Une cuillerée pour papa, une cuillerée pour maman…

Kurogané était né au Japon, dans un monde où couteaux, fourchettes et cuillères n'existaient pas ; rien d'étonnant à ce qu'il n'excelle pas dans le maniement complexes des couverts occidentaux. Fye, lui, s'était révélé absolument incapable de se servir de baguettes. Tous deux se débrouillaient comme ils pouvaient. C'est-à-dire que Kurogané, après de multiples tentatives infructueuses, guettait un moment d'inattention du reste de la troupe pour attraper subrepticement avec les doigts – et au diable les bonnes manières – les aliments réfractaires, lorsque Mokona n'en avait pas déjà profité pour les avaler ; et que Fye offrait gracieusement le contenu de son assiette à la boule de poils – il n'avait jamais vraiment très faim, de toute façon. Autant dire que, en fonction du monde dans lequel ils étaient tombés et de ses coutumes, soit l'un soit l'autre était condamné à un jeûne forcé, adouci parfois par de furtives incursions aux cuisines.

C'est pour cela que le ninja et magicien, après moults taquineries, grommellements, insultes et courses-poursuites, s'étaient entendus sur un… accord des plus particuliers. Ou plutôt, que le magicien en question s'était résigné à accepter la proposition farfelue dudit mage. Toutefois non sans mal. La première fois – et les suivantes aussi, d'ailleurs – que Fye le lui avait suggéré, Kurogané et tout son orgueil de Fier Ninja Indépendant s'étaient révoltés contre cette idée stupide. Depuis, il avait revu son opinion. Il ne voyait pas beaucoup d'autres solutions, et puis sa morphologie n'était pas très adaptée aux privations. En plus, l'offre l'avantageait bien plus que Fye, parce que rares étaient les mondes où ils atterrissaient qui utilisaient des baguettes. Donc, finalement, malgré de très très grandes réticences, il s'était laissé persuader.

Et c'est ainsi que les rares clients de l'unique auberge d'un petit village de campagne purent assister au spectacle assez peu courant d'un grand et mince blond tout sourire donnant la becquée à un brun à la carrure impressionnante et au regard effrayant, vêtu de noir des pieds à la tête, qui se laissait faire avec mauvaise grâce.

Celui-ci supportait stoïquement son calvaire. Il devait bien admettre que, pour manger, c'était beaucoup plus facile comme ça. En plus, il avait vraiment faim. Bien sûr, ce serait encore mieux si les gamins reportaient leur attention sur leur plat, au lieu de le regarder avec des yeux ronds comme des soucoupes, si les villageois cessaient de lui jeter des regards stupéfaits ou amusés à la dérobée – amusés ? Il allait y avoir un massacre… – et si Mokona pouvait arrêter de ricaner hystériquement en hoquetant des phrases incompréhensibles…

Et puis, de toute façon, le ridicule ne tue pas…