliquait à Elboron qu'ils allaient faire halte, elle descendit de cheval. Elle lui murmura quelques mots, et le quadrupède, libre, s'éloigna en quelques foulées vers le soleil qui à présent avait revêtu sa toge pourpre. La robe claire de l'étalon flamboyait sous les rayons orangés, et son insouciance de jeune animal prenait le dessus alors qu'il galopait toujours plus vite vers l'astre diurne, avide de liberté.
Elboron ne s'étonnait plus guère de cela. Chaque matin, l'étalon était de retour, prêt à continuer la route, comme s'il avait passé toute la nuit avec sa maîtresse. Les deux autres équidés, dressés à la façon des humains, préféraient demeurer auprès de leurs protecteurs, car ils étaient constamment inquiets. Ainsi, déchargés de leur selle, ils restèrent sagement ensemble, broutant à proximité, en prenant soin de ne jamais s'éloigner.
Elboron alluma rapidement un feu de camp, et les flammes déchirèrent la pénombre de plus en plus épaisse, répandant leur douce chaleur. Galadhwen s'installa à même le sol, et dégrafa sa cape qui tomba en un bruissement de tissu sur l'herbe humide. Elle déplissa sa jupe puis demanda dans la langue commune, avec son accent étrange mais charmant :
--Sieur Elboron, connaissez-vous le temps qui nous sépare de l'heureux moment où nous saluerons vos respectés parents ?
Le jeune homme réfléchit quelques instants avant de répondre :
--Si nous gardons cette allure, nous y serons demain peu après le zénith. Si nous accélérons le pas, nous devrions y être dans la matinée. Nous y serions plus tôt si nous n'avions pas fait nombre de détours…
L'Elfe hocha la tête, une lueur amusée dans le regard. Elle respira profondément, puis ajouta :
--Savez-vous que votre ressemblance physique avec votre défunt oncle est frappante ?
Elboron parut surprit :
--Oui, mais je ne pensais pas que vous le connaissiez.
--Oh, je n'ai pu lui parler qu'en une seule occasion. Il était avec… la Communauté de l'Anneau.
La Galadhrim avait murmuré ces mots comme s'ils étaient difficiles à prononcer. Son sourire avait disparu, et ses yeux étaient une fois de plus perdus dans le vague. Arwen comprit la tristesse de son amie, prit place auprès de celle-ci et expliqua calmement :
--On vous a certainement maintes fois raconté les périples de la Communauté. Ils étaient alors dans les bois de Lothlorien, peu avant la mort héroïque de votre oncle.
Puis elle ajouta :
--Galadhwen, vous n'auriez pas dû parler de votre passé. Je sais que vous avez tout perdu à cette époque.
La Galadhrim répliqua :
--Ce n'est pas parler de mon passé qui m'afflige, mais le revivre. Le passé est une époque qui ne sera plus. En parler ne change rien, il suffit de l'avoir accepté. Mais le revivre ravive des sentiments enfouis, la haine comme la joie. Le regret s'en suit. Depuis quelques jours, j'ai l'impression que… mes souvenirs refont surface. Ils surgissent des brumes où je les avais enfouis. Votre présence m'apaise mais me rappelle également la période où je pensais que notre peuple était éternel…
Arwen ne répondit pas, et se rapprocha du foyer. Son visage était pensif, mais la lumière vive des flammes donnait une profondeur surnaturelle à ses traits majestueux. L'Etoile du soir des Elfes n'avait pas perdu sa grandeur, et continuerait à marquer les esprits et à éblouir tous les êtres par sa beauté. Elle était Reine, et nul ne pouvait le contester.
Galadhwen ferma les yeux. Un frisson parcourut son échine, et elle crut à nouveau entendre des voix appartenant au passé. Ces murmures étaient apaisants, mais ils réveillaient en elle une nostalgie qu'elle avait depuis longtemps ignorée. Sa vie avait été beaucoup influencée par le destin de la Terre du Milieu, et elle se rappelait ces époques qui s'effaçaient de la mémoire des Hommes. Qui se souvenait de la douce quiétude et du bon vivre qui régnaient en Lothlorien ? Qui se souvenait des souffrances du peuple des Galadhrims, qui s'était sacrifié en maints combats ? Qui se souvenait de ceux qui étaient partis pour la baie de Belfalas, où des bateaux les attendaient pour voguer vers Valinor ?
Nimrodel était assise au bord de la rivière qui portait son nom, le visage pensif. Elle balançait lentement ses pieds nus dans l'eau fraîche, et un sourire mystérieux flottait sur ses lèvres. En hauteur, son amie Galadhwen était installée sur une branche basse d'arbre, adossée contre le large tronc. Ses bras dénudés entouraient son genou replié contre elle, et son autre jambe jaillissait de sa jupe et pendait dans le vide. Elle fermait les yeux, et son visage était paisible. Les deux Elfes restaient silencieuses, chacune savourant leur étroite proximité avec la nature. Le soleil était tantôt caché par des nuages blancs, et la brise soufflait fort ; mais les hauts arbres brisaient la téméraire ardeur du vent. Les Galadhrims étaient par conséquent à l'abri du souffle de Manwë, et profitaient pleinement de l'air frais.
Nimrodel s'étira soudain, et se leva lentement. Debout dans la rivière, l'eau froide caressant ses mollets, elle leva les yeux vers son amie qui elle n'avait pas bougé. Un sourire espiègle éclaira ses traits, et dans ses yeux verts brilla une intense lueur de malice. Silencieuse comme une ombre, elle bondit et empoigna la cheville de son amie qui ouvrit subitement les yeux, surprise. Entraînée par le poids de Nimrodel, Galadhwen perdit l'équilibre, et les deux Elfes basculèrent en riant dans l'herbe et les feuilles jonchant le sol.
Galadhwen se leva la première, et aida son amie à faire de même. Cette dernière éclata d'un rire clair et mélodieux tout en époussetant rapidement sa robe, et passa ses doigts dans la cascade de ses boucles dorées, enlevant au passage débris de feuilles et brins d'herbe. Elle ne se calma que quelques minutes plus tard, alors que sa camarade d'enfance reprenait, elle aussi, un aspect plus présentable.
--C'est la dernière fois que je me laisse surprendre ! s'exclama Galadhwen, la voix dénuée de toute contrariété. Au contraire, son visage s'illuminait d'un éclatant sourire.
Nimrodel répliqua :
--Il fallait bien que tu descendes ! Nos parents veulent que nous soyons à Caras Galadhron pour le départ des invités de Fondcombe. Il est temps !
Galadhwen jeta un coup d'œil à la position du Soleil, et prit alors conscience du temps qui s'était écoulé.
--Eh bien, soupira-t-elle, allons-y !
oooOoooOoooOooo
Galadhwen siffla son étalon, qui salua sa maîtresse d'un hennissement strident. L'Elfe se tourna vers ses compagnons de route, prêts à partir. Elle enfourcha alors sa monture et la petite troupe se mit en marche. Arwen chevauchait à l'avant, et la Galadhrim restait aux côtés de Elboron. Ils avaient tout deux engagé une conversation animée, et l'Elfe s'était excusée pour sa réaction de la veille. L'homme parlait avec un enthousiasme touchant du Gondor, et Galadhwen l'écoutait avec curiosité, car elle devait s'avouer qu'elle connaissait mal bien des aspects de ce peuple, elle qui n'avait quitté la Lothlorien que très rarement. Ses suppositions sur les humains se révélèrent exactes : ils avaient peur de la mort, mais débordaient de joie de vivre. Orgueilleux et cependant naïfs, ils étaient très fiers de leurs œuvres et de leur passé. De nature plutôt curieuse, ils avaient pourtant peur de l'inconnu. Cette race avait ses qualités comme ses défauts, comme tous les êtres vivants. L'Elfe les avait méprisés par le passé, mais à présent elle les respectait. Ils étaient simplement trop différents pour la comprendre…
--Aviez-vous déjà vu Minas Tirith avant votre venue récente ? demanda soudain Elboron.
--Non, répondit Galadhwen. Je n'ai que très peu voyagé, malgré mon âge respectable. Vous savez, quand je suis née, quatre siècles avant la Dernière Alliance, qui clôt le Second Age, je n'avais guère envie de parcourir le monde ! J'étais très heureuse dans ma forêt natale, et encore aujourd'hui je regrette cette époque, et ma meilleure amie qui se nommait Nimrodel. J'ai été au cours du Tiers Age… contrainte à partir pour Fondcombe. J'y suis resté plusieurs années ; à mon retour beaucoup des miens étaient partis, comme le Mal devenait de plus en plus puissant à l'époque. J'ai assisté également au départ de mes parents, et je n'ai plus quitté ma forêt et mon peuple jusqu'à aujourd'hui.
Elboron, intrigué par l'expression « âge respectable » observa l'Elfe plus en détail. Sa silhouette était celle d'une femme mûre, pourtant son regard avait une profondeur étonnante ; comme dans celui de sa Reine, on y devinait un long vécu, qui avait apporté joies comme peines. Les traits de la jeune femme semblaient sans âge, car le temps n'avait aucune prise sur elle. Elle n'était ni jeune ni vieille. L'homme connaissait les grands aspects de l'histoire du Gondor, et le nombre d'années que la Galadhrim avaient déjà vécues lui donnait le vertige. Il lui semblait inconcevable de pouvoir être en vie aussi longtemps, mais à vrai dire des rumeurs couraient que l'âge d'Arwen Undomiel comptait également bien des siècles…
L'attention de Galadhwen s'était reportée sur le paysage qui défilait lentement, les montures avançant au pas. Les Elfes voulaient prendre leur temps et profiter de leur proximité avec leur si chère nature, d'où les nombreux détours et l'allure calme. Les yeux de la Galadhrim se posèrent sur un bosquet d'arbres non loin de là, et le vert lumineux du feuillage la replongea dans les souvenirs de sa jeunesse. Le visage de Nimrodel se dessina avec netteté dans son esprit, un sourire malicieux au coin des lèvres, les yeux rieurs, aux iris verts parsemés de reflets bruns. Puis cette image s'estompa peu à peu, les contours de la tête de l'Elfe disparue s'évanouirent, et ses mèches blondes se confondirent avec les rayons dorés du Soleil tantôt caché par des nuages fins, déchirés par une brise estivale. Nimrodel rejoignait à nouveau le flot des brumes du passé.
A suivre.
