La vérité sort de la bouche des manjuus
Kurogané est préoccupé. Il lit le Shonen Maganian qu'il a acheté dans le monde précédent, affalé sur le canapé, l'air ennuyé. Il semble plongé dans sa lecture, mais cela fait bien une demi-heure qu'il n'a pas tourné la page. Il est inquiet, même si il ne se l'avouerait pour rien au monde : ça se voit à ses sourcils froncés et aux fréquents coups d'œil qu'il lance à la dérobée à une porte fermée sur sa gauche. Derrière, Fye dort dans la chambre qu'ils partagent depuis leur arrivée dans ce monde. Il est alité ; il a attrapé une forte fièvre et délire. Ce soir, Kurogané dormira dans le salon. Un docteur a été appelé, mais le trajet de la ville la plus proche jusqu'au hameau où une paysanne veuve les a recueilli est long, et il n'arrivera pas avant le soir.
La voix de leur logeuse retentit depuis la cuisine, indiquant que le déjeuner est prêt. Le ninja pose son livre et rejoint Sakura et Shaolan à table. Il est d'habitude assez taciturne, mais bat aujourd'hui tous ses records de mutisme. La paysanne est sympathique et tente de les dérider en racontant les anecdotes de la région et en les renseignant sur ce monde et ses usages. Les deux enfants, d'abord un peu tendus, oublient vite leurs craintes et lui répondent avec animation. Shaolan, surtout, est fasciné par l'histoire complexe du pays. Kurogané mange silencieusement. Il essaie de suivre la conversation, mais son esprit vagabonde et revient sans cesse au malade étendu en travers du lit double d'une chambre, derrière une porte fermée, remuant sans cesse et prononçant fébrilement des mots sans suite, de souples mèches blondes collées à son front par la sueur, sa chemise trempée à demi ouverte sur un torse maigre et pâle, une expression tourmentée remplaçant l'éternel sourire derrière lequel le magicien se retranchait d'ordinaire. Il est resté un moment à son chevet, un peu plus tôt dans la matinée, feuilletant sans conviction son magazine, mais est finalement parti s'installer dans le salon. Fye parlait dans son délire, et comme Mokona était toujours dans les environs, Kurogané pouvait comprendre ses paroles. C'est pour cette raison qu'il s'est éclipsé, malgré sa curiosité. Il aurait été indiscret de rester ; si Fye ressent le besoin de dissimuler son passé, ce serait lui manquer de respect que de passer outre sa décision. Malgré tout, la vision du mage inconscient continue à hanter les pensées du ninja. Et ça irrite beaucoup celui-ci. Pour une fois qu'on le laisse tranquille, il faut encore que ce stupide blond vienne l'embêter jusque dans son esprit !
- …Oui, bien sûr ! N'est-ce pas, monsieur Kurogané ?
- Hein ? sursauta-t-il, tiré de sa rêverie par la voix de Shaolan. Ah, désolé, j'écoutais pas.
- Vous allez bien, monsieur Kurogané ? interrogea Sakura d'un ton inquiet.
- Oui, oui, j'étais juste distrait.
- Kuro-chan est amoureeeeeeeuuuuux ! intervint soudain Mokona en sautillant sur la table.
Il échangea un sourire de connivence avec leur logeuse, qui se hâta de reprendre la parole tout en coulant vers le ninja un regard entendu. Mais Kurogané n'avait pas l'intention de laisser passer cet outrage – et cette occasion de se défouler sur une pauvre boule de poils innocente (1).
- Répète un peu ça pour voir !
- Kurogané est amoureuuuuux ! Kurogané est amou… Kya ! Le méchant toutou martyrise Mokona !
Vraiment, quel imbécile, ce manjuu. Amoureux, non mais quelle idée ridicule ! Il avait une tronche à tomber amoureux, lui ! Pfuuuu… Amoureux, franchement, qu'est-ce qu'il fallait pas entendre ! Amoureux ! Et puis, amoureux de qui, d'abord !
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(1) Pauvre Mokona, transformé en peluche anti-stress pour ninja à cran !
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